Blog de Maud Assila

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mardi 26 mai 2020

Des petits vieux, par effraction

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Bon sang. C’est systématique. Bon sang non, ça ne rate pas. Chaque fois que je vais faire mes courses, les petits vieux qui peuplent le supermarché – et d’une façon générale, tout le département où je vis - s’approchent dangereusement de moi. Au début, quand je les voyais faire, cela me rendait furieuse. Pas parce que je craignais pour ma personne, mais parce que j’avais le sentiment de me retrouver face à un comportement irrationnel, en passe de surcroît de devenir collectif - donc la norme - et de devoir désormais composer avec. Allons donc, une absurdité de plus à supporter dans cette société. Comme s’il n’y en avait pas assez. Enfin quoi ! Je fais très attention à me tenir à distance des autres pour leur éviter une éventuelle contamination, ces gens portent tous leur masque – souvent mal, mais on comprend l’idée -, et voilà qu’au rayon fruits et légumes, ils réduisent tout à néant en venant se coller aux autres. Et à moi, moi au premier chef, qui ne me remettrais pas d’avoir provoqué, même indirectement, un syndrome respiratoire aigu sévère chez l’un d’entre eux ? Mais qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, tous ces vieux ? me demandais-je, en fulminant sur le parking en cherchant ma voiture. Ont-ils le goût du risque ? Qu’est-ce qui les fait agir ainsi, l’ignorance ? La bêtise ? Mon général ?

Et puis un jour j’ai compris. Ce fut comme une révélation. Ils me collaient parce qu’ils sont seuls. Je veux dire : ils sont tout le temps seuls. En dehors de cette expédition en grande surface, ils ne voient tout simplement personne. Alors la foule des clients anonymes, c’est un peu leur bouffée d’oxygène. Leur petit plaisir quotidien, leur came. Ces petits vieux, quand ils s’approchaient ainsi des autres êtres qui évoluaient autour d’eux en une espèce de danse sans fin, d’un rayon à l’autre jusqu’au grand embouteillage des caisses, peut-être n’étaient-ils même pas conscients de le faire. Ils étaient peut-être simplement et irrépressiblement attirés par l’incessant mouvement et la chaleur des chairs qui irradie, parfois, près des fruits et légumes. Peut-être traînaient-ils même pour accomplir leur tâche pour mieux imprégner leurs rétines du tourbillon des caddies, étirant le temps au-delà du possible pour emplir leur cabas de leur portion de haricots verts et de la pâtée du chat.

Alors depuis, je me suis calmée. C’est toujours ça de gagné. Mais surtout, je me demande ce qui est le plus problématique : prendre le risque quelques mois de mourir au contact des autres, ou celui de continuer à vivre dans ces conditions. Vivre le reste de l’année seul, dans le ronronnement des habitudes, avec pour unique interlocuteur sa petite voix intérieure et sans autre peau à toucher que ses avant-bras. Parce que lorsque toute cette histoire sera derrière nous, qu’on aura même oublié de faire semblant de croire à un monde d’après, qui prêtera attention à toutes ces personnes âgées ? Ces très vieilles gens par poignées ? Quand ils ne porteront plus de masque, qui verra ceux qu'on appelle pudiquement "nos anciens", avec ce pronom possessif qui laisserait entendre qu'on en veut encore, qui les verra nous talonner derrière la machine à peser ? Pendant l'épidémie, je ne crois pas qu’on ait posé la moindre question aux seuls véritables concernés par cette affaire. Je ne sais pas s'il aurait fallu choisir quoi que ce soit. Sans doute n’auraient-ils pas voulu avoir à le faire, d’ailleurs. Mais au moins, pour une fois nous aurions pu les entendre un peu.

Publié le mardi 26 mai 2020 par Maud

jeudi 14 mai 2020

Répondre à François Bégaudeau

Je ne sais pas comment une telle chose est possible. Je ne sais pas comment j’ai pu manquer si longtemps François Bégaudeau. Des années que cet auteur, réalisateur et critique occupe la sphère culturelle, semblant jongler de livres en pièces de théâtre, de débats en interviews dans les médias meanstream, mais aussi les médias indépendants. Des années qu’il écrit et parle, parle et écrit, sur des sujets qui m’intéressent, et moi, j’étais passée à côté. Mais peut-être, précisément, est-ce pour toutes ces raisons que la rencontre n’avait pas eu lieu. Ma méfiance vis à vis de tout ce qui fait du bruit, je veux dire le bruit du succès, est infinie ; ma relation au temps et au fait contemporain un peu tordue. Pour tout ce qui ne relève pas à proprement parler de l’actualité politique, je créé des contre-temps, je décale tout. C’est ainsi que je me protège.

Soit, chacun son fonctionnement après tout. Mais là tout de même. Maintenant que j’ai regardé les nombreuses conférences qu’il a données, constatant à quel point nous sommes d’accord sur tout - sauf ces fameux deux petits pour cents qui font tout le plaisir de la discordance dans le familier -, je n’arrive pas à m’expliquer comment il a pu passer entre les gouttes de ma curiosité. Voilà, c’est réparé. J’ai lu ses critiques, des articles et des textes de son site, écouté des extraits de ses pièces, commandé un de ses romans et le reste, on verra plus tard : là ça fait déjà beaucoup pour un seul homme. Mais je le sais, j’ai du retard à rattraper.

Je voulais cependant parler un peu de cette étrange configuration qui consiste à rencontrer quelqu’un par médias interposés. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Je suppose d’ailleurs que c’est de plus en plus fréquent, voire franchement banal aujourd’hui, à cette époque où des médias de toutes sortes et les sources d’information sont à portée de main. C’est la vision d’un discours, encore disponible sur internet, de Jean-Luc Mélenchon qui m’avait fait adhérer dans la semaine au Parti de gauche. Dans ce discours, je me souviens, il avait dit que pour employer ses mains, il faut se servir de son cerveau, ce qui faisait de tout métier manuel en réalité un métier intellectuel. J’admets volontiers que je devais être mûre pour l’embrigadement. Mais c’est tout de même une parole qui m’a mise en mouvement. Et ce n’est pas rien. Ce que Mélenchon venait de dire, je l’avais pensé depuis toujours, cela méritait, pensais-je, une réponse à la hauteur.

Concernant François Bégaudeau, c'est un peu la même chose. J’ai écouté ses interventions dans les médias parce que lui aussi tourne autour des sujets qui me préoccupent aujourd’hui. Plus exactement, il les aborde sous un prisme très particulier qui joint la pensée marxiste à l’anarchisme. Or, cette parole, et on peut comprendre pourquoi, est quasi absente dans la sphère publique. Il a dû lui falloir aussi un certain courage pour mettre la "bourgeoisie de gauche", celle-là même qu'il côtoie, devant sa médiocrité bien pensante. Et puis, au détour d’un débat filmé, là, très exactement entre les minutes 10 et 12, il évoque le sujet qu’il est aujourd’hui, à mon sens, le plus important et le plus urgent de prendre à bras le corps, et que je traite de manière de plus en plus systématique dans mes billets, à savoir notre propre implication, notre participation douloureuse, déchirée même, mais réelle, au système capitaliste. De tous les intellectuels que je suis (je sais qu’il n’aime pas être appelé comme ça car il est avant tout un écrivain), Bégaudeau est le seul à avoir abordé un tant soit peu cette question de manière explicite. Cette parole rare aussi mérite de ma part un acte à la hauteur de ma reconnaissance. Peut-être ce billet est-il ma réponse immédiate.

Mais comme pour Jean-Luc Mélenchon naguère, je crois qu’autre chose s’ajoute au seul fait, un peu bêtement satisfaisant au point de vue narcissique, d’être « d’accord » avec François Bégaudeau. Ce qui marque, c’est le sentiment d’une vraie familiarité mêlée d’admiration. Ce n’est donc pas seulement ce qu’il dit, mais la manière dont il le dit, qui provoque ici l’attachement. Je n’ai pas souvent entendu une parole aussi claire, aussi vive et articulée que la sienne. Quand il parle, les temps morts sont quasi absents. Le propos semble jaillir seul, rapide, toujours original mais toujours, aussi, extrêmement cohérent. L’approche est insolite, le propos singulier et le style limpide. Or je n’ai avec lui que le propos de commun. J’aborde les choses autrement, et n’ai, malheureusement, pas ce talent rhétorique.

En attendant de le lire, il faut écouter Bégaudeau : quand il s’exprime, il laisse peu de place aux hésitations. Plus étonnant encore : d’une conférence à l’autre, les redites sont rares, ce qui fait douter qu’il passe son temps devant son miroir à répéter des punchlines. Il y a, je crois, une vraie intelligence spontanée chez cet homme, qui – chose plus remarquable encore – semble à l’aise autant à l’écrit qu’à l’oral. On n'est pas loin de la virtuosité. Une virtuosité qui ne semble pas être un poids pour lui et peut nous aider collectivement à réfléchir.

mercredi 25 mars 2020

Le meilleur des mondes

Ils ont choisi de graduer la réponse à la menace, prétendu adapter les mesures à la situation. Ils ont agi de manière rationnelle. N’ont prétendu céder à aucune idéologie. Ne pas céder à la panique. Ils ont laissé libre cours à la circulation des biens et des personnes parce que c’est une liberté fondamentale. Ils ont traqué les malades, systématiquement testé. Ils n’ont fait de test qu’en cas de symptômes graves. Ils ont testé sans confiner. Confiné sans tester. Sauf leurs pairs, cela va sans dire. Ils ont distribué les masques et fermé les frontières. Ils ont dit que les masques ne servaient à rien. Ils n’y ont pas cru. Ils ont commandé des masques, des masques qui n’existent pas. Ils ont avoué manquer de tout. Ils ont fermé un peu, beaucoup, totalement mais avec des exceptions. Pour nos concitoyens. Pour la démocratie. Pour la patrie. Pour notre économie. Pour nos héros en première ligne. Pour le bien, pour le bien, pour le bien, ils ont ri de la psychose. Affirmé que leur pays était une exception, que leur pays y échapperait. Ils ont tout fermé et enjoint l’humanité entière à faire de même. Ils ont promis que tout resterait sous contrôle. Ils ont pensé qu’ils feraient mieux. Ils ont bouclé des quartiers sauf pour aller se promener. Confiné des régions. Laissé les citadins rejoindre la campagne et remplir les trains, ils ont interdit les regroupements. Ils ont partagé leurs recherches. Ils ont manœuvré pour obtenir des vaccins pour eux seuls. Des vaccins qui n’existent pas. Ils ont distribué des repas quotidiens devant les appartements. Laissé aux citoyens le droit d’aller au pub. Ils se sont mis au télétravail pour montrer l’exemple. Ils ont pris des bains de foule pour montrer l’exemple. Ils ont bombé le torse. Ils ont prié Dieu. Ils sont tombés malades. Ils ne voulaient pas, ils n’y croyaient pas. Ils ont pris les choses en main. Les dirigeants, les décideurs, les chefs de guerre ont tout essayé. Écoutant leurs conseils d’experts ou se fiant à leur petit doigt, selon leur foi en la science, au gré des humeurs, des expériences précédentes, ils ont improvisé. Ils ont fait, ils ont. Ils ont tout essayé, ont réussi parfois, échoué toujours et inversement. Comme le virus aux trajets illisibles, ils ont joué à cache-cache. Ils ont tâtonné, alterné, fait des bonds, reculé, hésité. Ils sont allés dans tous les sens. En s’agitant ils ont créé des tourbillons. Ils ont plongé dans l’inconnu et nous ont entraînés avec eux. Devant le monde entier, ils ont ouvert une béance.

Quoi de plus contagieux que l’incertitude ? Aujourd’hui, qui peut dire sans ciller ce qu’il faut penser de ce qui est arrivé ? Qui a une idée claire de ce que nous vivons ? Entre volonté de rester critique malgré l’injonction à l’unité et nécessité de respecter les règles sanitaires, entre curiosité, angoisse, sentiment d’humilité et d’étouffement, nous voilà, flottants à notre tour, un jour persuadés d’une chose et pensant tout le contraire le lendemain. La chloroquine ? Mais bien sûr ! Sauf que les effets secondaires et la précipitation… Les marchés locaux ? Quelle bonne idée ! Mais tous ces gens qui s’y serrent… Aujourd’hui, alors que le pays connaît un confinement dont on ne sait pas très bien s’il ne dit pas son nom par peur de faire peur, de révéler un échec, par souci tatillon de précision ou maladive inclination à la novlangue, l’oscillation de tout perdure. À nous faire vaciller. Notre gouvernement s’épuise-t-il à trouver des formes de vie acceptables ou est-il trop laxiste ? En contredisant les règles aussitôt qu’il les a énoncées, tente-t-il, avec la meilleure volonté du monde, d’envisager toutes les situations ou bien se décharge-t-il de sa responsabilité ? Quand l’État donne à chacun la possibilité d’effectuer les déplacements nécessaires sans imposer de couvre-feu, il nous rend maîtres de notre organisation ; mais quand il appartient aux entreprises du BTP de poursuivre ou non le travail, aux employés d’user de leur droit de retrait, de s’agglutiner dans des parcs ou des transports en commun, il jette chacun dans un état d’indécision dramatique.

Autrefois, une nation était en guerre contre une autre. Ou pas. Désormais, si l’on reprend le terme martelé par Macron, force est de constater qu’avec le confinement, c’est contre nos modes de vie, que nous luttons, nos habitudes, nos désirs immédiats d’air pur et de famille unie, notre indifférence aux plus fragiles, notre peur de manquer. À présent, en tout ce que nous faisons, le doute s'immisce. Et lorsqu’on quitte l’introspection pour regarder plus loin, à l’horizon, ce qui semble en cause, c’est aussi tout notre système économique, fondé sur la circulation à travers la planète, la fin des productions locales, la paupérisation des services de santé, l’exploitation sans limite de la force de travail et même l’anéantissement de la biodiversité. Si nous menons une guerre en ce moment, elle est contre nous-mêmes. Avec toutes les variétés, les contradictions mêmes, qui font ce que nous sommes.

Nous ne savons même pas si nous devons nous réjouir ou non de ce qui est en train de se passer. Le coronavirus a réussi à bouleverser le système économique sur lequel reposait le monde. C’est un drame à de nombreux égards. Comment, pourtant, ne pas être profondément heureux de la chute spectaculaire de la pollution observée dans de nombreuses métropoles confinées ? Alors que le réchauffement climatique semble de plus en plus inévitable, comment ne pas retrouver soudain un peu d’espoir ?

Du point de vue social aussi, où que l’on regarde l’ambivalence s’impose. Entre personnels soignants, cadres, professeurs, manutentionnaires ou encore ouvriers, les disparités de vies imposées par le confinement apparaissent comme l’exact prolongement d’inégalités présentes en temps ordinaire. Mais cette fois, la situation amène chacun à se pencher sur ce qu’il vit et regarder ce qui se passe ailleurs. La voisine, petite dame pour qui sortir est devenu un danger mais que des aides-soignants continuent à visiter deux fois par jour. La famille qui hurle dans son deux pièces à longueur de journée. Les ouvriers qui n’ont jamais autant tapé dans les murs de l’immeuble en face que depuis une semaine. Ces inégalités flagrantes empêchent toute conclusion définitive. Le problème n’est pas seulement ici celui du manque de recul : face au bouleversement, nombre de nos certitudes s’écroulent. Elles ne tiennent pas le choc.

Or, malgré ces changements dans nos quotidiens plus ou moins acceptables, la fin – temporaire – de formes de socialisation qui structuraient nos relations, malgré l’angoisse et le désarroi, il est tentant d’imaginer de nouvelles formes d’organisations futures. C’est le moment puisqu’on ne sait plus rien. Viendrait donc le temps des possibles ? Pourquoi pas. Cependant, gardons en tête qu’il est des possibles plus que d’autres ; et que parmi eux, c’est de loin le retour au monde d’avant qui risque de s’imposer. Un retour en arrière puissance dix, même, comme ce fut le cas après la grande crise financière de 2008. Alors, pour qu’au milieu de tous les possibles l’utopie prenne corps, pour nous donner une chance de faire surgir le meilleur des mondes, il nous faudra sans doute nous poser les bonnes questions.

Ainsi, qu’est-ce qui fait que nos dirigeants ont accepté de tout arrêter pour empêcher la propagation d’un virus, mais n’ont jamais considéré l’amélioration de nos modes de vie comme une priorité ? On sait pourtant que les conditions de travail et le stress provoquent cancers et maladies cardio-vasculaires par millions. Pourquoi ne pas avoir bouleversé l’ordre du monde pour éradiquer ces maladies du siècle ? Qu’est-ce que ces choix disent de nos sociétés ? Ou se place le curseur, quelles sont nos attentes collectives ? De même, comment expliquer que le réchauffement climatique, dont on connaît la menace qu’il fait peser sur un équilibre mondial déjà tout branlant, n’ait pas suscité des mesures aussi diverses et fortes ? Pourquoi, d’un coup, la conviction d’une urgence s’est-elle imposée, quand depuis tant d’années d’autres urgences nous assaillent ? Il ne s'agit en rien de minimiser la gravité, réelle, indiscutable, de la pandémie, mais bien de comprendre ce qui permettrait d'élever d'autres menaces au même rang.

Qu’est-ce qui fait qu’un mouvement de survie devient mondial ? À quelles conditions peut-il contraindre les puissants, et les amener les uns après les autres à agir : les plus poussifs comme les plus autoritaires, ceux qui se disent libéraux, qui ne croiront pas à la menace, préféreront toujours s’en remettre à l’avis changeant des experts ou dans un réflexe viriliste, voudront d’abord braver l’inéluctable. Tous qui, à leur manière, tâtonneront. Qu’est-ce qui les a mus ici, toutes ces dernière semaines, qu’est-ce qui le fera à nouveau ? Et plus que toute autre chose, comment faire, si d’autres bouleversements adviennent, pour réduire cette fois les inégalités au lieu de les perpétuer ? Toutes ces questions brûlent de trouver des réponses. Peut-être alors de la béance jaillira quelque chose de clair, de net. Matière à se réjouir.

mercredi 11 mars 2020

Coronavirus, une question de bon sens ?

Ce Matin je tombe sur un extrait de Bourdin direct, l’émission qui s’est fait une fierté de proposer avant les autres aux auditeurs d’intervenir pour donner leur avis. Choix original, c’est apparemment l’épidémie du coronavirus qui est le sujet de l’émission du jour... Et dans l’extrait en question, c’est au tour de Christophe de s’exprimer. Il fait part alors de ses doutes sur l’efficacité et surtout la cohérence des décisions prises par le gouvernement. « On ferme un stade de 50 000 places, mais tous les jours plus de 4 millions de personnes prennent les transports en commun ! ». Jean-Jacques Bourdin ponctue régulièrement : « Oui. Oui. Et alors ? ». Hors sujet, zéro pointé, Christophe. Et de finir par : « C’est plus important d’aller au travail que d’aller voir un match, même de coupe d’Europe . » C’est donc ça : tout est affaire de hiérarchisation des priorités. Aller au travail, = bien = moins dangereux ; aller voir un match = pas bien = warnings : trop dangereux.

Il faut voir le petit sourire à peine retenu de J. J. Bourdin. Son petit mépris. Ça doit faire partie du dispositif de l’émission : l’animateur se réserve le droit de se moquer des intervenants, sans en avoir l’air (même si les participants sont filmés, on est avant tout à la radio). En entendant la justification, l’auditeur s’énerve : sa préoccupation n’est pas de cet ordre. Il ne s’agit pas de savoir quelle activité serait plus « importante », il n’y a pas de considérations morales dans son raisonnement ni de place aux évaluations approximatives. « On boucle tout ou on ne boucle rien. » Mais dans tous les cas il faut agir de manière rationnelle : le coronavirus ne choisit pas entre les activités des uns et des autres. Plus il y a de monde, plus il se développe, point. S’il y a un danger sérieux, les demi-mesures ne serviront à rien.

Pourtant, Bourdin ne comprend pas. Non, vraiment, il ne voit pas le problème dans les décisions à géométrie variable : les écoles maintiennent certaines sorties et en annulent d'autres ; des mails sont envoyés aux parents d'élèves pour rappeler les mesures hygiéniques de base alors que le savon manque dans de nombreux établissements ; ici des tournois sportifs ont lieu, là non. Certains se confinent déjà mais vont dévaliser les supermarchés bondés à répétition pour faire des stocks ; car contrairement aux stades et aux salles de spectacles, magasins et transports en commun restent ouverts ; le Louvre n'ouvre qu'aux visiteurs munis de billets numériques pour qu'ils aillent faire des photos entassés à un mètre de la Joconde...

Il n’est pourtant pas besoin d’être un expert pour voir le manque total de cohérence dans la gestion de l’épidémie et l’absurdité des mesures censées empêcher la propagation de la maladie. Mais justement, parlons-en, des experts. Christophe, on le devine à sa voix, à son ton vif et gaillard, n’est pas un expert. Bourdin se sent donc le droit, peut-être même le devoir de remettre les choses à leur place, faire un peu d’ordre dans tout ça, garantir la hiérarchisation (toujours elle) des données : Christophe peut bien avoir son avis personnel, lui, l’expert du télé crochet, se fie uniquement aux professionnels de la santé.

Tiens, les professionnels… Mais lesquels au juste ? Ceux qui sont débordés et demandent à avoir du matériel à la mesure des besoins ou ceux qui font le tour des studios de télévision ? Ceux qui répètent des consignes de bon sens (ne pas céder à la panique mais se laver les mains régulièrement et tousser dans son coude) ou ceux qui appellent leurs collègues parce qu’ils se demandent s’ils n’ont pas eux-mêmes attrapé le virus (cf Envoyé Spécial) ? Non, on peut penser que les professionnels de santé auxquels se réfère le célèbre animateur, ce sont les professionnels de santé de l’économie française. Ceux qui savent qu’une quarantaine générale, comme cela a été fait en Chine dès les premières semaines de propagation du virus, aurait été un gouffre financier pour le pays. Y a-t-il une autre certitude sur laquelle il semble digne de s’appuyer pour ce gouvernement ? Celui-ci ne pense qu’en termes de tableaux excell.

Qu’on n’ait pas été capable de poser des actes forts comme à Wuhan dès les premiers cas de malades est une chose. Mais que notre choix de laisser courir pendant des semaines le subjectif, la conscience locale voire individuelle, en est une autre. Aujourd’hui, sans instructions précises, c’est à chaque établissement, chaque institution, chaque association, chaque famille de décider de ce qui lui semble la priorité. Continuer comme d’habitude ou restreindre les déplacements ? On répond au doigt mouillé. En attendant, l’État a abandonné toute responsabilité. Il a déposé les armes, à chacun de se servir ce qui lui convient le mieux.

On a compris : ce choix entièrement idéologique de (non) gestion a pour but essentiel de donner le sentiment que la France est le pays de la liberté. Alors c’est sûr, c’est plus plaisant à voir : à l’opposé du gouvernement chinois, qui envoie actuellement des drones dans les rues de Wuhan pour surveiller les habitants et les contraindre à porter des masques et limiter leurs déplacements, Macron, lui, aurait donc ainsi fait le choix d’un management souple et serein de l’épidémie. A la manière d’une belle entreprise d’économie libérale. Mais c’est finalement une liberté de façade qui s’affiche ici, puisque sans mesure systématique et nationale, en réalité la peur, augmentée du sentiment d’impuissance, s’installe partout. Et que la décision de ne rien décider soit au final potentiellement responsable de la mort de plus de citoyens en France que dans cette vilaine dictature chinoise n’a finalement pas d’importance pour notre gouvernement. Il pourra se targuer d’avoir sauvé notre économie. Cela, en réalité, au prix de centaines (milliers?) de vies de personnes âgées ou, comme aime tant à le répéter notre cher président comme s'il s'agissait d'un nouveau concept à la mode, « en situation de comorbidité ».

Pourquoi ? Parce que ces hommes et ces femmes n’ont jamais été une priorité du gouvernement. La réforme des retraites, qui offre un nouveau marché, énorme, aux fonds de pensions, nous montre le peu de considération qui est désormais donnée aux prétendus « inactifs ». Quand on fait le point sur la situation endémique d’engorgement des hôpitaux et l’absence de mesures de protection des plus fragiles face au coronavirus, difficile de ne pas être saisi d’effroi. On ne peut que s’interroger sur le degré de cynisme du pouvoir en place. Ce matin, face au bon sens populaire, on a pu voir que ses relais les plus zélés, et M. Bourdin au premier chef, ne font pas autre chose que de la propagande. Sans le savoir ?

jeudi 5 mars 2020

Hidalgo, candidate partout et nulle part à la fois

Hier, au cours du débat des candidates à la mairie de Paris, la tête de liste de Décidons Paris Danielle Simonnet a invité la maire sortante Anne Hidalgo à se rendre à un débat inter-hospitalier le lendemain. Il s'agit d'y parler des difficultés matérielles et financières que connaissent les hôpitaux de Paris, ainsi que le stress auquel les personnels sont soumis et, bien sûr, d'envisager des solutions.

Mais pendant que D. Simonnet lui expliquait l'importance de se rendre au débat et de montrer son soutien à des employés dont personne n'ignore qu'ils sont à bout, A. Hidalgo a lâché à voix basse : "j'y suis allée, d'ailleurs." Son interlocutrice aussitôt la reprend : c'est le lendemain qu'a lieu le débat, sous-entendant que les déplacements précédents d'Hidalgo ne sont pas un sujet.

Cette petite phrase glissée pendant qu'une autre candidate parlait, cette toute petite phrase, prononcée d'une toute petite voix, incapable de couvrir celle en face, cette remarque placée là dit beaucoup. Elle dit tout d'abord qu'Anne Hidalgo a probablement prévu autre chose dans son calendrier chargé de fin de campagne (il ne reste plus que 2 jours avant que soit sonnée la fin de partie) ; mais aussi que les problèmes, elle les connaît. Alors elle coupe : pas besoin d'aller à un débat supplémentaire, elle connait son affaire. Ça la démangeait, elle n'a pas pu se retenir, il fallait en finir. Alors, en tendant un peu l'oreille on l'entend parfaitement : pour elle ces temps de discussion ont quelque chose de vain.

Mais plus que toute autre chose, par cette petite phrase Hidalgo dit qu'elle considère qu'elle a déjà fait son travail. Dans la longue liste des déplacements qu'un candidat à une élection doit faire, elle a déjà montré sa figure aux personnels de services publics. Allez c'est bon, elle a fait le job : ces électeurs potentiels-là, elle leur a serré la main. Il sont dans la boite, les selfies d'Anne Hidalgo vêtue d'une blouse blanche. Elle a payé de sa personne, elle les a écoutées les longues plaintes des fonctionnaires en burn out. Bref, elle et son équipe de campagne ont déjà fait la croix devant la case "hôpitaux" sur sa longue liste des indispensables d'une candidate politique. Passons à autre chose.

Par cette petite phrase douce, renoncement et indifférence sont déjà actés. Mais bon, on est à la télé. Il faut garder la face, limiter les dégâts. Ici Hidalgo dit à la fois : demain j'aurai d'autres chats à fouetter et maintenant je suis embarrassée par la situation. Sa ligne de défense éclate alors dans ce qu'elle a de plus politicien. Pourtant, en voulant reprendre la main quand elle voit la situation lui échapper pendant ces quelques secondes, elle devient malgré elle comme un enfant pris en faute. Sans empathie : seule la meut désormais la peur de la sanction.

Demain, elle ne sera pas sur le terrain. Or, en politique, perdre du terrain, c'est souvent perdre des voix. Sur son visage fatigué par la course et dans sa courte phrase transparaît immédiatement cette inquiétude. Alors elle essaie maladroite, de retourner les signes. Ne nous inquiètons pas, nous, spectateurs. Non, ne vous inquiétez surtout pas, nous dit-elle. Les hôpitaux implosent, les personnels vivent un enfer mais tout va bien : comme partout, elle y est allée, "d'ailleurs".

lundi 2 mars 2020

Tribune de Virginie Despentes : le scandale des César nous montre-t-il un chemin ?

Je n'ai pas vu la cérémonie des César. Il m'a toujours paru impossible de tenir plus de dix minutes devant ce genre de soirées télévisées où un milieu qui m'indiffère se répand en auto-congratulations ennuyeuses et convenues. Cependant, apprendre que J'accuse avait été récompensé, comme beaucoup, ne m'a pas surprise, et nul ne sera dupe du refus de remettre en cause le statut de Roman Polanski que ce prix représente en vérité.

Je n'ai pas vu le film primé : je n'aime pas particulièrement les réalisations de Polanski et le récit de ce dont il est accusé me suffit à refuser de dépenser un euro pour sa pomme. Je n'ai pas vu J'accuse et ne le verrai pas pour ces raisons, entièrement personnelles. Mais depuis des mois, on nous avait largement signifié à quel point le soutien du réalisateur envers et contre tout dépassait largement la question de son talent. Dans cette affaire, pour ce même milieu, il s'agit avant tout de soutenir un homme puissant, devenu au fil des ans l'un de ses piliers, une idole, peut-être même un symbole. 

Je ne connais pas bien Adèle Haenel. Je l'ai découverte lors de son interview à Médiapart et avais raconté en quoi sa parole m'avait alors profondément touchée. Mais ma sympathie a priori pour cette jeune femme n'a jamais été un blanc seing. Et je veux pouvoir interroger sa présence aux César, samedi dernier, pour les raisons que j'ai expliquées au début de ce billet.

Peut-être s'y est-elle rendue pleine d'illusions. Peut-être espérait-elle recevoir un prix, une récompense pour son talent, une reconnaissance de son courage, peut-être avait-elle alors à cœur de dire certaines vérités sur scène, devant l'assemblée, sa statuette en main. Peut-être est-elle sortie profondément meurtrie par la claque que le jury lui a assénée en récompensant Polanski, en récompensant Polanski et pas elle, ou en ne la récompensant pas. Peut-être est-elle partie, sa douleur à vif. Peut-être était-elle aussi vexée : est-ce si grave d'imaginer cela ? Peut-être est-ce tout (je dis bien tout) à la fois qui s'est passé alors. Je ne le saurai jamais, je ne suis pas dans sa tête. Tout ce dont je suis sûre, c'est que nous sommes faits de couches de sentiments parfois contradictoires et que nous ne devons pour rien au monde réduire cette épaisseur de l'humain. Or, je crains que nous n'en prenions le chemin.

J'aimerais que cela puisse être dit, mais aussi entendu : peut-être Adèle Haenel aime-t-elle le milieu du cinéma au point de vouloir en être reconnue. Peut-être l'actrice s'est-elle rendue aux César, à la fois terrassée par l'angoisse et ivre de ses derniers succès, motivée par les plus belles, mais aussi de moins "nobles" motivations, plus égotistes. Quel serait le problème avec cette idée ? Pourquoi devrions-nous à notre tour élever des personnes qui ont su, à un moment, être courageuses, au rang d'idoles ? Quel besoin est-il donc d'agir ainsi ?

Or, il paraît de plus en plus inconcevable que de tels sentiments, multiples, puissent se superposer, parfois confusément, en un seul être. À écouter, lire, regarder, il semble désormais que nous devions avoir une lecture la plus univoque possible des événements. Comme si les situations étaient condamnées à ne plus osciller qu'entre deux camps - les gentils, les méchants ; les purs, les orduriers ; les progressistes, les salopards. 

Ce matin, en découvrant la tribune de Virginie Despentes, qui a si brillamment pris la défense et le relais du geste de dégoût d'Adèle Haenel, j'ai une fois de plus eu cette drôle d'impression. Oui, on peut reconnaître la beauté d'un texte tout en ressentant à sa lecture une impression dérangeante. Avec intelligence, Virginie Despentes a su reconnaître une appartenance commune entre les puissants qui subventionnent, qui récompensent ceux qui ont été subventionnés et ceux qui sapent en ce moment même notre droit à vivre dignement de notre travail. Elle a pu nous faire voir dans la remise de la.statuette et le déclenchement 49.al3 les signes d'une semblable domination. Elle a raison. Pourtant, quand bien même ce paysage social serait-il juste, on ne peut en rester là.

Il n'y a pas d'un côté les dominants et de l'autre, les dominés. Ce serait malheureusement trop simple. Il y a en fait bien pire que cela. Il y a un entrelacs d'intérêts qui font de chacun de nous à la fois le dominant et le dominé d'autrui, d'autres catégories socio-professionnelles plus ou moins visibles. La difficulté à se représenter ce phénomène et à lutter contre lui tient précisément dans son aspect à la fois désincarné et "entortillé", pourrait-on dire.

Despentes le dit pendant quelques lignes, elle le sait : elle fait partie du "sérail". Mais cette parole, à mon sens la plus puissante et la plus honnête de tout ce texte, est glissée trop brièvement pour nous faire véritablement réfléchir à ce que cela implique. Plus grave encore, elle ne parle pas de nous. Consciemment ou non, l'auteure évite ainsi de nous mettre véritablement face à nous-mêmes et de nous pencher sur le rôle que nous jouons dans ce grand cirque où l'argent tourbillonne, cette société qui marchande comme tant d'autres choses le spectacle flamboyant de la dénonciation.  

Quand Virginie Despentes publie dans le journal de Patrick Drahi un texte presque entièrement consacré à "emmerder" les puissants sans mettre en cause davantage notre propre implication, elle refuse de gratter là où ça fait mal. Elle se satisfait de satisfaire un public précis. Elle fait du bien à ceux qui n'ont de cesse d'établir des frontières entre des communautés et des groupes.

Mais en tirant ce fil du puissant ennemi, malgré la beauté et sans doute la sincérité de son texte, Virginie Despentes n'emmerde personne. Car en réalité il n'y a pas de frontières. Il n'y a pas de limites entre les écrasés et les ceux qui se gavent. Cette vision n'est pas juste. Elle se contente de simplifier tout à outrance. Il n'y a pas de frontières, non, mais des degrés et des variations infinies, qui font de chaque individu une combinaison de complicités et de compromissions.

Je ne suis pas là pour faire la leçon : de mes achats à mes occupations, de mon travail à mes loisirs, je pourrais vous faire la pénible énumération des miennes. Mais il s'agit de savoir ce qu'on peut faire contre, ou plus exactement, malgré nos chaînes. Pour qui veut changer le monde et le rendre plus juste, ce devrait être la seule question sérieuse à se poser. Or, je ne trouve aujourd'hui que des certitudes, de commodes affirmations. Pour avancer  - car nous devons plus que jamais le faire -, la première étape, il me semble, est de se dégager de la tentation du manichéisme. Stars des blogs, corsaires de la politique, influenceurs des réseaux sociaux : que les figures actuelles, si nombreuses, de la révolte y songent. Mais on s'en doute, un tel renoncement n'aura rien de facile, car il s'accompagne d'un autre, qui est celui d'une popularité assurée.

Aucun texte crachant, même avec brio, sa haine de la caste dominante ne parviendra à la gêner. Même pas un tout petit peu. Pas plus qu'un départ furieux d'une soirée de strass ne fera trembler les bourgeois. Ils ont beaucoup de pouvoir - tout le pouvoir dont ils ont hérité, mais aussi celui que nous leur donnons en les regardant à la télévision, en achetant les entrées pour leurs films, en votant pour eux, en payant les salaires de leur police, en consultant les journaux et magazines qu'ils possèdent, en faisant des commentaires de leurs faits et gestes la tendance du week-end sur les réseaux sociaux. La liste, bien sûr, n'est pas exhaustive.

Dans ce contexte épouvantable où nous nous retrouvons tous pris au piège, je ne peux que faire mon introspection. Mais c'est déjà beaucoup. Certes, la désignation tonitruante de l'ennemi est confortable. Elle nous permet de faire groupe l'espace de quelques instants, au milieu de nos existences souvent rudes et solitaires. Elle nous aide à nous reconnaître collectivement dans certaines des oppressions que nous subissons. De nous tenir chaud contre de lointains et inatteignables méchants. Mais elles évitent aussi savamment les véritables nœuds à défaire. Boycottons, ignorons. Créons des économies et des modes de vie indépendants de toute la boue qui nous colle. Accrochons-nous aux branchages, il y en a encore autour de nous. Organisons-nous, même modestement, construisons nos radeaux. Mais cessons de foncer sur des murs blindés : nos coups, retenus par nos laisses, ne les atteignent pas. 

vendredi 28 février 2020

La Pitié Macron

Il est des bouts de phrases et des mots ressassés qui valent toutes les conversations. Des échanges qui, en quelques secondes font basculer les acteurs en présence dans un autre monde, quelque chose d'à la fois plus fou et plus authentique que tout ce qu'on a l'habitude de connaître. Hier, la visite du président à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris, peu après le décès là-bas d'un patient du coronavirus, a été l'occasion d'un tel moment de vérité.

Rien n'y préparait pourtant : tour des nombreux services qui seront sollicités si d'autres cas de la maladie viennent à se présenter, bataillon constitué du ministre de la Santé, du directeur général de la santé, celui de l’APHP, de l'hôpital ainsi que de ses responsables médicaux, président en parade, venu montrer qu'il se sent concerné, qu'il n'a pas froid aux yeux et tenant à féliciter les personnels soignants pour leur engagement... Sans surprise, "l'expédition Salpêtrière" était avant tout une opération de communication. Jusqu'à ce qu'un neurologue interpelle Macron devant les caméras.

La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux. Le temps d'une interminable poignée de main, le médecin a tiré la sonnette d'alarme, comparant avec éloquence l'état de l'hôpital à celui de Notre Dame en feu. C'est qu'il y a urgence. Comme souvent, Macron avait créé une artificielle complicité avec son interlocuteur en lui promettant une entrevue plus longue. Bref, il gérait. Mais alors que le neurologue finissait juste de dérouler son propos, concluant par "ça se joue à rien. J'ai pas d'autre chose à dire pour l'instant", Macron, dans un sursaut d'orgueil, d'autoritarisme ou probablement des deux, d'interroger, solennel :

"Je compte sur vous ?"

Alors le neurologue (sourire ironique) : Ah oui, vous pouvez compter sur moi.

Macron (bas) : Vous pouvez compter sur moi.

Le neurologue (en même temps) : L'inverse reste à prouver.

Macron : Non non. (Silence) Je vous crois sur parole."

Ce qui frappe dans la fin de cet échange, c'est l'effet d'écho. Pendant ce court moment, on sent qu'il se passe quelque chose d'anormal. Certes, Macron a soudain voulu inverser la situation. Mais pour y parvenir, il s'est approprié les paroles et ce faisant, la posture toute entière de son interlocuteur. On venait de lui dire qu'il devait agir ; au lieu de répondre "Je comprends, et je m'y engage", il s'est mis à dire la même chose à celui qui lui faisait face. En exagérant, de surcroît, le fond comme la forme : "Je compte sur vous." Cette théâtralisation est telle que Macron en vient même à répondre ce que l'autre aurait dit s'il avait été plus obéissant. Ainsi, dans sa bouche, "L'inverse reste à prouver" devient un insupportable "Je vous crois sur parole" (sous-entendu "croyez-moi aussi").

Tout se passe comme si, par cette inversion des rôles, Macron tentait de clore la discussion sur l'image qui lui convenait. Or, l'image qui lui convenait ici n'était ni le fruit de son imagination, ni la conséquence d'une réflexion tactique : elle était juste une image "en miroir". Macron a renvoyé au neurologue le ton et le message que celui-ci venait de lui projeter. Car dans cet échange, c'est bien le médecin qui comptait sur Macron, et non l'inverse.

Cette manière de faire est certes dérangeante, elle agace profondément. Cependant, elle est aussi très éclairante. Elle montre tout d'abord que Macron a une attente figée et sans doute préétablie de ses discussions avec les citoyens. En effet, quand il se pose devant eux, il semble s'adresser à des personnages, censés servir la scène qu'il a en tête. Et si la discussion tourne à autre chose que ce qu'il en attendait, il s'avère incapable de s'adapter. Voulant phagocyter ses interlocuteurs, il en vient à leur dire leur texte, jusqu'au point de rupture. Ainsi, tandis qu'il comptait jouer l'homme fort de la République venu galvaniser les "petites mains" du service public, le président s'est retrouvé coincé. Il n'a pas supporté que l'un d'entre eux, peu intimidé, lui rappelle que c'était à lui de se démener et n'a pu le cacher ("Non, non" finit-il par répliquer, cassant).

Mais ce n'est pas tout, et je crois que la suite est plus parlante encore. Cet effet de miroir a de quoi interpeller. On a oublié, mais nombreux sont ceux qui disaient de Macron avant son élection qu'il était plein d'empathie. Or, si cette courte scène d'un médecin faisant part de ses revendications à l'homme de pouvoir et se voyant répondre la même chose paraît surréaliste, elle aurait eu une tonalité toute autre avant l'accession de Macron au pouvoir. Pendant la campagne électorale de 2017, par exemple, le médecin aurait simplement fait le récit de ses difficultés. Il se serait plaint du quotidien des personnels ; il se serait plutôt épanché, et évidemment sans demander aucun compte (par la force des choses, Macron n'étant pas encore élu) ; mais cette fois, le candidat n'ayant eu qu'à répéter ce récit aurait immédiatement été perçu comme un homme compatissant. Oui : par la seule répétition - appuyée - de ces paroles.

Macron a des techniques de séduction rigides. Elles étaient efficaces avant qu'il accède au pouvoir. Mais désormais qu'il doit faire, pour ne pas dire jouer avec la figure d'autorité, il ne parvient pas à trouver le ton juste. Il n'a jamais fait preuve de compassion mais a pu le faire croire. Désormais, il se condamne à reproduire la même situation de décalage, avec ce ton inapproprié qui est celui du reproche en miroir augmenté d'une surenchère, plus ou moins subtile.

Ainsi depuis le début du quinquennat l'empathie devient-elle irrémédiablement mépris. Le miroir se fait mur ; car la parole en écho, lorsque le contexte ne s'y prête plus, à peine prononcée, se disloque. En face elle crée le malaise, voire la colère. L'autre ne suit pas, aucune concorde n'est plus possible.

Dans les deux situations (avant et après son élection), Macron était ce comédien de Diderot, vide, dénué de sentiments réels. Une triste marionnette qui rappelle de manière inquiétante certaines formes de schizophrénie, capable de serrer des minutes entières la main de son interlocuteur juste parce qu'elle est persuadée que c'est exactement ce qu'il attend d'elle. Mais cette marionnette sent-elle seulement le contact de la main de l'autre ? En voyant Macron faire la leçon à un médecin qui se dit "au bout", on finit par se poser la question.

mercredi 26 février 2020

Le ministère de la boulette

«Il nous faut des edl béton pour ce soir», écrivait récemment un fonctionnaire du ministère de l'agriculture dans un courrier collectif secret. Les "edl", ce sont les éléments de langage. Jusqu'ici, rien de très étonnant : il n'est un secret pour personne que les edl font partie de la panoplie de tout collectif politique.

En revanche, les éléments en question ont de quoi interpeller. Rappelons d'abord le contexte de cette phrase. Le 13 février, l'association L214 a annoncé à plusieurs médias qu'elle s'apprêtait à diffuser une vidéo montrant des veaux de l'abattoir de Sobeval en Dordogne abattus dans des conditions non conformes aux lois en vigueur. Mais un journaliste, n'y tenant plus, a vendu la mèche à la préfecture du département.

Branle-bas de combat : le ministère de l'agriculture et tous les acteurs concernés sont mobilisés pour discréditer l’enquête de l'association. Un échange de mails permet alors d'établir les éléments de langage à communiquer auprès des médias.

Voici un petit parnel de déclarations officielles, résultat direct de cette mise au point préalable :

- « Le respect du bien-être animal est là, montrent que les choses se font. » (Didier Guillaume, ministre de l'agriculture, qu'on avait trouvé il y a quelques mois au premier rang d'une corrida à Bayonne). On appréciera au passage le naturel et la simplicité de la déclaration.

- « Au premier visionnage des vidéos de l’association, il n’y a pas de mise en évidence de non-conformité à la réglementation. » (préfecture de Dordogne)

- « Cet abattoir est en règle et l’action de l’État permet de le confirmer. » (Direction départementale de la protection des populations - DDCSPP)

Malheureusement, sur ce coup les éléments - pas de langage, mais de la Nature toute entière - semblent s'être unis pour mettre à mal la tentative du ministère d'étouffer le scandale. Vengeance divine ou acte manqué d'un employé rongé par la culpabilité ? Nous ne saurons pas, mais le fait est qu'une association similaire à L214 s'est retrouvée parmi les destinataires de ces mails.
Que retenir de cette histoire, sinon qu'elle s'avère plus proche de la pantalonnade que du thriller politique ? Entre autres choses, que :

1) les éléments de langage utilisés par ces Hauts Fonctionnaires et autres Grands Responsables sont d'une pauvreté affligeante. En effet, on voit bien qu'ils se sont contentés de nier en bloc les accusations de négligence de L214. Nier : dire que "ah non, non, ce n'est pas vrai", et concrètement, répéter en boucle les mots "respect des règles" et "conformité", persuadés que ces mantras suffiraient à étourdir la bête. Bon, comme éléments "en béton", on repassera.

2) ces edl ne sont rien d'autre que ceux du lobby de la viande. Ici, le ministère ne fait même pas semblant d'etre médiateur : il se contente d'épouser sans nuance la cause d'Interbev, syndicat et puissant lobby de la viande, qui semble lui avoir dicté ce qu'il devrait communiquer, à la virgule prêt. La cellule de crise, le dispositif de stratégie de communication mis en place pour l'occasion, ainsi que l'erreur de destinataire n'en paraissent que plus grotesques.

Disons-le, ils nous avaient habitués à mieux, les oligarques et leurs serviteurs : fidèles à leur novlangue - seule véritable invention du macroniste - ils auraient pu nous expliquer en quoi le mauvais traitement des animaux au moment de leur mise à mort leur était, en réalité et contrairement aux apparences, bénéfique. Si, si : naguère ils auraient été capables d'une telle distorsion du réel.

D'ailleurs, ils auraient pu trouver aussi une belle expression managériale pour évoquer leurs éléments de langage - en anglais des affaires, si possible - au lieu de se contenter de ces trois pauvres initiales. La pauvreté de leur imagination, leur paresse intellectuelle, annoncées dès le début de l'entreprise de mystification, auraient dû leur mettre la puce à l'oreille et les inciter à un sursaut de dignité. Trouver un vrai truc de sportifs, pousser un bon gros cri viril, pour faire mieux et retrouver la gnac. Sans parler de la précipitation à l'origine de leur erreur de destinataire, qui dans le privé, exigerait que des têtes tombent à grand fracas. Pour faire quelques exemples.

Alors, quand je pense à l'accumulation des bourdes, d'un bout à l'autre de la chaîne de communication, les bras m'en tombent. Un tel degré de nullité, c'est, de mémoire d'analyste (passionnée) des discours, du jamais vu. Non, visiblement, les puissants ne prennent plus de précautions, ils ne se démènent plus. C'est le règne de la perplexité. Mais ne nous voilons pas la face plus longtemps : dans les hautes sphères, le coeur n'y est plus. Et quand ces gens-là se racontent en interne qu'ils ont des stratégies en béton, on comprend bien qu'il ne s'agit plus que de mots prononcés sans y croire. Tels des edl d'edl.

Les déconvenues s'accumulent, et c'est la débandade, lente, inexorable. Certes, les réflexes restent, on se raconte encore qu'on est le roi du pétrole. Les ministres du pouvoir, les directeurs de l'autorité et les experts de la propagande veulent se montrer sûrs d'eux et de leur talent. Encore un peu, c'est si bon ! C'est que comme leur chef suprême, ils ont été contaminés il y a longtemps. Ils sont l'arrogance incarnée. Et pourtant, dans cette exhibition permanente de leur propre décadence, cette prétention viscérale, quasi maladive, semble de moins en moins tenable. Ils ne montrent plus aujourd'hui qu'une vaine obstination. Patience : c'est elle, très précisément, qui les perdra.

mardi 25 février 2020

Le grand bond en arrière

"Eh bien nous, nous vous proposons un grand bond en arrière, plutôt que de regarder sans arrêt dans le rétroviseur comme vous le faites”.

Voilà ce qu'a déclaré hier Cendra Motin, tout juste désignée rapporteuse du projet de réforme des retraites et qui s'était levée pour défendre celui-ci face à ses opposants. C'est sorti comme ça, tout seul : la députée LREM a offert un beau lapsus, gênant pour l'image des playmobils qu'on accuse de parler sans réfléchir dans une novlangue managériale creuse. Du petit lait pour l'opposition : on s'en doute, une vague de tweets moqueurs a suivi l'intervention, insistant sur le caractère révélateur du lapsus.

Bien sûr, une telle erreur, surtout dans ces circonstances qu'on imagine particulièrement éprouvantes (pour tous) de débats, montre avant tout l'état de fatigue du (solli)locuteur. Car si les élus, dans leur grande sagacité (!), ne se sont imposé aucune obligation légale de siéger, si la plupart peuvent venir au gré de leur envie, la rapporteuse doit être bien présente le temps des débats. C'est presque là une question de convenances.

Or, justement, parlons-en des convenances. Suite à l'allocution ratée de leur collègue (devenue leur supérieure hiérarchique le temps de la séquence sur la réforme des retraites), l'ensemble des députés LREM ont applaudi. Bien fort, comme si de rien n'etait. En voyant cela on ne peut qu'être pris d'une sorte de vertige.

Ainsi, dans cet hémicycle d'où pourraient émerger des moments authentiques et sincères de réflexion collective ; où la fatigue certes, mais aussi le désir d'approfondir les idées, de cerner les tenants et les aboutissants de décisions importantes devraient faire tomber les postures, seul subsiste au contraire le folklore. Aujourd'hui, les députés sont épuisés, plus personne ne croit à cette réforme mal ficelée, confuse et truffée d'approximations.

Dans ce contexte, la priorité reste de maintenir les apparences. Coûte que coûte, jouer le simulacre de la démocratie. Prétendre que les institutions républicaines fonctionnent encore, il ne reste plus que cela, résumé dans cette scène absurde.

Les députés LREM peuvent désormais raconter n'importe quoi, employer un mot pour un autre, utiliser les formules de leurs opposants, peu importe. La suite est prévisible, non : elle est prévue. Et se répètent alors, inlassablement, selon un rituel d'automates, applaudissements de la majorité, rejet des amendements, vote de l'article, validation de la loi. Et si quoi que ce soit venait à s'interposer, on l'aura compris : recours au 49.3.

Alors, les sarcasmes des opposants devant la défaillance de la rapporteuse apparaissent eux-memes convenus. Aussi légitimes soient-ils, ils ramènent inexorablement ceux qui tentent de résister à leur triste impuissance. Que faire d'autre que rire face à cette grosse machine en roue libre ? La voilà, qui perd ses boulons au fil de sa marche. Elle cale, repart de plus belle en faisant de grands bonds en arrière. Elle a été programmée pour reculer jusqu'au gouffre. Elle a été programmée pour nous entraîner avec elle. Sous les applaudissements.

samedi 22 février 2020

Dati et la dernière (ligne) droite

D'accord, c'est vrai, la vie intime d'Anne d'Hidalgo n'a pas été jetée en pâture. Vendredi nous n'avons rien appris sur sa vie sentimentale. Non, il le faut reconnaître, dans le cadre de la campagne des municipales, le coup a été porté tout à fait ailleurs par sa rivale. Il n'était pas placé au-dessous de la ceinture. Et puis disons-le, ce sont d'autres gens, de surcroît des anonymes, qui ont été montrés du doigt.

Il n'y a donc vraisemblablement pas de souci à laisser Dati dérouler son raisonnement sur une chaîne de radio à une heure de grande écoute. Le raisonnement, le voici : en Allemagne Merkel a mal géré la venue massive de migrants donc des tensions se sont créées avec les habitants donc certains sont devenus extrémistes donc il ne faut pas s'étonner de l'attentat d'Hanau. Un vrai sophisme comme seuls les politiques en osent. Mais ce n'est pas fini.

Il suffisait ensuite de parler de la politique migratoire prétendument inconséquente de l'actuelle maire de Paris pour comprendre le message que Dati était venue porter au micro qui lui était tendu : Électeurs, électrices, voter Hidalgo, c'est prendre le risque d'un attentat raciste à Paris.

C'est limpide et beau comme du Trump. Avec, cerise sur le gâteau, ce retournement habile qui fait des victimes - l'immigré, mais aussi le fils d'immigré, comme le sont nombre d'entre elles - les coupables véritables. L'assassin, le fou dangereux, lui, n'existe même plus. Il est sorti du discours. Il a disparu dans la masse des autochtones censés souffrir de la présence d'un ennemi fantasmé, venu s'installer, parait-il sans connaître nos valeurs culturelles fondamentales.

En plus de provoquer la colère et l'indignation, l'attitude de Rachida Dati rend perplexe. Car Rachida Dati est elle-même fille d'immigrés. Elle ne parle pas de nulle part ni à un moment anodin. Elle vient en effet d'être directement prise à partie par Agnès Cerighelli, une élue raciste et islamophobe. Or, au lendemain de la plainte portée contre celle-ci par le ministre de l'intérieur, Dati a choisi de marquer les esprits par des déclarations plus odieuses encore. Comme s'il s'agissait pour elle de se débarrasser des attaques racistes en se faisant plus raciste que ses attaquants.

Mais si l'on tente de brosser un portrait psychologique de Dati, cette dimension, profondément déroutante, ne suffit pas. Car son intervention après les crimes d'Hanau montre qu'en politique tous les coups sont bel et bien permis. Des plus ignobles rapprochements à la désignation de boucs émissaires, de la justification d'attentats racistes à la stratégie de la peur. Mais aussi l'intégration et la réutilisation de préjugés dont on est régulièrement victime.

Rachida Dati est-elle seulement heurtée par les attaques qu'elle subit ? A-t-elle craint que les tweets de Cerighelli lui fassent perdre son élection ? Ne pense-t-elle plus qu'en terme de tactiques à court terme ? Ou bien ne se sent-elle absolument rien de commun avec l'histoire, souvent tragique, des migrants qu'elle désigne ?

On se souvient qu'il y a un mois à peine un homme était brièvement devenu dirigeant de Thuringe en s'alliant avec l'extrême droite. Mais les digues ne tombent pas qu'en Allemagne. Elles le font ici aussi, certes avec moins de retentissement que les scandales sexuels. Il n'empêche : nous y sommes, désormais tout semble bon pour grapiller quelques points, séduire les esprits emplis des pensées les plus nauséabondes. En campagne il n'y a plus de votes, ni potentiellement d'élus, de la honte.

mercredi 19 février 2020

Les amis de 30 ans

Je m'étais pourtant promis : pas les petites phrases ! Mais là, c'est trop fort, et surtout trop révélateur. Voyez donc comment parlait Christophe Castaner ce matin de son vieil ami Olivier Faure : "J'ai été surpris d'entendre (cet homme) que je connais bien et que j'ai accompagné dans ses divorces, dans ses séparations. J'ai été étonné de ses leçons de morale ".

Voilà donc une nouvelle péripétie, un bruissement supplémentaire qui fait directement écho aux révélations sur la vie secrète de Benjamin Griveaux. Par ce parallèle douteux, difficile de ne pas entendre entre nos deux gorgées de café que le premier secrétaire du PS aurait trompé sa femme. Une femme ? Ses compagnes... ou bien ? Et, quoi ! Pourquoi ? Mais on n'a rien demandé, nous ! On ne veut rien savoir !

Il va vraiment falloir le faire comprendre à ceux qui parlent le matin dans la radio, ou plutôt, se parlent par nos écrans interposés, se répondent les uns aux autres à longueur d'émissions et de sous-entendus : Stop ! Ça suffit ! On est là ! Et on n'en peut plus.

Ça, c'est certain, il n'aura pas fallu beaucoup les pousser, ceux qui font le monde d'aujourd'hui - le merveilleux monde. Il n'aura pas fallu grand chose pour que leur pudeur de façade et leur éthique s'écroulent. Alors, soudain, devant ce spectacle lamentable, on réalise que la vidéo interdite n'était qu'une première étape et que le pire est à venir. Pas comme Pavlenski l'entendait, mais comme les politiques, eux, comptent mener le jeu.

Car cette vidéo, si je doute que des centaines de milliers de gens l'aient vues, la matinale de Demorand, en revanche, c'est 400 000 auditeurs. Sans parler du podcast et des partages sur les réseaux sociaux. Aujourdhui, l'obscénité, la vraie, est bien dans la capacité d'un ministre à profiter de l'écoute qu'il suscite pour nous placer en "voyeurs".

Mais la plus grande obscénité se trouve indéniablement dans ce que font les politiques de leurs amitiés. Car dans quel autre corps socio-professionnel est-il aussi, voire plus dangereux d'avoir des amis que des ennemis ? Un matin, en direct, 400 000 auditeurs ont été témoins d'une vengeance. Pire, ils ont aidé, bien malgré eux, à jeter une amitié aux ordures comme on le fait d'un mouchoir en papier. Tout ça pour sauver ou défendre on ne sait trop quoi. Non, on a beau chercher, fouiller dans sa mémoire, se gratter la tête, on ne sait plus quoi, à la fin. L'honneur ? Quel honneur ?

mardi 18 février 2020

Coronaveran

"La Chine a une capacité de réactivité. Elle a pris ses responsabilités en prenant des mesures de confinement très rapidement. Je ne suis pas sûr qu’il serait possible de réaliser ça dans un pays où les réseaux sociaux seraient ouverts."

Devinette : qui a dit cela ? Vladimir Poutine ? Kim Jung-Un ? Xi Jinping himself ? Allez, vous avez un indice : l'obsession des réseaux sociaux, en ce moment, elle vient de la macronie : c'est qu'elle a été traumatisée.
C'est bien un membre du gouvernement qui a prononcé aujourd'hui cet éloge de l'efficacité chinoise dans sa gestion humaine de l'épidémie de coronavirus.
Or, faut-il vraiment expliquer que ce qui a permis à la Chine de juguler un peu la maladie (mais, que je sache, l'épidémie n'est pas finie), c'est évidemment tout ce que permet un système autoritaire : contrôle par l'État des mouvements de la population, jusqu'au connfinement d'une partie d'entre elle, livrée à son sort et, puisque ça semble avoir joué un rôle, réseaux sociaux "fermés". Ce sont là tous les attributs d'un État totalitaire. Point barre.
Alors il va falloir qu'il nous explique, le nouveau ministre, comment ça se fait que lui et sa caste admirent la Chine aujourd'hui pour ce qu'ils lui reprochent le reste de l'année, au point de se permettre d'aller lui faire la leçon quand ils vont lui vendre des incinérateurs de déchets toxiques.
Mais surtout, comment la France va-t-elle pouvoir continuer à se gargariser de son image de défenseuse des libertés - alors que personne à l'étranger n'y croit plus - si ses ministres eux-mêmes se mettent à vanter le totalitarisme chinois sur la radio nationale ?
Je croyais naïvement que ces derniers jours auraient appris à nos représentants à tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de faire les hypocrites. Et bien non : chassez le naturel, il revient au galop.

lundi 17 février 2020

La journaliste et l'avocat

Ce matin, Apolline de Malherbe a interviewé Juan Branco au sujet de l'affaire Pavlenski, du nom de l'artiste politique russe qui a diffusé la vidéo de Benjamin Griveaux la semaine dernière. L'échange entre la journaliste et l'avocat a été pour le moins musclé, ce qui a amené les fervents partisans de Branco à dénoncer une interview à charge.

Cela, dans un premier temps, ne m'a pas déplu - même si, je dois l'avouer, j'ai regardé la séquence le ventre noué, tant les interlocuteurs, face à face, semblaient à cran. Cette interview, c'était un combat.

À vrai dire, j'aimerais bien que les journalistes se montrent tous aussi pugnaces. Mais surtout, j'aimerais qu'ils le soient avec tous leurs invités, sans exception. Or, c'est là que le bât blesse : cette manière que la journaliste a eu de ne jamais rien lâcher était, elle, une exception. Et quand il s'agit de questionner les membres du gouvernement ou tout représentant du pouvoir, le ton est en général plus coulant.

"Pourvu que cette interview devienne un modèle du genre", étais-je donc en train de me dire quand soudain, alors que le générique de fin commençait à vrombrir gentiment, Apolline de Malherbe, sans (oser ?) lever les yeux de ses fiches, a déclaré :

"Plus on vous entend et plus on se demande si Piotr Pavlenski n'est pas que l'exécutant, et vous le manipulateur."

Alors là, très calmement, en simple observatrice, j'ai juste envie de demander aux professionnels de la profession (car je n'y connais rien, moi) : est-ce qu'émettre une hypothèse sur l'interviewé sans lui laisser la possibilité de répondre, c'est encore du journalisme ou bien de la calomnie ?

Et tandis que des voix si nombreuses s'élèvent contre l'acte artistico-politique de Pavlenki au prétexte qu'il est fourbe et déloyal, je m'interroge : existe-t-il un journalisme déloyal ? Sincèrement, j'aimerais qu'ils me répondent. Les journalistes, les avocats.

dimanche 1 septembre 2019

"Islamophobe" : les racines d'une polémique

« Paris. La manifestation du 11 mars. Salle Rivoli. Les anarchistes, conduits par Mlle d'Erlincourt, maltraitent Yves Guyot. (Dessin de M. Haënen, d'après le croquis de M. Dick)»

La semaine dernière a pris naissance une polémique suite à la conférence « Les trois boussoles de la laïcité » du philosophe et écrivain Henri Peña-Ruiz. Au cours de son exposé, il a voulu rappeler le droit de chacun à critiquer les religions. Rien d’extraordinaire à cela, puisqu’il s’agit là d’une close de la loi sur la laïcité de 1905, qui a posé les fondements de la société française moderne.

Il s’est exprimé ainsi : « On a le droit d’être athéophobe comme on a le droit d’être islamophobe. En revanche, on n’a pas le droit de rejeter des hommes ou des femmes parce qu’ils sont musulmans. Le racisme, et ne dévions jamais de cette définition sinon nous affaiblirons la lutte antiraciste, le racisme c’est la mise en cause d’un peuple ou d’un homme ou d’une femme comme tel. Le racisme antimusulman est un délit. La critique de l’islam, la critique du catholicisme, la critique de l’humanisme athée n’en est pas un ». 

Dans la bouche du philosophe - et de feu Charb dont il reprend les termes - , l’islamophobe est une personne qui critique la religion musulmane, au même titre qu’on peut le faire du catholicisme (cathophobie) et de l’athéisme (athéophobie). Dans sa démarche analytique, il a souhaité montrer l’égalité des religions (ou de la non-religion) et pour cela, démonétiser le terme sulfureux d’islamophobe, pour mieux affirmer le droit fondamental à l’exercice par chacun de son esprit critique. Je ne vois donc aucune volonté discriminatoire dans son propos ni marque de racisme, mais au contraire une tentative de mettre toutes les croyances ou absence de croyance sur un pied d’égalité pour poursuivre sa démonstration.

Pourtant, suite à l’envoi d’un tweet par un membre du public ne reprenant que le terme « islamophobe », nombre de personnes se sont émues de l’emploi de ce terme qui, dans son acception courante, ne désigne rien d’autre que le racisme anti-musulman, c’est à dire le rejet de toute la communauté arabe et maghrebine, ainsi que de la culture islamique, réelle ou supposée, qui leur est associée. Par conséquent, si la personne qui a envoyé ce tweet a bien écouté le propos de l’essayiste, sa phrase tronquée est malhonnête intellectuellement. On ne saura jamais si, bercée par la douce musique des paroles du philosophe, cette personne du public était en train de rêvasser gentiment quand elle a soudain été piquée par le mot « islamophobe », puis a dans la foulée mal interprété toute la phrase au point de devoir soulager son doigt qui la démangeait sur son smartphone, ou bien si elle a provoqué le buzz en connaissance de cause, histoire de goûter, à son tour, son quart d’heure de gloire en désignant un ennemi inattendu. Mais je connais un peu la pensée d’Henri Peña-Ruiz pour avoir acquis il y a quelques années son Dictionnaire amoureux de l’athéisme (j’en lis régulièrement des passages), puis entendu l’une de ses conférences. Je ne crois pas un seul instant qu’il ait voulu encourager l’islamophobie dans son acception usuelle. Pour autant, de sa part, je n’en vois pas moins une véritable maladresse.

L’erreur d’Henri Peña-Ruiz est double : dans son exposé il a voulu évacuer le sens commun du mot sans insister suffisamment sur le pas de côté qu’il était en train de faire. Si à la phrase retenue, il avait ajouté explicitement qu’il réfutait l’usage courant du mot islamophobe à dessein, le malentendu aurait peut-être été moindre. Cependant, cela n’aurait sans doute pas été suffisant, à cause de la seconde erreur du philosophe : celle d’avoir ignoré que phobie signifie « peur irrépressible », « haine irraisonnée ». Ce sens étymologique est profondément ancré dans la langue française. Il a imprégné l’esprit de chacun de nous. Ainsi, même en revenant à une signification étymologique et presque épurée de sa charge actuelle, Henri Peña-Ruiz s’est trompé. Islamophobie ne saurait signifier critique de l’islam, mais bien haine excessive ou peur de l’islam. Rien à faire, le recours à l’étymologie fait dire exactement le contraire de ce que dit celui qui s’en revendique.

On peut donc le prendre par tous les bouts : choisir un mot qui est déjà employé pour désigner une forme de racisme et tordre tant son sens usuel que son étymologie pour lui faire dire autre chose était une erreur de taille. C’était donner le bâton aux amateurs de clashs et à tous ceux, innombrables à l’heure des réseaux sociaux, qui construisent leur popularité et leur influence sur la culture permanente de la polémique et de la violence verbale. Mais, plus grave encore, c’était aussi se rendre difficilement défendable auprès de toutes les personnes de bonne foi qui utilisent le plus simplement du monde le terme dans son acception commune.

Je m’excuse de décortiquer ainsi le terme et sa signification et remercie sincèrement les lecteurs qui sont allés jusqu’à ce paragraphe : on a peu l’habitude de réfléchir aux mots qu’on utilise de la manière la plus spontanée. La linguiste que je suis ne peut que se passionner du malentendu, qui ne s’avère en réalité pas tant « mal entendu » que mal dit. Se tromper dans l’usage des mots est une chose banale, cela nous arrive à tous (j’en suis pour ma part une spécialiste, pour des raisons qui tiennent au milieu dans lequel j’ai grandi, et j’emploie très souvent les expressions de travers, avec le mauvais mot ou de manière incomplète au point que je passe mon temps à me reprendre). Mais fort heureusement, le malaise que suscite la prononciation d’un terme inapproprié s’efface aussitôt que l’erreur est reconnue par son auteur. J’ignore où en est actuellement la réflexion d’Henri Peña-Ruiz à ce sujet.

Voilà. Cet épisode nous montre s’il en était encore besoin que l’emploi des mots n’est pas anodin. Il peut provoquer des tollés. Mais il ne doit s’agir en aucun cas de débattre sur le droit de critiquer la religion. Il s’agit là d’un droit reconnu par la loi que nul ne saurait discuter. Réaffirmer cela ne fait de personne un laïcard. À l’inverse, personne dans mon camp n’est en train de s’interroger réellement sur le droit ou non à être islamophobe au sens usuel. De même, il n’y a ici aucune ambiguïté possible : c’est interdit par la loi. Et l’on aurait du mal à imaginer le Parti de gauche et la France insoumise revendiquer l’assouplissement de la loi face à l’islamophobie au même titre qu’on propose la légalisation du cannabis. Restons sérieux : le parti auquel j’appartiens a fait de la lutte contre toute forme de discrimination l’un de ses combats les plus farouches. Non, mon camp ne débat actuellement sur rien d’autre que sur le droit et l’opportunité d’employer un mot en dehors de son usage. Pour ma part, la réponse est assez simple : si nous ne voulons nous adresser qu’à nous-mêmes et pour cela développer une crypto-langue, pourquoi pas. Si nous souhaitons parler au plus grand nombre et convaincre autour de nous, il vaut mieux y renoncer, accepter le principe de réalité et revenir à de plus justes proportions.

Connaissant le poids des mots qui peuvent parfois heurter comme des uppercuts, je ne peux que constater sans véritable surprise la violence verbale que suscite ce débat. On a aussi le droit – on a plein de droits – d’avoir des divergences, tout comme on a le droit d’être indigné, ou même en furieux. On sera tous d’accord cependant pour dire que les injures, d’où qu’elles viennent, sont toujours le signe d’une impuissance, une incapacité à mener la discussion. Si l’on insulte, c’est qu’on n’a pas les épaules pour faire quelque chose d’effectivement très difficile et qui s’appelle échanger sereinement des arguments. Ça aussi, c’est une chose assez fréquente. Mieux vaut s’abstenir d’intervenir dans ces cas-là. Mais en attendant que les esprits s’apaisent, que chacun prenne soin de circonscrire le débat et veille à ne pas se tromper de combat : nous sommes en train de nous battre pour des mots. En société comme dans le champ politique, ils sont tout.


Ajout après la publication de ce billet et après échange avec le blogueur Gygde, via Médiapart :

Voici le lien de la vidéo de la conférence.

Remarquons qu'à la fin de la conférence, de 1:03:40 à 1:11:00 environ, Henri Peña-Ruiz explique à une personne du public qu'il n'est pas à l'aise avec le mot "islamophobie" à cause de son étymologie. Néanmoins, il parle simplement d'"ambiguïté". En parlant de "rejet de l'islam", il ne semble pas voir qu'il n'emploie pas le mot dans son sens le plus courant : à l'entendre, les deux sens sont justes concurrents et il précise quel sens il souhaite lui attribuer. On regrette d'autant plus que le philosophe n'ait pas fait cette précision importante dès le début de son exposé, dans la foulée de la citation de Charb, car au moment où il l'a fait, le tweet polémique avait déjà été posté... Mais le fait est que sans tout à fait annuler toute possibilité de malentendu, il y avait moyen de mieux saisir sa pensée.

vendredi 16 août 2019

Éric Woerth : miroir, mon beau miroir

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Il y a quelques jours, une photographie postée par Éric Woerth sur son compte twitter le montrant en train de gravir l’aiguille d’Argentière (un sommet du massif du Mont-Blanc) a fait polémique et l’un n’allant pas sans l’autre, le tour des réseaux sociaux. L’ancien ministre y apparaît en plein effort, défiant les lois de la gravité, comme accroché au mur de glace et tout entier occupé à se hisser, à la force du genou et du poignet, au haut de ce redoutable sommet. La tâche, aussi abrupte soit-elle, ne l’empêche pourtant pas de regarder vers l’objectif au moment du cliché. Surtout, plusieurs éléments étranges ont rapidement éveillé les soupçons des internautes : la corde censée le tenir est relâchée sur le côté, la tirette de sa fermeture éclair tombe perpendiculairement au mur blanc ; enfin, on aperçoit au loin – au pied du sommet – deux marcheurs qui avancent sans difficulté… les pieds fermement ancrés sur le mur. L’image semble avoir été tout bonnement retournée de 90° afin de donner le sentiment qu’Éric Woerth grimpe là où, en réalité couché au sol, il est en train de ramper.

Il n’a fallu que quelques heures pour que la photo devienne virale et que les moqueries des internautes se multiplient. Devant ce qui semblait une évidence, celle du trucage grossier, les protestations du très sérieux responsable politique seraient passées pour de l’obstination si le journal Libération ne s’était pas fait un devoir de rétablir au plus vite la vérité. Interpellé par un de ses lecteurs, le journal s’est fendu d’un article sur le sujet brûlant de ce mois d’août. Ainsi les journalistes d’investigation chargés de répondre à l’épineuse question de savoir si oui ou non M. Woerth a posté une photo authentique ont-ils mis fin à la polémique. Témoignages et experts à l’appui, ils concluent sans équivoque possible : Éric Woerth a dit la vérité, Éric Woerth a fait preuve d’une totale intégrité, Éric Woerth est innocent.

Soit. On peut féliciter le journal d’avoir fait preuve d’une telle réactivité et mené une enquête approfondie sur un sujet de première importance, lavant par là-même l’honneur d’un homme meurtri par la calomnie. Mais pour autant. Quelque chose de fondamental a échappé aux rédacteurs du journal. Cette donnée essentielle n’a pas davantage été comprise par Éric Woerth qui, après son ascension, s’est aussi donné du mal pour répondre aux accusations via Twitter à coup de jeux de mots et de second degré, montrant ainsi la puissance de son esprit et son recul sur les mesquineries humaines. Ce qui a totalement échappé au camp de la vérité, c’est qu’on se moque de savoir si cette photo est authentique ou non. Oui, cette photo n’est qu’un prétexte pour dire autre chose.

La vérité - la seule d’importance -, c'est qu'on n'en peut plus de tous ces politiques qui font les beaux, de ces personnalités qui paradent à longueur de posts et de coups de com’. La mise en scène permanente à laquelle ils s’adonnent est devenue pour nombre d’entre nous insupportable. Prenez un Woerth sportif, un Macron amateur de repas familiaux dans la pizzeria du coin, un Sarkozy adepte du footing, une Ségolène Royal avec son bébé à la maternité ou un Édouard Philippe prêt à boxer qui veut se mesurer à lui. Cette manière de se mettre en valeur à chaque occasion n’est pas nouvelle, mais elle s’est emballée. Or, comme dans un éternel recommencement, ces images provoquent toutes un semblable malaise. Tout en créant le buzz, elles s’accompagnent même d’une forme de rejet, viscéral. Tout occupés à peaufiner leur image par cette avalanche d’images, les politiques ne semblent jamais se demander pourquoi.

Pourtant, le message est d’une évidence criante : leur tentative tous azimuts de se montrer à la fois humains, humbles, volontaires, authentiques, bref uniques (au pluriel, donc), nous en avons assez. Et en arrière plan de tout cela, c’est d’un certain culte de la performance qu’il est question. Car nous ne sommes pas dupes : ces photos postées jusqu’à saturation ont pour but de mettre en scène des hommes et femmes politiques capables de vivre avec constance des situations de toutes sortes, des plus simples aux plus périlleuses ; ces derniers veulent se montrer faisant face à la difficulté et profitant des plaisirs simples avec la même détermination. Ils veulent être perçus comme des super héros du quotidien. Car qui sait assurer dans toutes les situations est un potentiel Homme d’état. Peu importe donc que lesdites situations soient « vraies » ou non. Puisqu’elles sont utilisées à des fins de communication, ce mot même n’a plus de sens. Or, ces milliers de publicités de l’instant, nous n’en voulons plus. Nous les avons bues jusqu’à la lie.

Par conséquent, aussi longtemps que nos prétendus "responsables" politiques se comporteront ainsi, cherchant à se mettre en valeur comme des gosses en attente de bons points, nous ne les louperons pas : nous les tournerons en dérision. Et de même, tant que les journalistes participeront d’une façon ou d’une autre à défendre leur représentation comme une image de marque, sous le prétexte de rétablir la vérité (qui, je le répète, dans ce contexte n’est qu’une illusion : quelle peut être la vérité d’une mise en scène ?) comme vient de le faire Libération, ou bien encore sous celui d’informer de l’action du gouvernement comme dans ce reportage de pure propagande commis dernièrement par BFM, les internautes seront de plus en plus nombreux à dénoncer, à refuser et à railler. Ils montreront toujours plus massivement leur défiance et leur dégoût, par l’humour de préférence.

La vie n'est pas un spectacle ni les hommes destinés à se montrer comme des animaux de foire. Nous ne voulons plus subir l’auto-promotion perpétuelle de ceux qui cherchent à obtenir le pouvoir. Tous ceux qui participent à ce cirque ne font rien d'autre que contribuer à pourrir le monde. Alors, le message de cette énième polémique était en fait très simple. Le voici : Woerth, et les autres, ya basta.

vendredi 12 juillet 2019

Quelque chose en nous de de Rugy

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Mardi, comme tout le monde, j’ai découvert les informations révélées par Médiapart – puis par tous les autres journaux qui ont suivi le mouvement – sur les dîners somptueux qu’a donné le couple de Rugy aux frais du contribuable pendant que Monsieur était président de l’assemblée nationale. Et comme tout le monde, j’ai appris le lendemain qu’entre autres nécessités d’urgence, un dressing a été fait pour 17 000 euros dans les appartements privés du même couple, une fois Monsieur devenu ministre. Puis qu’il occupe un logement social en Loire-Atlantique. Cela fait beaucoup pour un seul homme. À l’heure où j’écris, d’autres informations tomberont peut-être encore.

Comme tout le monde alors, je me demande comment on peut encore se retrouver avec de tels dirigeants, pour qui piocher dans les deniers publics pour leur confort personnel est tout à fait normal. Je suis même certaine que François de Rugy, le bras soutenu par sa femme, raconte en ce moment à qui veut l’entendre qu’il n’a jamais fait autre chose que servir l’État. Même le soir de la Saint Valentin 2018. Il s’en d’ailleurs est probablement persuadé : après tout, tout ce faste ne lui permettait-il pas de se « connecter au réel » ?

On le comprend, de Rugy, avec tous ses excès, entrera dans l’histoire comme un symbole, celui de la caste se gavant sur le dos du peuple. Il a eu le malheur de se faire épingler pendant son mandat, mais le problème va bien au-delà de sa personne : les révélations de Médiapart résonnent avec le mariage de Carlos Ghosn à Versailles, le compte caché de Raymond Barre, arrivent juste après le procès de Bernard Tapie, accusé de détournement de fonds publics [1] ou encore celui du couple Balkany.

Avec des implications plus ou moins graves, ces affaires ne font que conforter le sentiment, devenu désormais général, que les puissants cultivent l'entre-soi pour garantir leurs privilèges que leur donne leur fonction. Ils ne peuvent du moins renoncer à certains avantages lorsque ceux-ci se présentent. Pour le dire autrement, l’occasion fait le larron. Et de là où nous sommes, il y a en effet de quoi être exaspéré de tous ces abus. Alors, en lisant ces articles, je me suis demandé pourquoi, et surtout comment il est possible qu’élection après élection, nous placions au pouvoir des gens qui agissent pour eux plutôt que pour le bien commun. Je n’insinue pas que tous les politiques sont ainsi, mais on vient de le voir, ces révélations sont presque devenues monnaie courante.

En m’interrogeant ainsi, un autre événement qui est arrivé cette fois près de chez moi m’est revenu en mémoire : j’étais il y a quelques jours à la trésorerie municipale qui fait aussi office de centre des impôts, et un usager s’est mis à hurler, furieux d’attendre qu’on vienne s’occuper de lui depuis une demi-heure. Une dame, membre du personnel est alors venue lui répondre que bientôt ce serait pire : à partir de l’année prochaine, le centre sera vidé de toute substance humaine et il faudra désormais se contenter d’une borne numérique. Et la dame de brandir une pétition de FO, griffée d’une dizaine de noms, pour l’inciter à y joindre le sien. Cette anecdote est aussi tout à fait symptomatique : le manque de personnel dans les administrations et plus largement dans l’ensemble des services publics est une catastrophe pour l’ensemble de la population. Pourtant, nous votons pour des politiques qui désignent explicitement les fonctionnaires comme responsables des difficultés économiques du pays et promettent d’en réduire les effectifs. Là encore, la contradiction a de quoi laisser perplexe : pourquoi mettre au pouvoir ce qui nous desservira ? Le scandale de Rugy et l’histoire du contribuable mal servi dans son administration de proximité ont une chose à voir, qui est, précisément, la question du bien commun et du rôle de l'État pour le garantir.

Mais pourquoi donc nous, le « peuple », plaçons-nous au pouvoir ceux qui tirerons contre notre camp ? Comment se fait-il que nous ne renversions pas plutôt la table une bonne fois - peut-être pas pour toutes mais au moins pour quelques temps ? Pourquoi ne pas vouloir faire du bonheur du plus grand nombre l’unique objet de l’État ? De la même manière, la victoire récente en Grèce de Nouvelle Démocratie aux élections législatives est un exemple frappant de ce hiatus entre ce qui semble bon pour un peuple et les forces qu’il choisit pour le diriger : pour mettre fin à la politique d’austérité qu’a menée par Tsipras, les Grecs ont plébiscité un parti… de droite, dirigé par le fils d'un ancien premier ministre et donc membre de la caste, qui assoira davantage encore les privilèges des plus riches, finira de détruire les services publics et, avec l'aval de l’UE, développera le libéralisme dans son pays (baisse des taxes pour les entreprises, restructuration des administrations, privatisations, bref tout l’attirail prétendument moderne qu’on connaît).

Dans un premier temps, tout ce questionnement m’a semblé naturel. Il s’est imposé à mon esprit comme une évidence : les puissants se gavent, c’est insupportable aux yeux de chacun et pourtant nous (je parle des citoyens en tant que groupe acteur de la démocratie) votons à l'encontre de nos intérêts. Comment est-ce possible ? Pour changer notre système politique, il faut donc comprendre ce paradoxe fondamental.

Prenons les choses autrement : qu’est-ce qui amène un individu à changer son « mode de vie », un groupe ou une nation entière, son organisation? Je vois deux raisons : ou bien la volonté d’obtenir mieux (et la croyance que c’est un objectif atteignable) ou bien plutôt l’idée que l’on n’a en fait plus rien à perdre. Un vecteur positif, et un négatif, mais qui convergent finalement vers la même conclusion : le statu quo n’est plus possible ni même seulement désirable.

Je ne crois pas avoir oublié de raison solide, peut-être le lecteur pourra-t-il me détromper. Or, si l’on considère ces deux facteurs, on s’aperçoit que dans ces situations nous - le peuple, les gens, les citoyens, bref « la populace » qui ne peut prétendre au train de vie des nantis - ne votons pour des principes (tels que l’intégrité du pouvoir, l’égalité et la justice), mais bien pour des intérêts… Et plus que pour des intérêts de classe, pour des intérêts personnels 2 . [2] En conséquence, le corollaire à ce premier constat est que nous trouvons encore suffisamment d’avantages personnels au système politique actuel, un système libéral où l’État est une sorte de bureau de gestion dont les secrétaires bénéficient de privilèges en nature et d’un prestige un peu désuet – sinon, d’ailleurs, qui voudrait s’y coller ?

Je pense que pour qui veut changer le monde ou, à une échelle plus modeste, favoriser l’émergence d’une alternative au libéralisme monarchique à la française, il est nécessaire de regarder avec honnêteté ce qu’on apprécie au sein de la société contemporaine. Car chacun de nous a ses privilèges. Même, lorsqu’on compare sa situation à celle par exemple d'un proche chômeur de longue durée, celle de l’artisan qui travaille sans relâche et peine à boucler ses fins de mois ou du Syrien arrivé in extremis, nous savons que ces privilèges n’ont rien de négligeable. Nous nous accrochons tous à nos pouvoirs, aussi modestes soient-ils, nos complaisances, nous profitons autant que possible de nos faveurs.

Tenez, moi, je suis enseignante en collège. Je finis tous les jours avant 17h, j’ai 4 mois de vacances sur l’année et la sécurité de l’emploi. J’ai surtout la chance énorme de passer mes journées avec des adolescents (drôles) plutôt qu’avec des adultes (grincheux)... Et bien il m’en faudrait beaucoup pour renoncer à cela. À tout cela. Je suis relativement mal payée, mais malgré le gel du point d’indice qui a commencé en même temps que moi, je peux encore m’acheter une voiture, une maison, la remplir d’un frigo lui-même toujours débordant, en changer quand il rend l’âme ou que sa couleur ne me plaît plus, mais aussi me procurer ce qu’il me faut de livres, d’ordinateurs, de tablettes, de vêtements confectionnés en Inde ou bien encore me payer mes cours de yoga, voire, de temps en temps un billet pour Paris ou Marseille. Voilà le prix de mon asservissement. Car le fait est que je serai encore prête pendant longtemps à accepter les coupes budgétaires et autres signes de mépris de mon ministre – ou du suivant – avant de remettre en question mon engagement dans un métier que de surcroît, je prends plaisir à exercer au quotidien. [3]

Suis-je la seule à tant tenir à ce que j’ai ? Évidemment non. C'est notre drame commun. À l'échelle d'un peuple, cela donne : je consens à ce qu'il y ait moins d'infirmiers (moi qui ne suis jamais malade) si je ne paie plus de taxe d'habitation, je veux bien travailler plus d'heure si mon pouvoir d'achat augmente (avec les conséquences que l'on sait sur la redistribution du travail), et si mon handicap est davantage pris en compte, je supporterai que quelques politiques continuent à jouir de leurs privilèges. Ces derniers,les politiques, savent parfaitement jouer de cela et font des campagnes électorales des sortes de fabriques à concessions biaisées . Et à ces éléments explicites, propres à une catégorie ou une situation sociale, il faut encore ajouter la somme des avantages arrachés à nos amitiés de longue date, aux réseaux informels que l’on a tissés, au corporatisme et aux renvois d’ascenseur. Autant d’occasions de mettre un peu de beurre dans les épinards...

Soyons honnête : l’apéro dans le jardin après le travail, l’écran plasma, le vol Easyjet pour Rome à 50 euros, la PS4 des enfants tout autant que l’ardoise qui s’allonge pour un client fidèle, la salle gracieusement prêtée par le cousin gestionnaire, le dîner au restaurant offert par la maison au notable de la ville ou à sa descendance, les tours en bus gratuits organisés par la mairie de Levallois-Perret aux retraités de la ville, tout cela constitue les multiples trésors de notre quotidien. Que chacun mesure à quel point il baigne dans un océan de confort matériel et de privilèges. Relatifs, bien sûr, au regard de la vie de château que mène l’oligarchie, mais tout de même assez prégnants pour qu’ils influent sur le bulletin que nous glissons dans l’urne. Et en fin de chaîne, les scandales qui s’étalent mois après mois dans les journaux d’investigation apparaissent comme l’un des prix à payer de nos propres trains de vie.

Je sais, s’arrêter là, ce serait ignorer l'énorme part des personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté – tout de même 9 millions en France selon l’INSEE [4] - et qui ne bénéficient pas du confort évoqué. Mais lorsqu’on vit dans de terribles conditions, vote-t-on, et si oui, pour qui ? Je n’en ai pour ma part aucune idée et n’ai pas trouvé d’informations à ce sujet. On doit tout autant considérer le nombre immense des abstentionnistes, dont certains expriment par leur refus de voter un dégoût profond pour la société dans laquelle nous évoluons, ainsi qu’un sentiment d’impuissance totale. Il faut enfin compter avec les gilets jaunes, dont une grande part flirte avec le seuil de pauvreté et/ou n’allait plus voter depuis longtemps quand le mouvement a émergé. Mais on le voit ici, les catégories des exclus du confort moderne et des petits arrangements en réalité se recoupent.

Je résume. Je ne suis ni en train de prétendre que tout le monde vote pour son intérêt propre en se fichant bien de ce qu’il en sera du reste de l’humanité (il y a forcément des exceptions), ni de dire que tous les Français nagent dans le luxe. Mais ce que je perçois, c’est que par les modes de vie que nous menons, par les liens de dépendance matériels et sociaux que nous entretenons, nous nous retrouvons pleinement intriqués dans le système que nous conspuons par ailleurs, de temps en temps pour certains, de façon plus récurrente pour d'autres. Nous sommes nos propres freins au changement. Pour élaborer un discours politique capable de convaincre la majorité d’entre nous qu'une alternative est nécessaire, un discours capable de faire basculer le destin de toute une nation (par la révolution ou plus sobrement le suffrage universel), le confort de vie qu’offre le capitalisme et les hiérarchies auxquelles nous nous soumettons volontairement ne doivent pas être minorés. Ils doivent au contraire être au centre de notre réflexion. Par conséquent, dénoncer les inégalités et leur accroissement, désigner les oligarques profiteurs tout en prônant la décroissance - aussi justes soient nos indignations - ne suffiront pas.

Nous voilà bien avancés : nous sommes tenus à l'organisation de notre société comme à une laisse en cuir. Elle peut être raccourcie, un peu plus, un peu moins selon le taux de croissance ou le gouvernement aux commandes, elle peut même nous amener à sacrifier à peu près tout : notre liberté, notre jugement, notre santé et celle de nos enfants, jusqu’à l’environnement, mais nous n’avons pas la force de la ronger, pas plus que de Rugy n’a pu renoncer aux excès que lui offraient ses fonctions. Que faire ? Sommes-nous condamnés à nous heurter éternellement aux mêmes écueils ? Dans cette perspective, il y a un dernier élément à prendre en compte. C’est le changement qui nous sera bientôt imposé, non par nos choix électoraux mais par le réchauffement climatique.

Il est permis d’y voir aussi une occasion, certes inattendue, une chance infime de nous extraire de la prison plaquée or que nous nous sommes fabriquée. Presque personne n’ignore encore les conséquences désastreuses qu’auront la montée des températures et des eaux sur l’ensemble de la planète dans les décennies à venir, et il me semble qu’avec la pénurie des ressources qui s’annonce, nous serons rapidement obligés de renoncer, tant à l’échelle individuelle que collective, à ce confort auquel nous étions devenus accros. Nous devrons alors faire acte de sobriété, non pas tant au nom d’un principe ni pour le bonheur de niveler tout le monde que par pure nécessité. Il ne pourra en être autrement.

Alors c’est vrai, des de Rugy continueront peut-être encore à manger du homard pendant quelques temps et déboucher les bouteilles de leur cave du moment. Pourtant, en espérant sauver leur peau, lui et ses semblables ne feront alors que se bercer d’illusions en se remplissant à ras le verre et le ventre. Car le reste de la société ne fonctionnera plus comme elle l’a fait jusqu’à aujourd’hui. À terme, aucune complicité envers le système ne sera peut-être plus possible : sérieusement, quels petits arrangements feraient le poids face à la catastrophe ? Certains, comme Pablo Servigne, ont même montré que dans la difficulté, l’humain a tendance à développer l’entraide. C'est une brèche dans laquelle on pourrait s'engouffrer, mais il n'y a rien d'automatique.

Pour toutes ces raisons, à la fois la crainte d’un avenir apocalyptique et l’espoir d’une société plus juste, il est plus que jamais nécessaire de bâtir un programme politique qui intègre pleinement l’ensemble des bouleversements que nous sommes sur le point de connaître à l’échelle mondiale. Afin d'en limiter la nature bien sûr – comme l’explique Corinne Morel-Darleux, chaque dixième de degré gagné compte pour sauver le vivant sur terre – mais aussi, et surtout, d'anticiper des besoins nouveaux, en adaptant les infrastructures aux canicules et aux tempêtes, en modifiant nos lieux de vie, nos modes de production, etc.

Que l’affaire de Rugy et les abus qu’elle symbolise trouvent leur résolution définitive dans les changements climatiques aurait, reconnaissons-le, quelque chose de cocasse. On a les amusements qu’on mérite. Mais regardons l’avenir en face : nous sommes sur la voie d’une augmentation globale de 3°C d’ici 2100. Tôt ou tard, nous arriverons alors au moment où la majorité des individus n’auront plus rien à perdre. À nous de faire en sorte que ce soit plutôt l’espoir de vies meilleures qui nous motive et nous mette tous ensemble en mouvement. À nous de nous constituer en un groupe structuré, tourné vers son avenir, œuvrant à l’intérêt général. C’est bien là tout l’enjeu et le sens du combat qui s’annonce.

Notes

[1] Certes, il vient d’être relaxé. Mais justement. Et en outre, l'affaire connaît quelques rebondissements.

[2] À ce titre, un article de France inter sur l’électorat visé par Kyriakos Mitsotakis, le chef de Nouvelle démocratie, est éloquent :  « Lors de son meeting dans la capitale à trois jours du scrutin, sur une estrade au pied de l’Acropole, Mitsotakis a tenu à répéter qu’il s’adressait aux employés, aux agriculteurs, aux retraités, aux fonctionnaires, aux chômeurs, aux jeunes mères, aux étudiants. Un électorat qui ne lui est pas forcément acquis et auquel il promet une baisse d'impôts.  Mistotakis a aussi tombé la veste au fil des meetings. Il multiplie les selfies et a un mot pour chacun. Il sait que les classes supérieures et le monde des affaires lui sont acquis, alors il va chercher cette classe laborieuse, tente de mobiliser les abstentionnistes. » Cet homme jeune n’est pas sans rappeler E. Macron et sa séduisante stratégie de « libération des énergies ».

[3] Avec un tel tableau, la grève des professeurs pendant le bac paraît soudain d'autant plus admirable : un groupe nombreux s'est levé et a pris le risque de sanctions dans le seul but de défendre l'intérêt des élèves.

[4] Louis Maurin, responsable de l’observatoire des inégalités, précise toutefois que le seuil de pauvreté tel que calculé « prend en compte des situations sociales qui vont de ce que l’on appelait il y a quelques années le « quart-monde » aux milieux sociaux très modestes. Et de rappeler que le seuil de pauvreté en 2015 équivaut – une fois l’inflation déduite – au revenu médian des années 1970 : « Les pauvres d’aujourd’hui qui se situent au niveau du seuil disposent quasiment du niveau de vie des classes moyennes de cette époque ».

lundi 1 juillet 2019

Chronique ordinaire d'une répression policière

Pike-par-Banksy



En 2011, le mouvement Occupy a donné lieu à un événement qui avait suscité alors une vive émotion aux Etats-Unis et sur toute la planète. C’était le 18 novembre, et les étudiants de l’université de Davis (Califormie) faisaient un sit-in sur la route de leur campus pour protester contre l'augmentation des frais de scolarité et les coupures budgétaires étatiques. On connaît notamment le poids de la dette des étudiants, souvent obligés de rembourser leur emprunt sur des dizaines d’années et amenés parfois, face à l’étau qui les étreint, de renoncer à poursuivre leurs études pour vite se trouver des petits boulots. Nombre de ceux qui venaient de contracter un emprunt et se retrouvaient alors sur le bitume sont sans doute encore en train d’essayer de le rembourser à l’heure actuelle. [1]. Mais ce jour-là, le policier John Pike n’eut pas vraiment pitié des jeunes manifestants : il se mit à les asperger un à un à l’aide d’une bombe de gaz lacrymogène.

Très vite, cette image fit le tour du monde. Elle avait de quoi choquer : d’un côté, un homme en uniforme sortant de nulle part et, après l’avoir brandi fièrement, pointant tranquillement son attirail chimique avec l’air fermé de celui qui accomplit une tâche banale mais nécessaire pour éliminer des nuisibles, arrosant les visages à bout portant, imperméable aux huées et aux cris alentours, indifférent, presque désinvolte. La sale routine, quoi. De l’autre, les étudiants en rang d’oignon, recroquevillés, impuissants, grimaçant, subissant avec courage la violence soudaine du produit.

Oui, ce n’est pas peu dire que cette image fit le tour du monde. L’effroi devant la scène a traversé les frontières et en quelques heures, le policier zélé John Pike est devenu la risée du web. Des membres du groupe d’activistes Anonymous lui ont envoyé des dizaines de milliers de messages d’insultes et de menaces, les médias ont dénoncé la perversité et la gratuité du geste et favorisé un large débat sur la militarisation de la police, des pages Wikipédia furent ouvertes pour relater l'événement. Il y eut d'autres répercussions, nombreuses : Pike fut licencié, la présidente de l’Université qui avait fait venir les policiers dût faire des excuses publiques. Pour la modique somme de 75 000 dollars, l’université fit appel par la suite aux services d’une entreprise de communication pour effacer l’image négative qui lui collait désormais à la peau. Le policier harcelé tomba en dépression (et en fut dédommagé quelques années plus tard). L’excellent artiste de rue Banksy immortalisa l’événement. La scène marqua tellement les esprits qu’elle devint un mème, c’est à dire une série d’images reprenant pour la détourner celle du policier en plein acte. Autant d’occasions de dénoncer avec ironie l’absurdité de la violence, la bêtise de sa conduite.

Pike-Manet


Pike-Liberte-guidant-le-peuple

Voilà, c’était il y a presque huit ans. Depuis, le monde a changé et des militants peuvent se faire asperger par une bombe lacrymogène tenue à quelques centimètres de leurs yeux sans que l’opinion publique ne semble plus s’en émouvoir mondialement. Hier, des membres d’Extinction Rebellion ont en effet subi le même traitement sans qu’aucun mème n’ait été créé. Oui, le monde a changé : Trump et Bolsonaro ont élé élus présidents de leur pays, le réchauffement climatique s’est accéléré au point de donner raison aux prévisions les plus pessimistes (certaines températures actuelles sont celles que les météorologues auraient plutôt attendu en 2050), Emmanuel Macron a orchestré la montée de l’extrême droite tout en instituant dans le pays la plus formidable répression policière qui soit contre toute forme de protestation civile. Autres temps, autres mœurs. Ah, j’oubliais : son atlassissime Jupiter a également nommé ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie M. François de Rugy, qui n’est rien de moins que l’incarnation la plus aboutie du parjure et de la servilité en politique.

Que s’est-il passé en huit ans ? Que le même événement – le « gazage » de militants pacifistes par des policiers – aggravé ici par le nombre des policiers « aspergeurs » et l’urgence absolue de la cause défendue par les activistes ne suscite pas davantage d’indignation que celle, trop peu entendue, d’un milieu qui leur est déjà acquis [2] , doit tous nous interpeller ; que de telles images viennent de France et non de l’Amérique de Bush Junior : collectivement nous réveiller. Que le ministre chargé de nous éviter le mur avant les 12 ans [3] que nous laisse le GIEC puisse expliquer que la répression est justifiée dès lors que la circulation des voitures est empêchée ; qu’il puisse le faire sur BFM, à l’heure du déjeuner, sans trouver de contradicteur : nous alerter, tous, au-delà des conceptions partisanes et des postures de routine. Regardons les choses en face : les limites sont tombées. Et de même qu’en en prenant conscience, nous sommes peut-être bien en train d’accepter que la terre devienne une étuve, nous nous sommes bel et bien habitués à la violence totalement disproportionnée de ceux qui nous dirigent.

Que sommes-nous devenus ? Que peut-il advenir d’une telle situation ? Bon sang : tous à nos mèmes !

Notes

[1] Très récemment, le sénateur et candidat à l’investiture démocrate Bernie Sanders a proposé de faire annuler l’intégralité de la dette étudiante aux USA.

[2] Arrêt sur image, qui a publié une chronique à ce sujet, parle de 800 000 vues de la vidéo de l'évacuation, expliquant que le "caractère international d'Extinction Rebellion est un atout pour faire sortir la vidéo de nos frontières". Par ailleurs, Amnesty International, la célèbre militante Greta Thunberg ou encore Marion Cotillard, qui a soutenu la pétition l'affaire du Siècle, ont dénoncé les méthodes policières employées le 28 juin dernier. Rien à voir malheureusement avec l'US Davis pepper spray incident.

[3] Non : 11 ans et demie maintenant.

vendredi 21 juin 2019

Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras

structure.jpg Le mouvement de la France insoumise est à la peine depuis les élections européennes. Qu’à cela ne tienne, voici quelques conseils pratiques pour surmonter les difficultés et le remettre en selle.

La France insoumise tiendra son Assemblée représentative ce week-end. Il s’agira pour le mouvement de valider une feuille de route pour les prochaines élections (municipales) mais aussi, et plus profondément encore, d’impulser une nouvelle dynamique au lendemain du résultat désastreux des européennes. Entre conflits internes, départs tonitruants, tribunes parfois alambiquées, lettres assassines mais aussi couacs au sommet, le mouvement, indéniablement, a été affaibli. Mais peut-être pas terrassé.

Considérons donc qu’à quelque chose malheur est bon et que les difficultés sont l’occasion d’améliorer la mécanique insoumise. Et pour cela, rien de mieux qu’un retour au bon sens populaire. Surtout pour un mouvement qui se veut du peuple. Voici un petit recensement des pièges à éviter et des contraintes à prendre en compte avant d’aller voir du côté du parc floral, ce samedi.

1) Croire que l’herbe est plus verte ailleurs
D’accord, il y aurait beaucoup à dire sur le fonctionnement de la FI. Chacun, d’ailleurs, sur les réseaux sociaux, dans la presse ou ailleurs, a pu apporter sa pierre à l’édifice de la critique. Celui-ci est aujourd’hui devenu une véritable tour de Babel. Mais parmi tout cela se fait entendre, persistante, la revendication d'une refondation du mouvement pour plus de démocratie. Soit. Pour autant, il serait sans doute dangereux de se mettre martel en tête en souhaitant à tout prix changer la structure de tout un mouvement qui s’est construit au fil des mois. Avant de vouloir faire du collectif gazeux un organe démocratique, regardons de près ce que cette volonté implique. Pour cela, rappelons des faits simples : la FI n’a pas d’adhérents, ni de représentants élus – par ces non-adhérents. À partir de là, la simple délimitation d’un périmètre de votants est une difficulté. Lorsqu’il s’agit de choisir l’ordre des campagnes prioritaires à mener, de valider une liste ou une charte, l’enjeu est relatif et les conditions de vote acceptables par le plus grand nombre. Mais dès lors que les militants voudront décider des stratégies, élaborer des textes dont chacun devra suivre la ligne (ligne dont chacun, ensuite, devra rendre compte auprès de ses camarades), ce sera une autre paire de manche : il faudra alors fonder des instances, définir des modes de représentation. Autrement dit, voter, voter encore.

Or, un lieu où des militants organisent des suffrages, établissent des stratégies, désignent des personnes, installent des instances afin de débattre de points du programme et de le valider (ou le rejeter), cela s’appelle un parti. On peut le tourner dans tous les sens, peut-être même inventer des termes moins brutaux aux oreilles sensibles, il n’empêche : c’est bien de cela qu’il s’agit. On ne peut tout prendre, tout avoir, et donner telle forme d’organisation exclut, de fait, d’en prendre une autre. Ainsi, vouloir une structure démocratique sans adhérent, un parti mouvant ou un mouvement ouvert rigide serait une aberration. Une telle structure engendrerait plus de problèmes qu’elle n’en réglerait. Alors, pour prendre le pouvoir un organe politique doit-il forcément être démocratique ? Vaste question. Faisons plus simple : qui veut que la France insoumise devienne un parti ? Qui est contre ? A voté.


2) Hurler avec les loups
Comme on les entend, les mécontents de la FI. Comme certains donnent dans le phébus, clamant en même temps leur amour de la démocratie, la main sur le cœur, pour appeler de leurs vœux une FI toute transparente, démocratique et souveraine. Et pourtant, parmi ceux qu’on entend le plus demander des changements au sein du mouvement, certains sont ceux-là mêmes qui avaient accepté de grandes responsabilités en son sein, sans jamais être élus par quelque militant que ce soit. Vous y voyez un paradoxe ? Il n’y en a en fait aucun : au bout de quelques mois, ces responsables se sont rendus compte que leur titre ne leur donnait aucun pouvoir réel et qu’ils ne seraient jamais que des exécutants de décisions qui leur échappaient. Trop dur. Seule échappatoire : mettre en place des instances, pousser pour que s’organisent des élections, en espérant obtenir les véritables responsabilités auxquelles ils aspirent. Ainsi auréolés de leur soudain attrait pour la démocratie interne, ils misent sur la reconnaissance des militants, en temps voulu. Alors, en attendant leur heure, ils font du bruit, pensant peut-être après moi, le déluge. Dans leur bouche, instantanément la revendication pour plus de démocratie devient auto-promotion. Alors, qui signe pour participer à cette sordide bataille dans l’antre du pouvoir ?


3) Lâcher la proie pour l'ombre

Un mal ne venant jamais seul, il est tout aussi urgent de tordre le cou à l’idée selon laquelle la FI devrait se doter d’une assemblée constituante sous prétexte qu’elle veut en instaurer une à l’échelle nationale. L’amalgame qui est fait ici est potentiellement dangereux ; dangereux parce qu’il fait dévier chaque militant qui tient ce discours de la raison d’être du mouvement, qui est la conquête du pouvoir. L’objectif des insoumis ne doit pas être de faire société (et de se plier à des règles de vie commune), mais bien de participer d’une force politique capable de prendre le pouvoir au sein de la 5ème République.

Évidemment, le projet de créer une assemblée constituante est séduisant et rien n’interdit de poser les premiers jalons de celle-ci. Mais pas pour le mouvement : pour le pays. Au sein de la FI, créer une telle instance de délibération, ce serait s’autoriser à tâtonner, hésiter, changer d’avis. Délibérer, débattre, essayer, éprouver, revenir en arrière en laissant quelques-uns au passage, mécontents regrettant (toujours !) le manque de démocratie interne, reprendre, reprendre encore. Tout cela, je le répète, est très bien pour transformer les institutions de la nation ; pour faire avancer un mouvement politique, il y a de quoi être plus dubitatif. Pouvons-nous en effet introduire l’âne de Buridan dans la bergerie ? Ce serait un luxe que l’on ne peut s’offrir si l’on veut parvenir à renverser la table. Ce serait faire de la FI tout l’inverse d’un mouvement tourné vers l’action, tendu vers les campagnes électorales, énergique, puissant. Une telle puissance est d’autant plus indispensable que les idées que défendent les militants de la FI sont noyées dans un océan de libéralisme et d’individualisme. Contre elles jouent les puissances de l’argent, de la téléréalité et de la presse people.

Par conséquent, s’il va de soi qu’il faut pouvoir échanger et faire des propositions au niveau national (pour cela, des solutions sont tout à fait envisageables), on doit prendre la mesure de certaines contraintes temporelles ; se rendre capables de toujours surprendre les adversaires, d’effectuer de grandes accélérations quand la période s’y prête. N’est-ce pas là l’ADN même de la FI ? Sa faculté de prendre les rennes, modestement ou moins, de l'histoire n’est-elle pas exactement ce qui a provoqué sa naissance, en février 2016, alors que Jean-Luc Mélenchon annonçait sa candidature avant tout le monde ? Alors, qui veut abandonner cette force pour avoir le privilège d’occuper les prochains mois à s’engueuler sur des mots et des concepts, des stratégies et des tendances ? Qu’il se dénonce.


4) Mettre la charrue avant les boeufs
Le grand maître de yoga BKS Iyengar avait pour habitude de répondre à ses élèves qui lui demandaient comment avoir la révélation mystique qu’ils devaient commencer par aligner leurs gros orteils. Il n’y a à mon sens pas plus sage parole. De même, avant de vouloir faire de la France insoumise un espace tout idéal, à la fois think-tank opérant, machine à gagner délibérative, organe de pouvoir sans chef et modèle de société, il serait bon que ses espaces opérationnels fonctionnement correctement. On le comprend, l’urgence – peut-être même la seule véritable – semble plutôt de mettre en route une structure véritablement capable d’aider les militants au quotidien. Encore après 3 ans d’existence, et malgré des efforts notables mais insuffisants, obtenir des renseignements auprès des différents pôles reste souvent une espérance bretonne : quel que soit le sujet, on ne sait toujours pas à qui s’adresser (ni à quel responsable, ni à quel suppléant), on ne sait comment faire pour obtenir des réponses à des questions pratiques, politiques ou de calendrier.

Pourtant, ces difficultés ont de quoi ruiner la motivation des militants. Certes, à cœur vaillant rien d’impossible, mais tout de même, militer est une chose difficile, parfois usante. Il est important d'avoir en tête cette donnée : la révolution citoyenne demandera une sacrée volonté collective, mais plus que tout, une organisation hors norme. C’est donc à ce niveau-là qu’on doit, je crois, pouvoir faire groupe. Chaque militant doit pouvoir passer la main ou au contraire être soutenu sans avoir le sentiment que tout est éternellement à recommencer. Et si la machine tourne, on pourra alors faire basculer le destin en notre faveur. C’est un peu aide-toi, le ciel t’aidera en version laïque. Voilà, je crois, très précisément ce qu’il faudra améliorer dans les prochaines semaines. Et si l'on aligne les pieds, la colonne vertébrale se redressera.

5) Prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages
Enfin, la défiance vis-à-vis de la poignée de dirigeants de la FI (que j’aurais bien du mal à nommer, à vrai dire, même si je ne doute pas qu’ils existent) est bien sûr à prendre en compte. Peu importe ce qui tient du fantasme ou de la réalité : le mal est fait. Alors on fait contre mauvaise fortune bon cœur pour faire feu de tout bois pour relancer la machine pour rassurer les uns et redonner du grain à moudre aux autres (!). Facile. Mais pour cela, il faut absolument quelques garanties. Par exemple :

- nommer un binôme (ou plus) de coordinateurs opérationnels :
ils auraient pour tâche de vérifier que les responsables des différents espaces répondent aux questions des militants, les soutiennent dans leurs initiatives et proposent des solutions aux problèmes qui leur sont posés. Parce que franchement, il ne faudrait pas pousser mémé dans les orties : qu’un tel ait été désigné ceci ou cela parce qu’il connaît quelqu’un dès le béguin, parce qu'on lui fait confiance, qu'il était là au bon moment, que c’est sa spécialité ou bien son dada, tout le monde peut le comprendre. Mais alors, qu’il fasse son travail correctement. Sinon, dehors : le titre doit impliquer, pour chacun, la conscience aiguë de ses responsabilités.

- Ne pas donner ces mêmes responsabilités aux mêmes éternelles personnes :
non pas parce que le cumul, c’est mal par principe, mais là encore pour des raisons purement pratiques : on travaille moins bien quand on a à accomplir trop de tâches de différents domaines. Il est normal que des personnalités – députés, animateurs d'espaces ou même salariés - de la FI soient présentes dans chaque instance pour assurer une certaine cohérence du discours, mais inconséquent de leur faire courir plusieurs lièvres à la fois. Laissons au contraire de nouvelles figures émerger, cela aura en même temps des vertus formatrices et permettra à chaque militant de s’investir pleinement en espérant avoir son quart d’heure de responsabilité, de gloire, d’émulation et de fierté sans qu’aucun sentiment de concurrence s’installe jamais. Après tout, chacun voit midi à sa porte et toutes les bonnes volontés doivent pouvoir s'exprimer. Pour motiver les troupes, ces conditions d’émancipation personnelle sont tout sauf négligeables.

- et puis, en vrac et sans exhaustivité  :
mettre en place des roulements de fonctions, tenir les militants au fait des stratégies par des comptes-rendus réguliers, admettre ses erreurs clairement, instaurer des campagnes d’appels à contributions, mettre en place des calendriers suffisamment en avance pour mener les campagnes et autres actions, voilà quelques mesures simples à mettre en place et rendre systématiques. On le sent, certaines pointent déjà depuis plusieurs mois. Elles sont au bord, elles pourraient advenir. Encore un effort. Ce doit être passionnant à faire ; les attentes sont immenses. Toutes ces propositions, et sans doute d’autres encore de cet acabit, seront capables de redonner confiance en la décision politique.

Pour terminer, il me semble que face à la situation, on peut tous se détendre un brin ; garder pour objectif premier de prendre plaisir à faire ce que l’on fait et ce, quel que soit le résultat. Agir comme on l'entend, et pour cela être sa seule mesure, ce n’est pas rien. Parfois, on se bat pour gagner mais en même temps, si on perd, cela n’a aucune importance. Cela doit pouvoir s'entendre, mais je ne sais s’il existe un dicton pour exprimer cela.


dimanche 9 juin 2019

Pour une nouvelle dynamique, lançons un nouveau concept (révolutionnaire) !

La version lue de mon billet précédent, écrit à l'aide de tout ce que j'ai pu lire et entendre depuis les élections européennes. Bonne écoute !

mardi 4 juin 2019

Après les élections, pour insuffler une nouvelle dynamique, lançons un concept nouveau !

Attention : parodie

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Voilà. Nous y sommes. Nous avons échoué, lourdement.
Cette campagne, que nous avions pourtant menée avec tant d’énergie, a été sanctionnée, et nous, comme tant d’autres, avons été touchés par la déferlante dégagiste. Et pourtant, des raisons de la débâcle tout ou presque était là, sous nos yeux. Tout était écrit. Notre défaite était prévisible ; elle était donc évitable.

Nous sommes nombreux à l’avoir vue venir. Moi par exemple : dès que j’ai compris, j’ai cherché à prévenir. J’ai voulu mettre en garde. Il y a des semaines, des mois de cela. J’ai maintes fois essayé, que dis-je, je n’ai eu de cesse d’alerter. Mon grand frère. Puis, devant son manque de réactivité, ma cousine aussi. Je l'ai martelé au sein des plus hautes instances. J’ai tenté, sans relâche, de faire passer le message, en interne d’abord. Plus fort aujourd’hui, au lendemain du désastre. C’est une question de cohérence. J’ai voulu agir avec la même détermination. Par pure loyauté. Mes efforts furent sans succès. Alors quoi. D’autres étaient aveuglés.

L’histoire a montré depuis que j’étais dans le vrai. À présent, mes larmes coulent au pied des cendres encore fumantes de nos espoirs déchus, et de nos espoirs déçus aussi. Je suis si triste et je pleure tant d’avoir eu raison contre tous, ou presque. Car puisque nous en sommes là, à lécher nos plaies. Tant qu’à ce que cela fasse mal, disons les choses clairement. Il aurait été judicieux – oui cela aurait même sans doute suffi – de m’écouter. Nous aurions pu faire autrement. C’était pourtant simple à comprendre : nous aurions dû faire autrement pour faire mieux. Voilà c’est dit. En faisant un peu moins, et surtout, surtout, en faisant beaucoup plus - combien de fois ne l’ai-je pas dit ? Il y a des témoins – nous aurions échappé au désastre annoncé.

À présent que faire ? Nous sommes au pied du mur.

Tout d’abord, notre premier devoir est de comprendre. Nous devons analyser tous ensemble. Faire le bilan, froidement mais avec bienveillance. Sans jamais chercher les querelles ni les boucs émissaires. Mais tout de même. Il ne faudrait pas non plus nier les responsabilités. Commençons par prendre la mesure de notre échec, pour prendre les mesures qui s’imposeront. Tout cela en même temps. Alors oui, regardons les choses. N’ayons pas peur d’aller au bout. J’ai envie de dire : parlons clair et juste et surtout, sans langue de bois. L’objectif est immense.

Aujourd’hui, nous voulons d’abord nous occuper de tous ces hommes et ces femmes qui ont la gueule de bois. Mais pour cela, il faudra tirer les leçons de cet échec annoncé, sans piqûre de ciment. Je n’ai pas peur, je veux bien montrer la voie. Nous avons besoin de sang neuf. Car derrière le nécessaire débat stratégique se profile aussi une question de moins en moins taboue au sein du mouvement : comment nous débarrasser des ambitieux ? Car c’est là le vrai problème. Nous allons faire le ménage. Sans haine toutefois, sans coup d’éclat. Fini, le temps de la fureur.

Attention. Loin de moi l’idée de faire porter le chapeau à untel et à la stratégie du bidule qu’on a enclenchée. Les choses sont beaucoup plus complexes. Et pour ma part, j’y vois clair. Il ne suffira certainement pas de décréter qu’il faut revenir à la stratégie du machin pure et dure. Pour autant. À force de brouiller les pistes, nous avons fini par mécontenter tout le monde. La semaine dernière encore je le disais à mon facteur : « La stratégie est trop ceci pour les tenants de cela, et trop cela pour les partisans de ceci. Mon facteur alors semblait dubitatif. Et bien je lui dis : c’est moi qui avais raison.

Alors à présent, la discussion que nous devons avoir, c'est quelle stratégie et comment on se met en mouvement. Pour gagner. C’est là ma seule ambition. La réponse la voilà. Nous devons rassembler tous ceux qui voudont nous suivre. Nous avons par trop divisé quand il fallait renouer. Nous n’aurions pas dû rejeter, mépriser, encore moins oublier. L’erreur d’aiguillage était là, dès le départ. À la fin c’est aussi ce qui nous a manqué. Voilà, en d’autres termes, notre ligne politico-stratégique était une faillite sur toute la ligne.

Oui, c’est vrai, nous avons été sonnés. Mais c’est sans doute un mal pour un bien.

Il nous fallait nous réveiller. Si aujourd’hui le coup porté est immense, nos responsabilités le sont aussi. En ce qui me concerne, je reste disponible.

Cependant, il faudra procéder avec ordre. Mais pour cela. Nous le ferons en toute humilité. Car nous savons apprendre de nos erreurs. Tout d’abord, nous ne devons pas avoir honte de ce que nous sommes. Toutefois nous devons changer. Nous devons accentuer, nous devons retirer, et prendre au plus vite une autre direction, afin de nous mettre, tous ensemble, en ordre de bataille. Pour cela il faudra renouer avec la direction d’origine. Pour résumer : il est temps de prendre une autre direction d’origine.

Avec de la volonté, ce sera possible. Il n’est pas trop tard. Pour impulser une nouvelle dynamique, il nous faut un concept nouveau. Un concept capable de nous faire renouer avec nos fondamentaux tout en allant de l’avant. Ce concept, c’est le moi je. Plus que tout, le moi je est capable d’unir. Voilà le chemin : tournons-nous ensemble vers le moi je. Car je pense pouvoir contribuer au débat.

J’entends déjà une polémique poindre, entre les tenants du je je moi je et ceux qui lui préfèrent le moi moi je je. Ces débats sont légitimes, ils auront lieu en temps opportun. Mais il n’empêche. En attendant nous devons rassembler. Collectivement. Et il ne fait pas de doute que dans la période difficile et complexe que nous traversons, le moi je, simple, fédérateur, sera le mieux à même de parler au plus grand nombre. S’arrêter au seul moi moi je je serait mortifère : nous devons viser bien plus loin.

Ne soyons pas petits bras. Que voulons-nous ? Les arrangements minables et les querelles de clocher ? ou bien la Victoire ? Oui. Nous voulons tous ensemble le grand V. Notre véritable ambition est la prise du pouvoir. Pour cela, inventons : des lieux de rassemblement et des espaces de dialogue. Oui, partout, à toutes occasions, n’ayons plus que le moi je à la bouche. Rassemblons-nous et, tous ensemble, testons-le, mettons-le à l’épreuve. S'il le faut, amendons-le. Que le moi je devienne notre prochain idéal. Moi-même, je je moi je ne plaisante pas. Ce n’est pas mon genre. Je dirais même : ce serait mal me connaître. C’est de notre projet commun que moi je parle.


(merci aux nombreux contributeurs).

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