Blog de Maud Assila

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dimanche 3 février 2019

Alexandre Benalla tend un miroir à la Macronie

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Ce sera peut-être l’affaire qui marquera le quinquennat. Qui sait, celle qui pourrait faire tomber Macron ou ses collaborateurs les plus proches: l’affaire Benalla, dont les épisodes et les soubresauts sans fin ont de quoi stupéfier le plus farouche des opposants au pouvoir en place. Mais enfin, comment cet homme a-t-il pu obtenir une position aussi haute, des fonctions aussi cruciales au plus près du Président de la République et cumuler autant d’avantages et de privilèges de toutes sortes ? Droit d’entrée à l’Assemblée nationale, autorisation de port d’armes et, au bout du bout, droit d’enfreindre les règles les plus fondamentales, comme montrent la quasi-impunité dont Alexandre Benalla a pu jouir après s’être fait passer pour un policier pour mieux frapper les manifestants du 1er mai, ou encore tout récemment, les révélations sur son utilisation de passeports diplomatiques alors même qu’il avait été licencié, sous la pression de l’affaire.

Tous ces éléments ont déjà de quoi plonger dans des abîmes d’interrogation. Mais ils font vaciller lorsqu’on prend connaissance de la conversation que l’ancien garde du corps a eue avec Vincent Crase, gendarme lui aussi mis en examen pour avoir participé à la sortie du 1er mai et frappé à l’occasion. Dans ce dialogue révélé par ''Médiapart'' et retranscrit depuis par de nombreux médias - et pour cause -, non seulement les propos eux-mêmes, mais aussi le ton, les rires, la vulgarité, ont de quoi laisser pantois. On entend A. Benalla expliquer, hilare, que cette histoire l’amuse bien, que tout le monde ne peut pas se targuer d’avoir provoqué autant de remous au niveau national et d’enquêtes [1] et commissions d’enquête parlementaires à seulement 26 ans.

Fait lui aussi marquant, il se vante d’avoir l’appui du Président (c’est le fameux « tu vas tous les bouffer »). Que ce dernier veuille sincèrement encourager son ami, que ce soit une manipulation de sa part ou que Benalla cherche alors à impressionner un Vincent Crase qu’on sent bien déconfit, en inventant le soutien tout en gniac de Macron, peu importe. Ce qui frappe, ce qui doit interpeller, c’est ce que cet enregistrement révèle de ce personnage – oui, c’est le terme – semblant tout droit sorti d’une émission de télé-réalité, et enregistré depuis l’angle de la salle de bain collective en train de raconter à Jeff comment il va réussir à sortir avec Kenza tout en mettant Jean-Christophe hors d’état de nuire grâce aux indices que lui a donnés, à lui et à lui seul, la Voix. Et de toute façon, à la fin, c’est lui qui sortira vainqueur et pourra partir se dorer la pilule au Club Med…

Dans cette courte scène – la vraie cette fois, la version non scénarisée par la production -, Benalla dit tout, absolument tout de lui et de son monde : les copinages, les mensonges, le sentiment de surpuissance et d’impunité, l’amour de l’argent, l’absence de morale, le côté « petite frappe » dénué de classe, sans noblesse de cœur, celui, totalement bling-bling, d’un homme pour qui le bonheur consiste à pouvoir aller au Maroc et se faire servir par les employés locaux dans des hôtels de luxe (je développe le propos mais n’invente rien).

Alors oui, vraiment, comment a-t-«on» pu donner autant à un tel homme ? Et en si peu de temps ? Sérieusement, quelle naïveté a permis de faire confiance à une caricature dont il suffit d’entendre quelques mots pour comprendre qu’il n’est ni solide, ni sérieux, ni malin, ni fidèle ? Alors, quand on regarde rétrospectivement les images du gorille se faisant plaisir en portant comme un trophée un brassard de policier, donnant des coups de genou et de coude à des étudiants qui font la moitié de sa taille et le tiers de son poids, tout devient soudain évident. Tout était comme écrit d’avance.

Reviennent alors à la mémoire ces incroyables films de Scorsese, où les mafieux ne s’avèrent pas davantage guidés par un hypothétique code de l’honneur qu’ils ne font preuve de pragmatisme et de froideur devant l’altérité, mais se montrent juste bêtes, bêtes à pleurer, hargneux, imbus d’eux-mêmes et capables de se tirer une balle dans le pied sur un coup de sang. Alors, à la lumière de toute cette histoire qui, pour notre personnage, reste « un film, ... quand même, hein ? », la révélation d’un contrat passé entre lui, encore à l’époque conseiller de l’Élysée, V. Crase et sa société Mars (nom donné en hommage à Jupiter, cela non plus ne s’invente pas), avec un milliardaire russe pour assurer sa sécurité ne peut qu’apporter une touche encore plus sordide au scénario, déjà peu glorieux, de Magouilles et compagnie. Évidemment, la question qui se pose alors est celle de la connaissance, voire d’une éventuelle complicité au sommet de l’État.

Rien à faire, cette affaire est terrible pour le pouvoir en place. Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es, semble-t-elle nous dire. Et si cet adage est juste, Macron serait ainsi à la tête d’une sorte de bande très mal organisée de caïds auxquels ne manquent que dents et chaînes en or pour briller en société à leur juste mesure. Non, les costumes élégants, les diplômes prestigieux, les références à de grands philosophes et les citations de romans classiques n’y feront rien : Macron s’inscrit dans la droite ligne des Chirac, Balkany et Sarkozy tels qu’ils ont été racontés dans le livre French Corruption [2]. Évidemment, ce fonctionnement clanique d’une oligarchie se prélassant dans l’autosatisfaction, le cynisme et l’impunité est à mettre en regard de la violence qui s’abat sur la population qui manifeste depuis désormais plus de 4 mois.

De ce point de vue, l'affaire Benalla agit comme un révélateur de la nature du pouvoir exécutif. Elle interroge aussi sur le traitement réservé à certains, à certains seulement. Pourquoi en effet n’y a-t-il pas de comparution immédiate pour celui qui est sans doute, et je le dis sans malice, le plus célèbre des boxeurs de rue ? Décidément, il y a quelque chose de pourri dans la Vème République.

Notes

[1] Pour le moment, il est sous le coup de 3 mises en examen.

[2] Pour mémoire : voir ce lien.

mercredi 23 janvier 2019

Méditations non métaphysiques

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Une fois n’est pas coutume (quoique…), je vais partir d’une expérience personnelle pour mener une réflexion plus générale. Je dis "quoique", car le billet précédent était déjà construit en un mouvement similaire. Tandis que l’actualité politique nationale n’en finit pas de virer à la mauvaise plaisanterie, avec, comme dernière trouvaille de la team Macron, un grand débat transformé en campagne de propagande aux frais du contribuable et en émission de télé-réalité nationale, grâce à Marlène Schiappa qui, sorte de fille spirituelle de Roselyne Bachelot, s’avère décidément parfaite dans son rôle de femme d’action iconoclaste, populaire et spontanée mais, il va sans dire, au service du pouvoir ; tandis que lire les informations du pays m’est de plus en plus difficile, j’assume donc dans mes billets un côté cartésien d’autant plus facilement que je le sais temporaire.

Bref, me voilà à évoquer sur mon mur Facebook, dans un esprit militant, une anecdote qui m’est arrivée il y a quelques jours. Sur un parking de supermarché, un homme surgit de nulle part et me complimenta pour ma plastique. Je lui répondis alors par une pirouette qui, bien que polie, était je l’admets potentiellement vexante. Sur le coup, j’ai eu l’impression qu’il ne s’agissait là que d’un simple retour à l’envoyeur : après tout, il n’avait pas à faire irruption sans crier gare dans mon quotidien chargé et soucieux ! Et même si d’habitude dans ces circonstances, je veille toujours à rester calme et, disons, correcte, j’ai pensé sur le coup que ma réponse potache mais cassante était la plus adaptée à la situation.

Ce qui est intéressant dans cette histoire dans laquelle chacune se reconnaîtra, c’est que les réactions suite à mon post ont été beaucoup plus variées que je ne l’aurais cru. Elles allèrent du soutien total - certains amis se montrant bien plus vindicatifs que moi - au rire franc, en passant tout de même par une injure d’un homme qui se crut obligé de parler au nom de tous les autres pour rétablir la justice contre « l’ingrate » (ce ne fut pas le terme employé) que j’avais été : l’homme du parking, lui au moins, ne m’avait pas manqué de respect… Enfin, et ce fut plus étonnant encore, certains de mes amis, sincèrement agacés, des gens instruits et au jugement habituellement audible, me reprochèrent de tomber dans une forme d’anti-sexisme primaire (la formule, je le reconnais, est étrange). On me dit même : « Si on ne peut même plus draguer... »

Cette diversité des réactions me semble très intéressante. Et comme je ne veux pas me contenter de dire que mon sentiment sur le sujet est le bon et que tous les autres ne seraient que l’expression d’un machisme viscéral, je préfère essayer de comprendre d’où elle vient. Elle montre clairement que sur les questions de séduction (et qu’on n’aille pas déformer mon propos : je parle de drague, pas de harcèlement ni de violence en aucune manière. Il s’agit bien de choses différentes.), il n’y a aucun consensus. Ne pas admettre cela, c’est ne pas voir la réalité. D’une personne à l’autre, tous genres confondus, il apparaît bien qu’il n’ y a pas de normes établies et claires sur lesquelles s’appuyer collectivement, sur ce que doivent être les lieux, les occasions, les conditions dans lesquelles on peut aborder quelqu’un. La nature même des compliments attendus, comme des paroles prohibées, varieront selon chacun. Entre le (la) féministe prêt(e) à amener l’importun à l’agent de police le plus près à celui (ou celle) qui pense que faire un compliment en pleine rue, c’est faire honneur à la personne qu’on croise, il y a davantage qu’un gouffre : il y a des mondes de nuances et de codes contradictoires.

J’ai soudain l’impression, avec cette histoire de dragueur arrosé, d’avoir tiré un fil et de dérouler une bobine. C’est la bobine de l’entente en société ; je n’ose parler de contrat social et citer le grand Rousseau de peur de passer pour pédante. Plus prosaïquement, une pluie d’interrogations vient avec ce premier constat de pluralité : ainsi, est-ce que les mêmes paroles seront prises de la même manière par une même personne si elle se trouve à la Poste et dans un café ? Et si elles viennent d’un individu repoussant ou sympathique ? Que se passera-t-il s’il entame ses conversations sans formuler le moindre jugement sur le physique de ses interlocutrices ? Enfin, l’homme du parking aurait-il été mieux reçu s’il avait porté mes sacs de courses ?

Si vraiment les attentes, les interdits et les seuils de tolérance changent selon les individus, si vraiment rien n’est clair, il reste difficile de continuer à faire comme si mes propres critères étaient les seuls valables. On sait qu’il y a des limites instaurées par la société – certains comportements sont punis par la loi – mais pour le reste... Il y a de quoi se perdre dans nos fils de laine. Qu'à cela ne tienne, continuons à essayer de dérouler. Cette impossibilité, dans les faits, de la règle commune est étrange, mais finalement pas si rare. Les limites ici ne sont-elles pas en effet aussi floues que lorsqu’il s’agit de se nourrir ? On voit aujourd’hui des gens suivre des régimes omnivores, végétariens, vegan, gras et sucrés ou bien pauvres en calories, avec un, deux, trois, cinq repas par jour, tout fait maison ou au restaurant. Toutes ces options de vie se côtoient en permanence. De même, les codes vestimentaires sont suffisamment ouverts pour que chacun puisse mettre ce que son voisin ne porterait pour rien au monde ; finalement, seules la nudité et la dissimulation du visage dans les lieux publics sont explicitement interdits. Enfin, dans le domaine du langage, les variations sont elles aussi infinies : de mon médecin à ma collègue, du garagiste au secrétaire d’administration, je vais entendre tous les registres de langue possibles, et des pires grossièretés au lexique le plus soutenu (avec souvent des surprises sur qui s’exprimera le mieux, d'ailleurs).

Tout cela relève, je crois, d’une liberté fondamentale. Concevoir les interactions selon des modes différents est une chose importante, même si elle est parfois source, sinon de difficultés, parfois de conflits, pour le moins d’interrogation. Et je me réjouis de voir que le seul véritable code de (bonne) conduite est celui de la route. Le reste fait la variété et, peut-être, la richesse des personnes, avec leurs marqueurs sociaux, leur sensibilité, leur histoire. Si Voltaire se battait pour que ses contradicteurs puissent s’exprimer, je me retrouve à défendre, non pas le complimenteur, mais le fait qu’il puisse exister et, cela va de soi, qu'on puisse lorsqu'on le trouve dérangeant, l’envoyer paître. Ce genre d’épisode n’est en fait que le résultat - malheureux, parfois pénible - d’une liberté fondamentale et qui n'est autre chose que la différence d’appréciation d'une situation.

Pour autant, et dès qu’interaction il y a, il me semble tout aussi primordial de garder en tête que ce qui est une amabilité pour l’un peut être perçu comme une agression pour d’autres. Draguer, c’est toujours marcher sur des œufs. La question n’est donc plus tant de savoir si mes critères prévalent sur ceux des autres. Mais il est indispensable de reconnaître que tout cela relève de l’intime. Oui, par l’avènement de la séduction ou de sa tentative, quelque chose de l’ordre de l’intime promet à tout moment de déborder dans la sphère publique.

Toutefois, face à cette infinie variété des tons et des sensibilités, il n’y a peut-être pas tellement d’alternatives que cela. Ou bien on décide de faire de l’extérieur un terrain neutre où l’on ne risque pas de savoir à tout moment ce que ceux que l’on vient à croiser pensent de notre visage et de notre corps (que, somme toute, nous n'avons choisi que dans des limites assez restreintes). S’en tenir alors à une sorte de « laïcité de la séduction » permet au monde entier de se côtoyer sur une place publique, avec les différences culturelles, sociales et relationnelles que la vie en communauté charrie. C’est finalement cette situation qui prédomine et on ne peut que s’en réjouir.

Mais, sauf dérive autoritaire et judiciarisation excessive, faute de codification stricte des comportements, les dragueurs invétérés continueront à aborder les personnes qui leur plaisent quand l’envie leur en prendra. Soit… . Mais alors, qu’ils soient prêts à essuyer les refus, qu’ils soient au moins prêts à cela. Qu’ils acceptent de se faire envoyer sur les roses. Que tous aient conscience, en interpellant un(e) inconnu(e), que leurs paroles ne peuvent être uniformément espérées et appréciées. Fair-play, sans hargne ni ressentiment, qu’ils acceptent le risque de l’éconduite. En un mot, qu’ils comprennent bien que celle, figure et silhouette, qu’ils commentent à voix haute, est bien un être humain. Et que cet être, ils ne peuvent en contrôler ni les sentiments, ni les réactions. Alors seulement, nous aurons avancé tous ensemble. Et les relations, si elles ne suivent aucune véritable règle commune explicite, pourront du moins être équilibrées.

samedi 12 janvier 2019

Au travail, tas de fainéants !

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Hier Emmanuel Macron a déclaré que les Français n'avaient pas suffisamment le sens de l'effort, y compris les jeunes, et que c'est cela qui expliquait - mais "parfois" seulement, a-t-il précisé, montrant alors la nuance et la mesure qui le caractérisent si bien - les "troubles" actuels - c'est bien le terme qu'il a employé : quand ça l'arrange, la mesure devient chez lui déni de réalité.

Je n'insisterai pas sur la provocation que constitue une telle déclaration : elle a largement été commentée et décriée à raison par l'ensemble des opposants de Macron. La première réaction que l'on a lorsqu'on entend un tel discours, c'est se demander comment on peut, quand on a la charge de l'État et de son bon fonctionnement, qu'on est représentant du peuple et que la période est si explosive, lancer des propos pareils, si méprisants envers les Gilets jaunes et leurs revendications ? Comment peut-on appuyer ainsi, sciemment, sur le détonateur à quelques heures d'un neuvième acte de mobilisation ? Précisément, Macron ne s'adresse pas uniquement aux Gilets jaunes, loin de là. Ses interlocuteurs sont avant tout ceux qui ne manifestent pas, la majorité silencieuse comme on dit, dont on sait qu'elle soutient globalement le mouvement, mais dont un retournement serait décisif dans la suite des événements.

On est donc là dans la pure manipulation : si par ses agressions verbales, le président parvient à exacerber encore un peu plus la colère des manifestants dont l'expression pourrait être amalgamée aux actes des casseurs, et s'il parvient à faire entendre la petite musique que le mouvement n'est prolongé que par des paresseux, dont le seul désir est de travailler moins en gagnant plus, il aura fait d'une pierre deux coups.


Mais en réalité, plus personne n'est dupe de ces manœuvres grossières. Preuve en est l'échec lamentable de toutes les tentatives du gouvernement et de ses porte-parole, depuis le début du soulèvement civique auquel nous assistons dans le pays. Tout y est passé - la menace de l'effondrement économique, la répression policière, l'enfermement à tout-va, la compassion feinte, l'accusation de violences, de fascisme et maintenant de fainéantise - sans que le soutien de l'opinion ne diminue de manière significative. À ce niveau-là de défiance, pas sûr que l'arrivée d'un nouveau conseiller en communication change grand-chose.

En revanche, je dois dire que ces dernières déclarations résonnent bien étrangement pour moi, car j'en ai eu connaissance hier soir, sur les coups de 21h, après une journée bien remplie de travail et d'activités diverses. Ce jour-là, dernier de la semaine "ouvrée", je m'étais dit à plusieurs reprises que j'étais fatiguée. Je m'en étais étonnée car je sors tout juste de 2 semaines de congés. Ce fait est en apparence totalement anodin, banal, même. Mais justement, surprise par ce constat, j'ai voulu lever la tête pour regarder plus attentivement autour de moi. J'étais curieuse de savoir si j'étais la seule dans cette situation. J'ai observé mes collègues, mes élèves, mais aussi les gens que l'on vient à croiser dans leur propre travail quand on en a fini avec le nôtre, comme le personnel administratif, les caissières de supermarché qui sont à la tâche en fin de journée quand je vais faire mes courses pour la semaine. J'ai regardé leurs gestes, leurs mines aussi, leur façon de se tenir.

Pas besoin de mener une longue enquête : leur fatigue m'a sauté au visage. Je crois que nous sommes nombreux à être épuisés par les vies que nous menons. Lentement, silencieusement, mais sûrement. Même lorsque nous aimons notre travail. Même lorsque nous sommes satisfaits de nos vies, cela n'a en fait rien à voir, mais que chacun de nous fasse le bilan de ses journées. Que chacun se pose quelques instants la question (et sur son canapé) : nous sommes soumis à de mauvais rythmes qui nous imposent des efforts soutenus. N'en déplaise à notre président... Alors, quand je suis rentrée et que j'ai lu ses propos, je me suis dit qu'au-delà de sa manière rustre et provocatrice de parler des Français, il ne comprenait rien à notre monde. Il n'a aucune idée sérieuse de ce qui se passe.


Quand il dit que nous n'avons pas suffisamment "le sens" de l'effort, il prétend que nous ne savons pas ce que c'est, ni à quel point c'est valorisant. Il parle du sens de l'effort comme on parle du sens du devoir, avec cette connotation un peu désuète et surtout très moralisatrice de la tournure. Propos de sermonnaire. La question n'est aucunement celle de notre aptitude, ni même notre envie ou non de faire des efforts. La seule question est le sens - l'autre sens ! - de ces efforts, c'est-à-dire leur finalité, leur raison d'être ; autrement dit le bénéfice y compris moral que nous en tirons. En résumé, ce n'est pas nous qui devons avoir le sens de l'effort, mais l'effort qui doit avoir du sens. Autour de moi, je ne vois que des gens de tous âges qui se lèvent tôt, travaillent, la plupart toute la journée, et qui tous, tous sont pris par de nombreuses obligations. Nous connaissons ces contraintes et ces responsabilités, elles sont presque infinies : élever ses enfants et les amener d'une activité à l'autre, pourvoir aux besoins du ménage, remplir la paperasse qui semble constamment se renouveler d'elle-même, entretenir sa voiture, aller à telles réunions, participer à telle association, aider une connaissance, préparer un événement socialement codé, bref : régler ci, se rendre là, aller se coucher.

Nos vies sont remplies, elles débordent mêmes de charges plus ou moins consenties, plus ou moins chronophages et souvent accompagnées de dépenses (quand elles ne sont pas l'objet assumé d'un véritable business). Nous sommes occupés au premier sens du terme, comme on le dit d'un terrain : saisis. Mais si nous sommes occupés, alors par qui, et pour quoi le sommes-nous ? Comment sommes-nous arrivés à connaître des existences de labeur, quand on nous promettait le confort et du temps pour les loisirs ? N'étant plus tout à fait maîtres de nos gestes quotidiens, ce sont nos corps, notre énergie, nos préoccupations et toutes nos pensées qui nous échappent. Et sans cesse sollicités de toutes parts, avec nos visages alanguis du réveil au soir, nous risquons de n'être plus qu'agitation. Est-ce donc cela que veut E. Macron, des hommes, des femmes, des enfants occupés ?


Nous y sommes habitués. Nous n'y prêtons plus attention, mais le mal est là : celui d'une activité constante qui fait tourner une machine monstrueuse que rien ne peut rassasier. Alors qu'on ne nous raconte pas d'histoire : bien sûr, nous avons le sens de l'effort. Nous savons tous ce que c'est, nous en sommes tous capables et pouvons le trouver gratifiant. Mais pour qu'il soit tout cela, la condition minimale est d'avoir le sentiment que cet effort sert à quelque chose. C'est cela, le véritable "sens" de l'effort. Alors, pour peu qu'il ne permette plus de vivre correctement, comme c'est la réalité dans bien des foyers modestes en révolte aujourd'hui, il paraîtra aussitôt vain. Voilà une des raisons des "troubles" actuels, et que Macron ne semble pas saisir. C'est tout bonnement humain. Aujourd'hui d'ailleurs, on peut voir que les citoyens ne ménagent pas leurs efforts pour changer les choses. Manifester dans le froid n'est pas une partie de plaisir. Mais cette fois, ça du sens, alors ils y vont, semaine après semaine. Réflexion faite, Macron devrait s'en trouver tout admiratif.

Au-delà même de la question pécuniaire, primordiale, ce moment pourrait être une occasion de nous demander tous ensemble quel temps nous voulons, nous devons passer à travailler dans une société pour qu'elle se porte bien [1]. Comment faire pour que le travail et plus largement toutes les tâches que nous menons au long de nos vies restent choisies, voulues, soutenables, épanouissantes ? En d'autres termes, comment nous organiser pour que le travail ne soit plus une peine ? Dans un pays qui connaît un taux de chômage de plus de 10%, voilà les questions qu'E. Macron devrait poser, au lieu de répéter ses sempiternelles fadaises droitières. Les solutions ne semblent pas hors de portée, mais vont dans la direction inverse de ce qui a été impulsé jusqu'à maintenant. Non, ce n'est pas du côté de l'encouragement aux heures supplémentaires qu'il faut chercher. Car nous ne sommes pas des automates, mais des êtres vivants, des êtres de nature. Comme tout ce qui lui appartient, nous sommes donc limités : il est sage de savoir quand on dirige un pays que l'effort n'est bien fait que s'il est partagé.

Notes

[1] Par bien se porter, j'entends du point de vue économique. Mais je veux parler également d'une société dont les membres se portent bien, c'est-à-dire connaissent des vies heureuses. Et on l'aura compris, la question de la santé doit être un paramètre essentiel de cette réflexion.

mercredi 26 décembre 2018

Ceci n'est pas une lettre au père Noël

images__1_.jpegCher Président,

Vous en avez mis du temps. Il aura fallu des semaines pour que le vernis commence à craqueler. Des semaines de protestation, de colère, de refus d’aller plus loin dans la souffrance. Il aura fallu de la colère, et puis de la violence, de la rage enfin, partout, où que vous tourniez la tête, au point de voir à quelques heures de Noël votre effigie décapitée ; des semaines d’une haine exponentielle et surtout, surtout, rendue visible par un bout de tissu fluo. Vous ne pouvez plus l’éviter, cette haine : elle brille dans la nuit, rendue impossible à cacher par vos médias aux ordres. Aux ordres autrefois, aux abois maintenant. Il aura fallu des semaines pendant lesquelles vous avez perdu le contrôle, ou plutôt révélé au pays comme vous en aviez eu peu jusqu'à présent.

Ces semaines furent sans doute pour vous telle une parenthèse, hors du temps ; un peu comme pendant un accident où tout s'échappe trop vite, et s'étale trop lentement. Des semaines inexorables puisque le destin, indéniablement, s’y est logé ; des semaines, comptées comme les “actes” d’un grand, d’un prodigieux spectacle. Spectacle qui devrait fatalement aboutir à votre défaite. Car d’une manière ou d’une autre, oui, vous voilà défait. Déconfit, tout déboussolé paraît-il. C’est très bien.

On a vu le vernis craqueler mais la partie n’est pas terminée. Pour qu’elle parvienne à sa fin et nous avec, il faudrait qu’au lieu de vous apparaître comme un dérapage du réel qu’il n’est pas, ce moment s’impose à vous comme la réalité. La réalité et rien d’autre. C’est à dire : que plus aucune autre réalité n'existe pour que vous ne puissiez pas vous défiler. Que vous saisissiez pour de bon, sans faux semblant mais au sens propre du terme, preniez à bras le corps à quel point est insupportable la vie que mènent ceux qui se révoltent aujourd’hui, irrespirable la vie que vous leur faites mener.

Vous ? Oui. Vous rendre responsable ne sera que justice, car à vous seul, vous avez voulu incarner l'autorité, la décision. Vous aviez promis le partage des pouvoirs, la participation de tous, l’intrusion du réel - la “société civile” - à tous les échelons de la démocratie ; à la place, vous nous avez imposé une vision paternaliste, poussiéreuse, mortifère de la république. Vous avez prétendu tenir tous les pouvoirs ; aujourd’hui vous nous semblez l’oligarchie personnalisée, la plus odieuse, la plus arrogante et la plus nuisible qui soit. Vous avez voulu tout endosser pour qu’on vous nomme Jupiter ? Devenez donc Atlas ! Et portez nos malheurs sur votre dos. Je vous assure, toute votre politique s'en trouvera transformée.

Nous ne pourrons espérer gagner la partie que lorsque, harassé par nos révoltes, saturé de nos récits, les yeux lavés par nos visages fatigués et nos regards furieux, vous commencerez à entrevoir ce que c’est que vivre de peu. Ce que signifie travailler - beaucoup, à temps partiel ou selon les offres - et ne pas s’en sortir. Ce que c’est que ramer chaque jour de l'année pour payer ses factures, payer des chaussures et se chauffer, se voir renoncer été après été à partir en vacances. Il faudrait que vous ayiez une idée, non pas virtuelle - je ne vous parle pas d'une ligne ajoutée sur une fiche de synthèse - mais une connaissance profonde, ancrée dans votre chair, de ce qu’est une vie de galère. Et si cela n’arrive jamais, alors il faudra faire autrement.

Que vous ne perceviez rien de nos existences, pas plus que vous ne le feriez de celle de fourmis à vos pieds est bien le plus probable : entre le réel et vous, une couche d’hommes et de femmes, vos clones, faits des mêmes écoles et de fréquentations communes, bercés depuis leur plus tendre enfance de discours galvanisants et gavés de colonnes de chiffres, forme autour de vous un premier mur opaque. Puis un autre mur, celui de l'opulence, finit de vous séparer du reste du monde. Vous avez appris à compter pour les autres, mais pas pour vous. Vous êtes persuadé que l’argent coule à flot si tant est qu’on le veuille un peu.

Alors donc. Face à votre immuable indifférence, nous ferons autrement. Alors, faute de connaître la compassion, ce que vous ressentirez dans votre chair, ce sera la peur : celle d'être détrôné. Jour après jour, faute de ressentir notre angoisse des fins de mois, vous connaîtrez celle de la destitution. Semaine après semaine, faute de subir la précarité, vous subirez la fragilité de votre fonction. Vous êtes sur un siège éjectable, vous le saurez. Cette crainte, la menace de déstabilisation suffisent. Ce ne seront pas des mots. Vous avez à peine commencé à en faire l'expérience, vous qui n’aviez connu jusqu’alors que les honneurs de votre caste. Parmi elle, vous vous êtes cru bien au chaud, à l’abri ? Eh bien dansez maintenant.
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vendredi 21 décembre 2018

Le houx, le lierre et Cyrano

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Une fois n'est pas coutume, je vais parler littérature. Enfin non. Plutôt la laisser parler. Nous sommes à la veille des fêtes de Noël après tout : faire une pause dans l'analyse et le commentaire politiques ne pourra que me faire du bien. Et pour dire vrai, en relisant il y a quelques jours Cyrano de Bergerac, j'ai été très frappée [1] par la force de certains passages. Je les connaissais, je les avais déjà lus plusieurs fois à plusieurs années d'intervalle, mais comme je n'ai aucune mémoire, j'en avais oublié quelques-uns. Un, tout particulièrement. En quelque sorte, je l'ai donc découvert à nouveau.
C'est le genre de passages qui sonne avec une puissance rare, car il a beau avoir été écrit il y a des siècles, il souffle sans peine jusqu'à nos oreilles. J'en ai sélectionné quelques vers. Libre ensuite au lecteur d'en garder ce qu'il veut, laisser en commentaire ce que tant de droiture lui inspire et peut-être, à l'occasion, aller relire cette œuvre magnifique.


LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire...

CYRANO

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ? (...)
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
merci ! (...)
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ?'
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais (...)
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre - ou faire un vers !(...)
Et modeste, d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !(...)
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand - Acte II, scène 8


Bonnes fêtes à tous !

Notes

[1] Du temps d'Edmond Rostand on aurait dit "étonnée", c'est-à-dire " frappée par le tonnerre".

lundi 17 décembre 2018

Le référendum d'Initiative Citoyenne ou RIC : prenons les devants !

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Le voilà, il est arrivé sur le devant de la scène. Avec l’émergence du mouvement des Gilets Jaunes est apparue une demande particulièrement forte en faveur du RIC, référendum d’initiative citoyenne. Ce référendum est plus qu’un référendum. C’est en réalité un droit : celui pour le peuple à trancher une question, ou bien à proposer une loi, en modifier ou refuser une et ce, sans passer par le Parlement ni le gouvernement. Cette convocation d’un référendum citoyen pourrait s’exercer sur tout sujet potentiel. On le comprend, l’idée est donc de faire participer pleinement les électeurs à des choix sociétaux qui viendraient à se poser et contribuer ainsi à l’organisation de la collectivité. Le peuple s’adresse directement au peuple pour décider de ce qui le concerne directement.


Avec le mouvement des Gilets Jaunes, il s’avère que cette demande s’est imposée auprès de milliers citoyens, toutes tendances politiques confondues. Mais cette proposition avait notamment été présentée dans le cadre des dernières élections présidentielles par Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise. Le programme l’Avenir en commun prône en effet un passage à la VIème Republique, organisée à partir d’une Assemblée constituante composée de citoyens - non professionnels de la politique - ; on trouve également la proposition d’un référendum révocatoire (des élus, à mi-mandat. Tous les détails ici). Pour autant, cette revendication existe depuis de nombreuses années. Et de fait, comment cette mesure simple ne répondrait-elle pas à la méfiance toujours plus grande de la population envers nos dirigeants ? Comment la démocratie directe ne mettrait-elle pas un coup fatal aux pratiques dont se rendent coupables certains politiques, hauts fonctionnaires et autres technocrates qui vivent grassement de leurs divers pantouflages ? Comment ne permettrait-elle pas de lutter contre la déconnexion des puissants du quotidien d'hommes et de femmes ordinaires, condamnés à subir leurs réformes ? Comment enfin ne rendrait-elle pas au peuple sa souveraineté pleine et entière ? En faisant fi, quand les circonstances l’imposent, du poids de la démocratie représentative, le RIC apparaît comme La solution. Ces rendez-vous auraient également l’avantage de nous faire nous prononcer non plus sur des personnes ou des étiquettes politiques comme c’est le cas lors des élections, mais bel et bien sur des idées. Acte salvateur s’il en est.

Le voilà donc, le RIC, arrivé sur le devant de la scène. Nul doute par conséquent que l’idée sera reprise tout au long de la grande consultation à travers le pays, prévue par le président et son équipe de communication dans les prochaines semaines. Il est même tout à fait possible que la proposition soit reprise par le gouvernement et soumis à l’assentiment des députés lors de la réforme constitutionnelle à venir : tandis que les cotes de popularité de l'un et des autres sont au plus bas, l'aubaine de répondre à une attente générale à peu de frais sera grande. Alors, autant anticiper un peu et éviter les pièges qui nous seront, n’en doutons pas, tendus à cette occasion. Observons déjà ce qui existe et ce qui a déjà eu lieu. On le sait, il été utilisé en France à plusieurs reprises [1], comme dans d’autres pays, telle l’ Angleterre qui scella le Brexit, en juin [2] 2016. Par ailleurs, le référendum existe en Suisse sous une forme banalisée, avec 4 rendez-vous populaires par an. Un rêve, vu d’ici. Mais il ne faudrait pas qu’il soit un mirage.


Car justement, la Suisse – ce qu’elle est sur la scène internationale, sa culture, la politique qu’elle mène - est un pays qui devrait nous mettre la puce à l’oreille. Difficile de dire que c’est un pays révolutionnaire. Ses ressortissants affirment même volontiers fonder leur contrat social sur le consensus. Ainsi, de l’autre côté des Alpes le référendum est-il rapidement devenu une occasion pour la nation de trouver un accord global ; un accord collectif avant le vote populaire. Ainsi, cet accord se dessine, il chemine tout au long des campagnes électorales, pendant les mois qui précédent le jour du vote. Et c’est ce travail de mise en commun qui va déterminer les termes du référendum. Ce phénomène est très bien expliqué par la conseillère nationale - fonction équivalant à celle de nos députés - Lisa Mazzone. Mais force est de constater qu'on voit finalement les mêmes éternelles élites reconduites au pouvoir et menant leurs politiques libérales [3], au détriment des plus faibles et des classes moyennes. Il y a là de quoi interroger.


D’autres ont remarqué, à juste titre, que par le passé, nombre de référendums ont été tout simplement ignorés par nos dirigeants. J’ai évoqué celui de 2005, que Nicolas Sarkozy a ignoré une fois élu en faisant adopter le traité de Lisbonne par le Parlement. Mais on pourrait penser aussi à la demande de 500 000 Italiens en 2017 de faire retoquer le Job Act de Matteo Renzi. Cette revendication populaire, juste, de citoyens qui voyaient leurs droits du travail broyés comme il l’a partiellement été ici, s’est cassée le nez devant la Cour constitutionnelle au prétexte qu’elle avait été… mal formulée. On l’aura compris, comme expliqué sur le site Paris-Lutte info, « en réalité une abrogation totale de la loi, qui aurait provoqué la réintégration de millions de personnes licenciées, était inconcevable par le pouvoir ».


Ces exemples ne sauraient nous dissuader de demander, d’exiger même, l’instauration d’un droit au référendum et plus largement de toute initiative populaire. Au contraire, ils doivent nous rendre plus déterminés encore à reprendre en main notre destin commun. Mais ils nous montrent combien les puissants savent s’accommoder des éventuelles contraintes que nous leur imposons, aujourd’hui ou demain. Comme le capitalisme et, de manière plus prosaïque, certains parasites, ils font sans mal feu de tout bois. Car l’argent, les réseaux et les médias possédés par de grands patrons qui sont souvent aussi de grands amis permettent d’orienter les choix et si nécessaire, de faire passer à la trappe les résultats dérangeants. Par conséquent, nous devons penser des référendums d’initiative citoyenne comme de véritables contre-pouvoirs. Ils doivent être de grands rendez-vous populaires qui n’escamoteront en rien les divergences qui existent au sein de la nation. L’attrait des Français pour le débat, les discussions, voire les dissensions, doit pouvoir s’y exprimer à plein. Non pas pour que le peuple se fracture, mais pour que nous allions ensemble au bout des projets qui se confrontent. Révéler au grand jour les logiques que suivent les uns et les autres, leurs intérêts, leurs motivations ; et à l’occasion, faire que les masques tombent.


Très franchement, cette perspective me réjouit. Cependant, en plus de celle, fondamentale, des seuils à partir desquels un référendum devra être organisé, des questions restent en suspens, qu’il faudra garder en tête si le référendum entre à l’avenir dans nos habitudes civiques : lors des campagnes, comment les informations circuleront-elles ? Seront-elles contrôlées ? Quel rôle joueront les médias dans cette diffusion ? et les réseaux sociaux ? Comment garantir que toutes les parties en présence aient la possibilité de s’exprimer de manière égale ? Concernant le référendum à proprement parler, pour qu’un changement soit acté, faudra-t-il systématiquement obtenir 50 % des suffrages ou bien, pour certaines questions, la proportion entre le oui et le non ne devra-t-elle pas être redéfinie ? Devrons-nous intégrer d’une manière ou d’une autre les taux d’abstention, les votes blancs ? Enfin, et c'est peut-être la question la plus importante, ne devra-t-on prévoir un droit d’inventaire des mesures mises en place à l’issue de ces référendums ? Selon quel calendrier ? Et avec quelles sanctions en cas de non-respect des décisions ?


Ces multiples interrogations devraient en réalité concerner toutes les élections, mêmes celles auxquelles nous sommes les plus rodés, pour ne pas dire lassés. Aujourd'hui, elles doivent obtenir des réponses. AInsi cette réflexion autour du RIC et autres mesures d’initiative citoyenne aurait-elle de quoi remettre à plat les mécanismes qui, tout en avantageant l’oligarchie au pouvoir, amènent beaucoup d’entre nous, échéance après échéance, à reconduire la grève civique. Nous avons ici une occasion historique de donner un nouvel élan à notre démocratie. Un souffle nouveau est sur le point de balayer les feuilles mortes, de dénuder les branches pourries de notre République. Des bourgeons vont sortir. C'est vrai, évoquer l'avenir de notre République rend parfois lyrique. Pour autant, que l’oligarchie accrochée à ses privilèges ne vienne pas nous couper les ailes à l'aube de ces changements.


Ajout du 18 décembre 2018 : au lendemain de la publication de ce billet, le groupe parlementaire de la France insoumise compte déposer une proposition de loi constitutionnelle en faveur du RIC, sur la base des contributions des citoyens. Explications du groupe sur ce lien.

Notes

[1] À commencer qui a précédé à la Constitution de la Vème république, le 28 septembre 1958. D'autres référendum à portée locale ont été organisés, tel celui sur le projet d'aéroport à Notre-Dame-Des-landes en juin 2016 ; le dernier référendum national fut celui de 2005 sur la constitution européenne.

[2] Hasard des dates !

[3] pour la Suisse, ce sont les Démocrates-Chrétiens, centristes, les libéraux/radicaux et les sociaux-démocrates qui alternent les pouvoirs, avec une forte montée dans les dernières années de l'extrême droite, a connu une forte poussée, parfois soutenue par des milliardaires.

mardi 11 décembre 2018

Allocution de Macron : le roi mis à nu

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Actor studio
Le président a parlé. Alleluia. Dès ses premiers mots il a pris un air grave, un peu désolé et humble. En tout cas, tandis qu’il s’exprimait, on a vu clairement les commissures de ses lèvres tirer vers le bas. Je crois que c'est ce qu’il voulait signifier. Nous avons eu droit à un numéro d'acteur, donc, comme il sait les faire. Non pas qu'il soit particulièrement bon à cela, mais il faut reconnaître qu'il le fait sans trembler. Jouer la comédie ne semble pas lui poser de problème : il y va franchement, quelles que soient les circonstances. Sans vergogne.


Mais à qui s’adressait ce numéro ? À tous les Français, pourrait-on croire. Ce serait du moins ce que la fonction présidentielle et la situation auraient exigé. Pour autant, à y regarder de plus près, les mesures qu’il a annoncées ne concernent, elles, qu’une certaine frange de la population. Elles s’adressent essentiellement à ceux qui travaillent sans parvenir à joindre les deux bouts. À plusieurs reprises, il a parlé des « colères sincères », des « indignations » et des attentes « légitimes » (sans doute son mot fétiche dans sa grammaire manipulatoire) des travailleurs. Ses premières paroles ont ainsi été consacrées au « couple de salariés qui ne finit pas le mois et se lève chaque jour tôt et revient tard pour aller loin», aux mères seules, puis aux « retraités modestes qui ont contribué toute leur vie ». Des gens qui travaillent dur et vivent chichement. Ce n’est pas un hasard.


Valeur travail
Après des jours de réflexion avec ses conseillers, où les revendications sociales ont semble-t-il été souvent réduites à des principes psychologiques de comptoir, Macron a décidé de cibler dans son discours une grande part des personnes qui composent le mouvement des Gilets Jaunes. On l’imagine, manches de chemise retroussées et études statistiques à l’appui, réfléchir à une façon efficace de toucher le plus grand nombre des manifestants. Il a fait un calcul, très froid. Et a décrété l’« état d’urgence économique et sociale » pour répondre au seul « malaise des travailleurs qui ne s’y retrouvent plus ».

À partir de cette décision vient tout le reste : l’allocution se transforme en une ode à la « France du mérite, du travail » où la priorité doit être de permettre à chaque Français de « vivre mieux de son travail dès le début de l’année 2019 ». Les mesures immédiates vont alors dans ce sens : - augmentation dès janvier de 100 euros du salaire d’un travailleur au SMIC - défiscalisation des heures supplémentaires (Macron dit que « surcroît de travail doit permettre un surcroît de revenu », reprenant de manière à peine voilée le « travailler plus pour gagner plus » qui avait fait le succès de Nicolas Sarkozy en 2007) - prime de fin d’année aux employés sans impôt ni charge (sans obligation pour les employeurs)


Et pour ne pas laisser en reste ceux qui ont travaillé toute leur vie, il prévoit pour les retraités, ce « bien précieux de notre nation », l’annulation de la hausse de la CSG (la mesure concerne en réalité les foyers de moins de 2000 euros). Macron a toujours utilisé la flatterie pour s’adresser aux plus anciens, n’en doutons pas dans un objectif purement électoraliste. Pour s’en assurer, je renvoie ceux qui en ont le courage à son interview faite au journal de 13h de TF1 avec Jean-Pierre Pernaut. Pour ceux qui renoncent au replay, disons que l’allocution de ce soir était une nième occasion de valoriser cette catégorie sociale et générationnelle qui s’est largement laissée séduire par Macron lors des élections présidentielles. [1] Ici, plus que jamais, il insiste sur le mérite que les retraités ont eu à travailler toute leur vie et qu’ils ont à aider leurs proches.


Pendant ce discours, même l’évocation - tardive - des personnes en recherche d’emploi est l’occasion de valoriser le travail : l’indemnisation du chômage doit être revue, dit-il, selon « des règles qui récompensent… ceux qui travaillent », laissant ainsi penser que ce n’est pas le cas aujourd’hui. Avec cette petite phrase assassine, il valide l’idée selon laquelle les chômeurs sont des assistés payés à ne rien faire. Mais peu importe, dans ces circonstances cette catégorie-là de la population est pour notre président quantité négligeable et la dérive clairement droitière, visiblement assumée.



La suite ?
Je n’insisterai pas sur le caractère dérisoire de toutes ces mesures. Elles le sont et reviennent en réalité à prendre de l’argent dans une poche des salariés pour le remettre dans l’autre. Pas de surprise de ce côté : là encore, Macron est coutumier du fait. Mais la perversité touche à son maximum lorsqu’on comprend que les 100 euros de SMIC supplémentaires sont en réalité un cumul de revalorisations de la prime d’activité, déjà prévues depuis des mois, et censées au départ s’étaler sur plusieurs années. D’un point de vue comptable – qui, on le sait, est le seul qui vaille aux yeux des technos macronistes – il n’y a donc là aucune perte financière. Et ces mirages, censés répondre au besoins les plus immédiats de la population, s’évaporeront rapidement.


Mais pour autant, des annonces sont faites. Elles sont présentées dans les médias, décortiquées, commentées. Sans grande surprise, les syndicats ont déjà sauté sur la formidable opportunité de ces annonces pour afficher leur division et du côté des gilets jaunes, ont a pu voir la coqueluche des plateaux de télévision Jacline Mouraud dire toute sa satisfaction. « Rentrez chez vous ! » Clamait-elle presque hier soir à ses camarades de rond-point. D’autres hier soir semblaient un peu déroutés, reconnaissant quelques avancées, quoique insuffisantes. Mais on le voit, l’objectif de ce discours n’était pas de satisfaire tout le monde. J'ai à ce titre déjà évoqué la stratégie de division du mouvement que joue le gouvernement depuis quelques semaines.


L'objectif de cette allocution n'était pas non plus pour Macron de répondre aux attentes de justice fiscale qui s’étaient exprimées ces dernières semaines. Si toutes ces questions ont été tues, si les plus démunis ont été ignorés et les sujets brûlants repoussés à une hypothétique concertation nationale (on attend avec impatience le grand numéro de communication qui nous sera fait alors, où tourneront en boucle les récits de marcheurs « au plus près du terrain », « au contact des Français », pour « co-construire par le dialogue les solutions concrètes de demain », c’est qu’il s’agissait de faire baisser tout de suite le niveau de tension et de colère du pays.


Pour cela, Macron a choisi de donner un minimum tout en flattant l’ego de chaque travailleur. Car lui et ses équipes savent que rien ne rend plus fier que le dur labeur, effectué dans le souci de bien faire. L’argent lâché du bout des doigts, parce qu’il donne le sentiment que c’est mieux que rien, est bel et bien capable de diluer la colère au sein de la population. Pas besoin d'être dupe pour cela, le trouble - un rien d'hésitation - suffit. Ces annonces sont par conséquent comme une boule de billard lancée par ceux qui nous dirigent pour casser le tas qui s’était formé si inopinément (à leurs yeux), dans un coin du tapis : suffisamment fort pour atteindre le plus de boules possible, mais pas trop, pour ne pas donner le sentiment d’un reniement de la politique menée depuis le début du quinquennat.


Billard à trois bandes
Car au-delà des millions de téléspectateurs dont la vie pourrait se trouver, même légèrement, impactée par ces mesures d’apparat, au-delà de tous ces gens qui aspirent à mener une existence sereine et qui se seraient bien passés de passer ces dernières semaines dehors, en état d’insurrection citoyenne, c’est d’abord et surtout ses amis que Macron garde en ligne de mire. C’est au 1 % des plus riches qu'il s’adressait, estimant devoir rendre de compte à eux et uniquement à eux, qui l’ont fait élire et à qui il doit tout. À cette caste dont il fait partie. Gardons en tête que chaque mesurette annoncée était autant de façons de leur dire « je ne rétablirai pas l’ISF ». Que les nantis dorment donc sur leurs deux oreilles, leur poulain, dans l’adversité, n’a pas tourné casaque.


Mieux, il a sorti un pur sophisme typiquement macronien pour justifier la suppression d’un impôt qui, du temps qu’il était en vigueur, ne rendait pas, selon lui, les citoyens plus heureux… C’est vrai, le chômage existait du temps de l’ISF. Mais dire qu’on ne ressent pas les effets négatifs de sa suppression alors même que l’augmentation de la taxe sur les carburants qui a soulevé tout le pays avait pour but de combler le manque à gagner est quasi surréaliste. Mais cette fois non plus, le président, tout à son soliloque, n’a pas cillé en proférant l'énormité.



On le voit, c’est encore la novlangue ici déployée qui doit nous interpeller. Cette allocution fut à ce titre dans la droite ligne de toutes les tentatives d’enfumage auxquelles nous avait habitué le président de la République. Décoder cette séquence ne permet pas uniquement, par une sorte de mise à distance, de rendre plus supportable le réel qui se déroule sous nos yeux ; l'observer permet avant tout d’anticiper l’étape suivante. Or, force est de constater que jusqu’à maintenant, cet usage de la parole a permis à E. Macron de parvenir à ses fins. Non pas qu’il ait atteint des sommets de popularité ou obtenu l’assentiment du peuple dans ses actions délétères. Mais force est d’admettre qu’il a réussi à faire passer ce qu’il souhaitait faire passer. Il a été élu, bien que dans des conditions déplorables et avec un piètre score au 1er tour. Il a réussi à imposer la réforme de la SNCF tout comme Parcoursup malgré les formidables mouvements de contestation qui ont animé tout le pays et ce, pendant des mois.


Mais sans doute, être populaire ou triompher lui importe peu : il n’est pas en demande de notre admiration puisque ses regards sont tournés ailleurs. Par conséquent, ne nous y trompons pas, l’enjeu pour lui aujourd’hui n’est pas d’obtenir l’adhésion des Français aux quelques annonces qu’il a pu faire. [2] En réalité, l'enjeu pour Macron est que l’acte V soit moins fort que l’acte IV et que tous les actes précédents. Car en cas de moindre mobilisation, les médias relaieront l’idée que le mouvement des Gilets Jaunes s’essouffle. De là à affirmer que ceux-ci s’estiment avoir été entendus par le président et sont globalement satisfaits des mesures mises en place, il n’y aura qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir. Puis Macron et son équipe s’appuieront à leur tour sur ce succès de pacotille pour imposer de nouvelles mesures iniques, renforcés par leur impunité. Tout cela au nom de la démocratie. Mais qui voudrait sérieusement d'un tel scénario ? C’est bien maintenant, maintenant plus que jamais auparavant, que la mobilisation paiera. Nous devons en convaincre : le moment où l'on crois pouvoir lâcher, ne serait-ce qu'un peu, est précisément celui où nous devons nous accrocher. Nous n'avons rien obtenu, nous sommes si prêts du but.

Notes

[1] voir à ce sujet Le code Jupiter du philosophe Diogène (Dany-Robert Dufour) et son interview par Daniel Schneidermann dans l'émission Arrêt sur images.

[2] D'ailleurs je ne pense pas m'avancer en affirmant dès maintenant que ce ne sera pas le cas.

mardi 4 décembre 2018

Gilets jaunes : halte aux manipulations !

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Le gouvernement serait-il en train de céder ? C’est évidemment ce qu’on pourrait se dire, en allumant la radio et en allant voir sur les sites des grands médias. Le premier ministre, qui a été envoyé au casse-pipe toute la semaine pendant qu’Emmanuel Macron trouvait une occasion supplémentaire de se prendre encore un peu plus pour De Gaulle en prenant de la hauteur – entendre en fuyant les difficultés - à l’étranger, Le Monde ose le mot : moratoire. L’éventualité d’un coup d’arrêt à l’augmentation de la taxe sur les carburants commence à être envisagée. Pour reprendre la fameuse novlangue de la macronie, elle n’est plus un « tabou ». Grand bien nous fasse !

Mais étrangement, je n’arrive pas à y croire. Et même si Édouard Philippe, comme on nous le laisse entendre à cette heure-ci, est sur le point d’annoncer un tel moratoire, même s’il le fait, certes avec réticence, c’est certain acculé par la révolte populaire, je n’arrive pas à baisser les armes. Pourquoi ? Parce que depuis l’émergence du mouvement des gilets jaunes, seuls le mépris envers nos revendications de justice fiscale et l’indifférence à la misère de ceux qui, je le rappelle, fument des clopes et roulent au diesel pour le porte-parole du gouvernement, nous ont été opposés.

Le gouvernement n’a absolument pas l’intention de prendre en compte les demandes des citoyens car il n’en voit pas la légitimité. Pire, il n’a probablement aucune conscience réelle de la souffrance que cette taxe provoque chez une grande majorité d’entre nous. Ces hommes et ces femmes qui nous dirigent, la team-Macron, n’a en fait qu’une connaissance très vague de ce qu’est la précarité. J’en veux pour preuve la scène terriblement parlante où une députée a reconnu ne pas connaître le montant du SMIC face à des gilets jaunes interloqués. Car ces députés sont pourtant bien ceux-là mêmes qui décident de retirer telle somme, de ponctionner telle autre, de nos porte-feuilles. Ils le font sans jamais vivre dans leur chair le prix de leurs actes. Cela fait malheureusement toute la différence, ou devrais-je plutôt dire, leur indifférence.

Aucune intention donc de revenir sur cette décision, imposée par la nécessité de combler le découvert de 4 milliards annuels, généré par la suppression de l’ISF pour rentrer dans les clous des exigences européennes. Nul doute par conséquent que ce qui ne se fait pas aujourd’hui se fera plus tard. La question est donc de savoir comment le gouvernement compte agir pour imposer sa taxe dès qu’il le pourra. L’annonce à venir montre qu’il a renoncé à laisser pourrir la situation. On peut compter sur quelque chose de bien plus pervers.

Ce qui se joue ici n’est peut-être pas tant une guerre d’usure qu’une guerre de déstabilisation : le pouvoir en place ne semble jamais tant à l’aise que lorsqu’il mène une stratégie du chaos. Ce fut le cas samedi dernier, lors des manifestations aux Champs Élysées, alors que les gilets jaunes, dont certains étaient venus à l’heure prévue et en fanfare pour s’exprimer joyeusement dans le cortège, ont été maintenus en dehors de la place de l’Étoile par les CRS. Beaucoup de témoignages ont afflué depuis ce week-end, qui corroborent le constat qu’une nasse a été artificiellement créée, où étaient mêlés sans distinction autour de l’Arc de triomphe gilets jaunes arrivés en avance et casseurs, tandis que tous les autres étaient interdits de manifestation. Mais au-delà de la gestion calamiteuse de cette journée qui aurait dû être présentée avant tout comme un grand moment de surgissement, d’émulation civique capable de contredire tous les discours rapides et superficiels sur la supposée indifférence des citoyens à la chose publique, c’est toute l’attitude de la macronie qui apparaît louche.

En effet, si l’on écoute les éléments de langage que les membres de LREM répètent à l’envi, ce qui revient le plus souvent c’est l’idée que le gouvernement est désormais ouvert aux discussions avec les gilets jaunes qui, explique-t-il, connaissent de véritables difficultés au quotidien. Ils prennent donc l’exact revers de ce dont on les accusait ces dernières semaines et affichent aujourd'hui empathie et bienveillance à qui veut les entendre. On n’en croit rien, mais tout de même : concrètement, que répondre das les médias face à un représentant du gouvernement qui acquiesce sagement et prend une mine compatissante lorsqu’on pointe les inégalités qui règnent dans le pays ? Évidemment, c’est tout de suite plus difficile.

Mais la tentative de déstabilisation ne s’arrête pas là et présente une singularité typiquement macronienne. Le leitmotiv est devenu celui du « dialogue avec les gilets jaunes ». Avec toute l'ironie que cela implique, c'est notamment le mot d'ordre du même Benjamin Griveaux, plus que jamais porte-parole du gouvernement. À l'entendre, on se croirait tombé au milieu d'un stage de communication non-violente. L'heure serait donc au dialogue ? Avec les gilets jaunes ? Mais quels gilets jaunes ? Les fréquentables ? Les non-radicalisés ? Les moins politisés ? Ou les plus ? Les plus charismatiques ? Ou les plus capables de tirer la couverture à eux ? Ou bien encore les plus macrono-compatibles ? Il est en effet des paroles qui ne semblent pas convenir aux oreilles délicates de certains députés.

Mais enfin, tout cela est absurde ! On sait parfaitement que le mouvement est multiple, non structuré. On sait parfaitement que nombre de ses membres refusent de se voir représentés. Et enfin, mais surtout, on sait parfaitement quelle est la revendication commune à tous les gilets jaunes sans exception puisque c’est elle qui est à l’origine de leur rassemblement : le renoncement à l’augmentation de la taxe sur les carburants. Pour le reste, c’est aux gilets jaunes, et à eux seuls, de décider de s’organiser davantage ou non , de pousser (ou non) leur réflexion commune sur une plus grande souveraineté du peuple. À eux seuls d’envisager une remise à plat de la fiscalité pour obtenir une progressivité plus grande ou encore l’élaboration d’un vrai projet de transition écologique et sociale. À eux, nous, et personne d’autre.

Quel besoin par conséquent de feindre de rencontrer des délégations de gilets jaunes et de « dialoguer » si ce n’est pour créer le chaos au sein du mouvement ? Les représentants auto-proclamés seront à peine sortis des bureaux d’Édouard Philippe que l’entrevue sera remise en cause par le reste du groupe. C’est le seul objectif de cet affichage cynique. Et en attendant que cette hypothétique délégation viennent à se constituer, le gouvernement, une fois de plus appuyé par les médias, déplorera les fiascos des rencontres avortées et les rendez-vous manqués. Ici, la déstabilisation est synonyme de décrédibilisation. Huffington Post, Europe 1, Libération, Capital, etc : tous, tel un public déçu par un spectacle râté, ont manifesté d'une seule voix leur désapprobation à la veille de la manifestation.

Par conséquent, les choses se sont faites en deux temps distincts : tout d’abord, les gilets jaunes, en émergeant très spontanément dans toute leur diversité, ont fait connaître au gouvernement l’instabilité qu’eux-mêmes connaissent au quotidien. C’est là le génie de ce mouvement, qui par sa forme en quelque sorte impalpable, a été capable renvoyer au pouvoir ce qu’il subit jour après jour et ce, avec une rapidité et une puissance inattendues. Mais dans un second temps, Macron et sa clique, sans doute encore à grand renfort d’experts ès communication – visiblement le génie est parfois moins spontané – cherchent à créer la zizanie en érigeant des représentants du mouvement, en ouvrant la porte de Matignon, en faisant mine d’écouter telles revendications de telles personnes, qui ne sont en réalité en rien représentatives de l’ensemble du mouvement.

Il ne s’agit évidemment pas pour moi de conseiller les gilets jaunes (encore une fois, lesquels ?). Mais les stratégies éminemment tordues du pouvoir en place doivent nous interpeller. Face à la colère populaire forte qui s'exprime, le gouvernement n'a pas beaucoup de marge de manoeuvre, mais elle est tout de même là, bien réelle, dans cette volonté de manipulation. Plus que ses prédécesseurs, pourtant aguerris, la macronie a su en quelques mois casser les droits des Français. Mais elle a surtout fait de leur division - leur mise en concurrence - une véritable spécialité. Sans doute va-t-elle continuer à faire ce qu'elle fait de mieux et diviser les gilets jaunes. Elle le fera avec ses armes habituelles, en commençant par distordre le langage, lentement, sournoisement, par l’essorer pour emporter dans son mouvement la société toute entière. Il nous faudra donc rester vigilants : nous, ne ploierons pas.

(32.30)

dimanche 25 novembre 2018

Un sac de noeuds (de gilets jaunes)

neurones.jpegDepuis la naissance du mouvement des gilets jaunes et sa médiatisation, LA grande question qui semble posée est de savoir si on les soutient ou non : alors les gilets jaunes, pour ou contre ? C’est la première question qui m’a été posée lorsque je suis intervenue dans un débat face au député LREM Raphaël Gérard, la semaine dernière. Ne nous racontons pas d’histoires, le simple fait de m’avoir placée face à un représentant du pouvoir en place, à l’initiative de l’augmentation de la taxe sur les carburants et du fioul, c’était m’inciter à prendre position contre elle. Et effectivement, je l'ai fait sans difficulté, soulignant notamment la proximité des méthodes de la France insoumise et du mouvement des gilets jaunes.

Le journaliste qui menait le débat n’a d’ailleurs pas manqué de me sonder davantage au sujet de mon engagement écologiste – qui aurait pu expliquer mon éventuel soutien à cette taxe -, tout comme il a demandé à plusieurs reprises à mon interlocuteur s’il comprenait la colère de ses administrés (ce qu’il a confirmé chaque fois que nécessaire). C’était déjà bien de chercher des nuances dans nos discours. Mais on le comprend, le dispositif ne nous permettait pas de développer au-delà de quelques phrases. La télévision n’est pas faite pour cela : son rôle est de faire de la pédagogie dans le meilleur des cas, dans le pire d’exacerber les divergences entre les différentes parties, le tout à coup sûr dans un temps limité.

En moins de temps qu’il n’en faut pour souffler, nous voilà donc tous figés dans des postures. Soit. Même Daniel Schneidermann, dont l'émission Arrêt sur images, grâce aux questions qu’il y soulève, permet toujours d’aller au fond des choses, a voulu commencer celle consacrée aux gilets jaunes par une interrogation sur le parti-pris des journalistes (supposés alors parler d’une seule voix) en faveur du mouvement. Dans le contexte actuel, cela ne me paraît pas suffisant. Je revendique un droit à la complexité. Ça tombe bien, il y a l’écrit… autant qu’il ait cette utilité.

Alors je le mets tout de go, ici même, en vrac : c'est vrai, le ras-le-bol fiscal sans distinction n’est pas une colère qui me parle, à moi qui ai une vénération pour l’impôt en temps que pot commun à destination du bien public ; c’est vrai, le diesel est une catastrophe pour la santé de tous, on doit s’en débarrasser et se débarrasser dans la foulée de relations immondes que le commerce du pétrole engendre au niveau international, Arabie Saoudite en tête ; c’est vrai, Emmanuel Macron a été élu pour un programme et cette augmentation de taxe était une promesse de campagne ; c’est vrai, tous les gilets jaunes n’ont pas en ligne de mire l’accélération de la transition écologique et le remplacement de la voiture par des transports en commun ; c'est vrai, vouloir consommer "coûte que coûte" tient de l'illusion dans une société en fin de vie à l'intérieur d'un monde fini ; c’est vrai, le mouvement a aussi permis une sorte de libération de la parole anti-fiscale, anti-migrants et anti-chômeurs et supposés assistés.

Mais c’est vrai. C’est vrai aussi : j’ai à titre personnel un réel lien affectif pour la voiture – ma bagnole ! -, car elle reste, pour moi qui vis à la campagne, un instrument de liberté ; je me reconnais pleinement dans le dégoût général de voir quelques nantis surfer sur la vague de la réussite financière, la peau dorée et le sourire ultra-bright, voyager dans des avions au carburant non taxé, ou prolonger l’utilisation du glyphosate pour satisfaire leurs amis lobbyistes tout en se nourrissant sainement et en procurant à leurs enfants des produits bios, alors que tant d’autres hommes et femmes suffoquent sous un tsunami de contraintes, de factures et parfois de dettes, mois après mois. À eux, bien souvent, il faut renoncer à une alimentation de qualité à la maison pour payer la cantine (pas bonne) des petits ; il est rageant, enfin, d'avoir vu en quelques années, et comme partout ailleurs, la fermeture de la maternité et des petits commerces de la ville la plus proche, et d'assister, impuissante, à sa sinistre agonie.

Et puis on peut continuer le déballage tous azimuts. Ajouter par exemple que ce n’est pas parce que Macron a été élu au suffrage universel que tous les électeurs adhéraient alors à toutes ses propositions. Ça ne se passe évidemment pas ainsi. Alors la seule chose raisonnable à faire lorsqu’on est au pouvoir me semblerait de rester à l’écoute de la population plutôt que passer systématiquement en force ; que l’attachement à la voiture n’a rien de définitif, que c’est une donnée culturelle, apprise, inculquée même, comme l’est l’attirance pour le sucre et le gras, et qu’il est possible, par un semblable apprentissage, de trouver d’autres satisfactions dans les transports en commun (par exemple, je sais que je n’aime pas prendre le RER, mais j’aime beaucoup prendre le TER) ; enfin qu’au regard de l’effondrement écologique et civilisationnel qui nous menace – non, qui a commencé de toutes parts -, la lutte pour garder le peu de confort qu’on est destiné à perdre semble finalement dérisoire et qu’il est urgent de prendre les choses, collectivement, par un autre bout. Un tout autre bout.

Tout ce nœud de contradictions, toutes ces considérations, ces affects aussi, ont donc dévalé les boursouflures de mon cerveau. Nous voilà bien avancés. Qu’à cela ne tienne, il y reste un peu de place pour faire le ménage, le tri, y défaire les nœuds, remballer tout ça dans des cartons, les empiler et se faisant, se frayer doucement un chemin. Pour autant, que veut-on ? En tant que mouvement citoyen et politique, notre devoir est de nous engouffrer dans cette brèche populaire et de clamer nos revendications. Une fois que l’on est clair avec l’ambivalence réelle, légitime, de nos jugements et de nos sentiments, il faut regarder les choses dans le cadre de notre stratégie politique.

De ce point de vue, l’émergence du mouvement des gilets jaunes est une chance : avec lui, nous nous retrouvons face à des interlocuteurs différents. Est-ce que cela nous arrive si souvent que nous puissions nous abstenir d’aller avec eux, de les accompagner dans leur lutte et de partager notre lecture de la situation ? On s’en doute, nous n’obtiendrons pas l’adhésion de tous nos interlocuteurs dans la semaine, mais finalement peu importe. Est-ce là autre chose que militer ? Récemment j’ai été approchée par des gens qui ne sont pas de mon bord politique mais qui, par le biais des gilets jaunes, se sont intéressés à notre discours. Comprenons bien : les choses sont en train de se faire. On peut en tirer 2 conséquences : 1) nous ne savons pas quel tour elles prendront et 2) si on ne saisit pas notre destin collectif en main maintenant, alors que les choses bougent, ce n’est pas demain que nous pourront espérer jouer un rôle quelconque dans l'accélération de la transition énergétique ; pas davantage dans le recul du gouvernement sur sa politique fiscale, pas plus écologiste qu'elle n'est juste.

Nous ne pouvons pas ne pas prendre part à l’histoire – avec un grand ou un petit h, l’avenir nous le dira – qui est en train de se faire. À quoi bon tremper dans l'eau le gros orteils semaine après semaine pour en jauger la température ? Plongeons ! Plongeons tels que nous sommes, forts de notre programme, de notre amour du service public et de notre conscience aiguë de l’urgence climatique. Quand bien même notre implication ne donnerait rien, ça aussi, peu importe. À ce jour ce n’est peut-être pas la question. Ce qui compte, c’est que nous aurons soutenu ce mouvement légitime à plus d'un titre sans jamais renoncer à nos revendications. Car si on ne profite pas de cette mobilisation populaire pour faire entendre notre lecture des choses, concrètement à quoi servirions-nous ? Et si ce n’est pas là que nous agissons, où le ferions-nous donc ? Dans nos cercles habituels ? Quel dommage de se donner tant de limites, aussi douillettes et amicales soient-elles.

Cependant, une fois que j'ai affirmé cela, je crois que nous devons aussi garder en tête qu’il y a toujours mille façons d’agir, mille façon de faire sa part. On peut le faire en allant bloquer les autoroutes avec ces nouveaux camarades de lutte, en étant actif sur les réseaux sociaux, en tournant des vidéos qui reprennent nos propositions en matière d'écologie et de fiscalité, ou encore en rédigeant des billets de blog sur le sujet. Bref chacun, je crois, peut y trouver son compte, avec la distance, plus ou moins grande, et peut-être même changeante, qui lui semblera la plus juste. Mais en restant toujours ouvert et curieux à ce qui se passe autour de nous.

mardi 23 octobre 2018

Miroir, mon beau miroir - quand la presse se perd

La jubilation. Voilà ce qu’on lit sur le visage de Bruce Toussaint alors qu’il énumère les éléments soumis à enquête au sujet des comptes de campagne de la France insoumise pendant les élections présidentielles. Face à Manuel Bompard, il jubile, il ne peut s’empêcher de le faire et surtout, de le montrer. Je ne suis même pas sûre qu’il cherche à dissimuler le plaisir qu’il a, à cet instant, à questionner, interroger, feindre de "cuisiner" le directeur des campagnes de la FI, pourtant tout disposé à donner toutes les réponses nécessaires. À l’évidence, ce moment d’accusation est pour le journaliste un pur ravissement.

C’est beau à voir, tant de joie sur un plateau télé. Regardez-le, il lance les insinuations comme si c’étaient des liasses de billets, hilare comme un gringo joufflu regardant les retombées, rigolard comme un enfant, il n’écoute plus vraiment ce qu’on lui dit en face, il s’en fiche, il n’est pas là pour ça. Ses propres paroles prononcées sans pause, comme autant de petites décharges électriques, semblent suffire à son bonheur. Mais qu’a Manuel Bompard à vouloir ainsi démontrer, point par point, chiffres à l’appui, l’inanité de ses allégations ?, se demande-t-il sans doute. [1] Un monologue – le sien - lui conviendrait mieux en réalité, ce serait même plus simple. Mais il faut tout de même sauver les apparences, et puisqu’un interlocuteur est en face, autant se servir de ce qu’il dit pour, oui : rebondir, pour mieux reprendre la salve, quitte à se répéter. Tout est bon pour prolonger le plaisir encore un peu. C’est que Toussaint est un professionnel. Il sait mettre en scène le match de boxe pour faire de l’audimat. Car sans audimat, pas d’émission, et sans émission, pas de plaisir.


La-presse-se-mire.jpg Il faut bien le reconnaître, on assiste là à un vrai « moment de grâce ».





On en a peu, profitons-en à notre tour. Oui oui, un moment de grâce, tout comme celui qui avait eu lieu lors de la démission en direct live de Nicolas Hulot sur France inter. Mais, on pourra m’objecter que ce qu’alors Léa Salamé avait nommé en ces termes, c’était précisément l’acte de démission to-ta-le-ment inattendu du Ministre de la transition écologique, et pas ce qu’elle a pu ressentir, elle, en l’interrogeant. Détrompez-vous... Et d’ailleurs, Salamé a dû s’excuser d’avoir employé cette expression déplacée, mais qui traduisait en réalité sa propre jubilation alors que le pauvre ministre, défait, épuisé, renonçait sous ses yeux aux ors de la République. Ce que cherche le/la journaliste, ce n’est pas que la vérité sorte de la bouche de ses interlocuteurs. Ce n’est pas plus la révélation de l’influence des lobbies sur les décisions du gouvernement (dans le cas de Hulot) que l’explication des sommes facturées par Médiascop (dans celui de Bompard).

Ce qui compte, la seule chose qui compte, la seule qui vaille de se lever le matin pour ces journalistes, c’est la montée d’adrénaline qu’ils connaîtront au moment de leur interview, émission, billet d’humeur, autrement dit de leur quart d’heure (quotidien, ou moins) de gloire. Alors, aux moins "politiques" ou suspicieux des lecteurs, même en évacuant la question de la dépendance de la presse, de son appartenance à une poignée de grands patrons : on voit bien qu'il y a un problème. Et dans les conditions dans lesquelles s'exerce le métier, avec de tels objectifs aussi, on comprend mieux ces innombrables fois où des paroles ont été déformées et ces entretiens où le journaliste arrive avec un avis tout fait, qui suscitent tant d'agacement. [2] 

D’une façon générale, dans les dispositifs médiatiques, l’autre existe-t-il seulement ? Sans doute pas. Les journalistes sont shootés à eux-mêmes. Ils s’écoutent jouer aux journalistes. Point. C’est le rôle qu’ils ont choisi dans la grande comédie humaine, ils se repaissent de s’écouter être. Et pour illustrer cette affirmation, je ne me contenterai pas de citer un Demorand ou un Brunet dont le seul nom, j’en suis sûre, suffit à faire comprendre de quel narcissisme je parle. Je renverrai vers quelques liens qui montrent comment les professionnels de la profession, les plus reconnus, les plus omniprésents, journalistes, chroniqueurs, tous, s’adonnent à cet exercice d’autosatisfaction.

Édito de Laurent Joffrin dans ''Libération''

Extrait de l'émission de Pascal Praud sur CNews

Ces quelques exemples parlent de l’ « affaire » (médiatique, s’entend) Mélenchon. Mais pas d’inquiétude, dans deux semaines une nouvelle saison reprendra, et de préférence sur un tout autre sujet. Pour le journaliste, le bon mot, la phrase qui tape, la « preuve » faite à soi-même de sa pertinence, de son brio et de la puissance de son esprit ont pris le pas sur l’analyse des situations. Les médias sont devenus un théâtre où s’entrechoquent des égos. Et c’est le drame que nous vivons de devoir nous informer en regardant vers une scène, en permanence éclairée par les projecteurs et aux décors en carton-pâte. Alors oui, la « détestation » des médias (mes colères étant plutôt froides, je préfère cacher des sentiments parfois vifs derrière des mots mesurés, mais d'autres termes, je crois, conviennent tout autant) est justifiée. Pas seulement parce que les médias mainstream sont à l’image du monde - individualiste, consumériste, accro à la com’ - mais parce qu’ils le font, ce monde.

Alors que leurs membres se serrent les coudes, qu’ils s’offusquent quand on s’en prend à eux. Qu’ils entretiennent, dans l’évocation incantatoire de la liberté d’informer qu’ils prétendent à leur tour « sacrée », « intouchable », leur contentement corporatiste. Qu’ils surjouent leur indignation dès qu’on révèle leurs propres outrances. Cette manière d’élargir d’un seul homme à l’échelle du groupe leur autosatisfaction a en fait pour seul but de poursuivre et de garantir leur plaisir d’habitude plus individuel. Qu’ils continuent après tout à s’écouter et écouter leurs propres sons résonner : nous ne sommes pas dupes. Alors c’est peut-être vrai, nul besoin de les pourrir davantage : les médias, à maints égards, sont à un stade déjà bien avancé.

Notes

[1] De mon côté, j'avais il y a quelques mois consacré un billet de blog au scandale de la commission des comptes de campagne et de sa présidence.

[2] Pour rappel, en 2014 seulement 23% de la population française faisait confiance aux médias. S'ils avaient eu un quelconque sens pour eux, ces chiffres alarmants auraient dû amener ces grandes figures du journalisme à s'interroger sur leur pratiques... À l'évidence ce ne fut pas le cas.

dimanche 23 septembre 2018

À contre-temps

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Ça y est, je reprends. Des semaines que je n’avais pas fait ces gestes : me poser devant mon ordinateur, mettre mon casque et lancer de la musique – à peu près n’importe laquelle -, taper aussi vite que possible sur le clavier pour me donner l’impression – l’illusion – d’être devenue une vraie dactylo à force de travail, et écrire jusqu’au bout de mon intention. Commencer, rédiger, achever une note. D’habitude j’évite de trop en dire de moi, mais cette fois la circonstance le demande un peu : cela faisait des lustres que je n’avais rien écrit. Je peux annoncer la couleur, cette note sera donc à la fois une rentrée à contre-temps, une réflexion comme toujours politique et une tentative de diminuer mon léger, mais réel, sentiment de culpabilité. Et pour m’y remettre, à cette écriture, je ne vois pas d’autre solution que de l’emballer de la plus grande solennité, selon un rite qui consiste à se décrire écrivant, - rite un peu étrange tout de même, mais pas totalement absurde : des écrivains l’ont fait, comme Jacques Roubaud qui commençait son incroyable roman Le Grand incendie par ces mots : « En traçant aujourd'hui sur le papier la première de ces lignes de prose, je suis parfaitement conscient du fait que je porte un coup mortel, définitif, à ce qui, conçu au début de ma trentième année comme alternative au silence, a été pendant plus de vingt ans le projet de mon existence. »

Pour ma part, l’ambition n’est certes pas si grande. Et surtout, le silence n’a jamais été pour moi une option. Alors je dois admettre au contraire que le rythme des événements politiques depuis le mois de juin dernier m’a semblé s’accélérer, et j’ai eu le sentiment plus d’une fois de ne pas pouvoir faire autrement que subir, littéralement, tout ce qui venait de près ou de loin du pouvoir en place et de ses représentants. Je pense notamment à l’épisode Benalla.

Tout cela, ce mélange de révélations, de paroles contredites par des vidéos, de témoignages et, bien sûr, de contre-feux venant de la macronie, auquel le président lui-même (!) s’est prêté lors de son discours improvisé, mais à la fois très préparé - magie du “en même temps”- à la Maison de l'Amérique latine, nous est parvenu sans filtre. De mon côté tous ces événements sont arrivés pêle-mêle alors même que je préparais un atelier pour les Amfis d'Été sur la communication macronienne. Pour ceux qui le souhaitent, on peut trouver la vidéo de cette intervention sur ce lien. Passées les premières minutes de mise en place et d’ajustements techniques, on peut voir comme cet atelier puise largement dans la période, tant cette dernière s’est avérée riche du point de vue du storytelling [1] élyséen.

Et puis il y a eu la démission de Nicolas Hulot. Elle fut présentée comme un coup de tonnerre par les médias, elle était en réalité largement attendue. La véritable surprise, et qui aurait mérité de retenir toute l’attention des journalistes, fut en fait la dénonciation par un ministre de l’influence des lobbies sur la politique du gouvernement. Cet événement aurait dû révéler au grand jour que c’est en mettant fin à cette influence que le reste - une vraie politique de transition énergétique et avec elle, la lutte à l'échelle nationale et européenne contre le réchauffement climatique - sera possible. Les lobbies doivent être éradiqués de la sphère du pouvoir, c’est la condition sine qua non à notre survie. Il n’y a pas, plus, d’atermoiements possibles, et de ce point de vue-là, personne ne peut nier que le jour de sa démission, le ministre a eu sur ce sujet une parole de vérité, la seule valable. Voilà, on le sait : l'entière responsabilité de cette décision appartient donc à nos dirigeants.

À qui est convaincu et de la nécessité de refonder notre République pour la purger de toutes les dérives qu’elle permet encore aujourd’hui, et de l’urgence écologique, les choix, l’obstination même du président et de son gouvernement à faire comme si de rien n'était malgré la succession des derniers scandales pourraient paraître incompréhensibles. Mais il n'en est rien : le pouvoir en place ne fait que suivre une feuille de route qu’il s’est donnée il y a des mois maintenant, qui vise à ouvrir les vannes du libéralisme tout en asseyant un autoritarisme capable de faire taire toutes les oppositions et les contre-pouvoirs. De ce point de vue-là, les choses sont on ne peut plus claires, et la surdité apparente de la macronie est sans surprise ; Macron entend en fait un autre chant des sirènes, celui d’une caste capable d’exercer de la fascination chez certains aspirants au pouvoir, mais en réalité la plus néfaste des hordes, dans la mesure où elle opère contre l'intérêt du plus grand nombre.

Malgré tout, la conscience des motivations et des mécanismes qui permettent au Président et sa bande de dérouler leur projet dangereux ne suffit pas. Et c’est à ce constat que je me suis heurtée, à ma très modeste mesure, ces dernières semaines. Tout d’abord parce que le calendrier politique objectivement a de quoi donner le tournis. Depuis, depuis ?, depuis tant de temps les événements semblent s'enchaîner : des annonces sont faites, des mesures mises en place, elles se doublent, parfois se contredisent ; des polémiques aussi se succèdent, s’engendrent, s’alimentent. Et tout parvient en vrac à nos sens, analysé en quelques minutes, ressassé pendant 3 jours, jeté enfin aux oubliettes. Ainsi l’urgence écologique et l’imminence de l’effondrement de notre civilisation, à peine évoquées cet été, furent-elles paradoxalement étouffées par les 3 minutes de “grâce” dont aurait été touché Hulot pendant son interview sur France inter, elles-mêmes aussitôt substituées par une tentative collective de faire la psychanalyse de l’homme, puis les pronostics sur tintintin son successeur, la biographie de De Rugy et… et… finalement il ne fait plus si chaud, l’école a repris, les émissions politiques quotidiennes avec, et Zeymour a quelque chose à nous dire.

Je le sais, il faudrait réagir à tout. Il est de mon devoir de militante de trouver, seule ou collectivement, des parades ; de me battre avec mes mots, mettre en place des actions de terrain capables d’alerter, de contrer, freiner, stopper définitivement les mesures les annonces ; et concernant les polémiques, surtout, surtout, d’avoir un avis tranché. Mais il faut le dire : bon sang que c’est dur ! Il ne faut pas se mentir, trouver un rythme de croisière dans l’oeil du cyclone tient parfois de la gageure. La première des difficultés finalement est bien d’atteindre l’inertie au milieu des remous. Quand le pouvoir a tout pouvoir tandis que les médias, plus que tout jouets des vents, s'avèrent incapables de prendre la distance nécessaire, il est primordial de se donner la faveur du temps long.

Et puis finalement je me demande s’il ne faut pas renverser les perspectives. Après tout c’est peut-être bien l’inverse qui se passe. L’exact opposé même. Et si le rythme de croisière, les dominants l’avaient, eux, trouvé il y a bien longtemps ? C’est bien ça, ils ne m’ont pas attendue : depuis belle lurette ils ont fait de la vitesse une force et sous couvert de modernité, de l’apparent chaos un élément de domination et de contrôle des individus. Par conséquent, quand la houle est trop forte, c’est le sens même de l’action militante qui vient à être interrogée. Non pas qu’elle perde tout sens, mais sa direction mérite d'être questionnée. Il m’est apparu nécessaire d’interroger ses formes et son expression afin de la rendre à nouveau la plus efficace possible.

Aujourd’hui, cette réflexion s’impose d’autant plus que face au désastre écologique, en opposition à l'inanité du pouvoir en place, beaucoup appellent désormais à des formes d’auto-organisation collective. Par ailleurs, la collapsologie, science humaine de l’effondrement, devient incontournable [2] et réunit au sein de sa réflexion des universitaires, des ingénieurs, mais aussi des autodidactes, des survivalistes - dans toute la variété du terme -, des familles entières et des communautés à tous les coins de la planète. Des tribunes paraissent dans les grands médias [3] Des événements telle que la marche pour le climat du 8 septembre, ou encore l'arrivée du tour Alternatiba à Bayonne, à l’occasion de laquelle seront organisées les 5, 6 et 7 octobre prochains une grande marche citoyenne et de nombreuses conférences, prennent de l’ampleur et trouvent un écho auprès d’un pan de plus en plus large de la population. Cet agglomérat d’actions et de réflexions tous azimuts est une excellente chose. Il montre davantage encore qu’une prise de conscience : une volonté forte de mettre fin au déni et de faire du nombre que nous sommes une force de changement, de contrôle des politiques et d’alternative. Une volonté collective de créer un contre-pouvoir enfin efficient.

Cette idée me plaît, qui fait de nous, tous ensemble, un lobby potentiel. Le terme même me parle car il est aujourd’hui devenu synonyme de pouvoir. Et j’ai toujours eu un faible pour l'idée de combattre l’ennemi avec ses propres armes. Pour autant, mais peut-être pour exactement la même raison, je reste persuadée qu’il faut poursuivre l’objectif d’une prise de pouvoir par le politique ; autrement dit que l’on doit être en mesure de présenter un projet collectif et cohérent, planifié, et que pour cela il faut convaincre un nombre suffisant d'électeurs pour le plébisciter. Voilà toute la difficulté mais c’est à mon sens une nécessité absolue, sous peine de voir les oligarques casser les tentatives isolées et poursuivre leur course glauque au profit immédiat. On se souvient de ce que le gouvernement a fait à NDDL et de la force de la répression qui y a eu lieu. Il y a quelques semaines, il s’est attaqué à la ZAD de Kolbsheim. Ces actions sont à mon sens autant d’avertissements à prendre très au sérieux sur nos marges de manoeuvre.


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La question de la légitimité démocratique se trouve donc inextricablement mêlée à celle du temps, plus exactement de sa maîtrise. Car au sein de la société, les rythmes se superposent : le tourbillon qu’instaure le pouvoir en place et que les médias, définitivement à leur remorque, contribuent à renforcer ; la riposte immédiate des militants aux assauts incessants ; la réflexion et la prise de distance pour cerner les tactiques fomentées par nos adversaires ; la mise en place d’expérimentations collectives ; l'élaboration d’un programme politique adapté (ou plutôt son actualisation : de ce point de vue le livret de la France insoumise sur la planification écologique étant à mes yeux déjà très complet) ; le temps de la conquête et de la persuasion de la population, la lutte contre l’abstention ; la recherche et l’anticipation sur l’effondrement, par ailleurs déjà largement entamé sur l’ensemble de la terre, et que nous ne pouvons désormais qu'espérer juguler. Maintenant, ce n'est plus le tournis que vous avez, mais le vertige.

Alors voilà. Dans cet enchevêtrement de rythmes et de temporalités concurrentes, à chacun de trouver son rythme propre. À chacun de composer, selon ses priorités, ses préférences, son appréhension de la situation. A chacun de tisser son chemin comme on dessine, dans le secret de l’intime, une vie. Avec cet avantage que l’objectif de l'émancipation collective ici nous guide. Il ne s’agit pas pour nous d'être des super héros, toujours à l'affût, toujours au taquet, en forme et débordant d'énergie du matin au soir. La pause, l’attente et le silence font partie intégrante du combat militant. Trouver, c’est chercher. Voilà qui fait de l’engagement politique un art, tout un art. Ma pause, je crois, est finie. Ma pause a donné, au travail.

Notes

[1] Cette technique de mise en récit qui s’est développée à partir des années Reagan dans les entreprises et a vit envahi la sphère politique.

[2] voir à ce sujet les travaux de Corinne Morel-Darleux et ses multiples chroniques

[3] Dont celle-ci, co-signée et retranscrite sur un ton décalée par Pablo Servigne

dimanche 24 juin 2018

Comptes de campagne - cherchez le scandale

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L’émission du net Arrêt sur Images vient de mettre en ligne sa dernière émission, dont le thème est le traitement – y compris médiatique - des comptes de la dernière campagne présidentielle. Je l’ai regardée avec curiosité et intérêt, car au-delà de son accroche évocatrice (« D'un seul coup, 35 médias ont demandé les comptes de Mélenchon »), elle avait le mérite de revenir sur des informations mises, jetées même sur la place publique au long de ces derniers mois. C’est que comme bien souvent, il fallait vendre, d’abord et surtout ; pour cela, gros titres et apparences suffisent. Si l’émission, qui se déploie en une sorte de longue conversation, ne tire jamais de conclusion, elle a le mérite d’avoir tout mis, ou presque, sur la table. Or ces éléments permettent de se faire une opinion. Plus que tout, ils éclairent à la fois sur le fonctionnement des médias, de notre République et de ses institutions. Et un peu, au passage, sur la psychologie humaine.



La CNCCFP ou la tourmente banale

Tout d’abord, l’émission montre que la commission de contrôle des comptes de campagne (la CNCCFP) manque de moyens et d’effectifs pour faire son travail correctement. Jusque là rien de très surprenant : ça doit être le cas d’à peu près toutes les institutions publiques, qui subissent des coupes budgétaires depuis des décennies. Mais à cela s’ajoutent une lourdeur administrative et des obligations rigides jusqu’à l’absurde, qui ne font finalement que rendre plus difficiles encore les conditions de travail des fonctionnaires et contractuels. Ces « petites mains » sont en effet chargées de faire le tri dans les documents remis par les candidats dans des délais complètement irréalistes.

Parmi ses nombreuses missions, la CNCCFP doit aussi effectuer une sorte d’harmonisation d’un rapport de compte à l’autre. Ce procédé a pour but d’atténuer les disparités de traitement d’un candidat à l’autre et en quelque sorte d’uniformiser les lettres des griefs des rapporteurs. On le comprend, l’objectif même du travail d’harmonisation implique des imperfections et génère des difficultés. Au cours de ce second contrôle, qui va valider certaines conclusions des rapporteurs et en rejeter d’autres, place est faite au jugement global, à l’estimation, à l’arbitrage. Pour ne pas dire à l’arbitraire. L’idée semble-t-il est d’aller dans le sens d’une validation générale, une validation « à la louche » de l’ensemble des candidats à partir du moment où il est admis qu’ils n’ont pas commis d’infraction majeure. Et sans doute le manque de moyens et de temps justifie-il en grande partie ces choix.

En janvier dernier, c’est suite à cette procédure d’harmonisation que Jean-Guy de Chalvron, le rapporteur du compte de campagne de Jean-Luc Mélenchon a démissionné, signifiant ainsi qu’il n’était pas d’accord avec les conclusions auxquelles la procédure avait abouti. Mais il s’avère que c’est bien le principe même de l’harmonisation qui ne convient pas à de Chalvron. À l’entendre, l’identité du candidat dont il avait en charge d’éplucher le compte de campagne reste anecdotique. Si c’est vraiment le cas, que lui a-t-il pris alors d’aller participer à cette commission ? S’il était tellement épris de rigueur, d’inflexibilité – et c’est sas doute le cas de cet ancien inspecteur général de l’administration du ministère de l’intérieur - , on peut se poser la question : mais qu’allait-il faire dans cette galère ? Car il suffit de se pencher – même quelques instants, comme on vient de le faire - sur le fonctionnement de la CNCCFP pour comprendre que c’est une institution un peu bancale, qui se débrouille tant bien que mal, comme beaucoup d’administrations croulant sous la paperasse. Non, M. de Chalvron a semble-t-il préféré effectuer quelques vacations pendant quelques mois, puis s’émouvoir de son fonctionnement pour finalement s’en aller à grands fracas.


L'emballement médiatique

Or, la démission de ce rapporteur en quête d’absolu a eu de lourdes conséquences. Tout d’abord, elle a attiré les médias qui, comme des mouches sur du miel, n’ont eu de cesse depuis lors de reprendre les récriminations de de Chalvron (Le Parisien en particulier). Mais il en fallait plus à la presse. Alors, la Commission, soumise à la pression des journalistes, a choisi de rendre publics les comptes du candidat Mélenchon et ce, avant tous les autres ! Qu’on saisisse l’absurdité de la situation : la CNCCFP a délibérément donné en pâture aux médias qui la pressaient les comptes d’un candidat – manquant en cela à son devoir d’égalité de traitement – pour pallier son incapacité à traiter de manière précise et adaptée chaque compte de campagne. Incapacité qui aurait provoqué le départ d’un de ses membres et la médiatisation qui a suivi. J’espère que tout le monde suit. Pour le dire autrement la Commission s’est enfoncée dans sa propre incompétence.

Autre conséquence. Quand un rapporteur fait du bruit, attire l’attention sur tel ou tel point, et, par ricochet, tel ou tel nom, il apparaît que la Commission se sent aussitôt obligée de faire la preuve aux yeux du monde de sa vigilance et de son professionnalisme. Ainsi, alors même qu’elle avait refusé de prendre en compte certains griefs de de Chalvron, elle est allée faire un signalement sur la base de ces mêmes éléments. Accessoirement, l’absurdité kafkaïenne s’est alors abattue sur un homme et son équipe ; ils ont ainsi subi un double acharnement, médiatique puis juridique.

On s’en doute, ce ne sont pas les médias, ni la CNCCFP qui iront reconnaître l’obstination aberrante qu’ils ont eux-mêmes montrée à l’égard de la France insoumise. Alors je le fais, c’est toujours ça.[1] Mais il faut savoir que le deux poids deux mesures n’a pas eu de limites dans cette histoire. Car dans le même temps où les comptes de campagne de l’un étaient mis à la disposition de la presse, la Commission s’est bien gardée de signaler les ristournes dont l’autre avait bénéficié. L’autre ? Quel autre ? Je vous laisse deviner. Même, il apparaît très clairement que les critères de validation des facturations d’événements et de réunions publiques par la CNCCFP se sont considérablement assouplis au fil des révélations des médias (ceux de Médiapart et de Radio France). __ Un scandale sous le tapis__

C’est qu’il n’est pas question pour la Commission d’invalider les comptes d’E. Macron. Non, pas question. Puisqu’il a gagné. Il n’en est pas plus question pour lui qu’il n’en a été question en 1995 pour Jacques Chirac. [2] Roland Dumas, alors Président du Conseil constitutionnel, expliquait « avoir sauvé la République » en taisant ces soupçons. Puis d’ajouter : « Chirac avait été élu – peut-être avec quelques trafics de voix… mais peu importe… Il était alors le représentant de la France aux yeux du monde ». [3]

Et voilà, ce n’est plus un secret : le Président, au moment de son élection, devient en même temps un ex-candidat intouchable. Non pas seulement parce qu’il bénéficie de son immunité, mais parce que l’organe de contrôle des comptes de campagne devient aussitôt impuissante à agir. Elle n’est en réalité pas constituée pour faire tomber le roi. Pince-moi je rêve : on apprend alors qu’en invalidant les comptes de campagne de Macron, la République se retrouverait devant un vide – que dis-je ?- un gouffre juridico-institutionnel. Prise de vertige devant un tel risque, la CNCCFP n’éventualiserait en aucune mesure de franchir le pas. Les jeux sont faits, et reconnaissons-le, les dés un peu pipés. Et dans les plus hautes instances, il semble établi avant même la fin de toute procédure de contrôle que l’heureux élu, quel qu’il soit, ne sera pas, et ne sera jamais inquiété. C’est là une donnée de premier ordre, un véritable postulat, que pourtant les citoyen-ne-s n’ont pas. Et pour cause.

Entendons-nous bien. Mon problème n’est pas tant l’irrégularité des comptes de campagne de Macron - je n’ai pas les clés pour juger de cela - , mais le principe qui gouverne tout le reste, et décide du traitement qui sera fait de tous les autres comptes. Ce qu’il faut d’abord dénoncer, c’est l’impunité du futur-ex-candidat-futur-président. Oubliez les coupes budgétaires, les effectifs réduits, l’angoisse du temps qui file : c’est pour garantir la paix des institutions que la Commission « harmonise » ses avis.

La CNCCFP est toute entière tendue vers un objectif, unique : la stabilité républicaine. C’est sa véritable raison d'être. On peut donc l'imaginer sans mal, la procédure d’harmonisation consiste en réalité à aligner rétrospectivement l’ensemble des comptes de campagne des candidats. Et ses décisions, elle les prend sans doute à l’aune de de ce qu'il faudra laisser passer dans le dossier du Président fraîchement élu. Tout porte à croire que ses comptes de campagne deviennent la mesure de tous les autres, une sorte d'étalon-or, jusqu'aux prochaines élections. Et en attendant, si le fonctionnement absurde de la Commission est remis en question, comme le rapporteur de Chalvron a voulu le faire - avec les motivations qui sont les siennes -, celle-ci n’hésitera pas à sacrifier un autre candidat, sa réputation, et faire un signalement là où il aurait dû être laissé en paix.

La CNCCFP est incapable de faire la seule chose vraiment importante, et qui justifierait à elle seule son existence. Elle ne peut empêcher le malhonnête, le tricheur, le magouilleur d’accéder au pouvoir. Elle n’en a pas les moyens, ni matériels, ni humains, ni juridiques, ni institutionnels. Devant tant d’inanité, il ne lui reste qu’une possibilité, causer des tracas aux plus petits. Triste constat pour une autorité qui se voudrait indépendante… Alors une dernière question se pose. Pourquoi la Commission aurait-elle un tel intérêt défendre sa fonction ? Et autrement dit :


À qui profite le crime ?

Grâce à l’émission, on a appris que les rapporteurs travaillaient dans des conditions peu enviables – dans des petits bureaux, presque jour et nuit au cœur de l’été et pour 18 euros par vacation jusqu’en mai dernier - 20 depuis cette date. Beaucoup sont des bénévoles, souvent des retraités qui arrondissent ainsi leur fins de mois. Difficile de croire par conséquent qu’ils se damneraient pour sauver cette institution. Non, les choses se jouent ailleurs, bien sûr. Ils se trouvent sans doute au plus au niveau de la Commission, du côté de ses dirigeants. Arrêtons-nous un instant sur François Logerot, son Président depuis 12 ans. Celui-ci vient de recevoir une augmentation de salaire proportionnellement bien supérieure (57 %) à celle des rapporteurs, faisant passer celui-ci de 4.574 euros à 7.182 euros nets par mois. En plus de cette faveur, l’énarque de 82 ans perçoit une indemnité annuelle de 9.500 euros bruts pour ses bons et loyaux services à la cour des Comptes de 1962 (en tant qu’auditeur de 2ème classe) à … 2004 (en tant que Premier président).



le-President-Macron-et-la-Cour-des-comptes.jpg [4]

Reprenons. M. Logerot a consacré sa vie à ces institutions dites indépendantes. En observant son parcours, on comprend aisément comment des hauts fonctionnaires tels que lui peuvent chercher à tout prix la stabilité des institutions de la 5ème République. C’est tout simplement leur intérêt. M. Logerot n’est certainement pas le seul à avoir fondé sa carrière sur cette stabilité. Comment aurait-il pu en être autrement pour toutes ces personnes, sorties de grandes écoles et destinées à mener des fonctions prestigieuses au milieu de leurs pairs ? Comment, même, leur en vouloir ? Ils sont pourtant largement responsables du pourrissement sur pied de nos institutions et du délitement de notre République qui donne de plus en plus les traits d’un monarque au chef de l’État. Il y a une oligarchie financière désormais reconnue ; l’oligarchie institutionnelle, plus discrète, n’est pas moins néfaste. Tous partagent les mêmes objectifs. Tous œuvrent au maintien de leurs privilèges. Et chose remarquable, le Président Macron, ancien élève de l’ENA devenu banquier chez Rothschild, appartient pleinement à ces deux mondes qui n’en sont peut-être qu’un.

Quand les garants des institutions se transforment en chiens de garde du pouvoir, celles-ci deviennent nos prisons. Il nous faudra nous en souvenir, lorsque l’Assemblée constituante sera en place et que nous, citoyen-ne-s, pourrons choisir nous-mêmes l’organisation de la res publica. Nous devrons toujours avoir à l’esprit que pour changer les structures, il faut changer les hommes. Et que pour changer les hommes, il faut changer leurs motivations.

Notes

[1] Notons que dans l’émission, le journaliste d’investigation Sylvain Tronchet, il faut dire un peu acculé par Daniel Schneidermann, a admis que le porte-parole de J.L. Mélenchon pendant la campagne présidentielle Alexis Corbière avait été victime d’une « suramplification » - c’est le terme qu’il a employé - médiatique au sujet de sa rémunération. C’est un premier pas.

[2] Pendant la campagne présidentielle, plusieurs millions d’euros avaient été versés, dont on soupçonne qu’ils étaient issus de ventes d’armes.

[3] Interview sur LCI en 2015.

[4] Attribution-NonCommercial-ShareAlike 2.0 Generic (CC BY-NC-SA 2.0)

mardi 5 juin 2018

La grève héroïque des infirmiers du Rouvray

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Sept infirmiers de l’hôpital psychiatrique du Rouvray à Rouen se sont mis en grève de la faim il y a deux semaines. À ce jour, deux ont été hospitalisés dans un état préoccupant, et une troisième devrait l’être aujourd’hui. Depuis plus de dix jours, ils ont trouvé la force d’arrêter ensemble de s’alimenter pour dire leur colère et se faire entendre. Que réclament-ils ? Une augmentation de salaire ? Des primes ? Une revalorisation de leur statut ? Rien de tout cela. S’ils ont pris cette mesure extrême, c’est pour obtenir de leur direction qu’elle investisse de l’argent… dans l’hôpital. Qu’elle en prenne soin en quelque sorte. Ces infirmiers demandent qu’elle crée des chambres et recrute du personnel supplémentaires. Cela pour qu’enfin les conditions de vie des malades deviennent correctes. Car aujourd’hui, expliquent-ils, elles ne sont pas dignes. La prise en charge des patients n’est plus assurée dans les locaux. Ils le disent eux-mêmes : ils font de la maltraitance.

Pourtant, au regard de la spécificité et de la pénibilité de leur métier, avec un salaire avoisinant les 1500 euros mensuels en fonction de primes de nuits, de gardes les week-end, dimanches et jours fériés, une revalorisation de leur statut ne serait pas du luxe. S’ils étaient à la tête d’une entreprise tentaculaire, s’ils étaient les actionnaires ventripotents d’une société multinationale, les choses seraient autrement plus faciles. Il suffirait d’inviter Pierre Gattaz à dîner dans un restaurant étoilé pour ainsi, entre la poire et le dessert, le convaincre d’aller mendier discrètement auprès de Macron ou de ses sbires une énième injection de milliards publics dans leurs affaires déjà bien juteuses. Pour le bien de la nation, cela va de soi.

Mais non, ici il n’est pas question de dividendes ni de parachutes dorés. Nous sommes face à des hommes et des femmes simples, modestes, qui exercent un métier difficile, tant physiquement que moralement, et qui sont arrivés à la triste conclusion qu’il leur fallait mettre dans la balance leur santé et leur vie pour que des personnes fragiles, qui souvent côtoient la misère, qui jonglent parfois avec la violence et la mort, bien malgré elles, des personnes qui sont dans l’incapacité - temporaire ou définitive - de prendre soin d’elles, puissent être prises en charge, aidées, être isolées de l’agitation du monde, puissent trouver un peu de repos, qu’elles puissent vivre enfin dans des conditions décentes. Ou à peu près décentes. Peut-être faut-il le dire autrement : aujourd’hui en France, des gens qui vivent chichement et d’un labeur éprouvant sont en train de se mettre en danger pour protéger des individus dans une souffrance encore plus grande. Et pourquoi ? Parce que par l’État les a abandonnés. Tous. Les uns, comme les autres. Les infirmiers du Rouvray aujourd’hui n’ont pas d’autre choix.

Comment peut-on accepter, dans un pays qui se targue d’être la sixième puissance mondiale, de laisser des personnes modestes et profondément humaines dans une situation aussi terrible ? Il faut les entendre parler de leur métier, les infirmiers de l’hôpital du Rouvray. Raconter les choses terribles qu’ils sont obligés d’accomplir chaque jour pour éviter le pire à leurs patients : imposer des camisoles chimiques aux uns, enfermer les autres avec un seau, attacher des personnes âgées dans des lits de camps, laisser des enfants dans des cagibis… et chaque fois, dans le seul but d’assurer leur sécurité. Parfois ils échouent dans cette tâche d’urgence extrême. Faute de moyens, de matériel, fautes de bras suffisants. Alors, souvent des violences éclatent. Il arrive qu’un patient échappe à leur vigilance et qu’on le retrouve quelques minutes plus tard, pendu dans un recoin de l’hôpital.

Il faut voir ces infirmiers retenir leurs larmes lorsqu’ils évoquent leur calvaire. Celui qu’ils vivent pleinement avec les malades dont ils s’occupent. Le même, ou presque, dès que la carapace se fend et que l’empathie fait mal. Les lèvres serrées, il avouent alors leurs mauvaises nuits, leurs remords. Les visions dont ils ne se débarrassent pas. Et pire que tout, leur sentiment d’impuissance. Des années d’études, disent-ils, le désir de bien faire et à l’arrivée, l’horreur au quotidien.

Qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls. Que nous sommes avec eux. Qu’ils sachent qu’ils sont des hommes et des femmes de grande valeur. Qu’ils nous entendent à leur tour et sachent combien nous les admirons. Et combien leur contribution à la société est autrement plus respectable que celle des chefs d’entreprises insatiables, à la solde d’actionnaires aux dents longues.

Il faut le reconnaître, tous ceux qui se retranchent derrière un mandat dérisoire pour décider, d’un coup de crayon, des réductions de budgets ici, des suppressions de postes là, pour perpétuer un système économique absurde et garantir les privilèges de leur caste n’accomplissent rien à côté d’eux. Que les infirmiers de l’hôpital de Rouvray restent forts, enfin. Leur combat, celui des humanistes, contre l’indifférence et le cynisme, ne sera jamais fini.

samedi 12 mai 2018

Un sursaut à l'accord

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D’abord, il y a eu les frappes en Syrie, décidées par Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron. Tout cela s’est fait non seulement dans un entre-soi on ne peut plus malsain - et c’était déjà là une raison suffisante pour s’y opposer comme nous l’avons fait alors - mais surtout, l’opération a été décidée au mépris des plus hautes instances internationales, tel que le Conseil de sécurité de l'ONU et malgré les exhortations de son Secrétaire Général à ne pas intervenir.

Bien sûr, nul ne pouvait être insensible à la présomption d’une attaque chimique du pouvoir syrien sur sa population. Mais enfin tout de même, une initiative militaire des trois pays sans mandat de l’ONU constituait un inquiétant précédent. Macron a alors cherché à justifier l’injustifiable à grand renfort d’arguties et de contre-vérités que j’ai énumérées dans un billet précédent. Ce que ces frappes laissaient craindre un an à peine après son accession à la tête du pays, c’était l’alignement de la France sur les velléités (décidément toujours) belliqueuses de la 1ère puissance mondiale.

Depuis nous n’avons pas été déçus. Le mois dernier, à l’occasion de la visite du président français à son homologue américain, les images des marques démesurées d’affection des deux chefs d’État ont passé la barre du ridicule. Les réseaux sociaux, qui donnent si bien le pouls de notre époque, n’ont d’ailleurs pas manqué de tourner en dérision, par la caricature et la parodie, les papouilles présidentielles. Et n’en déplaise au journal Le Monde qui à l’époque avait absolument voulu voir dans les codes gestuels employés par Trump et Macron une forme de lutte, douce, policée, mais non moins vigoureuse, de domination (comme s’il était nécessaire de remettre de la virilité dans toute cette histoire), le fait est qu’à ce jeu grotesque, c’est bien le nôtre, de président, qui a perdu.

Ne nous reconnaissant en aucune de ces simagrées d’ordre prétendument diplomatique, nous sommes nombreux à avoir souhaité que celles-ci tombent vite, très vite, dans les oubliettes de l’histoire. Ce sera malheureusement impossible. L’objectif que s’était donné Emmanuel Macron en étant le premier chef d’État à se rendre à la Maison Blanche était de convaincre son nouvel ami de ne pas sortir les USA de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Raté.

On le voit déjà, le retrait des États-Unis a des conséquences désastreuses dans tout le Moyen-orient où l’embrasement semble désormais imminent. Évidemment, il ne s’agit pas de tenir E. Macron pour responsable de la situation dont chacun mesure la terrible complexité. Mais quel besoin avait-il d’aller jouer les porte-parole de l’Europe ? Et surtout, pourquoi donc nous avoir infligé, à nous, citoyens et citoyennes français impuissants derrière nos écrans, une telle humiliation ?

Aujourd’hui, alors que c’est l’Europe toute entière qui se confond en déclarations gênées pour ménager la chèvre et le chou ; alors qu’elle prétend tout à la fois maintenir le statu quo, aider l’Iran à contourner les sanctions à venir et œuvrer à un nouvel accord, nous découvrons pour beaucoup un aspect qui nous avait jusqu’alors échappé. Car on nous apprend que, comme tous les pays du monde, nous sommes pieds et poings liés aux États-Unis. Pardon, il faut être précis : nous sommes à leur merci.

Nous le sommes non pas uniquement parce que les choix diplomatiques et géo-politiques de ce pays ont des répercutions sur nos relations avec le reste du monde. Cela, nous le savions déjà. Non pas parce qu’en tant que membres de l’OTAN, nous sommes tenus de suivre les yeux fermés les stratégies étasuniennes, décidément toujours belliqueuses. De cela aussi, nous étions parfaitement au courant, et la France insoumise n’a eu de cesse de dénoncer cette situation d’intenable assujettissement de notre nation à des intérêts souvent contraires aux nôtres. Non pas même parce que notre économie est dans une large mesure tributaire de celle de notre partenaire américain. Ce n’est là non plus un secret pour personne. Non, la prise de conscience est d’une tout autre mesure. Elle est sans doute plus rude, car elle embrasse tous les aspects des relations entre deux pays. Notre dépendance a pris la forme d’un véritable imbroglio. Un imbroglio géo-politico-économique.

La France subira des sanctions économiques si elle refuse de prendre des mesures identiques à celles des États-Unis. Rien que ça. Ses entreprises en effet devront elles aussi se retirer de l’accord de 2015 avec l’Iran. L’information est lâchée, elle a même un nom jargonnant à souhait : l’extraterritorialité américaine. Mais pour beaucoup d’entre nous, elle s’apparente à une révélation. À moins qu’il ne s’agisse d’un aveu, qu'on nous aurait fait, enfin, tant cette nouvelle semble grave. Car autant dire que la France sera traitée par les USA de la même manière que l’Iran si elle n’obtempère pas et ce, sous le seul prétexte qu'elle utilise le dollar dans le cadre de ses échanges commerciaux.

Les États-Unis ont tout bonnement institué une forme de contamination juridique, capable de toucher les pays du monde entier. Cette contamination, cela va de soi, leur est toujours favorable. Quoi ? Les entreprises françaises auraient 3 à 6 mois pour rétablir des sanctions contre l’Iran ? Elles ont quelques semaines pour se retirer du pays ? Voilà l’ultimatum que nous pose aujourd’hui notre allié in-dé-fec-tible. Comment en est-on arrivé là ? On se frotte encore les yeux. Le réveil est difficile. Sommes-nous à ce point à genou ?

Bien sûr, le phénomène n’est pas nouveau. L’origine de notre asservissement date du passage de l’étalon or au dollar comme monnaie de référence à travers le monde. Cela remonte à 1971, tout de même. Oui, je l’ai dit, nous savons tous cela, nous le savons parfaitement. Il n’empêche, et comme c’est étrange : avec cette histoire en apparence si éloignée de nos préoccupations quotidiennes, on est en train de se cogner au réel. Et ce qui se passe aujourd’hui ne laisse plus de doute sur la nécessité de nous défaire du sac de nœuds dans lequel la France et l’Europe se sont laissées enfermer.

Il est des moments où le sentiment de déflagration, plus que la déflagration elle-même d’ailleurs, est capable de nous donner la force de réagir. Regardons les choses telles qu’elles sont : nous avons atteint une limite. Dans notre relation avec les USA, nous avons touché le fond et il est grand temps de nous propulser vers la surface. Mais pour cela, nous devons être capables de donner le grand coup de talon qui nous éloignera des fonds boueux. Avec de la détermination et la volonté d’en finir une bonne fois avec cette paresse et cette faiblesse de caractère qui ont mené nos derniers présidents à accepter toutes les humiliations, nous pouvons renverser la situation.

Des choses ont déjà été faites, d’autres encore sont aujourd’hui possibles, qui séduisent au-delà des nations, des partis et des couleurs politiques : la Chine est parvenue ces derniers mois à lancer un contrat pétrolier libellé en yuan et convertible en or, ce qui a permis au Venezuela par exemple de vendre son pétrole en contournant l’embargo américain ; dans son commerce avec l’Iran, la France a su faire appel à des banques qui n’ont aucun lien avec les États-Unis ; enfin, certains spécialistes préconisent une loi de blocage, comme celle qui nous permit il y a 20 ans de braver l'interdiction américaine et d'acheter du gaz ukrainien en pleine guerre froide. L'Europe, alors, avait jugé que les USA étaient tout simplement allés trop loin. Aujourd'hui, une renégociation de l'accord est même envisageable. Mais à condition qu'en attendant, l'actuel reste en vigueur.



On le voit, l’enjeu se situe bien au-delà de l’accord avec l’Iran. Ce dont nous devons nous extraire, c’est de ce jeu de poupées russes (mais l’adjectif, on l’admettra, n’est pas le bon) qui rend la France dépendante d’une Europe libérale et anti-sociale, elle-même soumise aux pulsions hégémoniques des États-Unis. Jamais l’urgence pour les nations européennes de redevenir pleinement maîtresses de leur destin ne s’est autant fait sentir. Cette nécessité s'impose à nous, avec la même force que celle de changer l’Europe et de revoir les traités qui l’étranglent. Elle a sans doute à voir également avec la stratégie plan A / plan B que nous défendons. Car fondamentalement c’est de la souveraineté des nations, et à travers eux de celle des peuples qu’il est question. Mais la France, avec l’Europe, peut agir dès maintenant. Dans la situation actuelle, telle qu’elle se présente, elle peut franchir une étape importante - la première depuis des décennies. Reprenons la main, saisissons l’occasion.

jeudi 3 mai 2018

Les jours (adresse aux assaillants)

Des grèves, des manifestations. Des grèves perlées. Ronde, régulière, grève sur grève tranquille. Jour 1, grève jour 2, manifestation, grève toujours. Jour 9. Manifestation. Voyez. Rassemblement, marche. Grande marche, manifestation. Jour 14. Voyez donc. Rassemblement. Évacuation, qu’importe. Grève encore. Grève. Regardez comme ça résiste. Évacuation, grève, occupation d’espace. Ici. Voyez donc comme ça dure. Et ailleurs, comme ça s’étale. Lacrimo. Qu'im-porte. Jour 28, manifestation. Regardez ça s’attarde. Est-ce que vous saisissez ?

C’est que, voyez-vous, nous ne voulons pas. Vraiment pas. De votre monde nous ne voulons rien. Ni les promesses d’abondance, ni la fléxibilité, ni la compétitivité, ni la modernisation. Rien. Car chacune d’elles se fait sur le malheur. Toutes se bâtissent sur l’injustice et sur l’échine des autres, de nos semblables, de nous-mêmes ou équivalent. Alors oui ça coince. Ça s’agglutine. Ça freine des quatre fers. Vous avez vu, là haut ? Allez-vous comprendre ? Un jour ? Quel numéro ? Nous ne sommes pas des bêtes que l’on mène à l’abattoir. Regardez-nous. Nous ne sommes ni des animaux, ni des adeptes du désordre. Nous ne sommes pas des hordes. Bien au contraire. Nous sommes organisés.

Allez-y. Allez-y donc. Mais nous vous en prions, faites. Oui vous pouvez toujours. Nous vous voyons, depuis des mois, aller encore et encore à la charge. Essayer par tous les biais. Jour 1, jour 30. Nous vous voyons parfaitement, marche après marche, défoncer les portes, faire sauter les briques. Vous ne voulez qu’une seule chose : le règne d’un monde sans règles. Un monde détruit. Ah, la voilà, votre liberté : un champ de ruines. Nous vous voyons avancer les coupe-coupe à la main. Mais nous sommes toujours là. Inusables. Rassemblement, grève. Insubmersibles. Solides comme des rocs.

Vous tentez, nous résistons. Lacrimo, dispersion, grève, rassemblement. Rythme imperturbable. Regardez-nous nous reformer, chaque fois plus résolus et un peu plus nombreux. Et tout en devenant une masse, notre masse, nous nous organisons. Calmement : le temps est avec nous. Alors vous pouvez toujours espérer, oui. Vous pouvez toujours menacer. Vous savez quoi ? Vous pouvez toujours courir. Nous ne céderons rien. Nada, pas un pouce. Nous n’avons jamais été si sûrs de notre fait, si convaincus et si soudés. Et si nous le sommes, c'est qu'il n’y a plus aucun doute sur vos intentions. Ça aide, comprenez : plus vous vous obstinez, plus nous voyons clair et plus nous nous renforçons. Nous sommes forts de notre parfaite connaissance de la situation. Regardez-nous enfin : déterminés, paisibles.

Nous ne nous battons pas pour notre pomme, ne défendons pas notre pré carré. C’est l’intérêt général que nous voulons. Levez un peu la tête, vous rendez-vous compte ? Nous voulons le droit d’être dignes toujours. Et le droit de vivre ainsi : dignement. Celui d’être soignés, d’aller où bon nous semble. Celui d’accueillir ceux qui ont besoin d’aide, et le droit de vieillir en paix. Le droit de nous transformer aussi, au fil de nos enseignements. Le droit de regarder l’avenir. De voir le temps passer. Sans souffrir, tête dans le guidon, peur au ventre et poches vides. Nous voulons le droit de vivre ensemble. Ce droit, ce droit seulement mais ce droit tout entier. Vivre pour de bon, tous ensemble.

À votre dogme de l’égoïsme, nous opposons toute la volonté dont nous sommes capables. En masse. Jour après jour, sans fléchir, nous vous opposons la fraternité par la fraternisation. Plus vous glorifierez l’individu, plus nous nous rassemblerons, venus de toutes parts. Et plus vous vous enfouirez dans vos litanies, plus nous nous étendrons. Corps inoxydable. Allez, relevez donc un peu la tête : cagnottes, grèves, rassemblements. Jour 1, jour 1000. Vous saisissez ? Ouvrez grand les yeux. Encore. Encore. Et dites-vous bien que vous n’avez encore rien vu. Prochain rendez-vous : jour x, une étape. Tranquille, joyeuse et digne.


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jeudi 19 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode III – Intraitable

Les deux premières parties de ce travail (voir les épisodes un et deux) ont montré de quelle manière Emmanuel Macron utilise les mots les plus fédérateurs et en détourne le sens lorsque cela sert son propos et lui permet de justifier sa politique profondément injuste. Avec lui, le discours s’emballe. Il est loin, le temps de la campagne présidentielle où il s’agissait seulement de présenter un programme le plus consensuel possible, quitte à ce qu’il paraisse pauvre, pour ne pas dire fumeux, à de nombreux égards. Depuis, les techniques de communication du Président ont changé : le discours ne tourne plus à vide car une politique est mise en place, qu’il s’agit de justifier. Mais par une sorte de perversion savante du langage, le discours jupitérien est toujours capable de se déployer dans toutes les directions potentielles, y compris les plus inattendues. C’est sans doute là que désormais le vrai danger réside.

Épisode III – Intraitable

Ainsi a-t-on entendu dimanche soir le Président de la République décrire la situation migratoire actuelle avec des mots dont le Front national n’aurait pas rougi : avec un ton grave, il a par exemple évoqué un phénomène migratoire inédit, inédit… et qui va durer (sur tout le passage, prononcé 3 fois) dus à 1) des conflits géo-politiques, 2) les problèmes climatiques, 3) une grande pauvreté en Afrique et 4) une démographie africaine qui est une véritable bombe, il faut le dire.

Par cette gradation le ton est donné : il s’agit d’attiser les peurs. Lorsqu’on sait que dans les décennies à venir, plus de 250 millions de personnes devront quitter leur lieu de vie pour fuir les conséquences du dérèglement climatique (et que la question écologique n’a pas même été effleurée pendant le débat), il y a de quoi rester songeur. Pas de doute, l’intention ici était bien de tenir un discours très ancré à droite.

Mais aussitôt fait ce premier « constat », Macron complète sa réponse et oppose le principe du droit d’asile, respecté puisque constitutionnel et qui doit être protégé. Puis d’expliquer que le raccourcissement des procédures de demande est fait pour eux… pour eux (les demandeurs d’asile) et pour leur éviter des humiliations ; que les enfants seuls ne peuvent être mis dans les centres de rétention ; enfin que le délit de solidarité ne doit plus être puni par la loi.

Que retenir ici ? Deux choses :

1) le fameux en même temps, devenu marque de fabrique du macronisme, fonctionne à plein régime pour justifier la moins mauvaise des politiques. C'est le cas pour la question de la migration, mais c’est aussi une justification courante de la mise en place de Parcoursup ou de la réforme de la SNCF : il faudrait se contenter des lois imposées par le gouvernement sous prétexte que la situation précédente était insatisfaisante, ou bien encore, comme il est dit au sujet des migrations, que le pire est à venir.

2) face à des questions complexes, le Président souhaite faire savoir qu’à ses yeux seule la raison prévaut. Et en aucun cas les émotions ne guideraient ses décisions.

Chez Macron, une telle affirmation de la primauté de la raison sur l’émotionnel est revenue tout au long de la soirée (de là où je suis, je n'ai pas d'amis ; avec des bons sentiments on couvre des crimes) :

Plus largement, renvoyer l’interlocuteur à ses émotions est une manière de le décrédibiliser. La séquence sur l’immigration est à ce titre très intéressante. Voici ce qui s’est dit alors :

J.J. Bourdin : Je ne suis pas là pour exprimer une indignation, je suis là pour rapporter une indignation. Ce n'est pas la même chose.

E. Macron : Oui, je sais cela, et je la respecte et je la partage comme vous. Puis : Je suis touché par chacune de ces situations comme vous ... il m’arrive de la vivre dans mes tripes comme vous, mais ma mission est de ne céder à aucune facilité d’émotion ou de plateau.

En d’autres termes seul Macron serait capable de faire fi de ses émotions pour agir de la manière la plus juste. Et cette séquence, où Macron dans un étrange monologue attribue à Bourdin des sentiments qu'il n'a pas (Bourdin insiste sur le fait qu'il se fait le simple rapporteur de l'émotion de la population), montre qu'elle n'a en réalité rien de spontané. Macron s'était probablement préparé car il lui fallait donner cette image et nous laisser penser que contrairement à ses interlocuteurs, il est maître de ses émotions. Il a le monopole de la raison.

Si, à l’entendre, la décision raisonnée, et uniquement parce qu’elle est raisonnée, lui permet de prendre les problèmes à la racine et non de s’occuper uniquement de leurs symptômes (ce qui reste à prouver), elle est surtout utilisée comme prétexte à toutes les décisions.

Car plus que toute autre chose, la décision chez Emmanuel Macron a pour ultime objectif d'affirmer une autorité. Chaque acte accompli par le Président et son gouvernement est acte d’autorité, ou du moins doit être perçu comme tel. C’est donc moins par crainte d'un afflux de migrants que par peur des accusations de laxisme qu'ils réduisent à des conditions d’accueil et de vie indignes celles et ceux qui arrivent sur notre sol au prix de longues épreuves et mettent tout en œuvre pour accélérer, et par conséquent multiplier les reconduites (il y a trop de gens qu’on ne raccompagne plus par faiblesse, a-t-il affirmé dimanche).

C’est sans doute pour de semblables raisons qu’une forte répression a suivi l’abandon du projet d’aéroport à NDDL : les partisans du projet s'étaient empressés de fustiger la permissivité de Macron et du gouvernement vis à vis des zadistes. De la même manière, l'inflexibilité qui accompagne les réformes est légitimée par le refus de céder à des minorités habituées à ce qu’on leur cède. Quelles que soient les revendications, les problématiques, Macron se dit intraitable. Le mot d'ailleurs a été prononcé plusieurs fois pendant l'entretien. L'autoritarisme va jusqu’à agir en interne, puisqu’on sait que les députés LREM sont soumis à des pressions pour voter dans le sens des propositions de loi du gouvernement. Plus grave encore, Macron nous a expliqué que l’intervention en Syrie avait pour but de montrer que la France ne fait pas preuve de faiblesse et de rétablir sa crédibilité. Au nom de cette obsession de l'autorité, on arrive désormais à une extrémité alarmante puisque des vies, au sens propre du terme, sont en jeu.

Cependant, savoir que Macron a pour unique boussole le sentiment d'incarner l'autorité et la fermeté, - image elle-même relayée par les innombrables opérations de communication de l'Élysée et par les médias - nous permet aussi de mieux anticiper la suite. On peut être certain par exemple que dans la période qui suivra cet entretien, Emmanuel Macron sera lointain et se voudra plus jupitérien que jamais. N'a-t-il pas été obligé de dire à deux reprises à Edwy Plenel qu'il était son interviewer, et lui le Président? Indéniablement, ce long échange lui aura fait perdre un peu de la stature qu'il s'était évertué à forger ces 12 derniers mois. Par ailleurs, à partir de ce constat on peut aussi réfléchir aux conséquences qu'aurait ce qui serait perçu comme un recul du gouvernement sur tel ou tel sujet de mobilisation actuel. Car comme le remarque si justement le député FI Adrien Quatennens, Macron aime à être fort avec les faibles et faible avec les forts.

Quand d'autres voient dans la démocratie l'expression du peuple et l'occasion de lui donner la main sur son destin, Macron quant à lui n'y voit que celle, moins glorieuse, de projeter une image idéalisée du souverain. Chaque opération, chaque réforme semble nous dire L'État, c'est lui. N'y a-t-il donc rien de plus détestable pour Emmanuel Macron que de voir révélée au grand jour sa très grande faiblesse, celle-là même qui forge toute sa vision du monde ? Car si faiblesse il y a, c’est à toujours protéger les puissants et vouloir écraser les plus fragiles. Et la véritable autorité consiste à prendre au mot la devise de notre pays. Le reste finalement n’est que rhétorique.

mercredi 18 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode II : Un système cohérent

Dans mon billet précédent, j’évoquais la tendance du Président Macron à employer, lors de l’entretien du dimanche 15/04, à tort et à travers le terme de légitimité, afin de justifier ses actions les plus douteuses (interventions en Syrie, répression à l’égard des zadistes de Notre-Dame-des-Landes et des étudiants) et de mener des réformes sans prendre le temps du dialogue avec les acteurs nécessaires à tout débat démocratique. Nous allons voir à présent de quelle manière, pour mieux faire passer les injustices inhérentes à sa politique libérale, il a travaillé à bâtir la cohérence de son discours et ce, au prix de quelques contorsions sémantiques.


Épisode II : Un système cohérent
Alors qu’il s’expliquait sur la baisse de l’impôt sur la fortune (ISF) et de la taxe sur le versement des dividendes, Macron a affirmé avec insistance que la théorie du ruissellement n’était pas une référence pour lui : Je ne crois pas à la théorie du ruissellement. Au regard de la politique libérale qu’il conduit, cette assertion paraît fausse, bien sûr. Il s’agit plus probablement pour Macron de se débarrasser de l’image impopulaire qui colle désormais à la peau de ce Président des riches. Mais il ne fait pas autre chose que demander des efforts à la très grande majorité des citoyens (retraités, cadres moyens, fonctionnaires), tout en laissant la catégorie des plus aisés en dehors de tout système de redistribution. Le peuple paie, la caste est épargnée. Malgré cette contradiction, on comprend que pour Macron, la priorité absolue est donc de maintenir le sentiment qu’il est le garant de la cohésion nationale. Mais, reconnaissons-le, c’est un peu la quadrature du cercle.

L’un des procédés rhétoriques utilisé par Emmanuel Macron dimanche dernier pour rendre plus supportable la séparation entre la majorité de la population et un petit groupe de privilégiés réside alors dans une désincarnation systématique de ce dernier. À l’entendre, les riches, exemptés d’impôts, deviennent une simple catégorie, le produit sans corps et sans âme d’une classification quelque peu technocratique. Cette caste semble ainsi inaccessible au commun des mortels. Présentée de cette manière, elle n’est plus un groupe d’hommes et de femmes vivant dans sa bulle d’opulence, mais seulement un maillon dans une chaîne de mécanismes complexes, voire inextricables.

On a un premier exemple de la désincarnation systématique opérée par Macron lorsqu’il a été question de la réforme de la SNCF. Il explique alors que pour mettre fin aux déficits liés aux transports ferroviaires, des efforts sont demandés à chacun :

- aux usagers - Macron ne précise pas davantage, mais on sait qu’ils verront les prix des billets augmenter sensiblement comme ce fut le cas dans le reste de l’Europe et, faute d’investissements de l’État, certaines lignes sont condamnées à disparaître,

- à l’entreprise, qui va connaître une réorganisation,

- et aux cheminots qui perdront leur statut.

On s’en doute, les transformations structurelles et administratives que s’apprête à connaître la SNCF - l’entreprise - n’ont rien de comparable avec les sacrifices que les citoyens, cheminots et usagers, devront faire. Pour Emmanuel Macron, tout est pourtant mis sur le même plan.

Or, tandis que les journalistes mettaient en balance le déficit annuel de la SNCF (1,5 million) et les salaires affolants des cadres de la SNCF, à commencer par celui de la Ministre Florence Parly lorsqu’elle était directrice générale chargée de SNCF Voyageurs (52 000 euros par mois tout de même) et tandis qu’est soulignée la responsabilité du patron de la SNCF Guillaume Pepy, Macron prend bien soin… de s’indigner : Vous avez une manière de vous attaquer aux gens ! Vous les jetez en pâture.

À l’entendre, il ne faudrait surtout désigner personne : tout ce qu’il est permis de faire, c’est déplorer un système. Hors de question donc d’identifier les quelques hommes et femmes qui se sont littéralement gavés au détriment du service public, et qu’eux-mêmes ne jugent aujourd’hui plus assez rentable.

De même, il était frappant de voir la vive réaction qu’a provoqué Jean-Jacques Bourdin en prononçant le nom de Bernard Arnaud, patron du CAC40 et cité dans les Paradise Papers pour avoir placé des actifs dans des paradis fiscaux. Macron a d’abord nié que c’était son ami. Puis il a balayé toute tentative de nommer des coupables d’un revers de main : Je ne suis pas là pour juger tel ou tel.

Et de déployer tout un arsenal linguistique des plus abstraits pour expliquer la complexité de la lutte contre l’optimisation fiscale. En vrac, cela donnait dans une sorte de litanie :
il faut déconstruire proprement – stratégies de contournement (pour évasion fiscale) - États dont les règles permettent des contournements massifs (pour paradis fiscaux) - avancées en matière d'échanges d'informations - convergence fiscale au sein de l’Union européenne - système de contrôle - administration fiscale – dispositifs - mécanisme.
La liste n’est pas exhaustive, mais on voit l’objectif. Difficile d’imaginer le Président de la République parler en des termes aussi froids de délinquance ou même de terrorisme. Chez lui, certains maux sont indéniablement plus palpables que d’autres.

Tandis que les catégories sont faites et les rôles distribués, il peut alors dérouler sa cohérence (Je suis d’une constance extrême, aime-t-il à dire). Et une fois les plus riches mis de côté et rendus invisibles, une forme de partage des richesses peut désormais (et enfin) avoir lieu. Mais c’est une forme cynique de répartition : plutôt un partage des miettes.

Ainsi, les retraités donnent aux salariés, ce qui permet de baisser leurs cotisations sociales ; mais Macron ne manque pas de souligner que dans le système de retraites par répartition, ce sont les salariés qui paient les retraites ; les fonctionnaires voient leurs points d’indice gelés mais il est dit qu’il faudra tôt ou tard revaloriser les salaires des enseignants et des infirmiers qui travaillent dur ; les classes moyennes n’auront plus à payer de taxes d’habitation mais un deuxième jour de solidarité est une piste intéressante… On nous joue une farce, où sur scène Édouard paré de ses plus beaux atours va déshabiller Pierre pour habiller Paul puis déshabiller Paul pour habiller Jacques. Ou quelque chose comme ça.(1)

Dans ce système bien huilé, c’est tout naturellement qu’apparaît le mot solidarité. Mais si Emmanuel Macron insiste sur la solidarité inter-générationnelle qui justifierait l’augmentation de la CSG et si, comme on l’a vu, il envisage un 2ème jour de solidarité pour financer la dépendance, le terme n’est pas utilisé pour qualifier les investissements des plus riches et des chefs d’entreprises dans l’économie nationale. Ici, plus aucune valeur morale n’est mobilisée. Pas plus qu’un système de redistribution des richesses global, contraignant et réellement efficace n’est organisé. Impossible donc de savoir ce qui sera fait avec les cadeaux fiscaux faits aux riches.

Macron se contente de répéter que quand on empêche les gens de réussir, ils vont ailleurs. Pour le reste, il est très difficile de séparer le bon grain de l’ivraie (c’est à dire ceux qui réinvestissent de ceux qui se contentent de bénéficier de cadeaux fiscaux). Effectivement, Macron lui-même semble avoir renoncé à la théorie du ruissellement. Et faute d’argent magique, il tombe dans la pensée magique : une pincée d’espoir, une bonne dose de mauvaise foi, des paroles ressassées et dans deux ans, nous dit-il, on pourra faire un bilan.

Ces exemples montrent comment Emmanuel Macron manie les mots. Il les choisit toujours avec parcimonie et, en même temps, avec lui ils sont à géométrie variable. Son usage du terme légitimité est finalement comme celui de solidarité : purement pragmatique (2) . Cette façon de procéder permet toutes les extrémités. Ainsi l’a-t-on constaté sur la question de l’immigration et plus précisément quand a été évoqué le délit de solidarité.

Pour pouvoir développer une de ces réponses de Normand dont il est le spécialiste, Macron n’a pas hésité à distinguer la bonne et la mauvaise … solidarités. L’une, qui consiste à sauver la vie d’un migrant en danger, serait louable (dans la bouche du Président, elle se mue en devoir d’humanité), tandis que l’autre, qui consiste à aider des passeurs, reste répréhensible. Pourtant, s’il s’agit de sauver une vie, peu importe l’identité de la personne que l’on sauve, non ? Et si quelqu’un vient par exemple à conduire un passeur quelque part, ou à l’héberger, il ne saurait être question, et cela en aucune mesure, de délit de solidarité, mais plutôt de complicité… On le voit, un tel mot supporte mal le pluriel. Comme la plupart des valeurs morales, d’ailleurs. C'est que la solidarité, elle, ne se compte pas.

(1) Le discours est exactement le même pour l’ensemble des services publics : moindre augmentation des budgets et non renouvellement des personnels cohabitent en permanence avec la promesse de rentrées d'argent par l’investissement (EHPAD) et, si l’on arrive à créer cette dynamique, une possible augmentation des salaires.


(2) La pragmatique est une branche de la linguistique qui appréhende la signification des éléments de langage uniquement en fonction du contexte de leur emploi.

mardi 17 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode I : L’action légitime

Dimanche 15 avril a eu lieu un entretien entre le Président de la République et deux journalistes, Edwy Plenel le directeur de Médiapart et Jean-Jacques Bourdin (BFM TV). Cette interview me servira de support pour analyser les méthodes rhétoriques - et en filigrane, de gouvernement – du Président Macron. Cet entretien au Palais de Chaillot a en effet pris le tour d’un véritable débat, loin de l’exercice éculé et souvent complaisant auquel on est habitué. Et c’est dans un constant effort de justification de sa politique que le Président a dû déployer toutes ses compétences rhétoriques.

S’il ne faut pas être dupe de l’aspect communicationnel de cette longue interview, ni du plaisir, souvent affiché, qu’y a pris le Président lui-même, ce débat peut s’avérer malgré tout utile : il est possible par exemple d’identifier des éléments de langage et plus largement ce qui constitue son discours, ses représentations et peut-être même son mode de pensée, lorsqu’il se prête à des exercices de ce genre. Cette analyse poursuit un travail que j’avais commencé à l’issue des élections présidentielles et législatives et un atelier que j'avais présenté aux AmFIs d'été à Marseille. D’une certaine façon, je fais donc à mon tour le point, un an après l’accession au pouvoir de celui qui est d’abord, et surtout, un VRP de talent.

Épisode I - L’action légitime

Pendant le grand entretien de dimanche, le Président de la République a répété en boucle un certain nombre de mots, mais les a utilisés dans des circonstances mais aussi des sens très différents. C’est le cas du terme de légitimité, très souvent employé et, chose remarquable, pour presque tous les sujets abordés. Selon la définition, la légitimité est tout aussi bien le caractère de ce qui est fondé en droit (on parle de « légitimité d’un contrat ») que de ce qui est fondé en justice ou bien en équité (« légitimité d’une revendication »). On le voit, le terme est en lui-même ambigu puisqu’il recoupe selon le contexte les dimensions, juridiques et/ou morales. Or, c’est précisément sur cette ambiguïté que joue Emmanuel Macron lorsqu’il l’invoque. Tout particulièrement au sujet de l’intervention de la France en Syrie. Il l’a fait plusieurs fois pendant ce discours qu’on imagine très travaillé . C’est d’abord par un foisonnement de raisons qu’Emmanuel Macron a voulu convaincre de la légitimité de cette intervention. Toutes sont en fait réversibles. En voici un panel :

- 1) Notre priorité est la lutte contre DAESH.

Cette affirmation préalable est posée mais par la suite, rien n’est dit d’un éventuel lien avec l’intervention à proprement parler. Faut-il comprendre dans cette affirmation quelque peu péremptoire que la lutte contre le mal absolu autoriserait toutes les décisions ? Faute de précisions supplémentaires, on est obligé de formuler nos hypothèses. Par exemple que Macron nous donne ici une version implicite de l’expression « la fin justifie les moyens ». Reste à établir dans ce cas précis si la fin et les moyens sont tout à fait en cohésion. Rien n'est moins sûr.

- 2) Nous avons la preuve que des armes chimiques ont été utilisées par le régime de Bachar al-Assad.

Là encore, aucune question complémentaire, ni demande de précision ne sera faite à ce sujet. Le Président se contentera donc de faire cette affirmation. Sur ce sujet pourtant épineux, visiblement il n’est pas besoin de présenter les preuves : le mot seul semble suffire à en produire l’effet.

- 3) Nous avons mené une lutte contre des armes dont l’usage est contraire au droit international.

Macron précise également que ce n’est pas un acte de guerre, refuse à Bourdin l’usage de cette expression dans la mesure où son pays n’a en aucune manière déclaré la guerre à la Syrie. Il n’empêche, rien ne s’oppose à ce qu’on considère des bombardements dans un pays étranger comme un acte de guerre et prendre le mot lutte pour ce qu'il est, à savoir un euphémisme.

- 4) Les frappes avaient pour objectif d'affirmer le poids de l'ONU, ainsi que l’impact des résolutions qui ont été prises en son sein.

Emmanuel Macron avance cet objectif alors même que la France, les USA et le Royaume-Uni se sont affranchis des règles de fonctionnement de cette institution et de son autorité, en menant ces attaques sans mandat de l’ONU et malgré les exhortations de son Secrétaire Général à ne pas intervenir. On est donc ici devant un véritable paradoxe. Mais on pourrait parler de mauvaise foi.

- 5) L’opération avait un but humanitaire.

Edwy Plenel n’a pas manqué de souligner que le mot peuple n’est jamais prononcé dans la bouche d’Emmanuel Macron dans sa démonstration. On peut par ailleurs se demander pourquoi les bombardements et exactions diverses, qui ont fait plus de 350 000 victimes, n’auraient, elles, pas nécessité de semblables interventions dans les 7 années précédentes s'il était réellement question de protéger le peuple syrien.

- 6) Il était nécessaire de rétablir la crédibilité de la France face à la Russie.

Cette dernière en effet est accusée par Emmanuel Macron de ne pas avoir fait respecter la résolution contre les armes chimiques en Syrie. Plus exactement, elle a impuissanté la communauté internationale. Ce néologisme, qui consiste à transformer un adjectif en verbe, pourrait ressembler à un anglicisme. Même si elle n’est pas impossible, il est difficile de croire à une simple maladresse de la part d’un communicant comme M. Macron ; en tout cas, par cette invention linguistique, il souligne et appuie à sa façon toute la singularité de la situation géopolitique précédant les frappes, où une coalition de pays se serait retrouvée totalement empêchée par une seule nation. On comprend la suite : à situation inédite, réponse inédite.

Dans ce flux de justifications d’une intervention urgente, c’est finalement la légitimité internationale qui sera le plus mise en avant. Pourtant, le réel, sans doute moins que les mots, est têtu : légitimité est employé ici pour absence de légalité ; et internationale pour 3 pays. Résumons : il s’agit d’une intervention illégale menée par 3 pays. Plus tard, Macron précise : 3 pays sur 5. Or, pour obtenir un mandat de l’ONU il faut que les 5 pays de son Conseil de Sécurité le votent.

Trois pays sur cinq, c’est la majorité, rétorquera alors Macron devant un Edwy Plenel dubitatif. Pour notre président, légitimité et majorité deviennent synonymes, quelle que soit l’organisation concernée et les règles qui la constituent. La légitimité, dans le cas des attaques, viendrait d’une vague idée, une représentation collective mais aux contours flous que chacun des spectateurs se fait de la démocratie. Dans la bouche du chef d’un État démocratique, ce n’est là rien d’autre qu’un tour de passe passe.

Le mot légitimité a été particulièrement employé pour une autre thématique, très différente : il qualifiait les colères qui traversent le pays depuis plusieurs mois. Selon le Président, certaines sont ainsi légitimes : celles qui sont le fruit de problèmes et de tensions antérieurs à son quinquennat (autrement dit celles dont il n’est pas responsable) et celles qui sont au contraire concomitantes à ses réformes. Selon ce raisonnement, sont acceptables deux types de colère : 1) celle des personnels soignants soumis à de difficiles conditions de travail et 2) celle des cheminots qui voient leur statut aujourd’hui remis en cause. Une troisième quant à elle n’est pas acceptable : c’est celle des groupes, les professionnels du désordre (l'expression désigne aussi bien les jeunes des universités que les zadistes expulsés de Notre-Dame-Des-Landes).

On remarquera au passage que sur 3 colères, 2 semblent légitimes au Président. Une majorité… Pourtant, cette légitimité reconnue ne justifie, cette fois-ci, aucune mesure exceptionnelle, aucune entorse aux règles que Macron s’est données en début de mandat. Il apparaît au contraire que la parole a beau être libre et les colères s’exprimer, rien ne déviera les projets du Président en place. Droit dans ses bottes, les yeux dans les yeux. C’est qu’on touche ici à un aspect essentiel de l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron, aidé de ses ministres : on pourrait l’appeler la technique du fait accompli.

Ainsi, qu’il s’agisse du débat avec les parlementaires, celui escamoté face aux ordonnances sur le code du travail, puis celui qui vient d’avoir lieu au sujet des frappes en Syrie alors même qu’elles avaient déjà été menées, qu'il s'agisse de Parcoursup mis en place avant même la validation par l’Assemblée nationale ou encore de la réforme de la SNCF qui n’avait jamais été annoncée dans le programme d’Emmanuel Macron, la méthode est toujours la même : le Président et son gouvernement imposent, et les discussions ont lieu après coup.

On le comprend, cela ne laisse aucune possibilité aux différents acteurs d’infléchir les décisions, au mieux déjà prises et parfois même déjà appliquées. Dans ces circonstances, désigner tels mécontentements comme légitimes ou non n’a par conséquent aucune raison d’être que cosmétique, communicationnelle. Pour une grande part, il s’agit simplement de distribuer des rôles au regard de l’opinion publique et, à bien peu de frais, de se montrer compréhensif ou au contraire, intraitable face à des interlocuteurs réduits au silence. Il n’empêche, le mal est fait : le dialogue, le vrai, n’aura pas lieu. On a plutôt affaire à un dys-logue, une parole qui arrive toujours après-coup.

Sur ce dernier plan, l’absurdité rhétorique - et le culot! - du Président dimanche soir ont été tels qu’il n’a pas hésité à s’appuyer sur le caractère constitutionnel de ses modes de décision pour les rendre plus … légitimes (en droit, cette fois). En poussant le raisonnement, et dans la mesure où il présente comme anti-démocratique tout ce qui est anti-constitutionnel, toute demande faite au gouvernement d’autoriser les débats avant les prises de décisions devient donc, de manière mécanique, anti-démocratique. Cela ne s’invente pas.

mardi 10 avril 2018

À bas les casseurs !

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Ce lundi 9 avril à 3 heures du matin, la police a commencé l’expulsion de plusieurs dizaines d’habitants de Notre-Dame-des-Landes. Il s’agit, selon le gouvernement, de débarrasser la zone de tous ceux qui ne se sont pas déclarés officiellement à la préfecture lors d’un recensement récent. On laisse entendre au passage que ce seraient des personnages volontiers violents. Donc de potentiels fauteurs de troubles. C’est qu’il y a, selon le gouvernement, les bons zadistes et les mauvais zadistes. Autrement dit, dans une démonstration de force dont il est désormais coutumier, le gouvernement veut expulser les squatteurs, présentés pour l’occasion comme des rebelles, afin de remettre de l’ordre en général et de réinstaurer l’ordre républicain en particulier dans une zone dite de non droit.

L’ordre, parlons-en… Comment le calme, l’harmonie, le sentiment de justice et du travail bien fait pourraient-ils advenir d’une série d’expulsions sauvages, effectuées sans la moindre procédure juridique ? Car selon un collectif de juristes et d’avocats qui ont interpellé le Premier Ministre dans une lettre ouverte, rien n’est fait dans les formes. Pourtant, il a été rappelé par la présidente de la commission « Libertés publiques et droits de l’homme » du Conseil national des barreaux, Mme Françoise Mathe, que « seule l’exécution d’une décision de justice régulièrement mise en œuvre serait de nature à légalement justifier l’intervention des forces de l’ordre dans la Zad et l’expulsion de ses habitants. » On comprendra que cette manière arbitraire de désigner les indésirables a quelque chose de pratique. Elle ne représente pas moins une négation pure et simple de la loi. Dans ces conditions, où est la zone de non droit ?

Non, selon toute raison, rien de bon ne pourra advenir d’une telle opération. Son but à peine voilé est clair : satisfaire la droite, à laquelle plus personne ne doute de l’appartenance du gouvernement actuel ; et provoquer le chaos, car c’est ce chaos qui étouffera de la façon la plus sûre les remous de la mobilisation sociale immense qui est en train de se lever. Pendant que nous regarderons les images officielles des bulldozers détruisant les maisons, nous verrons surtout moins les grévistes, déjà traités de manière inique par les médias.

Qu’on nous explique : que pourrait donc produire cette violence d’autre que la violence elle-même ? Alors qu’il a d’ores et déjà été annoncé que les expulsions prendraient plusieurs jours, on peut craindre un dérapage, si vite arrivé, peut-être même - comment ne pas y penser après la mort de Rémi Fraisse ? - un terrible drame sur place. Et dans les prochaines heures, tandis que les ondes de violence seront parvenues jusqu’aux hommes et aux femmes en lutte au même moment dans tout le pays, tandis que les étudiants tiennent bon malgré les assauts répétés de milices d’extrêmes droites, que les jeunes des universités de Nanterre et de Lille se retrouvent cernés par les CRS et certains arrêtés, la brutalité et l’injustice se seront répandues à travers le pays comme une traînée de poudre.

Mais d’ailleurs, avec cet envoi à l’évidence disproportionné d’engins et de troupes à un endroit de notre sol, le gouvernement ne cherche-t-il pas à signifier, nous signifier, à tous, qu’il est aussi prêt à exercer sa violence là, là et là, dans les universités, dans les manifestations, dans nos rassemblements et dans toutes les AG, partout finalement où il le jugera nécessaire ? Et quoi ! M. le Président et vos sbires, seriez-vous en train d’exercer une menace sur tous ceux qui ne se plieraient pas à vos ordres ? Que se passe-t-il ? Où nous emmenez-vous ?

Le gouvernement ne cédera pas…. Combien de fois depuis le début des mobilisations des cheminots ai-je entendu cela ? De la bouche d’Élisabeth Borne la Ministre des transports, de Bruno Lemaire, du Premier Ministre lui-même, sans parler là encore du rôle des médias qui se sont fait le relais de ces propos irresponsables… Mais il y a, je crois, confusion : la rigidité n’a rien à voir avec la droiture.

Alors quand on voit combien le mécontentement a gagné le pays moins d’un an après l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, on est en droit de se demander : pourquoi tout cela ? Pourquoi ceux qui prétendent nous diriger mettent-ils autant d’énergie à bouleverser les vies des citoyens ? À les malmener, les ballotter, les fragiliser, les précariser, tantôt en leur retirant des droits face à leur employeur ou bien une part de leurs revenus ? À attaquer de tous côtés les structures et les institutions qui garantissent l’égalité de tous, sur tout le territoire ? À menacer les services publics et dans la foulée ceux qui l’assurent ? À abandonner finalement tout ce qui permet la vie en société, notre bien commun à la concurrence et à la privatisation ? Pourquoi un tel acharnement à instaurer le chaos dans le pays ?

Le véritable problème se situe en ce point précis. Nous sommes gouvernés par des gens incapables de préserver une organisation de la communauté, pérenne et satisfaisante pour le plus grand nombre, par des gens incapables en fait de garantir l’ordre social. Et la tendance de plus en plus affirmée du Président actuel à la démonstration de force absurde, comme c’est le cas à Notre-Dame-Des-Landes, au coup de menton (on se souvient de Macron rétorquant « Je suis votre chef » au chef d’État Major de Villiers), à l’humiliation et à l’insulte (les exemples ne se comptent plus), en un mot à l’autoritarisme, ne peut être détachée de la prise de conscience qui est en train de se faire au sein de la population. Sous les salves d’ordonnances, les citoyens prennent la mesure des catastrophes sociales et humaines que le Président de la République est en train de provoquer. Il le lui fait payer en usant de violences, cette fois physique. Tout cela est très grave. Et nous révèle au grand jour qu’on ne peut être à la fois le garant de l’ordre et du libéralisme. Il y a là une incompatibilité fondamentale.

L’oligarchie au pouvoir, celle-là même qui décide aujourd’hui de nos conditions d’existence, est d’abord et surtout une horde d’hommes sans foi ni loi, une bande de mercenaires capables de tout détruire pour préserver et accroître leurs privilèges. Or, le tour de force de cette horde est d’avoir présenté son anarchisme économique comme un vecteur d’ordre, de s’être posée comme le garant d’un socle solide sur lequel la société mondialisée peut se reposer. Le libéralisme, en vérité, s’accommode parfaitement de l’entropie, c’est à dire de la tendance naturelle d’un système à évoluer vers le désordre. N’est-ce pas ce que montre, un exemple parmi d’autres, la destruction de l’environnement par les pratiques de l’agro-industrie ?

Il est devenu nécessaire et urgent de démonter les représentations mensongères qu’a forgées l’oligarchie quand elle prétend que, par le simple jeu du libéralisme, l’histoire va dans le sens du progrès. Lorsqu’elle répète que le développement économique mène à la prospérité, elle cache une réalité toute autre puisque seul un petit groupe est en mesure de s’enrichir. Il ne peut en être autrement. Ainsi, chefs d’entreprises et actionnaires, banquiers, multinationales, produisent une richesse qui remet dangereusement en question l’équilibre social. Cette richesse est intrinsèquement délétère. En conséquence, ses serviteurs, les dirigeants-investisseurs comme Trump, mais aussi le banquier d’affaire Macron constituent une menace pour la société.

Leur système - bancaire, économique, financier -, n’a de systémique que sa propension à générer le chaos. Le véritable système, au sens d’un ensemble organisé, est constitué des biens communs, des mécanismes de protection, et de tout ce qui garantit in fine le bon fonctionnement de notre société. Et c’est précisément ce que les libéraux entendent détruire pour ne garder que la seule chose qui les intéresse : la concentration de la richesse entre les mains d’un petit groupe de privilégiés. Nous qui sommes pour le maintien de l’ordre social, nous nous opposons farouchement à la mainmise exercée par une poignée d’arrivistes incontrôlables et menaçants. Nos manifestations n’ont rien d’une révolte, elles sont un recadrage. Le 5 mai, toutes les pièces de la machine sociale se mettront en mouvement pour montrer aux vrais casseurs ce à quoi ils s’attaquent.

dimanche 1 avril 2018

La République à la croisée des chemins

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Vous pouvez retrouver ce texte sur le site du Média.
Bonne lecture !

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