Blog de Maud Assila

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mardi 4 décembre 2018

Gilets jaunes : halte aux manipulations !

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Le gouvernement serait-il en train de céder ? C’est évidemment ce qu’on pourrait se dire, en allumant la radio et en allant voir sur les sites des grands médias. Le premier ministre, qui a été envoyé au casse-pipe toute la semaine pendant qu’Emmanuel Macron trouvait une occasion supplémentaire de se prendre encore un peu plus pour De Gaulle en prenant de la hauteur – entendre en fuyant les difficultés - à l’étranger, Le Monde ose le mot : moratoire. L’éventualité d’un coup d’arrêt à l’augmentation de la taxe sur les carburants commence à être envisagée. Pour reprendre la fameuse novlangue de la macronie, elle n’est plus un « tabou ». Grand bien nous fasse !

Mais étrangement, je n’arrive pas à y croire. Et même si Édouard Philippe, comme on nous le laisse entendre à cette heure-ci, est sur le point d’annoncer un tel moratoire, même s’il le fait, certes avec réticence, c’est certain acculé par la révolte populaire, je n’arrive pas à baisser les armes. Pourquoi ? Parce que depuis l’émergence du mouvement des gilets jaunes, seuls le mépris envers nos revendications de justice fiscale et l’indifférence à la misère de ceux qui, je le rappelle, fument des clopes et roulent au diesel pour le porte-parole du gouvernement, nous ont été opposés.

Le gouvernement n’a absolument pas l’intention de prendre en compte les demandes des citoyens car il n’en voit pas la légitimité. Pire, il n’a probablement aucune conscience réelle de la souffrance que cette taxe provoque chez une grande majorité d’entre nous. Ces hommes et ces femmes qui nous dirigent, la team-Macron, n’a en fait qu’une connaissance très vague de ce qu’est la précarité. J’en veux pour preuve la scène terriblement parlante où une députée a reconnu ne pas connaître le montant du SMIC face à des gilets jaunes interloqués. Car ces députés sont pourtant bien ceux-là mêmes qui décident de retirer telle somme, de ponctionner telle autre, de nos porte-feuilles. Ils le font sans jamais vivre dans leur chair le prix de leurs actes. Cela fait malheureusement toute la différence, ou devrais-je plutôt dire, leur indifférence.

Aucune intention donc de revenir sur cette décision, imposée par la nécessité de combler le découvert de 4 milliards annuels, généré par la suppression de l’ISF pour rentrer dans les clous des exigences européennes. Nul doute par conséquent que ce qui ne se fait pas aujourd’hui se fera plus tard. La question est donc de savoir comment le gouvernement compte agir pour imposer sa taxe dès qu’il le pourra. L’annonce à venir montre qu’il a renoncé à laisser pourrir la situation. On peut compter sur quelque chose de bien plus pervers.

Ce qui se joue ici n’est peut-être pas tant une guerre d’usure qu’une guerre de déstabilisation : le pouvoir en place ne semble jamais tant à l’aise que lorsqu’il mène une stratégie du chaos. Ce fut le cas samedi dernier, lors des manifestations aux Champs Élysées, alors que les gilets jaunes, dont certains étaient venus à l’heure prévue et en fanfare pour s’exprimer joyeusement dans le cortège, ont été maintenus en dehors de la place de l’Étoile par les CRS. Beaucoup de témoignages ont afflué depuis ce week-end, qui corroborent le constat qu’une nasse a été artificiellement créée, où étaient mêlés sans distinction autour de l’Arc de triomphe gilets jaunes arrivés en avance et casseurs, tandis que tous les autres étaient interdits de manifestation. Mais au-delà de la gestion calamiteuse de cette journée qui aurait dû être présentée avant tout comme un grand moment de surgissement, d’émulation civique capable de contredire tous les discours rapides et superficiels sur la supposée indifférence des citoyens à la chose publique, c’est toute l’attitude de la macronie qui apparaît louche.

En effet, si l’on écoute les éléments de langage que les membres de LREM répètent à l’envi, ce qui revient le plus souvent c’est l’idée que le gouvernement est désormais ouvert aux discussions avec les gilets jaunes qui, explique-t-il, connaissent de véritables difficultés au quotidien. Ils prennent donc l’exact revers de ce dont on les accusait ces dernières semaines et affichent aujourd'hui empathie et bienveillance à qui veut les entendre. On n’en croit rien, mais tout de même : concrètement, que répondre das les médias face à un représentant du gouvernement qui acquiesce sagement et prend une mine compatissante lorsqu’on pointe les inégalités qui règnent dans le pays ? Évidemment, c’est tout de suite plus difficile.

Mais la tentative de déstabilisation ne s’arrête pas là et présente une singularité typiquement macronienne. Le leitmotiv est devenu celui du « dialogue avec les gilets jaunes ». Avec toute l'ironie que cela implique, c'est notamment le mot d'ordre du même Benjamin Griveaux, plus que jamais porte-parole du gouvernement. À l'entendre, on se croirait tombé au milieu d'un stage de communication non-violente. L'heure serait donc au dialogue ? Avec les gilets jaunes ? Mais quels gilets jaunes ? Les fréquentables ? Les non-radicalisés ? Les moins politisés ? Ou les plus ? Les plus charismatiques ? Ou les plus capables de tirer la couverture à eux ? Ou bien encore les plus macrono-compatibles ? Il est en effet des paroles qui ne semblent pas convenir aux oreilles délicates de certains députés.

Mais enfin, tout cela est absurde ! On sait parfaitement que le mouvement est multiple, non structuré. On sait parfaitement que nombre de ses membres refusent de se voir représentés. Et enfin, mais surtout, on sait parfaitement quelle est la revendication commune à tous les gilets jaunes sans exception puisque c’est elle qui est à l’origine de leur rassemblement : le renoncement à l’augmentation de la taxe sur les carburants. Pour le reste, c’est aux gilets jaunes, et à eux seuls, de décider de s’organiser davantage ou non , de pousser (ou non) leur réflexion commune sur une plus grande souveraineté du peuple. À eux seuls d’envisager une remise à plat de la fiscalité pour obtenir une progressivité plus grande ou encore l’élaboration d’un vrai projet de transition écologique et sociale. À eux, nous, et personne d’autre.

Quel besoin par conséquent de feindre de rencontrer des délégations de gilets jaunes et de « dialoguer » si ce n’est pour créer le chaos au sein du mouvement ? Les représentants auto-proclamés seront à peine sortis des bureaux d’Édouard Philippe que l’entrevue sera remise en cause par le reste du groupe. C’est le seul objectif de cet affichage cynique. Et en attendant que cette hypothétique délégation viennent à se constituer, le gouvernement, une fois de plus appuyé par les médias, déplorera les fiascos des rencontres avortées et les rendez-vous manqués. Ici, la déstabilisation est synonyme de décrédibilisation. Huffington Post, Europe 1, Libération, Capital, etc : tous, tel un public déçu par un spectacle râté, ont manifesté d'une seule voix leur désapprobation à la veille de la manifestation.

Par conséquent, les choses se sont faites en deux temps distincts : tout d’abord, les gilets jaunes, en émergeant très spontanément dans toute leur diversité, ont fait connaître au gouvernement l’instabilité qu’eux-mêmes connaissent au quotidien. C’est là le génie de ce mouvement, qui par sa forme en quelque sorte impalpable, a été capable renvoyer au pouvoir ce qu’il subit jour après jour et ce, avec une rapidité et une puissance inattendues. Mais dans un second temps, Macron et sa clique, sans doute encore à grand renfort d’experts ès communication – visiblement le génie est parfois moins spontané – cherchent à créer la zizanie en érigeant des représentants du mouvement, en ouvrant la porte de Matignon, en faisant mine d’écouter telles revendications de telles personnes, qui ne sont en réalité en rien représentatives de l’ensemble du mouvement.

Il ne s’agit évidemment pas pour moi de conseiller les gilets jaunes (encore une fois, lesquels ?). Mais les stratégies éminemment tordues du pouvoir en place doivent nous interpeller. Face à la colère populaire forte qui s'exprime, le gouvernement n'a pas beaucoup de marge de manoeuvre, mais elle est tout de même là, bien réelle, dans cette volonté de manipulation. Plus que ses prédécesseurs, pourtant aguerris, la macronie a su en quelques mois casser les droits des Français. Mais elle a surtout fait de leur division - leur mise en concurrence - une véritable spécialité. Sans doute va-t-elle continuer à faire ce qu'elle fait de mieux et diviser les gilets jaunes. Elle le fera avec ses armes habituelles, en commençant par distordre le langage, lentement, sournoisement, par l’essorer pour emporter dans son mouvement la société toute entière. Il nous faudra donc rester vigilants : nous, ne ploierons pas.

(32.30)

dimanche 25 novembre 2018

Un sac de noeuds (de gilets jaunes)

neurones.jpegDepuis la naissance du mouvement des gilets jaunes et sa médiatisation, LA grande question qui semble posée est de savoir si on les soutient ou non : alors les gilets jaunes, pour ou contre ? C’est la première question qui m’a été posée lorsque je suis intervenue dans un débat face au député LREM Raphaël Gérard, la semaine dernière. Ne nous racontons pas d’histoires, le simple fait de m’avoir placée face à un représentant du pouvoir en place, à l’initiative de l’augmentation de la taxe sur les carburants et du fioul, c’était m’inciter à prendre position contre elle. Et effectivement, je l'ai fait sans difficulté, soulignant notamment la proximité des méthodes de la France insoumise et du mouvement des gilets jaunes.

Le journaliste qui menait le débat n’a d’ailleurs pas manqué de me sonder davantage au sujet de mon engagement écologiste – qui aurait pu expliquer mon éventuel soutien à cette taxe -, tout comme il a demandé à plusieurs reprises à mon interlocuteur s’il comprenait la colère de ses administrés (ce qu’il a confirmé chaque fois que nécessaire). C’était déjà bien de chercher des nuances dans nos discours. Mais on le comprend, le dispositif ne nous permettait pas de développer au-delà de quelques phrases. La télévision n’est pas faite pour cela : son rôle est de faire de la pédagogie dans le meilleur des cas, dans le pire d’exacerber les divergences entre les différentes parties, le tout à coup sûr dans un temps limité.

En moins de temps qu’il n’en faut pour souffler, nous voilà donc tous figés dans des postures. Soit. Même Daniel Schneidermann, dont l'émission Arrêt sur images, grâce aux questions qu’il y soulève, permet toujours d’aller au fond des choses, a voulu commencer celle consacrée aux gilets jaunes par une interrogation sur le parti-pris des journalistes (supposés alors parler d’une seule voix) en faveur du mouvement. Dans le contexte actuel, cela ne me paraît pas suffisant. Je revendique un droit à la complexité. Ça tombe bien, il y a l’écrit… autant qu’il ait cette utilité.

Alors je le mets tout de go, ici même, en vrac : c'est vrai, le ras-le-bol fiscal sans distinction n’est pas une colère qui me parle, à moi qui ai une vénération pour l’impôt en temps que pot commun à destination du bien public ; c’est vrai, le diesel est une catastrophe pour la santé de tous, on doit s’en débarrasser et se débarrasser dans la foulée de relations immondes que le commerce du pétrole engendre au niveau international, Arabie Saoudite en tête ; c’est vrai, Emmanuel Macron a été élu pour un programme et cette augmentation de taxe était une promesse de campagne ; c’est vrai, tous les gilets jaunes n’ont pas en ligne de mire l’accélération de la transition écologique et le remplacement de la voiture par des transports en commun ; c'est vrai, vouloir consommer "coûte que coûte" tient de l'illusion dans une société en fin de vie à l'intérieur d'un monde fini ; c’est vrai, le mouvement a aussi permis une sorte de libération de la parole anti-fiscale, anti-migrants et anti-chômeurs et supposés assistés.

Mais c’est vrai. C’est vrai aussi : j’ai à titre personnel un réel lien affectif pour la voiture – ma bagnole ! -, car elle reste, pour moi qui vis à la campagne, un instrument de liberté ; je me reconnais pleinement dans le dégoût général de voir quelques nantis surfer sur la vague de la réussite financière, la peau dorée et le sourire ultra-bright, voyager dans des avions au carburant non taxé, ou prolonger l’utilisation du glyphosate pour satisfaire leurs amis lobbyistes tout en se nourrissant sainement et en procurant à leurs enfants des produits bios, alors que tant d’autres hommes et femmes suffoquent sous un tsunami de contraintes, de factures et parfois de dettes, mois après mois. À eux, bien souvent, il faut renoncer à une alimentation de qualité à la maison pour payer la cantine (pas bonne) des petits ; il est rageant, enfin, d'avoir vu en quelques années, et comme partout ailleurs, la fermeture de la maternité et des petits commerces de la ville la plus proche, et d'assister, impuissante, à sa sinistre agonie.

Et puis on peut continuer le déballage tous azimuts. Ajouter par exemple que ce n’est pas parce que Macron a été élu au suffrage universel que tous les électeurs adhéraient alors à toutes ses propositions. Ça ne se passe évidemment pas ainsi. Alors la seule chose raisonnable à faire lorsqu’on est au pouvoir me semblerait de rester à l’écoute de la population plutôt que passer systématiquement en force ; que l’attachement à la voiture n’a rien de définitif, que c’est une donnée culturelle, apprise, inculquée même, comme l’est l’attirance pour le sucre et le gras, et qu’il est possible, par un semblable apprentissage, de trouver d’autres satisfactions dans les transports en commun (par exemple, je sais que je n’aime pas prendre le RER, mais j’aime beaucoup prendre le TER) ; enfin qu’au regard de l’effondrement écologique et civilisationnel qui nous menace – non, qui a commencé de toutes parts -, la lutte pour garder le peu de confort qu’on est destiné à perdre semble finalement dérisoire et qu’il est urgent de prendre les choses, collectivement, par un autre bout. Un tout autre bout.

Tout ce nœud de contradictions, toutes ces considérations, ces affects aussi, ont donc dévalé les boursouflures de mon cerveau. Nous voilà bien avancés. Qu’à cela ne tienne, il y reste un peu de place pour faire le ménage, le tri, y défaire les nœuds, remballer tout ça dans des cartons, les empiler et se faisant, se frayer doucement un chemin. Pour autant, que veut-on ? En tant que mouvement citoyen et politique, notre devoir est de nous engouffrer dans cette brèche populaire et de clamer nos revendications. Une fois que l’on est clair avec l’ambivalence réelle, légitime, de nos jugements et de nos sentiments, il faut regarder les choses dans le cadre de notre stratégie politique.

De ce point de vue, l’émergence du mouvement des gilets jaunes est une chance : avec lui, nous nous retrouvons face à des interlocuteurs différents. Est-ce que cela nous arrive si souvent que nous puissions nous abstenir d’aller avec eux, de les accompagner dans leur lutte et de partager notre lecture de la situation ? On s’en doute, nous n’obtiendrons pas l’adhésion de tous nos interlocuteurs dans la semaine, mais finalement peu importe. Est-ce là autre chose que militer ? Récemment j’ai été approchée par des gens qui ne sont pas de mon bord politique mais qui, par le biais des gilets jaunes, se sont intéressés à notre discours. Comprenons bien : les choses sont en train de se faire. On peut en tirer 2 conséquences : 1) nous ne savons pas quel tour elles prendront et 2) si on ne saisit pas notre destin collectif en main maintenant, alors que les choses bougent, ce n’est pas demain que nous pourront espérer jouer un rôle quelconque dans l'accélération de la transition énergétique ; pas davantage dans le recul du gouvernement sur sa politique fiscale, pas plus écologiste qu'elle n'est juste.

Nous ne pouvons pas ne pas prendre part à l’histoire – avec un grand ou un petit h, l’avenir nous le dira – qui est en train de se faire. À quoi bon tremper dans l'eau le gros orteils semaine après semaine pour en jauger la température ? Plongeons ! Plongeons tels que nous sommes, forts de notre programme, de notre amour du service public et de notre conscience aiguë de l’urgence climatique. Quand bien même notre implication ne donnerait rien, ça aussi, peu importe. À ce jour ce n’est peut-être pas la question. Ce qui compte, c’est que nous aurons soutenu ce mouvement légitime à plus d'un titre sans jamais renoncer à nos revendications. Car si on ne profite pas de cette mobilisation populaire pour faire entendre notre lecture des choses, concrètement à quoi servirions-nous ? Et si ce n’est pas là que nous agissons, où le ferions-nous donc ? Dans nos cercles habituels ? Quel dommage de se donner tant de limites, aussi douillettes et amicales soient-elles.

Cependant, une fois que j'ai affirmé cela, je crois que nous devons aussi garder en tête qu’il y a toujours mille façons d’agir, mille façon de faire sa part. On peut le faire en allant bloquer les autoroutes avec ces nouveaux camarades de lutte, en étant actif sur les réseaux sociaux, en tournant des vidéos qui reprennent nos propositions en matière d'écologie et de fiscalité, ou encore en rédigeant des billets de blog sur le sujet. Bref chacun, je crois, peut y trouver son compte, avec la distance, plus ou moins grande, et peut-être même changeante, qui lui semblera la plus juste. Mais en restant toujours ouvert et curieux à ce qui se passe autour de nous.

mardi 23 octobre 2018

Miroir, mon beau miroir - quand la presse se perd

La jubilation. Voilà ce qu’on lit sur le visage de Bruce Toussaint alors qu’il énumère les éléments soumis à enquête au sujet des comptes de campagne de la France insoumise pendant les élections présidentielles. Face à Manuel Bompard, il jubile, il ne peut s’empêcher de le faire et surtout, de le montrer. Je ne suis même pas sûre qu’il cherche à dissimuler le plaisir qu’il a, à cet instant, à questionner, interroger, feindre de "cuisiner" le directeur des campagnes de la FI, pourtant tout disposé à donner toutes les réponses nécessaires. À l’évidence, ce moment d’accusation est pour le journaliste un pur ravissement.

C’est beau à voir, tant de joie sur un plateau télé. Regardez-le, il lance les insinuations comme si c’étaient des liasses de billets, hilare comme un gringo joufflu regardant les retombées, rigolard comme un enfant, il n’écoute plus vraiment ce qu’on lui dit en face, il s’en fiche, il n’est pas là pour ça. Ses propres paroles prononcées sans pause, comme autant de petites décharges électriques, semblent suffire à son bonheur. Mais qu’a Manuel Bompard à vouloir ainsi démontrer, point par point, chiffres à l’appui, l’inanité de ses allégations ?, se demande-t-il sans doute. [1] Un monologue – le sien - lui conviendrait mieux en réalité, ce serait même plus simple. Mais il faut tout de même sauver les apparences, et puisqu’un interlocuteur est en face, autant se servir de ce qu’il dit pour, oui : rebondir, pour mieux reprendre la salve, quitte à se répéter. Tout est bon pour prolonger le plaisir encore un peu. C’est que Toussaint est un professionnel. Il sait mettre en scène le match de boxe pour faire de l’audimat. Car sans audimat, pas d’émission, et sans émission, pas de plaisir.


La-presse-se-mire.jpg Il faut bien le reconnaître, on assiste là à un vrai « moment de grâce ».





On en a peu, profitons-en à notre tour. Oui oui, un moment de grâce, tout comme celui qui avait eu lieu lors de la démission en direct live de Nicolas Hulot sur France inter. Mais, on pourra m’objecter que ce qu’alors Léa Salamé avait nommé en ces termes, c’était précisément l’acte de démission to-ta-le-ment inattendu du Ministre de la transition écologique, et pas ce qu’elle a pu ressentir, elle, en l’interrogeant. Détrompez-vous... Et d’ailleurs, Salamé a dû s’excuser d’avoir employé cette expression déplacée, mais qui traduisait en réalité sa propre jubilation alors que le pauvre ministre, défait, épuisé, renonçait sous ses yeux aux ors de la République. Ce que cherche le/la journaliste, ce n’est pas que la vérité sorte de la bouche de ses interlocuteurs. Ce n’est pas plus la révélation de l’influence des lobbies sur les décisions du gouvernement (dans le cas de Hulot) que l’explication des sommes facturées par Médiascop (dans celui de Bompard).

Ce qui compte, la seule chose qui compte, la seule qui vaille de se lever le matin pour ces journalistes, c’est la montée d’adrénaline qu’ils connaîtront au moment de leur interview, émission, billet d’humeur, autrement dit de leur quart d’heure (quotidien, ou moins) de gloire. Alors, aux moins "politiques" ou suspicieux des lecteurs, même en évacuant la question de la dépendance de la presse, de son appartenance à une poignée de grands patrons : on voit bien qu'il y a un problème. Et dans les conditions dans lesquelles s'exerce le métier, avec de tels objectifs aussi, on comprend mieux ces innombrables fois où des paroles ont été déformées et ces entretiens où le journaliste arrive avec un avis tout fait, qui suscitent tant d'agacement. [2] 

D’une façon générale, dans les dispositifs médiatiques, l’autre existe-t-il seulement ? Sans doute pas. Les journalistes sont shootés à eux-mêmes. Ils s’écoutent jouer aux journalistes. Point. C’est le rôle qu’ils ont choisi dans la grande comédie humaine, ils se repaissent de s’écouter être. Et pour illustrer cette affirmation, je ne me contenterai pas de citer un Demorand ou un Brunet dont le seul nom, j’en suis sûre, suffit à faire comprendre de quel narcissisme je parle. Je renverrai vers quelques liens qui montrent comment les professionnels de la profession, les plus reconnus, les plus omniprésents, journalistes, chroniqueurs, tous, s’adonnent à cet exercice d’autosatisfaction.

Édito de Laurent Joffrin dans ''Libération''

Extrait de l'émission de Pascal Praud sur CNews

Ces quelques exemples parlent de l’ « affaire » (médiatique, s’entend) Mélenchon. Mais pas d’inquiétude, dans deux semaines une nouvelle saison reprendra, et de préférence sur un tout autre sujet. Pour le journaliste, le bon mot, la phrase qui tape, la « preuve » faite à soi-même de sa pertinence, de son brio et de la puissance de son esprit ont pris le pas sur l’analyse des situations. Les médias sont devenus un théâtre où s’entrechoquent des égos. Et c’est le drame que nous vivons de devoir nous informer en regardant vers une scène, en permanence éclairée par les projecteurs et aux décors en carton-pâte. Alors oui, la « détestation » des médias (mes colères étant plutôt froides, je préfère cacher des sentiments parfois vifs derrière des mots mesurés, mais d'autres termes, je crois, conviennent tout autant) est justifiée. Pas seulement parce que les médias mainstream sont à l’image du monde - individualiste, consumériste, accro à la com’ - mais parce qu’ils le font, ce monde.

Alors que leurs membres se serrent les coudes, qu’ils s’offusquent quand on s’en prend à eux. Qu’ils entretiennent, dans l’évocation incantatoire de la liberté d’informer qu’ils prétendent à leur tour « sacrée », « intouchable », leur contentement corporatiste. Qu’ils surjouent leur indignation dès qu’on révèle leurs propres outrances. Cette manière d’élargir d’un seul homme à l’échelle du groupe leur autosatisfaction a en fait pour seul but de poursuivre et de garantir leur plaisir d’habitude plus individuel. Qu’ils continuent après tout à s’écouter et écouter leurs propres sons résonner : nous ne sommes pas dupes. Alors c’est peut-être vrai, nul besoin de les pourrir davantage : les médias, à maints égards, sont à un stade déjà bien avancé.

Notes

[1] De mon côté, j'avais il y a quelques mois consacré un billet de blog au scandale de la commission des comptes de campagne et de sa présidence.

[2] Pour rappel, en 2014 seulement 23% de la population française faisait confiance aux médias. S'ils avaient eu un quelconque sens pour eux, ces chiffres alarmants auraient dû amener ces grandes figures du journalisme à s'interroger sur leur pratiques... À l'évidence ce ne fut pas le cas.

dimanche 23 septembre 2018

À contre-temps

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Ça y est, je reprends. Des semaines que je n’avais pas fait ces gestes : me poser devant mon ordinateur, mettre mon casque et lancer de la musique – à peu près n’importe laquelle -, taper aussi vite que possible sur le clavier pour me donner l’impression – l’illusion – d’être devenue une vraie dactylo à force de travail, et écrire jusqu’au bout de mon intention. Commencer, rédiger, achever une note. D’habitude j’évite de trop en dire de moi, mais cette fois la circonstance le demande un peu : cela faisait des lustres que je n’avais rien écrit. Je peux annoncer la couleur, cette note sera donc à la fois une rentrée à contre-temps, une réflexion comme toujours politique et une tentative de diminuer mon léger, mais réel, sentiment de culpabilité. Et pour m’y remettre, à cette écriture, je ne vois pas d’autre solution que de l’emballer de la plus grande solennité, selon un rite qui consiste à se décrire écrivant, - rite un peu étrange tout de même, mais pas totalement absurde : des écrivains l’ont fait, comme Jacques Roubaud qui commençait son incroyable roman Le Grand incendie par ces mots : « En traçant aujourd'hui sur le papier la première de ces lignes de prose, je suis parfaitement conscient du fait que je porte un coup mortel, définitif, à ce qui, conçu au début de ma trentième année comme alternative au silence, a été pendant plus de vingt ans le projet de mon existence. »

Pour ma part, l’ambition n’est certes pas si grande. Et surtout, le silence n’a jamais été pour moi une option. Alors je dois admettre au contraire que le rythme des événements politiques depuis le mois de juin dernier m’a semblé s’accélérer, et j’ai eu le sentiment plus d’une fois de ne pas pouvoir faire autrement que subir, littéralement, tout ce qui venait de près ou de loin du pouvoir en place et de ses représentants. Je pense notamment à l’épisode Benalla.

Tout cela, ce mélange de révélations, de paroles contredites par des vidéos, de témoignages et, bien sûr, de contre-feux venant de la macronie, auquel le président lui-même (!) s’est prêté lors de son discours improvisé, mais à la fois très préparé - magie du “en même temps”- à la Maison de l'Amérique latine, nous est parvenu sans filtre. De mon côté tous ces événements sont arrivés pêle-mêle alors même que je préparais un atelier pour les Amfis d'Été sur la communication macronienne. Pour ceux qui le souhaitent, on peut trouver la vidéo de cette intervention sur ce lien. Passées les premières minutes de mise en place et d’ajustements techniques, on peut voir comme cet atelier puise largement dans la période, tant cette dernière s’est avérée riche du point de vue du storytelling [1] élyséen.

Et puis il y a eu la démission de Nicolas Hulot. Elle fut présentée comme un coup de tonnerre par les médias, elle était en réalité largement attendue. La véritable surprise, et qui aurait mérité de retenir toute l’attention des journalistes, fut en fait la dénonciation par un ministre de l’influence des lobbies sur la politique du gouvernement. Cet événement aurait dû révéler au grand jour que c’est en mettant fin à cette influence que le reste - une vraie politique de transition énergétique et avec elle, la lutte à l'échelle nationale et européenne contre le réchauffement climatique - sera possible. Les lobbies doivent être éradiqués de la sphère du pouvoir, c’est la condition sine qua non à notre survie. Il n’y a pas, plus, d’atermoiements possibles, et de ce point de vue-là, personne ne peut nier que le jour de sa démission, le ministre a eu sur ce sujet une parole de vérité, la seule valable. Voilà, on le sait : l'entière responsabilité de cette décision appartient donc à nos dirigeants.

À qui est convaincu et de la nécessité de refonder notre République pour la purger de toutes les dérives qu’elle permet encore aujourd’hui, et de l’urgence écologique, les choix, l’obstination même du président et de son gouvernement à faire comme si de rien n'était malgré la succession des derniers scandales pourraient paraître incompréhensibles. Mais il n'en est rien : le pouvoir en place ne fait que suivre une feuille de route qu’il s’est donnée il y a des mois maintenant, qui vise à ouvrir les vannes du libéralisme tout en asseyant un autoritarisme capable de faire taire toutes les oppositions et les contre-pouvoirs. De ce point de vue-là, les choses sont on ne peut plus claires, et la surdité apparente de la macronie est sans surprise ; Macron entend en fait un autre chant des sirènes, celui d’une caste capable d’exercer de la fascination chez certains aspirants au pouvoir, mais en réalité la plus néfaste des hordes, dans la mesure où elle opère contre l'intérêt du plus grand nombre.

Malgré tout, la conscience des motivations et des mécanismes qui permettent au Président et sa bande de dérouler leur projet dangereux ne suffit pas. Et c’est à ce constat que je me suis heurtée, à ma très modeste mesure, ces dernières semaines. Tout d’abord parce que le calendrier politique objectivement a de quoi donner le tournis. Depuis, depuis ?, depuis tant de temps les événements semblent s'enchaîner : des annonces sont faites, des mesures mises en place, elles se doublent, parfois se contredisent ; des polémiques aussi se succèdent, s’engendrent, s’alimentent. Et tout parvient en vrac à nos sens, analysé en quelques minutes, ressassé pendant 3 jours, jeté enfin aux oubliettes. Ainsi l’urgence écologique et l’imminence de l’effondrement de notre civilisation, à peine évoquées cet été, furent-elles paradoxalement étouffées par les 3 minutes de “grâce” dont aurait été touché Hulot pendant son interview sur France inter, elles-mêmes aussitôt substituées par une tentative collective de faire la psychanalyse de l’homme, puis les pronostics sur tintintin son successeur, la biographie de De Rugy et… et… finalement il ne fait plus si chaud, l’école a repris, les émissions politiques quotidiennes avec, et Zeymour a quelque chose à nous dire.

Je le sais, il faudrait réagir à tout. Il est de mon devoir de militante de trouver, seule ou collectivement, des parades ; de me battre avec mes mots, mettre en place des actions de terrain capables d’alerter, de contrer, freiner, stopper définitivement les mesures les annonces ; et concernant les polémiques, surtout, surtout, d’avoir un avis tranché. Mais il faut le dire : bon sang que c’est dur ! Il ne faut pas se mentir, trouver un rythme de croisière dans l’oeil du cyclone tient parfois de la gageure. La première des difficultés finalement est bien d’atteindre l’inertie au milieu des remous. Quand le pouvoir a tout pouvoir tandis que les médias, plus que tout jouets des vents, s'avèrent incapables de prendre la distance nécessaire, il est primordial de se donner la faveur du temps long.

Et puis finalement je me demande s’il ne faut pas renverser les perspectives. Après tout c’est peut-être bien l’inverse qui se passe. L’exact opposé même. Et si le rythme de croisière, les dominants l’avaient, eux, trouvé il y a bien longtemps ? C’est bien ça, ils ne m’ont pas attendue : depuis belle lurette ils ont fait de la vitesse une force et sous couvert de modernité, de l’apparent chaos un élément de domination et de contrôle des individus. Par conséquent, quand la houle est trop forte, c’est le sens même de l’action militante qui vient à être interrogée. Non pas qu’elle perde tout sens, mais sa direction mérite d'être questionnée. Il m’est apparu nécessaire d’interroger ses formes et son expression afin de la rendre à nouveau la plus efficace possible.

Aujourd’hui, cette réflexion s’impose d’autant plus que face au désastre écologique, en opposition à l'inanité du pouvoir en place, beaucoup appellent désormais à des formes d’auto-organisation collective. Par ailleurs, la collapsologie, science humaine de l’effondrement, devient incontournable [2] et réunit au sein de sa réflexion des universitaires, des ingénieurs, mais aussi des autodidactes, des survivalistes - dans toute la variété du terme -, des familles entières et des communautés à tous les coins de la planète. Des tribunes paraissent dans les grands médias [3] Des événements telle que la marche pour le climat du 8 septembre, ou encore l'arrivée du tour Alternatiba à Bayonne, à l’occasion de laquelle seront organisées les 5, 6 et 7 octobre prochains une grande marche citoyenne et de nombreuses conférences, prennent de l’ampleur et trouvent un écho auprès d’un pan de plus en plus large de la population. Cet agglomérat d’actions et de réflexions tous azimuts est une excellente chose. Il montre davantage encore qu’une prise de conscience : une volonté forte de mettre fin au déni et de faire du nombre que nous sommes une force de changement, de contrôle des politiques et d’alternative. Une volonté collective de créer un contre-pouvoir enfin efficient.

Cette idée me plaît, qui fait de nous, tous ensemble, un lobby potentiel. Le terme même me parle car il est aujourd’hui devenu synonyme de pouvoir. Et j’ai toujours eu un faible pour l'idée de combattre l’ennemi avec ses propres armes. Pour autant, mais peut-être pour exactement la même raison, je reste persuadée qu’il faut poursuivre l’objectif d’une prise de pouvoir par le politique ; autrement dit que l’on doit être en mesure de présenter un projet collectif et cohérent, planifié, et que pour cela il faut convaincre un nombre suffisant d'électeurs pour le plébisciter. Voilà toute la difficulté mais c’est à mon sens une nécessité absolue, sous peine de voir les oligarques casser les tentatives isolées et poursuivre leur course glauque au profit immédiat. On se souvient de ce que le gouvernement a fait à NDDL et de la force de la répression qui y a eu lieu. Il y a quelques semaines, il s’est attaqué à la ZAD de Kolbsheim. Ces actions sont à mon sens autant d’avertissements à prendre très au sérieux sur nos marges de manoeuvre.


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La question de la légitimité démocratique se trouve donc inextricablement mêlée à celle du temps, plus exactement de sa maîtrise. Car au sein de la société, les rythmes se superposent : le tourbillon qu’instaure le pouvoir en place et que les médias, définitivement à leur remorque, contribuent à renforcer ; la riposte immédiate des militants aux assauts incessants ; la réflexion et la prise de distance pour cerner les tactiques fomentées par nos adversaires ; la mise en place d’expérimentations collectives ; l'élaboration d’un programme politique adapté (ou plutôt son actualisation : de ce point de vue le livret de la France insoumise sur la planification écologique étant à mes yeux déjà très complet) ; le temps de la conquête et de la persuasion de la population, la lutte contre l’abstention ; la recherche et l’anticipation sur l’effondrement, par ailleurs déjà largement entamé sur l’ensemble de la terre, et que nous ne pouvons désormais qu'espérer juguler. Maintenant, ce n'est plus le tournis que vous avez, mais le vertige.

Alors voilà. Dans cet enchevêtrement de rythmes et de temporalités concurrentes, à chacun de trouver son rythme propre. À chacun de composer, selon ses priorités, ses préférences, son appréhension de la situation. A chacun de tisser son chemin comme on dessine, dans le secret de l’intime, une vie. Avec cet avantage que l’objectif de l'émancipation collective ici nous guide. Il ne s’agit pas pour nous d'être des super héros, toujours à l'affût, toujours au taquet, en forme et débordant d'énergie du matin au soir. La pause, l’attente et le silence font partie intégrante du combat militant. Trouver, c’est chercher. Voilà qui fait de l’engagement politique un art, tout un art. Ma pause, je crois, est finie. Ma pause a donné, au travail.

Notes

[1] Cette technique de mise en récit qui s’est développée à partir des années Reagan dans les entreprises et a vit envahi la sphère politique.

[2] voir à ce sujet les travaux de Corinne Morel-Darleux et ses multiples chroniques

[3] Dont celle-ci, co-signée et retranscrite sur un ton décalée par Pablo Servigne

dimanche 24 juin 2018

Comptes de campagne - cherchez le scandale

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L’émission du net Arrêt sur Images vient de mettre en ligne sa dernière émission, dont le thème est le traitement – y compris médiatique - des comptes de la dernière campagne présidentielle. Je l’ai regardée avec curiosité et intérêt, car au-delà de son accroche évocatrice (« D'un seul coup, 35 médias ont demandé les comptes de Mélenchon »), elle avait le mérite de revenir sur des informations mises, jetées même sur la place publique au long de ces derniers mois. C’est que comme bien souvent, il fallait vendre, d’abord et surtout ; pour cela, gros titres et apparences suffisent. Si l’émission, qui se déploie en une sorte de longue conversation, ne tire jamais de conclusion, elle a le mérite d’avoir tout mis, ou presque, sur la table. Or ces éléments permettent de se faire une opinion. Plus que tout, ils éclairent à la fois sur le fonctionnement des médias, de notre République et de ses institutions. Et un peu, au passage, sur la psychologie humaine.



La CNCCFP ou la tourmente banale

Tout d’abord, l’émission montre que la commission de contrôle des comptes de campagne (la CNCCFP) manque de moyens et d’effectifs pour faire son travail correctement. Jusque là rien de très surprenant : ça doit être le cas d’à peu près toutes les institutions publiques, qui subissent des coupes budgétaires depuis des décennies. Mais à cela s’ajoutent une lourdeur administrative et des obligations rigides jusqu’à l’absurde, qui ne font finalement que rendre plus difficiles encore les conditions de travail des fonctionnaires et contractuels. Ces « petites mains » sont en effet chargées de faire le tri dans les documents remis par les candidats dans des délais complètement irréalistes.

Parmi ses nombreuses missions, la CNCCFP doit aussi effectuer une sorte d’harmonisation d’un rapport de compte à l’autre. Ce procédé a pour but d’atténuer les disparités de traitement d’un candidat à l’autre et en quelque sorte d’uniformiser les lettres des griefs des rapporteurs. On le comprend, l’objectif même du travail d’harmonisation implique des imperfections et génère des difficultés. Au cours de ce second contrôle, qui va valider certaines conclusions des rapporteurs et en rejeter d’autres, place est faite au jugement global, à l’estimation, à l’arbitrage. Pour ne pas dire à l’arbitraire. L’idée semble-t-il est d’aller dans le sens d’une validation générale, une validation « à la louche » de l’ensemble des candidats à partir du moment où il est admis qu’ils n’ont pas commis d’infraction majeure. Et sans doute le manque de moyens et de temps justifie-il en grande partie ces choix.

En janvier dernier, c’est suite à cette procédure d’harmonisation que Jean-Guy de Chalvron, le rapporteur du compte de campagne de Jean-Luc Mélenchon a démissionné, signifiant ainsi qu’il n’était pas d’accord avec les conclusions auxquelles la procédure avait abouti. Mais il s’avère que c’est bien le principe même de l’harmonisation qui ne convient pas à de Chalvron. À l’entendre, l’identité du candidat dont il avait en charge d’éplucher le compte de campagne reste anecdotique. Si c’est vraiment le cas, que lui a-t-il pris alors d’aller participer à cette commission ? S’il était tellement épris de rigueur, d’inflexibilité – et c’est sas doute le cas de cet ancien inspecteur général de l’administration du ministère de l’intérieur - , on peut se poser la question : mais qu’allait-il faire dans cette galère ? Car il suffit de se pencher – même quelques instants, comme on vient de le faire - sur le fonctionnement de la CNCCFP pour comprendre que c’est une institution un peu bancale, qui se débrouille tant bien que mal, comme beaucoup d’administrations croulant sous la paperasse. Non, M. de Chalvron a semble-t-il préféré effectuer quelques vacations pendant quelques mois, puis s’émouvoir de son fonctionnement pour finalement s’en aller à grands fracas.


L'emballement médiatique

Or, la démission de ce rapporteur en quête d’absolu a eu de lourdes conséquences. Tout d’abord, elle a attiré les médias qui, comme des mouches sur du miel, n’ont eu de cesse depuis lors de reprendre les récriminations de de Chalvron (Le Parisien en particulier). Mais il en fallait plus à la presse. Alors, la Commission, soumise à la pression des journalistes, a choisi de rendre publics les comptes du candidat Mélenchon et ce, avant tous les autres ! Qu’on saisisse l’absurdité de la situation : la CNCCFP a délibérément donné en pâture aux médias qui la pressaient les comptes d’un candidat – manquant en cela à son devoir d’égalité de traitement – pour pallier son incapacité à traiter de manière précise et adaptée chaque compte de campagne. Incapacité qui aurait provoqué le départ d’un de ses membres et la médiatisation qui a suivi. J’espère que tout le monde suit. Pour le dire autrement la Commission s’est enfoncée dans sa propre incompétence.

Autre conséquence. Quand un rapporteur fait du bruit, attire l’attention sur tel ou tel point, et, par ricochet, tel ou tel nom, il apparaît que la Commission se sent aussitôt obligée de faire la preuve aux yeux du monde de sa vigilance et de son professionnalisme. Ainsi, alors même qu’elle avait refusé de prendre en compte certains griefs de de Chalvron, elle est allée faire un signalement sur la base de ces mêmes éléments. Accessoirement, l’absurdité kafkaïenne s’est alors abattue sur un homme et son équipe ; ils ont ainsi subi un double acharnement, médiatique puis juridique.

On s’en doute, ce ne sont pas les médias, ni la CNCCFP qui iront reconnaître l’obstination aberrante qu’ils ont eux-mêmes montrée à l’égard de la France insoumise. Alors je le fais, c’est toujours ça.[1] Mais il faut savoir que le deux poids deux mesures n’a pas eu de limites dans cette histoire. Car dans le même temps où les comptes de campagne de l’un étaient mis à la disposition de la presse, la Commission s’est bien gardée de signaler les ristournes dont l’autre avait bénéficié. L’autre ? Quel autre ? Je vous laisse deviner. Même, il apparaît très clairement que les critères de validation des facturations d’événements et de réunions publiques par la CNCCFP se sont considérablement assouplis au fil des révélations des médias (ceux de Médiapart et de Radio France). __ Un scandale sous le tapis__

C’est qu’il n’est pas question pour la Commission d’invalider les comptes d’E. Macron. Non, pas question. Puisqu’il a gagné. Il n’en est pas plus question pour lui qu’il n’en a été question en 1995 pour Jacques Chirac. [2] Roland Dumas, alors Président du Conseil constitutionnel, expliquait « avoir sauvé la République » en taisant ces soupçons. Puis d’ajouter : « Chirac avait été élu – peut-être avec quelques trafics de voix… mais peu importe… Il était alors le représentant de la France aux yeux du monde ». [3]

Et voilà, ce n’est plus un secret : le Président, au moment de son élection, devient en même temps un ex-candidat intouchable. Non pas seulement parce qu’il bénéficie de son immunité, mais parce que l’organe de contrôle des comptes de campagne devient aussitôt impuissante à agir. Elle n’est en réalité pas constituée pour faire tomber le roi. Pince-moi je rêve : on apprend alors qu’en invalidant les comptes de campagne de Macron, la République se retrouverait devant un vide – que dis-je ?- un gouffre juridico-institutionnel. Prise de vertige devant un tel risque, la CNCCFP n’éventualiserait en aucune mesure de franchir le pas. Les jeux sont faits, et reconnaissons-le, les dés un peu pipés. Et dans les plus hautes instances, il semble établi avant même la fin de toute procédure de contrôle que l’heureux élu, quel qu’il soit, ne sera pas, et ne sera jamais inquiété. C’est là une donnée de premier ordre, un véritable postulat, que pourtant les citoyen-ne-s n’ont pas. Et pour cause.

Entendons-nous bien. Mon problème n’est pas tant l’irrégularité des comptes de campagne de Macron - je n’ai pas les clés pour juger de cela - , mais le principe qui gouverne tout le reste, et décide du traitement qui sera fait de tous les autres comptes. Ce qu’il faut d’abord dénoncer, c’est l’impunité du futur-ex-candidat-futur-président. Oubliez les coupes budgétaires, les effectifs réduits, l’angoisse du temps qui file : c’est pour garantir la paix des institutions que la Commission « harmonise » ses avis.

La CNCCFP est toute entière tendue vers un objectif, unique : la stabilité républicaine. C’est sa véritable raison d'être. On peut donc l'imaginer sans mal, la procédure d’harmonisation consiste en réalité à aligner rétrospectivement l’ensemble des comptes de campagne des candidats. Et ses décisions, elle les prend sans doute à l’aune de de ce qu'il faudra laisser passer dans le dossier du Président fraîchement élu. Tout porte à croire que ses comptes de campagne deviennent la mesure de tous les autres, une sorte d'étalon-or, jusqu'aux prochaines élections. Et en attendant, si le fonctionnement absurde de la Commission est remis en question, comme le rapporteur de Chalvron a voulu le faire - avec les motivations qui sont les siennes -, celle-ci n’hésitera pas à sacrifier un autre candidat, sa réputation, et faire un signalement là où il aurait dû être laissé en paix.

La CNCCFP est incapable de faire la seule chose vraiment importante, et qui justifierait à elle seule son existence. Elle ne peut empêcher le malhonnête, le tricheur, le magouilleur d’accéder au pouvoir. Elle n’en a pas les moyens, ni matériels, ni humains, ni juridiques, ni institutionnels. Devant tant d’inanité, il ne lui reste qu’une possibilité, causer des tracas aux plus petits. Triste constat pour une autorité qui se voudrait indépendante… Alors une dernière question se pose. Pourquoi la Commission aurait-elle un tel intérêt défendre sa fonction ? Et autrement dit :


À qui profite le crime ?

Grâce à l’émission, on a appris que les rapporteurs travaillaient dans des conditions peu enviables – dans des petits bureaux, presque jour et nuit au cœur de l’été et pour 18 euros par vacation jusqu’en mai dernier - 20 depuis cette date. Beaucoup sont des bénévoles, souvent des retraités qui arrondissent ainsi leur fins de mois. Difficile de croire par conséquent qu’ils se damneraient pour sauver cette institution. Non, les choses se jouent ailleurs, bien sûr. Ils se trouvent sans doute au plus au niveau de la Commission, du côté de ses dirigeants. Arrêtons-nous un instant sur François Logerot, son Président depuis 12 ans. Celui-ci vient de recevoir une augmentation de salaire proportionnellement bien supérieure (57 %) à celle des rapporteurs, faisant passer celui-ci de 4.574 euros à 7.182 euros nets par mois. En plus de cette faveur, l’énarque de 82 ans perçoit une indemnité annuelle de 9.500 euros bruts pour ses bons et loyaux services à la cour des Comptes de 1962 (en tant qu’auditeur de 2ème classe) à … 2004 (en tant que Premier président).



le-President-Macron-et-la-Cour-des-comptes.jpg [4]

Reprenons. M. Logerot a consacré sa vie à ces institutions dites indépendantes. En observant son parcours, on comprend aisément comment des hauts fonctionnaires tels que lui peuvent chercher à tout prix la stabilité des institutions de la 5ème République. C’est tout simplement leur intérêt. M. Logerot n’est certainement pas le seul à avoir fondé sa carrière sur cette stabilité. Comment aurait-il pu en être autrement pour toutes ces personnes, sorties de grandes écoles et destinées à mener des fonctions prestigieuses au milieu de leurs pairs ? Comment, même, leur en vouloir ? Ils sont pourtant largement responsables du pourrissement sur pied de nos institutions et du délitement de notre République qui donne de plus en plus les traits d’un monarque au chef de l’État. Il y a une oligarchie financière désormais reconnue ; l’oligarchie institutionnelle, plus discrète, n’est pas moins néfaste. Tous partagent les mêmes objectifs. Tous œuvrent au maintien de leurs privilèges. Et chose remarquable, le Président Macron, ancien élève de l’ENA devenu banquier chez Rothschild, appartient pleinement à ces deux mondes qui n’en sont peut-être qu’un.

Quand les garants des institutions se transforment en chiens de garde du pouvoir, celles-ci deviennent nos prisons. Il nous faudra nous en souvenir, lorsque l’Assemblée constituante sera en place et que nous, citoyen-ne-s, pourrons choisir nous-mêmes l’organisation de la res publica. Nous devrons toujours avoir à l’esprit que pour changer les structures, il faut changer les hommes. Et que pour changer les hommes, il faut changer leurs motivations.

Notes

[1] Notons que dans l’émission, le journaliste d’investigation Sylvain Tronchet, il faut dire un peu acculé par Daniel Schneidermann, a admis que le porte-parole de J.L. Mélenchon pendant la campagne présidentielle Alexis Corbière avait été victime d’une « suramplification » - c’est le terme qu’il a employé - médiatique au sujet de sa rémunération. C’est un premier pas.

[2] Pendant la campagne présidentielle, plusieurs millions d’euros avaient été versés, dont on soupçonne qu’ils étaient issus de ventes d’armes.

[3] Interview sur LCI en 2015.

[4] Attribution-NonCommercial-ShareAlike 2.0 Generic (CC BY-NC-SA 2.0)

mardi 5 juin 2018

La grève héroïque des infirmiers du Rouvray

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Sept infirmiers de l’hôpital psychiatrique du Rouvray à Rouen se sont mis en grève de la faim il y a deux semaines. À ce jour, deux ont été hospitalisés dans un état préoccupant, et une troisième devrait l’être aujourd’hui. Depuis plus de dix jours, ils ont trouvé la force d’arrêter ensemble de s’alimenter pour dire leur colère et se faire entendre. Que réclament-ils ? Une augmentation de salaire ? Des primes ? Une revalorisation de leur statut ? Rien de tout cela. S’ils ont pris cette mesure extrême, c’est pour obtenir de leur direction qu’elle investisse de l’argent… dans l’hôpital. Qu’elle en prenne soin en quelque sorte. Ces infirmiers demandent qu’elle crée des chambres et recrute du personnel supplémentaires. Cela pour qu’enfin les conditions de vie des malades deviennent correctes. Car aujourd’hui, expliquent-ils, elles ne sont pas dignes. La prise en charge des patients n’est plus assurée dans les locaux. Ils le disent eux-mêmes : ils font de la maltraitance.

Pourtant, au regard de la spécificité et de la pénibilité de leur métier, avec un salaire avoisinant les 1500 euros mensuels en fonction de primes de nuits, de gardes les week-end, dimanches et jours fériés, une revalorisation de leur statut ne serait pas du luxe. S’ils étaient à la tête d’une entreprise tentaculaire, s’ils étaient les actionnaires ventripotents d’une société multinationale, les choses seraient autrement plus faciles. Il suffirait d’inviter Pierre Gattaz à dîner dans un restaurant étoilé pour ainsi, entre la poire et le dessert, le convaincre d’aller mendier discrètement auprès de Macron ou de ses sbires une énième injection de milliards publics dans leurs affaires déjà bien juteuses. Pour le bien de la nation, cela va de soi.

Mais non, ici il n’est pas question de dividendes ni de parachutes dorés. Nous sommes face à des hommes et des femmes simples, modestes, qui exercent un métier difficile, tant physiquement que moralement, et qui sont arrivés à la triste conclusion qu’il leur fallait mettre dans la balance leur santé et leur vie pour que des personnes fragiles, qui souvent côtoient la misère, qui jonglent parfois avec la violence et la mort, bien malgré elles, des personnes qui sont dans l’incapacité - temporaire ou définitive - de prendre soin d’elles, puissent être prises en charge, aidées, être isolées de l’agitation du monde, puissent trouver un peu de repos, qu’elles puissent vivre enfin dans des conditions décentes. Ou à peu près décentes. Peut-être faut-il le dire autrement : aujourd’hui en France, des gens qui vivent chichement et d’un labeur éprouvant sont en train de se mettre en danger pour protéger des individus dans une souffrance encore plus grande. Et pourquoi ? Parce que par l’État les a abandonnés. Tous. Les uns, comme les autres. Les infirmiers du Rouvray aujourd’hui n’ont pas d’autre choix.

Comment peut-on accepter, dans un pays qui se targue d’être la sixième puissance mondiale, de laisser des personnes modestes et profondément humaines dans une situation aussi terrible ? Il faut les entendre parler de leur métier, les infirmiers de l’hôpital du Rouvray. Raconter les choses terribles qu’ils sont obligés d’accomplir chaque jour pour éviter le pire à leurs patients : imposer des camisoles chimiques aux uns, enfermer les autres avec un seau, attacher des personnes âgées dans des lits de camps, laisser des enfants dans des cagibis… et chaque fois, dans le seul but d’assurer leur sécurité. Parfois ils échouent dans cette tâche d’urgence extrême. Faute de moyens, de matériel, fautes de bras suffisants. Alors, souvent des violences éclatent. Il arrive qu’un patient échappe à leur vigilance et qu’on le retrouve quelques minutes plus tard, pendu dans un recoin de l’hôpital.

Il faut voir ces infirmiers retenir leurs larmes lorsqu’ils évoquent leur calvaire. Celui qu’ils vivent pleinement avec les malades dont ils s’occupent. Le même, ou presque, dès que la carapace se fend et que l’empathie fait mal. Les lèvres serrées, il avouent alors leurs mauvaises nuits, leurs remords. Les visions dont ils ne se débarrassent pas. Et pire que tout, leur sentiment d’impuissance. Des années d’études, disent-ils, le désir de bien faire et à l’arrivée, l’horreur au quotidien.

Qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls. Que nous sommes avec eux. Qu’ils sachent qu’ils sont des hommes et des femmes de grande valeur. Qu’ils nous entendent à leur tour et sachent combien nous les admirons. Et combien leur contribution à la société est autrement plus respectable que celle des chefs d’entreprises insatiables, à la solde d’actionnaires aux dents longues.

Il faut le reconnaître, tous ceux qui se retranchent derrière un mandat dérisoire pour décider, d’un coup de crayon, des réductions de budgets ici, des suppressions de postes là, pour perpétuer un système économique absurde et garantir les privilèges de leur caste n’accomplissent rien à côté d’eux. Que les infirmiers de l’hôpital de Rouvray restent forts, enfin. Leur combat, celui des humanistes, contre l’indifférence et le cynisme, ne sera jamais fini.

samedi 12 mai 2018

Un sursaut à l'accord

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D’abord, il y a eu les frappes en Syrie, décidées par Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron. Tout cela s’est fait non seulement dans un entre-soi on ne peut plus malsain - et c’était déjà là une raison suffisante pour s’y opposer comme nous l’avons fait alors - mais surtout, l’opération a été décidée au mépris des plus hautes instances internationales, tel que le Conseil de sécurité de l'ONU et malgré les exhortations de son Secrétaire Général à ne pas intervenir.

Bien sûr, nul ne pouvait être insensible à la présomption d’une attaque chimique du pouvoir syrien sur sa population. Mais enfin tout de même, une initiative militaire des trois pays sans mandat de l’ONU constituait un inquiétant précédent. Macron a alors cherché à justifier l’injustifiable à grand renfort d’arguties et de contre-vérités que j’ai énumérées dans un billet précédent. Ce que ces frappes laissaient craindre un an à peine après son accession à la tête du pays, c’était l’alignement de la France sur les velléités (décidément toujours) belliqueuses de la 1ère puissance mondiale.

Depuis nous n’avons pas été déçus. Le mois dernier, à l’occasion de la visite du président français à son homologue américain, les images des marques démesurées d’affection des deux chefs d’État ont passé la barre du ridicule. Les réseaux sociaux, qui donnent si bien le pouls de notre époque, n’ont d’ailleurs pas manqué de tourner en dérision, par la caricature et la parodie, les papouilles présidentielles. Et n’en déplaise au journal Le Monde qui à l’époque avait absolument voulu voir dans les codes gestuels employés par Trump et Macron une forme de lutte, douce, policée, mais non moins vigoureuse, de domination (comme s’il était nécessaire de remettre de la virilité dans toute cette histoire), le fait est qu’à ce jeu grotesque, c’est bien le nôtre, de président, qui a perdu.

Ne nous reconnaissant en aucune de ces simagrées d’ordre prétendument diplomatique, nous sommes nombreux à avoir souhaité que celles-ci tombent vite, très vite, dans les oubliettes de l’histoire. Ce sera malheureusement impossible. L’objectif que s’était donné Emmanuel Macron en étant le premier chef d’État à se rendre à la Maison Blanche était de convaincre son nouvel ami de ne pas sortir les USA de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Raté.

On le voit déjà, le retrait des États-Unis a des conséquences désastreuses dans tout le Moyen-orient où l’embrasement semble désormais imminent. Évidemment, il ne s’agit pas de tenir E. Macron pour responsable de la situation dont chacun mesure la terrible complexité. Mais quel besoin avait-il d’aller jouer les porte-parole de l’Europe ? Et surtout, pourquoi donc nous avoir infligé, à nous, citoyens et citoyennes français impuissants derrière nos écrans, une telle humiliation ?

Aujourd’hui, alors que c’est l’Europe toute entière qui se confond en déclarations gênées pour ménager la chèvre et le chou ; alors qu’elle prétend tout à la fois maintenir le statu quo, aider l’Iran à contourner les sanctions à venir et œuvrer à un nouvel accord, nous découvrons pour beaucoup un aspect qui nous avait jusqu’alors échappé. Car on nous apprend que, comme tous les pays du monde, nous sommes pieds et poings liés aux États-Unis. Pardon, il faut être précis : nous sommes à leur merci.

Nous le sommes non pas uniquement parce que les choix diplomatiques et géo-politiques de ce pays ont des répercutions sur nos relations avec le reste du monde. Cela, nous le savions déjà. Non pas parce qu’en tant que membres de l’OTAN, nous sommes tenus de suivre les yeux fermés les stratégies étasuniennes, décidément toujours belliqueuses. De cela aussi, nous étions parfaitement au courant, et la France insoumise n’a eu de cesse de dénoncer cette situation d’intenable assujettissement de notre nation à des intérêts souvent contraires aux nôtres. Non pas même parce que notre économie est dans une large mesure tributaire de celle de notre partenaire américain. Ce n’est là non plus un secret pour personne. Non, la prise de conscience est d’une tout autre mesure. Elle est sans doute plus rude, car elle embrasse tous les aspects des relations entre deux pays. Notre dépendance a pris la forme d’un véritable imbroglio. Un imbroglio géo-politico-économique.

La France subira des sanctions économiques si elle refuse de prendre des mesures identiques à celles des États-Unis. Rien que ça. Ses entreprises en effet devront elles aussi se retirer de l’accord de 2015 avec l’Iran. L’information est lâchée, elle a même un nom jargonnant à souhait : l’extraterritorialité américaine. Mais pour beaucoup d’entre nous, elle s’apparente à une révélation. À moins qu’il ne s’agisse d’un aveu, qu'on nous aurait fait, enfin, tant cette nouvelle semble grave. Car autant dire que la France sera traitée par les USA de la même manière que l’Iran si elle n’obtempère pas et ce, sous le seul prétexte qu'elle utilise le dollar dans le cadre de ses échanges commerciaux.

Les États-Unis ont tout bonnement institué une forme de contamination juridique, capable de toucher les pays du monde entier. Cette contamination, cela va de soi, leur est toujours favorable. Quoi ? Les entreprises françaises auraient 3 à 6 mois pour rétablir des sanctions contre l’Iran ? Elles ont quelques semaines pour se retirer du pays ? Voilà l’ultimatum que nous pose aujourd’hui notre allié in-dé-fec-tible. Comment en est-on arrivé là ? On se frotte encore les yeux. Le réveil est difficile. Sommes-nous à ce point à genou ?

Bien sûr, le phénomène n’est pas nouveau. L’origine de notre asservissement date du passage de l’étalon or au dollar comme monnaie de référence à travers le monde. Cela remonte à 1971, tout de même. Oui, je l’ai dit, nous savons tous cela, nous le savons parfaitement. Il n’empêche, et comme c’est étrange : avec cette histoire en apparence si éloignée de nos préoccupations quotidiennes, on est en train de se cogner au réel. Et ce qui se passe aujourd’hui ne laisse plus de doute sur la nécessité de nous défaire du sac de nœuds dans lequel la France et l’Europe se sont laissées enfermer.

Il est des moments où le sentiment de déflagration, plus que la déflagration elle-même d’ailleurs, est capable de nous donner la force de réagir. Regardons les choses telles qu’elles sont : nous avons atteint une limite. Dans notre relation avec les USA, nous avons touché le fond et il est grand temps de nous propulser vers la surface. Mais pour cela, nous devons être capables de donner le grand coup de talon qui nous éloignera des fonds boueux. Avec de la détermination et la volonté d’en finir une bonne fois avec cette paresse et cette faiblesse de caractère qui ont mené nos derniers présidents à accepter toutes les humiliations, nous pouvons renverser la situation.

Des choses ont déjà été faites, d’autres encore sont aujourd’hui possibles, qui séduisent au-delà des nations, des partis et des couleurs politiques : la Chine est parvenue ces derniers mois à lancer un contrat pétrolier libellé en yuan et convertible en or, ce qui a permis au Venezuela par exemple de vendre son pétrole en contournant l’embargo américain ; dans son commerce avec l’Iran, la France a su faire appel à des banques qui n’ont aucun lien avec les États-Unis ; enfin, certains spécialistes préconisent une loi de blocage, comme celle qui nous permit il y a 20 ans de braver l'interdiction américaine et d'acheter du gaz ukrainien en pleine guerre froide. L'Europe, alors, avait jugé que les USA étaient tout simplement allés trop loin. Aujourd'hui, une renégociation de l'accord est même envisageable. Mais à condition qu'en attendant, l'actuel reste en vigueur.



On le voit, l’enjeu se situe bien au-delà de l’accord avec l’Iran. Ce dont nous devons nous extraire, c’est de ce jeu de poupées russes (mais l’adjectif, on l’admettra, n’est pas le bon) qui rend la France dépendante d’une Europe libérale et anti-sociale, elle-même soumise aux pulsions hégémoniques des États-Unis. Jamais l’urgence pour les nations européennes de redevenir pleinement maîtresses de leur destin ne s’est autant fait sentir. Cette nécessité s'impose à nous, avec la même force que celle de changer l’Europe et de revoir les traités qui l’étranglent. Elle a sans doute à voir également avec la stratégie plan A / plan B que nous défendons. Car fondamentalement c’est de la souveraineté des nations, et à travers eux de celle des peuples qu’il est question. Mais la France, avec l’Europe, peut agir dès maintenant. Dans la situation actuelle, telle qu’elle se présente, elle peut franchir une étape importante - la première depuis des décennies. Reprenons la main, saisissons l’occasion.

jeudi 3 mai 2018

Les jours (adresse aux assaillants)

Des grèves, des manifestations. Des grèves perlées. Ronde, régulière, grève sur grève tranquille. Jour 1, grève jour 2, manifestation, grève toujours. Jour 9. Manifestation. Voyez. Rassemblement, marche. Grande marche, manifestation. Jour 14. Voyez donc. Rassemblement. Évacuation, qu’importe. Grève encore. Grève. Regardez comme ça résiste. Évacuation, grève, occupation d’espace. Ici. Voyez donc comme ça dure. Et ailleurs, comme ça s’étale. Lacrimo. Qu'im-porte. Jour 28, manifestation. Regardez ça s’attarde. Est-ce que vous saisissez ?

C’est que, voyez-vous, nous ne voulons pas. Vraiment pas. De votre monde nous ne voulons rien. Ni les promesses d’abondance, ni la fléxibilité, ni la compétitivité, ni la modernisation. Rien. Car chacune d’elles se fait sur le malheur. Toutes se bâtissent sur l’injustice et sur l’échine des autres, de nos semblables, de nous-mêmes ou équivalent. Alors oui ça coince. Ça s’agglutine. Ça freine des quatre fers. Vous avez vu, là haut ? Allez-vous comprendre ? Un jour ? Quel numéro ? Nous ne sommes pas des bêtes que l’on mène à l’abattoir. Regardez-nous. Nous ne sommes ni des animaux, ni des adeptes du désordre. Nous ne sommes pas des hordes. Bien au contraire. Nous sommes organisés.

Allez-y. Allez-y donc. Mais nous vous en prions, faites. Oui vous pouvez toujours. Nous vous voyons, depuis des mois, aller encore et encore à la charge. Essayer par tous les biais. Jour 1, jour 30. Nous vous voyons parfaitement, marche après marche, défoncer les portes, faire sauter les briques. Vous ne voulez qu’une seule chose : le règne d’un monde sans règles. Un monde détruit. Ah, la voilà, votre liberté : un champ de ruines. Nous vous voyons avancer les coupe-coupe à la main. Mais nous sommes toujours là. Inusables. Rassemblement, grève. Insubmersibles. Solides comme des rocs.

Vous tentez, nous résistons. Lacrimo, dispersion, grève, rassemblement. Rythme imperturbable. Regardez-nous nous reformer, chaque fois plus résolus et un peu plus nombreux. Et tout en devenant une masse, notre masse, nous nous organisons. Calmement : le temps est avec nous. Alors vous pouvez toujours espérer, oui. Vous pouvez toujours menacer. Vous savez quoi ? Vous pouvez toujours courir. Nous ne céderons rien. Nada, pas un pouce. Nous n’avons jamais été si sûrs de notre fait, si convaincus et si soudés. Et si nous le sommes, c'est qu'il n’y a plus aucun doute sur vos intentions. Ça aide, comprenez : plus vous vous obstinez, plus nous voyons clair et plus nous nous renforçons. Nous sommes forts de notre parfaite connaissance de la situation. Regardez-nous enfin : déterminés, paisibles.

Nous ne nous battons pas pour notre pomme, ne défendons pas notre pré carré. C’est l’intérêt général que nous voulons. Levez un peu la tête, vous rendez-vous compte ? Nous voulons le droit d’être dignes toujours. Et le droit de vivre ainsi : dignement. Celui d’être soignés, d’aller où bon nous semble. Celui d’accueillir ceux qui ont besoin d’aide, et le droit de vieillir en paix. Le droit de nous transformer aussi, au fil de nos enseignements. Le droit de regarder l’avenir. De voir le temps passer. Sans souffrir, tête dans le guidon, peur au ventre et poches vides. Nous voulons le droit de vivre ensemble. Ce droit, ce droit seulement mais ce droit tout entier. Vivre pour de bon, tous ensemble.

À votre dogme de l’égoïsme, nous opposons toute la volonté dont nous sommes capables. En masse. Jour après jour, sans fléchir, nous vous opposons la fraternité par la fraternisation. Plus vous glorifierez l’individu, plus nous nous rassemblerons, venus de toutes parts. Et plus vous vous enfouirez dans vos litanies, plus nous nous étendrons. Corps inoxydable. Allez, relevez donc un peu la tête : cagnottes, grèves, rassemblements. Jour 1, jour 1000. Vous saisissez ? Ouvrez grand les yeux. Encore. Encore. Et dites-vous bien que vous n’avez encore rien vu. Prochain rendez-vous : jour x, une étape. Tranquille, joyeuse et digne.


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jeudi 19 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode III – Intraitable

Les deux premières parties de ce travail (voir les épisodes un et deux) ont montré de quelle manière Emmanuel Macron utilise les mots les plus fédérateurs et en détourne le sens lorsque cela sert son propos et lui permet de justifier sa politique profondément injuste. Avec lui, le discours s’emballe. Il est loin, le temps de la campagne présidentielle où il s’agissait seulement de présenter un programme le plus consensuel possible, quitte à ce qu’il paraisse pauvre, pour ne pas dire fumeux, à de nombreux égards. Depuis, les techniques de communication du Président ont changé : le discours ne tourne plus à vide car une politique est mise en place, qu’il s’agit de justifier. Mais par une sorte de perversion savante du langage, le discours jupitérien est toujours capable de se déployer dans toutes les directions potentielles, y compris les plus inattendues. C’est sans doute là que désormais le vrai danger réside.

Épisode III – Intraitable

Ainsi a-t-on entendu dimanche soir le Président de la République décrire la situation migratoire actuelle avec des mots dont le Front national n’aurait pas rougi : avec un ton grave, il a par exemple évoqué un phénomène migratoire inédit, inédit… et qui va durer (sur tout le passage, prononcé 3 fois) dus à 1) des conflits géo-politiques, 2) les problèmes climatiques, 3) une grande pauvreté en Afrique et 4) une démographie africaine qui est une véritable bombe, il faut le dire.

Par cette gradation le ton est donné : il s’agit d’attiser les peurs. Lorsqu’on sait que dans les décennies à venir, plus de 250 millions de personnes devront quitter leur lieu de vie pour fuir les conséquences du dérèglement climatique (et que la question écologique n’a pas même été effleurée pendant le débat), il y a de quoi rester songeur. Pas de doute, l’intention ici était bien de tenir un discours très ancré à droite.

Mais aussitôt fait ce premier « constat », Macron complète sa réponse et oppose le principe du droit d’asile, respecté puisque constitutionnel et qui doit être protégé. Puis d’expliquer que le raccourcissement des procédures de demande est fait pour eux… pour eux (les demandeurs d’asile) et pour leur éviter des humiliations ; que les enfants seuls ne peuvent être mis dans les centres de rétention ; enfin que le délit de solidarité ne doit plus être puni par la loi.

Que retenir ici ? Deux choses :

1) le fameux en même temps, devenu marque de fabrique du macronisme, fonctionne à plein régime pour justifier la moins mauvaise des politiques. C'est le cas pour la question de la migration, mais c’est aussi une justification courante de la mise en place de Parcoursup ou de la réforme de la SNCF : il faudrait se contenter des lois imposées par le gouvernement sous prétexte que la situation précédente était insatisfaisante, ou bien encore, comme il est dit au sujet des migrations, que le pire est à venir.

2) face à des questions complexes, le Président souhaite faire savoir qu’à ses yeux seule la raison prévaut. Et en aucun cas les émotions ne guideraient ses décisions.

Chez Macron, une telle affirmation de la primauté de la raison sur l’émotionnel est revenue tout au long de la soirée (de là où je suis, je n'ai pas d'amis ; avec des bons sentiments on couvre des crimes) :

Plus largement, renvoyer l’interlocuteur à ses émotions est une manière de le décrédibiliser. La séquence sur l’immigration est à ce titre très intéressante. Voici ce qui s’est dit alors :

J.J. Bourdin : Je ne suis pas là pour exprimer une indignation, je suis là pour rapporter une indignation. Ce n'est pas la même chose.

E. Macron : Oui, je sais cela, et je la respecte et je la partage comme vous. Puis : Je suis touché par chacune de ces situations comme vous ... il m’arrive de la vivre dans mes tripes comme vous, mais ma mission est de ne céder à aucune facilité d’émotion ou de plateau.

En d’autres termes seul Macron serait capable de faire fi de ses émotions pour agir de la manière la plus juste. Et cette séquence, où Macron dans un étrange monologue attribue à Bourdin des sentiments qu'il n'a pas (Bourdin insiste sur le fait qu'il se fait le simple rapporteur de l'émotion de la population), montre qu'elle n'a en réalité rien de spontané. Macron s'était probablement préparé car il lui fallait donner cette image et nous laisser penser que contrairement à ses interlocuteurs, il est maître de ses émotions. Il a le monopole de la raison.

Si, à l’entendre, la décision raisonnée, et uniquement parce qu’elle est raisonnée, lui permet de prendre les problèmes à la racine et non de s’occuper uniquement de leurs symptômes (ce qui reste à prouver), elle est surtout utilisée comme prétexte à toutes les décisions.

Car plus que toute autre chose, la décision chez Emmanuel Macron a pour ultime objectif d'affirmer une autorité. Chaque acte accompli par le Président et son gouvernement est acte d’autorité, ou du moins doit être perçu comme tel. C’est donc moins par crainte d'un afflux de migrants que par peur des accusations de laxisme qu'ils réduisent à des conditions d’accueil et de vie indignes celles et ceux qui arrivent sur notre sol au prix de longues épreuves et mettent tout en œuvre pour accélérer, et par conséquent multiplier les reconduites (il y a trop de gens qu’on ne raccompagne plus par faiblesse, a-t-il affirmé dimanche).

C’est sans doute pour de semblables raisons qu’une forte répression a suivi l’abandon du projet d’aéroport à NDDL : les partisans du projet s'étaient empressés de fustiger la permissivité de Macron et du gouvernement vis à vis des zadistes. De la même manière, l'inflexibilité qui accompagne les réformes est légitimée par le refus de céder à des minorités habituées à ce qu’on leur cède. Quelles que soient les revendications, les problématiques, Macron se dit intraitable. Le mot d'ailleurs a été prononcé plusieurs fois pendant l'entretien. L'autoritarisme va jusqu’à agir en interne, puisqu’on sait que les députés LREM sont soumis à des pressions pour voter dans le sens des propositions de loi du gouvernement. Plus grave encore, Macron nous a expliqué que l’intervention en Syrie avait pour but de montrer que la France ne fait pas preuve de faiblesse et de rétablir sa crédibilité. Au nom de cette obsession de l'autorité, on arrive désormais à une extrémité alarmante puisque des vies, au sens propre du terme, sont en jeu.

Cependant, savoir que Macron a pour unique boussole le sentiment d'incarner l'autorité et la fermeté, - image elle-même relayée par les innombrables opérations de communication de l'Élysée et par les médias - nous permet aussi de mieux anticiper la suite. On peut être certain par exemple que dans la période qui suivra cet entretien, Emmanuel Macron sera lointain et se voudra plus jupitérien que jamais. N'a-t-il pas été obligé de dire à deux reprises à Edwy Plenel qu'il était son interviewer, et lui le Président? Indéniablement, ce long échange lui aura fait perdre un peu de la stature qu'il s'était évertué à forger ces 12 derniers mois. Par ailleurs, à partir de ce constat on peut aussi réfléchir aux conséquences qu'aurait ce qui serait perçu comme un recul du gouvernement sur tel ou tel sujet de mobilisation actuel. Car comme le remarque si justement le député FI Adrien Quatennens, Macron aime à être fort avec les faibles et faible avec les forts.

Quand d'autres voient dans la démocratie l'expression du peuple et l'occasion de lui donner la main sur son destin, Macron quant à lui n'y voit que celle, moins glorieuse, de projeter une image idéalisée du souverain. Chaque opération, chaque réforme semble nous dire L'État, c'est lui. N'y a-t-il donc rien de plus détestable pour Emmanuel Macron que de voir révélée au grand jour sa très grande faiblesse, celle-là même qui forge toute sa vision du monde ? Car si faiblesse il y a, c’est à toujours protéger les puissants et vouloir écraser les plus fragiles. Et la véritable autorité consiste à prendre au mot la devise de notre pays. Le reste finalement n’est que rhétorique.

mercredi 18 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode II : Un système cohérent

Dans mon billet précédent, j’évoquais la tendance du Président Macron à employer, lors de l’entretien du dimanche 15/04, à tort et à travers le terme de légitimité, afin de justifier ses actions les plus douteuses (interventions en Syrie, répression à l’égard des zadistes de Notre-Dame-des-Landes et des étudiants) et de mener des réformes sans prendre le temps du dialogue avec les acteurs nécessaires à tout débat démocratique. Nous allons voir à présent de quelle manière, pour mieux faire passer les injustices inhérentes à sa politique libérale, il a travaillé à bâtir la cohérence de son discours et ce, au prix de quelques contorsions sémantiques.


Épisode II : Un système cohérent
Alors qu’il s’expliquait sur la baisse de l’impôt sur la fortune (ISF) et de la taxe sur le versement des dividendes, Macron a affirmé avec insistance que la théorie du ruissellement n’était pas une référence pour lui : Je ne crois pas à la théorie du ruissellement. Au regard de la politique libérale qu’il conduit, cette assertion paraît fausse, bien sûr. Il s’agit plus probablement pour Macron de se débarrasser de l’image impopulaire qui colle désormais à la peau de ce Président des riches. Mais il ne fait pas autre chose que demander des efforts à la très grande majorité des citoyens (retraités, cadres moyens, fonctionnaires), tout en laissant la catégorie des plus aisés en dehors de tout système de redistribution. Le peuple paie, la caste est épargnée. Malgré cette contradiction, on comprend que pour Macron, la priorité absolue est donc de maintenir le sentiment qu’il est le garant de la cohésion nationale. Mais, reconnaissons-le, c’est un peu la quadrature du cercle.

L’un des procédés rhétoriques utilisé par Emmanuel Macron dimanche dernier pour rendre plus supportable la séparation entre la majorité de la population et un petit groupe de privilégiés réside alors dans une désincarnation systématique de ce dernier. À l’entendre, les riches, exemptés d’impôts, deviennent une simple catégorie, le produit sans corps et sans âme d’une classification quelque peu technocratique. Cette caste semble ainsi inaccessible au commun des mortels. Présentée de cette manière, elle n’est plus un groupe d’hommes et de femmes vivant dans sa bulle d’opulence, mais seulement un maillon dans une chaîne de mécanismes complexes, voire inextricables.

On a un premier exemple de la désincarnation systématique opérée par Macron lorsqu’il a été question de la réforme de la SNCF. Il explique alors que pour mettre fin aux déficits liés aux transports ferroviaires, des efforts sont demandés à chacun :

- aux usagers - Macron ne précise pas davantage, mais on sait qu’ils verront les prix des billets augmenter sensiblement comme ce fut le cas dans le reste de l’Europe et, faute d’investissements de l’État, certaines lignes sont condamnées à disparaître,

- à l’entreprise, qui va connaître une réorganisation,

- et aux cheminots qui perdront leur statut.

On s’en doute, les transformations structurelles et administratives que s’apprête à connaître la SNCF - l’entreprise - n’ont rien de comparable avec les sacrifices que les citoyens, cheminots et usagers, devront faire. Pour Emmanuel Macron, tout est pourtant mis sur le même plan.

Or, tandis que les journalistes mettaient en balance le déficit annuel de la SNCF (1,5 million) et les salaires affolants des cadres de la SNCF, à commencer par celui de la Ministre Florence Parly lorsqu’elle était directrice générale chargée de SNCF Voyageurs (52 000 euros par mois tout de même) et tandis qu’est soulignée la responsabilité du patron de la SNCF Guillaume Pepy, Macron prend bien soin… de s’indigner : Vous avez une manière de vous attaquer aux gens ! Vous les jetez en pâture.

À l’entendre, il ne faudrait surtout désigner personne : tout ce qu’il est permis de faire, c’est déplorer un système. Hors de question donc d’identifier les quelques hommes et femmes qui se sont littéralement gavés au détriment du service public, et qu’eux-mêmes ne jugent aujourd’hui plus assez rentable.

De même, il était frappant de voir la vive réaction qu’a provoqué Jean-Jacques Bourdin en prononçant le nom de Bernard Arnaud, patron du CAC40 et cité dans les Paradise Papers pour avoir placé des actifs dans des paradis fiscaux. Macron a d’abord nié que c’était son ami. Puis il a balayé toute tentative de nommer des coupables d’un revers de main : Je ne suis pas là pour juger tel ou tel.

Et de déployer tout un arsenal linguistique des plus abstraits pour expliquer la complexité de la lutte contre l’optimisation fiscale. En vrac, cela donnait dans une sorte de litanie :
il faut déconstruire proprement – stratégies de contournement (pour évasion fiscale) - États dont les règles permettent des contournements massifs (pour paradis fiscaux) - avancées en matière d'échanges d'informations - convergence fiscale au sein de l’Union européenne - système de contrôle - administration fiscale – dispositifs - mécanisme.
La liste n’est pas exhaustive, mais on voit l’objectif. Difficile d’imaginer le Président de la République parler en des termes aussi froids de délinquance ou même de terrorisme. Chez lui, certains maux sont indéniablement plus palpables que d’autres.

Tandis que les catégories sont faites et les rôles distribués, il peut alors dérouler sa cohérence (Je suis d’une constance extrême, aime-t-il à dire). Et une fois les plus riches mis de côté et rendus invisibles, une forme de partage des richesses peut désormais (et enfin) avoir lieu. Mais c’est une forme cynique de répartition : plutôt un partage des miettes.

Ainsi, les retraités donnent aux salariés, ce qui permet de baisser leurs cotisations sociales ; mais Macron ne manque pas de souligner que dans le système de retraites par répartition, ce sont les salariés qui paient les retraites ; les fonctionnaires voient leurs points d’indice gelés mais il est dit qu’il faudra tôt ou tard revaloriser les salaires des enseignants et des infirmiers qui travaillent dur ; les classes moyennes n’auront plus à payer de taxes d’habitation mais un deuxième jour de solidarité est une piste intéressante… On nous joue une farce, où sur scène Édouard paré de ses plus beaux atours va déshabiller Pierre pour habiller Paul puis déshabiller Paul pour habiller Jacques. Ou quelque chose comme ça.(1)

Dans ce système bien huilé, c’est tout naturellement qu’apparaît le mot solidarité. Mais si Emmanuel Macron insiste sur la solidarité inter-générationnelle qui justifierait l’augmentation de la CSG et si, comme on l’a vu, il envisage un 2ème jour de solidarité pour financer la dépendance, le terme n’est pas utilisé pour qualifier les investissements des plus riches et des chefs d’entreprises dans l’économie nationale. Ici, plus aucune valeur morale n’est mobilisée. Pas plus qu’un système de redistribution des richesses global, contraignant et réellement efficace n’est organisé. Impossible donc de savoir ce qui sera fait avec les cadeaux fiscaux faits aux riches.

Macron se contente de répéter que quand on empêche les gens de réussir, ils vont ailleurs. Pour le reste, il est très difficile de séparer le bon grain de l’ivraie (c’est à dire ceux qui réinvestissent de ceux qui se contentent de bénéficier de cadeaux fiscaux). Effectivement, Macron lui-même semble avoir renoncé à la théorie du ruissellement. Et faute d’argent magique, il tombe dans la pensée magique : une pincée d’espoir, une bonne dose de mauvaise foi, des paroles ressassées et dans deux ans, nous dit-il, on pourra faire un bilan.

Ces exemples montrent comment Emmanuel Macron manie les mots. Il les choisit toujours avec parcimonie et, en même temps, avec lui ils sont à géométrie variable. Son usage du terme légitimité est finalement comme celui de solidarité : purement pragmatique (2) . Cette façon de procéder permet toutes les extrémités. Ainsi l’a-t-on constaté sur la question de l’immigration et plus précisément quand a été évoqué le délit de solidarité.

Pour pouvoir développer une de ces réponses de Normand dont il est le spécialiste, Macron n’a pas hésité à distinguer la bonne et la mauvaise … solidarités. L’une, qui consiste à sauver la vie d’un migrant en danger, serait louable (dans la bouche du Président, elle se mue en devoir d’humanité), tandis que l’autre, qui consiste à aider des passeurs, reste répréhensible. Pourtant, s’il s’agit de sauver une vie, peu importe l’identité de la personne que l’on sauve, non ? Et si quelqu’un vient par exemple à conduire un passeur quelque part, ou à l’héberger, il ne saurait être question, et cela en aucune mesure, de délit de solidarité, mais plutôt de complicité… On le voit, un tel mot supporte mal le pluriel. Comme la plupart des valeurs morales, d’ailleurs. C'est que la solidarité, elle, ne se compte pas.

(1) Le discours est exactement le même pour l’ensemble des services publics : moindre augmentation des budgets et non renouvellement des personnels cohabitent en permanence avec la promesse de rentrées d'argent par l’investissement (EHPAD) et, si l’on arrive à créer cette dynamique, une possible augmentation des salaires.


(2) La pragmatique est une branche de la linguistique qui appréhende la signification des éléments de langage uniquement en fonction du contexte de leur emploi.

mardi 17 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode I : L’action légitime

Dimanche 15 avril a eu lieu un entretien entre le Président de la République et deux journalistes, Edwy Plenel le directeur de Médiapart et Jean-Jacques Bourdin (BFM TV). Cette interview me servira de support pour analyser les méthodes rhétoriques - et en filigrane, de gouvernement – du Président Macron. Cet entretien au Palais de Chaillot a en effet pris le tour d’un véritable débat, loin de l’exercice éculé et souvent complaisant auquel on est habitué. Et c’est dans un constant effort de justification de sa politique que le Président a dû déployer toutes ses compétences rhétoriques.

S’il ne faut pas être dupe de l’aspect communicationnel de cette longue interview, ni du plaisir, souvent affiché, qu’y a pris le Président lui-même, ce débat peut s’avérer malgré tout utile : il est possible par exemple d’identifier des éléments de langage et plus largement ce qui constitue son discours, ses représentations et peut-être même son mode de pensée, lorsqu’il se prête à des exercices de ce genre. Cette analyse poursuit un travail que j’avais commencé à l’issue des élections présidentielles et législatives et un atelier que j'avais présenté aux AmFIs d'été à Marseille. D’une certaine façon, je fais donc à mon tour le point, un an après l’accession au pouvoir de celui qui est d’abord, et surtout, un VRP de talent.

Épisode I - L’action légitime

Pendant le grand entretien de dimanche, le Président de la République a répété en boucle un certain nombre de mots, mais les a utilisés dans des circonstances mais aussi des sens très différents. C’est le cas du terme de légitimité, très souvent employé et, chose remarquable, pour presque tous les sujets abordés. Selon la définition, la légitimité est tout aussi bien le caractère de ce qui est fondé en droit (on parle de « légitimité d’un contrat ») que de ce qui est fondé en justice ou bien en équité (« légitimité d’une revendication »). On le voit, le terme est en lui-même ambigu puisqu’il recoupe selon le contexte les dimensions, juridiques et/ou morales. Or, c’est précisément sur cette ambiguïté que joue Emmanuel Macron lorsqu’il l’invoque. Tout particulièrement au sujet de l’intervention de la France en Syrie. Il l’a fait plusieurs fois pendant ce discours qu’on imagine très travaillé . C’est d’abord par un foisonnement de raisons qu’Emmanuel Macron a voulu convaincre de la légitimité de cette intervention. Toutes sont en fait réversibles. En voici un panel :

- 1) Notre priorité est la lutte contre DAESH.

Cette affirmation préalable est posée mais par la suite, rien n’est dit d’un éventuel lien avec l’intervention à proprement parler. Faut-il comprendre dans cette affirmation quelque peu péremptoire que la lutte contre le mal absolu autoriserait toutes les décisions ? Faute de précisions supplémentaires, on est obligé de formuler nos hypothèses. Par exemple que Macron nous donne ici une version implicite de l’expression « la fin justifie les moyens ». Reste à établir dans ce cas précis si la fin et les moyens sont tout à fait en cohésion. Rien n'est moins sûr.

- 2) Nous avons la preuve que des armes chimiques ont été utilisées par le régime de Bachar al-Assad.

Là encore, aucune question complémentaire, ni demande de précision ne sera faite à ce sujet. Le Président se contentera donc de faire cette affirmation. Sur ce sujet pourtant épineux, visiblement il n’est pas besoin de présenter les preuves : le mot seul semble suffire à en produire l’effet.

- 3) Nous avons mené une lutte contre des armes dont l’usage est contraire au droit international.

Macron précise également que ce n’est pas un acte de guerre, refuse à Bourdin l’usage de cette expression dans la mesure où son pays n’a en aucune manière déclaré la guerre à la Syrie. Il n’empêche, rien ne s’oppose à ce qu’on considère des bombardements dans un pays étranger comme un acte de guerre et prendre le mot lutte pour ce qu'il est, à savoir un euphémisme.

- 4) Les frappes avaient pour objectif d'affirmer le poids de l'ONU, ainsi que l’impact des résolutions qui ont été prises en son sein.

Emmanuel Macron avance cet objectif alors même que la France, les USA et le Royaume-Uni se sont affranchis des règles de fonctionnement de cette institution et de son autorité, en menant ces attaques sans mandat de l’ONU et malgré les exhortations de son Secrétaire Général à ne pas intervenir. On est donc ici devant un véritable paradoxe. Mais on pourrait parler de mauvaise foi.

- 5) L’opération avait un but humanitaire.

Edwy Plenel n’a pas manqué de souligner que le mot peuple n’est jamais prononcé dans la bouche d’Emmanuel Macron dans sa démonstration. On peut par ailleurs se demander pourquoi les bombardements et exactions diverses, qui ont fait plus de 350 000 victimes, n’auraient, elles, pas nécessité de semblables interventions dans les 7 années précédentes s'il était réellement question de protéger le peuple syrien.

- 6) Il était nécessaire de rétablir la crédibilité de la France face à la Russie.

Cette dernière en effet est accusée par Emmanuel Macron de ne pas avoir fait respecter la résolution contre les armes chimiques en Syrie. Plus exactement, elle a impuissanté la communauté internationale. Ce néologisme, qui consiste à transformer un adjectif en verbe, pourrait ressembler à un anglicisme. Même si elle n’est pas impossible, il est difficile de croire à une simple maladresse de la part d’un communicant comme M. Macron ; en tout cas, par cette invention linguistique, il souligne et appuie à sa façon toute la singularité de la situation géopolitique précédant les frappes, où une coalition de pays se serait retrouvée totalement empêchée par une seule nation. On comprend la suite : à situation inédite, réponse inédite.

Dans ce flux de justifications d’une intervention urgente, c’est finalement la légitimité internationale qui sera le plus mise en avant. Pourtant, le réel, sans doute moins que les mots, est têtu : légitimité est employé ici pour absence de légalité ; et internationale pour 3 pays. Résumons : il s’agit d’une intervention illégale menée par 3 pays. Plus tard, Macron précise : 3 pays sur 5. Or, pour obtenir un mandat de l’ONU il faut que les 5 pays de son Conseil de Sécurité le votent.

Trois pays sur cinq, c’est la majorité, rétorquera alors Macron devant un Edwy Plenel dubitatif. Pour notre président, légitimité et majorité deviennent synonymes, quelle que soit l’organisation concernée et les règles qui la constituent. La légitimité, dans le cas des attaques, viendrait d’une vague idée, une représentation collective mais aux contours flous que chacun des spectateurs se fait de la démocratie. Dans la bouche du chef d’un État démocratique, ce n’est là rien d’autre qu’un tour de passe passe.

Le mot légitimité a été particulièrement employé pour une autre thématique, très différente : il qualifiait les colères qui traversent le pays depuis plusieurs mois. Selon le Président, certaines sont ainsi légitimes : celles qui sont le fruit de problèmes et de tensions antérieurs à son quinquennat (autrement dit celles dont il n’est pas responsable) et celles qui sont au contraire concomitantes à ses réformes. Selon ce raisonnement, sont acceptables deux types de colère : 1) celle des personnels soignants soumis à de difficiles conditions de travail et 2) celle des cheminots qui voient leur statut aujourd’hui remis en cause. Une troisième quant à elle n’est pas acceptable : c’est celle des groupes, les professionnels du désordre (l'expression désigne aussi bien les jeunes des universités que les zadistes expulsés de Notre-Dame-Des-Landes).

On remarquera au passage que sur 3 colères, 2 semblent légitimes au Président. Une majorité… Pourtant, cette légitimité reconnue ne justifie, cette fois-ci, aucune mesure exceptionnelle, aucune entorse aux règles que Macron s’est données en début de mandat. Il apparaît au contraire que la parole a beau être libre et les colères s’exprimer, rien ne déviera les projets du Président en place. Droit dans ses bottes, les yeux dans les yeux. C’est qu’on touche ici à un aspect essentiel de l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron, aidé de ses ministres : on pourrait l’appeler la technique du fait accompli.

Ainsi, qu’il s’agisse du débat avec les parlementaires, celui escamoté face aux ordonnances sur le code du travail, puis celui qui vient d’avoir lieu au sujet des frappes en Syrie alors même qu’elles avaient déjà été menées, qu'il s'agisse de Parcoursup mis en place avant même la validation par l’Assemblée nationale ou encore de la réforme de la SNCF qui n’avait jamais été annoncée dans le programme d’Emmanuel Macron, la méthode est toujours la même : le Président et son gouvernement imposent, et les discussions ont lieu après coup.

On le comprend, cela ne laisse aucune possibilité aux différents acteurs d’infléchir les décisions, au mieux déjà prises et parfois même déjà appliquées. Dans ces circonstances, désigner tels mécontentements comme légitimes ou non n’a par conséquent aucune raison d’être que cosmétique, communicationnelle. Pour une grande part, il s’agit simplement de distribuer des rôles au regard de l’opinion publique et, à bien peu de frais, de se montrer compréhensif ou au contraire, intraitable face à des interlocuteurs réduits au silence. Il n’empêche, le mal est fait : le dialogue, le vrai, n’aura pas lieu. On a plutôt affaire à un dys-logue, une parole qui arrive toujours après-coup.

Sur ce dernier plan, l’absurdité rhétorique - et le culot! - du Président dimanche soir ont été tels qu’il n’a pas hésité à s’appuyer sur le caractère constitutionnel de ses modes de décision pour les rendre plus … légitimes (en droit, cette fois). En poussant le raisonnement, et dans la mesure où il présente comme anti-démocratique tout ce qui est anti-constitutionnel, toute demande faite au gouvernement d’autoriser les débats avant les prises de décisions devient donc, de manière mécanique, anti-démocratique. Cela ne s’invente pas.

mardi 10 avril 2018

À bas les casseurs !

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Ce lundi 9 avril à 3 heures du matin, la police a commencé l’expulsion de plusieurs dizaines d’habitants de Notre-Dame-des-Landes. Il s’agit, selon le gouvernement, de débarrasser la zone de tous ceux qui ne se sont pas déclarés officiellement à la préfecture lors d’un recensement récent. On laisse entendre au passage que ce seraient des personnages volontiers violents. Donc de potentiels fauteurs de troubles. C’est qu’il y a, selon le gouvernement, les bons zadistes et les mauvais zadistes. Autrement dit, dans une démonstration de force dont il est désormais coutumier, le gouvernement veut expulser les squatteurs, présentés pour l’occasion comme des rebelles, afin de remettre de l’ordre en général et de réinstaurer l’ordre républicain en particulier dans une zone dite de non droit.

L’ordre, parlons-en… Comment le calme, l’harmonie, le sentiment de justice et du travail bien fait pourraient-ils advenir d’une série d’expulsions sauvages, effectuées sans la moindre procédure juridique ? Car selon un collectif de juristes et d’avocats qui ont interpellé le Premier Ministre dans une lettre ouverte, rien n’est fait dans les formes. Pourtant, il a été rappelé par la présidente de la commission « Libertés publiques et droits de l’homme » du Conseil national des barreaux, Mme Françoise Mathe, que « seule l’exécution d’une décision de justice régulièrement mise en œuvre serait de nature à légalement justifier l’intervention des forces de l’ordre dans la Zad et l’expulsion de ses habitants. » On comprendra que cette manière arbitraire de désigner les indésirables a quelque chose de pratique. Elle ne représente pas moins une négation pure et simple de la loi. Dans ces conditions, où est la zone de non droit ?

Non, selon toute raison, rien de bon ne pourra advenir d’une telle opération. Son but à peine voilé est clair : satisfaire la droite, à laquelle plus personne ne doute de l’appartenance du gouvernement actuel ; et provoquer le chaos, car c’est ce chaos qui étouffera de la façon la plus sûre les remous de la mobilisation sociale immense qui est en train de se lever. Pendant que nous regarderons les images officielles des bulldozers détruisant les maisons, nous verrons surtout moins les grévistes, déjà traités de manière inique par les médias.

Qu’on nous explique : que pourrait donc produire cette violence d’autre que la violence elle-même ? Alors qu’il a d’ores et déjà été annoncé que les expulsions prendraient plusieurs jours, on peut craindre un dérapage, si vite arrivé, peut-être même - comment ne pas y penser après la mort de Rémi Fraisse ? - un terrible drame sur place. Et dans les prochaines heures, tandis que les ondes de violence seront parvenues jusqu’aux hommes et aux femmes en lutte au même moment dans tout le pays, tandis que les étudiants tiennent bon malgré les assauts répétés de milices d’extrêmes droites, que les jeunes des universités de Nanterre et de Lille se retrouvent cernés par les CRS et certains arrêtés, la brutalité et l’injustice se seront répandues à travers le pays comme une traînée de poudre.

Mais d’ailleurs, avec cet envoi à l’évidence disproportionné d’engins et de troupes à un endroit de notre sol, le gouvernement ne cherche-t-il pas à signifier, nous signifier, à tous, qu’il est aussi prêt à exercer sa violence là, là et là, dans les universités, dans les manifestations, dans nos rassemblements et dans toutes les AG, partout finalement où il le jugera nécessaire ? Et quoi ! M. le Président et vos sbires, seriez-vous en train d’exercer une menace sur tous ceux qui ne se plieraient pas à vos ordres ? Que se passe-t-il ? Où nous emmenez-vous ?

Le gouvernement ne cédera pas…. Combien de fois depuis le début des mobilisations des cheminots ai-je entendu cela ? De la bouche d’Élisabeth Borne la Ministre des transports, de Bruno Lemaire, du Premier Ministre lui-même, sans parler là encore du rôle des médias qui se sont fait le relais de ces propos irresponsables… Mais il y a, je crois, confusion : la rigidité n’a rien à voir avec la droiture.

Alors quand on voit combien le mécontentement a gagné le pays moins d’un an après l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, on est en droit de se demander : pourquoi tout cela ? Pourquoi ceux qui prétendent nous diriger mettent-ils autant d’énergie à bouleverser les vies des citoyens ? À les malmener, les ballotter, les fragiliser, les précariser, tantôt en leur retirant des droits face à leur employeur ou bien une part de leurs revenus ? À attaquer de tous côtés les structures et les institutions qui garantissent l’égalité de tous, sur tout le territoire ? À menacer les services publics et dans la foulée ceux qui l’assurent ? À abandonner finalement tout ce qui permet la vie en société, notre bien commun à la concurrence et à la privatisation ? Pourquoi un tel acharnement à instaurer le chaos dans le pays ?

Le véritable problème se situe en ce point précis. Nous sommes gouvernés par des gens incapables de préserver une organisation de la communauté, pérenne et satisfaisante pour le plus grand nombre, par des gens incapables en fait de garantir l’ordre social. Et la tendance de plus en plus affirmée du Président actuel à la démonstration de force absurde, comme c’est le cas à Notre-Dame-Des-Landes, au coup de menton (on se souvient de Macron rétorquant « Je suis votre chef » au chef d’État Major de Villiers), à l’humiliation et à l’insulte (les exemples ne se comptent plus), en un mot à l’autoritarisme, ne peut être détachée de la prise de conscience qui est en train de se faire au sein de la population. Sous les salves d’ordonnances, les citoyens prennent la mesure des catastrophes sociales et humaines que le Président de la République est en train de provoquer. Il le lui fait payer en usant de violences, cette fois physique. Tout cela est très grave. Et nous révèle au grand jour qu’on ne peut être à la fois le garant de l’ordre et du libéralisme. Il y a là une incompatibilité fondamentale.

L’oligarchie au pouvoir, celle-là même qui décide aujourd’hui de nos conditions d’existence, est d’abord et surtout une horde d’hommes sans foi ni loi, une bande de mercenaires capables de tout détruire pour préserver et accroître leurs privilèges. Or, le tour de force de cette horde est d’avoir présenté son anarchisme économique comme un vecteur d’ordre, de s’être posée comme le garant d’un socle solide sur lequel la société mondialisée peut se reposer. Le libéralisme, en vérité, s’accommode parfaitement de l’entropie, c’est à dire de la tendance naturelle d’un système à évoluer vers le désordre. N’est-ce pas ce que montre, un exemple parmi d’autres, la destruction de l’environnement par les pratiques de l’agro-industrie ?

Il est devenu nécessaire et urgent de démonter les représentations mensongères qu’a forgées l’oligarchie quand elle prétend que, par le simple jeu du libéralisme, l’histoire va dans le sens du progrès. Lorsqu’elle répète que le développement économique mène à la prospérité, elle cache une réalité toute autre puisque seul un petit groupe est en mesure de s’enrichir. Il ne peut en être autrement. Ainsi, chefs d’entreprises et actionnaires, banquiers, multinationales, produisent une richesse qui remet dangereusement en question l’équilibre social. Cette richesse est intrinsèquement délétère. En conséquence, ses serviteurs, les dirigeants-investisseurs comme Trump, mais aussi le banquier d’affaire Macron constituent une menace pour la société.

Leur système - bancaire, économique, financier -, n’a de systémique que sa propension à générer le chaos. Le véritable système, au sens d’un ensemble organisé, est constitué des biens communs, des mécanismes de protection, et de tout ce qui garantit in fine le bon fonctionnement de notre société. Et c’est précisément ce que les libéraux entendent détruire pour ne garder que la seule chose qui les intéresse : la concentration de la richesse entre les mains d’un petit groupe de privilégiés. Nous qui sommes pour le maintien de l’ordre social, nous nous opposons farouchement à la mainmise exercée par une poignée d’arrivistes incontrôlables et menaçants. Nos manifestations n’ont rien d’une révolte, elles sont un recadrage. Le 5 mai, toutes les pièces de la machine sociale se mettront en mouvement pour montrer aux vrais casseurs ce à quoi ils s’attaquent.

dimanche 1 avril 2018

La République à la croisée des chemins

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Vous pouvez retrouver ce texte sur le site du Média.
Bonne lecture !

samedi 10 mars 2018

Le sultan, le billot et la conteuse professionnelle

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« Scheherazade, en cet endroit, s’apercevant qu’il était jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son conseil, cessa de parler. « Bon Dieu ! ma sœur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux ! — La suite en est encore plus surprenante, répondit Scheherazade ; et vous en tomberiez d’accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd’hui, et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine. » Schahriar, qui avait écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même : « J’attendrai jusqu’à demain ; je la ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. » Ayant donc pris la résolution de ne pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au conseil. »
Les Mille et une nuits, traduit par Antoine Galland

Dans le célèbre conte persan, Scheherazade est une séduisante jeune femme qui viendra à bout de la haine que le sultan Schahriar porte envers les femmes depuis qu’il a été trompé par son épouse. Mais à la fin de la toute première nuit de récit que cet extrait relate, à cet instant précis, Scheherazade sait parfaitement que si elle n’est pas parvenue à susciter l’intérêt et la curiosité du sultan, si elle ne réussit pas à lui faire prendre goût à ses contes, sa tête sera coupée au petit matin. Tout au long de sa tâche Scheherazade est en sursis.

Dans Les Mille et une nuits, Scheherazade est belle, intelligente. Elle s’est montrée courageuse en se proposant pour épouser le sultan capricieux. Par son récit sans fin capable de subjuguer le tyran - en réalité le lecteur -, elle s’avérera une stratège extraordinaire. Mais ça, c’est dans le conte ancestral. Dans la société actuelle - la vraie vie - Scheherazade est beaucoup moins sympathique ; et les moyens qu’elle emploie pour se jouer du sultan, bien moins subtiles. Certes elle n’a pas le choix : tout comme le personnage fictif, elle doit raconter des récits infinis pour survivre. Et pour corser les choses, avec notamment le développement d’internet qui multiplie les sources de récits, une concurrence impitoyable sévit désormais, qui risque chaque jour nouveau de faire apparaître Scheherazade d’un ennui fatal aux yeux du tyran.

Alors, pour échapper à son sort, notre Scheherazade des temps modernes ne s’arrêtera pas à une vilenie. Sa tête vaut bien cela. Ne lui jetons pas la pierre, elle ne l’a sans doute pas décidé froidement. Au début, c’est certain, elle prenait soin de narrer des histoires de qualité. Mais vint un moment où l’évidence éclata comme un fruit trop mûr : désormais la quantité primerait. Puis tout s’est emballé. À ce jour Scheherazade ne s’effraie plus d’une approximation ni d’une incohérence. S’il le faut, elle peut grossir le trait : comprenons-la, la pression est si forte. Elle s’engouffre. Partout. Va gratter là où elle espère trouver un peu de matière à récit. Elle prend ci, revient là. Elle fait flèche de tout bois. Ressort d’anciens passages et les remet au goût du jour. Parfois, aussi, s’inspire allègrement de ce qu’elle a lu ailleurs.

Pour étirer son discours, elle a trouvé une technique infaillible : elle analyse ses propres récits. En narratologie on parle de récit méta-diégétique. C’est très pratique car ce discours se nourrissant de lui-même se révèle une merveilleuse fabrique à phrases. Cela donne à peu près ceci :  « Cher sultan, je vous ai conté hier l’histoire de blablabla. Or, j’ai pu constater combien le récit de blablabla a suscité chez vous une profonde émotion. Aujourd’hui, nous allons nous demander pourquoi un tel récit de blablabla vous a tant bouleversé. Puis s’il était bien opportun de vous raconter ainsi l’histoire de blablabla. Ce sera aussi l’occasion de vous narrer ce que d’autres ont pu penser du récit de blablabla. Enfin nous pourrons interroger la pertinence de raconter un jour à nouveau l’histoire de blablabla et de ceux qui entendant le récit de blablabla, en ont éprouvé de vives réactions. Blablabla. »

Pour introduire un peu de diversité, Scheherazade n’hésite pas non plus à varier ses supports. Elle n’est jamais avare de schémas, donne à voir, généreuse, des courbes de toutes sortes. Mais c’est à double tranchant. Elle ne peut pas abuser non plus de ces détails techniques sous peine de voir le sultan s’endormir, lassé par cette facture trop aride. Plus performant est de savoir enchâsser habilement les récits. Mais disons-le, finalement tout est bon tant que le sultan est satisfait du feuilleton.

Il est enfin un procédé phare, une formule presque magique, qui permet à la fois de prolonger indéfiniment le grand récit du monde tout en ravivant d’un jour à l’autre la flamme du sultan. C’est la dénommée « polémique ». Faute de l’avoir inventée, Schererazade l’exploite avec talent. La polémique (du grec polemikos – qui a trait à la guerre) semble en effet avoir été faite pour satisfaire son besoin de produire un incessant discours. Car elle permet de mettre en scène une controverse (1) ; puis elle en explicite la genèse (2) ; en examine tour à tour les causes, quitte parfois à remonter à la nuit des temps (3), mais aussi les conséquences (4). Mieux que tout : elle oppose des protagonistes et exacerbe leurs différences (5). Enfin, elle prend à parti chacun de ceux qui en sont témoins (6). Car une polémique réussie ne se contente pas de montrer un combat entre deux ennemis mortels. Elle crée des camps. Une polémique digne de ce nom doit s’imposer comme une véritable question de société.

Pour toutes ces raisons, Scheherazade n’aime rien de plus que distribuer des rôles. Elle s’est émancipée il y a bien longtemps de tout souci d’équité de traitement. Selon son seul vouloir, celui-ci sera donc présenté comme le méchant éternel, et celui-là le héros. Celle-ci sera (d’abord et surtout) un objet de désir et tous ceux-là, après être passés un temps pour trop lisses et insipides, prendront une importance soudaine dès lors qu’ils deviendront des traîtres.

Les représentations sont classiques, certes, mais face à l’adversité Scheherazade en revient aux bonnes vieilles recettes. Et finalement, elle n’a aucun scrupule à fonder son conte selon un schéma actanciel - qui semble, malgré tout le respect que je dois à Greimas - quelque peu suranné. Schema_actantiel.png Honnie la complexité, balayés les foisonnements du caractère : chaque être ici est traité comme une figure, à la fois grossière et sans profondeur. Dans la bouche de Scheherazade, l’épaisseur de l’histoire individuelle disparaît au profit de la caricature.

Peut-être Scheherazade se demande-t-elle comment elle a pu en arriver là. Mais aussitôt qu’elle tourne le cou pour regarder en arrière, l’image épouvantable de sa tête roulant au sol s’impose à elle. Elle se persuade sans doute aussi qu’elle se débrouille bien mieux que d’autres le feraient à sa place. Après tout, elle a acquis au fil des ans un professionnalisme certain. Alors, elle reprend le fil de son récit, de ce récit chaotique, boursouflé, un peu triste, mais inexorable.

mercredi 21 février 2018

Enregistrement de Wauquiez : un autre masque tombe

micro.jpeg Depuis plusieurs jours un événement fait vibrer la sphère politico-médiatique. C’est la diffusion, par le journal Quotidien, des propos que Laurent Wauquiez a tenu pendant des cours qu’il donnait à des étudiants de l’école de commerce de l’EM Lyon. Révélations, dézingage, insultes envers d’autres personnalités politiques, y compris des membres de LR... Les cours étaient censés être apolitiques mais à l’évidence, il n’en était rien. Des étudiants ont jugé bon de le faire savoir. À l’occasion de ces révélations, tous les ingrédients étaient donc réunis pour créer le buzz. Pourtant, dans leur ensemble, les propos qui viennent de ressortir ne me semblent pas si surprenants que cela.

Que le chef du parti de l’argent se montre hautain, méprisant, haineux et cynique avec ce qui n’est pas lui n’a pas vraiment de quoi étonner. Il est d’ailleurs de notoriété publique que M. Wauquiez a instauré une ambiance de travail particulièrement difficile dans ses rangs – y compris au sein de la direction de la région Auvergne-Rhône-Alpes - et qu’à toutes occasions il démolit ceux qui font mine de s’opposer à lui. Rien donc de très inattendu n’a par conséquent fuité de ces réunions politiques (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit). Seul ce qui est dit d’un espionnage supposé par Nicolas Sarkozy de ses ministres au temps de sa présidence pourrait sonner comme un coup de tonnerre, à condition néanmoins que des preuves ou un faisceau de témoignages s’ajoutent dans les prochaines heures aux affirmations du leader de la droite.

Non, au-delà du fait que Wauquiez a fait preuve d’un véritable amateurisme en se confiant ainsi sans retenue - visiblement certain que son autorité naturelle et sa récente promotion empêcheraient toute velléité de rébellion à l’heure, rappelons-le, du smartphone et de la course permanente aux petites phrases - les révélations ne présentent pas un grand intérêt. En revanche, les conditions dans lesquelles ces propos ont été tenus méritent autrement plus d’attention. Il s’agit d’un véritable dispositif, qui a été mis en place par Laurent Wauquiez et son équipe, et qui visait à conquérir les cœurs de nos chères têtes (encore) blondes. Ce dispositif, maintenant que nous en connaissons tous la nature, doit être interrogé.

Les cours des 16 et 17 février derniers, qui faisaient partie d’un cycle d’un an, n’étaient pas les premier dispensé par Wauquiez. Or, peut-on se satisfaire qu’un responsable politique en activité aille ainsi devant des étudiants et ordonne que ses paroles soient tenues secrètes ? Par exemple, on comprend aisément qu’un médecin s’engage à ne jamais divulguer ce qui s’est dit avec son patient dans le cadre d’une consultation. Mais il est pour le moins dérangeant d’apprendre qu’une personnalité politique de premier plan exige que les propos qu’elle tient devant une assemblée d’électeurs potentiels restent « privés ». Bien au contraire, des exigences, c’est toute la société qui doit en avoir envers les politiques, à commencer par celle de savoir quels messages ils transmettent à la jeunesse du pays.

Pourtant, Bernard Belletante, le directeur général de l’EM Lyon, ne s’est pas fait attendre pour envoyer un mail à l’ensemble de ses élèves pour expliquer qu’"enregistrer une personnalité sans l’en informer n’est pas une valeur early maker" (sic). Quant à M. Wauquiez, il n’a trouvé rien de mieux à faire pour répliquer que de lancer des insultes supplémentaires, cette fois à l’égard de Quotidien et de porter plainte contre le journal. On marche sur la tête.

Plus grave encore. Avec ce lamentable épisode, ce à quoi nous avons assisté de façon fragmentaire, c’est la fabrique de collusions. Il faut entendre Wauquiez parler à ses émules ! Son ton, mélange de fermeté et de confidence, mais aussi le public auquel il s’adresse, trié sur le volet (les étudiants ont dû en effet écrire une lettre de motivation pour pouvoir participer au cours), tout cela nous révèle comment une élite, ou prétendue telle, a accès à des informations que le reste de la population n’est pas censée connaître. Alors là, quelques minutes seulement, on a pu entendre la teneur de ces phrases qui forgent l’oligarchie de notre pays. Cette boue, c’est de l’or : c’est de l’information qui ne nous était pas destinés.

Dans ces circonstances, la réaction du porte-parole des Républicains Gilles Platret, qui a comparé l’enregistrement à « un exercice au niveau CAP d'ajusteur-monteur », sonne comme un dernier aveu : oui, pour les personnes qui dirigent le pays ou aspirent à le faire, il y a bien deux catégories de personnes : celles qui méritent de tout savoir de la vie politique, au point d’être informées de ce qui relève de l’organisation, voire de la sûreté de l’État – et les autres, les apprentis, les petites gens, aux méthodes viles, fondamentalement indignes de s’approprier de telles paroles sans les pervertir. Au terme de l’écoute de la bande son, on a le désagréable sentiment que Wauquiez et sa clique ne souhaitent finalement pour rien au monde donner de la confiture à des cochons. À des riens, des fainéants, pourraient-ils dire encore ? Suis-je bête : les termes ont déjà été pris.

jeudi 15 février 2018

Hamon et la main tendue

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Le journal Le Figaro vient de publier[1] un article évoquant la tournée des universités de Benoît Hamon. En ce moment où les étudiants sont en ébullition, alertés par les réformes instiguant à l’entrée des facultés une sélection sociale qui ne dit pas son nom, l’initiateur de Génération.s a décidé d’aller au devant des jeunes pour parler des élections européennes à venir. C’est là qu’il a semble-t-il affirmé vouloir se rapprocher de la France insoumise en déclarant laisser « la porte ouverte à une alliance ». On se souvient que lors des élections présidentielles, Benoît Hamon, tout en reconnaissant de nombreuses convergences, n’avait pas souhaité se rallier à Jean-Luc Mélenchon, même quand ce dernier l’avait déjà largement dépassé dans les sondages. Maintenant que Benoît Hamon a quitté le navire du Parti socialiste ou, devrait-on peut-être dire, son épave, on ne peut que se réjouir de ce nouvel intérêt pour notre mouvement.

La France insoumise s’est en effet constituée en refusant les cartels de partis. Elle est de ce point de vue un mouvement bien plus vaste, qui aspire à faire tomber les clivages partisans, les postures d’intérêts et les querelles de chapelles pour s’adresser directement aux citoyen-ne-s. Dans ce contexte, rien n’est plus satisfaisant que de voir saisir la main qui a toujours été tendue.

Reste pourtant à savoir ce que Benoît Hamon entend par « alliance ». Ce terme est en effet une métaphore, qui laisse en suspens beaucoup de significations possibles. Veut-il faire une liste commune avec la France insoumise lors des prochaines échéances électorales ? Souhaite-t-il travailler à un programme alternatif ? Ou bien est-il même prêt à rejoindre en personne les nombreux insoumis ? Comment comprendre cette déclaration ? D’un côté, Génération.s, récemment émergée des ruines de la gauche, doit probablement se consacrer à l’organisation de sa structure et peut-être, l’élaboration de son projet de société ; de l’autre, la France insoumise s’est imposée ces deux dernières années comme la seule force d’opposition opérationnelle dans le paysage politique actuel. Elle a fait émerger de nouvelles figures politiques majeures et montre chaque jour sa capacité à proposer une alternative solide à la politique austéritaire que nous subissons depuis trop longtemps. On le voit donc, dans ce contexte, le seul mot d’ « alliance » ne saurait nous indiquer clairement ce qu’a en tête Benoît Hamon et devrait pour le moins être explicité.

Cependant, la constance de la France insoumise sur la question européenne permettra sans doute une telle clarification. Car pour elle aucune ambiguïté n’est possible : l’Europe actuelle est dans une impasse. Nous ne voulons pas de cette Europe libérale. Nous ne voulons pas de cette Europe qui broie les hommes et les femmes, détruit les services publics, met les salarié-es en concurrence pour finalement ne profiter qu’à une extrême minorité : l’oligarchie. Au contraire, ce que nous voulons, c’est une Europe pour tous. Une Europe sociale, une Europe des peuples, nous voulons même un peuple européen, capable de choisir lui-même son destin et de nommer ses représentants et leurs orientations pour faire valoir le bien commun.

Qu’en est-il exactement de M. Hamon ? Génération.s est-elle prête à faire cette révolution copernicienne qui permettra de changer l’Europe ? La question doit être posée car, parmi les insoumis, personne ne veut se satisfaire de la logique du marché, du dumping social, du lobbying effréné, de l’assujettissement de la nature et du vivant par l’industrie qui nous ont été imposés, traité après traité.

Or, Benoît Hamon a affirmé par ailleurs que des points essentiels, tels qu’une politique écologique répondant aux prérogatives de l’accord de Paris, peuvent être mis en place « à traités constants ». Est-ce à dire que somme toute, l’Europe de Merkel lui convient ? Que ses grandes lignes le satisfont ? Que son projet global et l’esprit qu’elle porte, en définitive, ne le dérangent pas trop ? Pour nous, insoumis, quelques petites touches et menus ajustements ne suffiront pas à changer le cap de ce gros navire, dont nous sommes apparemment les seuls à nous soucier de l’état des canots.

Ajout du 21/02/18
Depuis l'écriture de ce billet, et suite à des discussions de Benoît Hamon avec Syriza, Jean-Luc Mélenchon a également demandé des clarifications. Son analyse est passionnante.

Notes

[1] «À Nanterre, Hamon ouvre la voie à une alliance avec les Insoumis aux européennes» - Art. du 14/02/18

mardi 30 janvier 2018

La honte

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C’est en train de se passer. En ce moment et depuis plus de 10 jours. Maintenant, alors que j’écris tranquillement ces mots depuis mon bureau, les bombes tombent sur nos alliés les plus sûrs. Des armes lourdes assassinent ceux-là mêmes qui pendant des mois durant se sont battus, y compris pour nous : depuis le 20 janvier, l’armée turque déploie sa plus puissante artillerie contre un peuple confiné dans une enclave, au nord de la Syrie. Des hommes, des femmes, des enfants kurdes. Et parmi eux des ennemi-e-s de DAESH acharné-e-s. Ce sont eux qui étaient parvenus à établir au Rojava – région composée des trois cantons de Djézireh, de Kobané et d’Afrin - une fédération autonome qui « rejette le nationalisme et prône une société égalitaire, paritaire, respectueuse des droits des minorités ». Eux qui, au plus fort de la confusion, quand les armées syrienne, turque, russe, européenne et américaine tiraient de toutes parts pour défendre leurs intérêts respectifs et si souvent contradictoires, ont su montrer une détermination sans faille à éliminer l’E.I. Cet objectif est presque atteint aujourd’hui. De ce point de vue-là nous leur devons beaucoup.

Alors, voir qu’aujourd’hui le président turc Recep Tayyip Erdogan profite de cette situation favorable pour servir une nouvelle fois ses propres intérêts géopolitiques a de quoi soulever l’indignation. Pour qui est un tant soit peu sensible au principe de justice et au courage, cette attaque contre des membres héroïques de la coalition internationale contre les islamistes semble insupportable.

Mais au-delà de la triste ironie de cette opération militaire turque contre les Kurdes d’Afrin, vu d’ici, le plus insupportable de tout, c’est l’incapacité de la France à condamner celle-ci, et à la condamner clairement et fermement. À ce jour, la lâcheté au pouvoir est telle que le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Driand, est allé chercher les pires arguties pour justifier ce silence. Alors que la députée Clémentine Autain l’interpellait à l’Assemblée nationale, il a ainsi répondu que s’il est vrai qu’il y a de « bons » Kurdes, il y en a aussi de bien mauvais. Ah. Les gentils, les méchants. Cela manquait, au milieu de tout cet inextricable chaos d’alliances forcées, de rivalités ponctuelles et de haines plus ancestrales. Mais quoi, que voulait dire au juste le ministre par cette réponse entortillée ? Que de toute façon le ver est dans le fruit ? Et que les Kurdes, sous prétexte que certains d’entre eux et cetera, méritent tous d’être laissés à leur sort ?

De la politique du « en même temps », on est passé en quelques instants à celle, lamentable, du « oui mais non », formule d’une rare absurdité capable de justifier l’injustifiable et pour finir, le meurtre d’innocents et de braves. Il faudra donc se contenter de quelques molles démonstrations de sympathie puis prendre congé avec toute notre reconnaissance et nos salutations distinguées. La France se tait.

De même, pour le moment, l’Élysée a fait connaître à la Turquie « sa préoccupation suite à l’intervention militaire lancée samedi dans le canton d’Afrin ». Sa préoccupation ? Voilà donc le terme que le Président et toute son équipe de communication auront trouvé pendant une probable réunion de crise ? Face à la trahison, au cynisme et à la cruauté du dirigeant turc, le Président Macron se dit préoccupé. Préoccupé quand des vies sont en jeu ? La honte.

Oui, vu d’ici, le plus effroyable dans cette histoire tragique et sans fin réside sans doute dans le défaut de volonté dont fait preuve Emmanuel Macron pour porter la voix de notre nation. On ne s’y attendait pas, à cette façon d’hésiter, d’esquiver. De tergiverser dans les moments difficiles. On nous l’avait vendu audacieux, on le découvre d’une mollesse toute hollandienne. On le croyait dynamique et du genre qui n’a pas froid aux yeux. Il se révèle fébrile devant l’adversité.

On s’en souvient : sous l’œil bienveillant des caméras, il avait eu l’aplomb de serrer la main de Trump sans baisser le regard, de pousser aussi la hardiesse jusqu’à lancer son « Make our planet great again ! » au plus fort de la crise des accords de Paris. Aujourd’hui, alors qu’il n’est pas permis de balancer face au scandale de ces attaques contre nos alliés, notre chef d’État n’est pas à la hauteur.

La raison en est simple, presque évidente : coincé au milieu de l’imbroglio géopolitique du Moyen-Orient, il est et agit comme ses homologues. Ils tergiversent ? Lui aussi. Les conflits les dépassent ? Erdogan en tire avantage et Macron balbutie. Car l’audacieux, l’homme de poigne, le meneur exceptionnel que nous avons élu ne fait jamais rien de plus que hurler avec ses pairs. Alors oui, c’est très juste, il sait mener une politique libérale dans un contexte économique libéral avec plus de zèle que d’autres. C’est vrai, il sait louer avec un bel enthousiasme la protection de l’Environnement devant un parterre de confrères venus entendre ses paroles. Oui, il sait parfaitement durcir la politique d’immigration quand le reste des grandes puissances d’Europe négocie des arrangements honteux pour juguler migrants et réfugiés loin de nos frontières. Oui encore, il prône mieux que quiconque la start-up nation au milieu d’entrepreneurs ; sans jamais sourciller, fait baisser l’ISF pour ceux qui l’ont voulu au pouvoir et fait tomber les taxes sur les salaires de ses anciens collègues banquiers. Il fait tout cela, il le fait bien, à fond et toutes dents dehors. Oui, oui, oui.

Mais il est un moment où cela suffit, la politique des technocrates, les décisions du bon élève dont le seul souci est de satisfaire sa bande. Un grand homme d'État se doit d'agir précisément quand la machine est bloquée. Il faut sans doute du courage pour dénoncer les fautes de son camp et du cœur pour protéger les plus faibles lorsque l’on est puissant. À l'évidence, notre président manque cruellement de l’un et de l’autre.

mardi 9 janvier 2018

Un président ne devrait pas faire ça

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J’avoue que je ne l’avais pas vu venir. Je ne l’avais pas prévu. Quand il avait été question de choisir, le 7 mai dernier, entre la peste et le choléra, je m’étais bien dit que le vote Macron serait celui de la poursuite d’un système qui ne fonctionne pas, ou pour si peu de monde ; qu’en portant au pouvoir l’incarnation même de ce système on s’enfoncerait un peu plus encore dans la course à l’enrichissement personnel et l’individualisme.
C’est cette appréhension que j’avais avant toute autre chose. Ce n’était pas qu’une intuition : j’ai tenté depuis d’en expliquer les raisons dans mon analyse du discours macronique pendant la campagne présidentielle. La croissance et le profit ont toujours un prix, le plus souvent caché, à commencer par l’écrasement des plus faibles, tous pris dans le même piège, la cheville saisie dans une longue chaîne qui part de la Chine ou de l’Inde, passe par l’Afrique, se déroule jusqu’à nos usines encore et toujours menacées de fermeture pour finir sur nos trottoirs, derniers refuges de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants livrés à leur sort au milieu de nos pas. Que Macron avait pour seul projet celui de la continuité, je m’en doutais. Qu’en prétendant libérer les énergies, il ne ferait qu’asseoir un peu plus encore les privilèges de l’oligarchie, désormais exempte d’ISF, je n’en suis pas surprise. Mais je n’avais pas imaginé qu’en quelques mois, lui et ses sinistres collaborateurs, ministres, membres du MEDEF, banquiers et députés seraient capables de saper les fondements mêmes de notre République.
Pourtant, à y réfléchir, la recette semble si simple. Il aura suffi de :

1) Casser tout sentiment d’appartenance collective
Dans le monde du travail par exemple, en permettant l’inversion de la hiérarchie des normes. Elle a mis fin au socle social que constituaient les conventions collectives au profit des contrats d’entreprise. Par ailleurs, la fusion des institutions représentatives du personnel a limité les pouvoirs des syndicats au sien des entreprises.
Puis dans le cœur de chacun, en désignant des coupables et des faibles, présentés comme autant de contre-modèles (les chômeurs, qui refusent d’aller travailler ; les sans abris, qui refusent les logements ; les « riens », qui ne veulent pas réussir, les « fainéants », qui refusent tout effort au sein de leur emploi).
De même, que doivent penser les retraités qui paient aujourd’hui, via l’augmentation de la CSG, l’équivalent des cotisations sociales ? Si l’on y réfléchit, ce sont eux qui assurent désormais ce salaire différé, eux qui avaient pourtant cotisé tout au long de leur vie. Quoi de mieux que susciter le sentiment d’injustice pour séparer les générations ?

2) Rendre chacun seul responsable de sa situation
En faisant, par des réformes d’ampleur, du « parcours personnalisé » le maître mot de l’accomplissement de soi et ce, à tout âge de la vie : au lycée, où si rien n'est fait il faudra connaître très précisément quelles options permettront de mener à telle ou telle université ; puis dans ces mêmes universités, toujours plus autonomes cela va sans dire, et dont les diplômes ne seront bientôt plus nationaux.
Mais l’isolement de chacun – car, trève de blabla manageurial, c’est de cela qu’il s’agit – ne doit pas trouver de fin, et l’on apprend ainsi que les chômeurs aussi en feront la triste expérience. Cette fois, le prétexte est de favoriser les formations adaptées aux besoins de chacun et à ceux du marché. Le corollaire de ce projet sera un contrôle renforcé de ces personnes ayant le tort de bénéficier d’une aide de l’État.
Car si l’heure est à la gniac et à l’ambition, elle est aussi, et surtout, aux économies. Cela, ce n’est pas si nouveau. Non, de ce point de vue, toutes ces mesures ressemblent méchamment à ce qu’ont fait les gouvernements de droite qui se sont succédé, en France, en Europe, outre Atlantique, à travers le monde, ces dernières décennies.
Alors, où est la nouveauté ?
La nouveauté réside dans le fait que Macron et son gouvernement sont en train d’aller au bout d’une certaine conception de l'État, conception selon laquelle il doit se concentrer sur le contrôle de la population. On connaît la musique : diviser, régner. Pour le reste, le marché décidera.

Et ensuite ?
À partir du moment – et c’est le 3ème point, on pourrait dire la dernière étape – où chacun est entièrement recroquevillé sur sa propre survie (on peut parler de survie quand on vit avec le sentiment qu’il ne faut pas manquer une marche, n’est-ce pas ?), il devient facile d’affaiblir les principes de notre démocratie. J’exagère ? J’espère bien. Mais tout de même, observons ce qui s’est passé avec le fameux projet de loi sur les fake news. Lors de ses vœux à la presse, Macron a évoqué sa volonté de lutter contre les informations inventées dans le but de nuire ou de faire du buzz. Très bien : tout le monde est contre les fake news.
Cependant, dans son allocution un élément mérite d’être relevé. C’est que, nous expliquait le Président de la République, la loi sera effective « en période électorale ». Parce que le reste du temps les fake news n’ont pas d’importance ? Sans doute pas. Mais Emmanuel Macron manifeste là son intention de permettre aux candidats – les gros, ceux qui jusqu’à présent, ont toujours gagné les élections – de continuer à faire de même. En empêchant le flux des fake news en période électorale, Macron s’assure un avenir plus brillant qu’Hillary Clinton, qui aurait sans doute été élue sans l’intervention de la Russie. Sans les fake news, la Grande Bretagne ne serait pas en train de quitter l’Europe, David Cameron serait encore Premier ministre et le monde de la sphère libérale-démocrate serait encore au pouvoir, uni dans toutes les grandes puissances du monde.
Par cette loi imaginée « pour protéger la vie démocratique » (je ne fais que citer ce langage orwellien qui dit le plus sereinement du monde l’inverse de ce qu’il désigne), Macron prépare donc sa propre réélection. Cette ambition toute personnelle vient ainsi s'inscrire dans un projet liberticide à plus d'un titre. Notons qu'avec les lois sur le renseignement du début de quinquennat, cela fait beaucoup. Pour parvenir à ses fins, le président de tous les Français semble décidé à achever de les séparer.

Dans un élan de ce cynisme tel que celui que je lui connais désormais, je le vois et l’entends déjà prononcer le discours qu’il fera à la veille de mai 1968. Devant le sage auditoire de ses collaborateurs, alors que sa femme debout sur le côté le regardera en gardant les mains jointes, il vantera alors la capacité qu’ont eu en leur temps les Français, étudiants, ouvriers, à s’unir pour changer le destin de la Nation. Mais il célébrera d’autant plus solennellement la puissance du peuple d’hier, qu’il n’aura eu de cesse de taire celle d’aujourd’hui.
Ne soyons pas dupes. Ce sera peut-être déjà une forme de révolution.

mardi 26 décembre 2017

En attendant 2018

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2017 s'achève, charriant avec elle le souvenir plus ou moins vif des événements qui l'ont rythmée. J'épargnerai aux lecteurs de ce blog le traditionnel récapitulatif de l'année, qu'on trouvera sans mal dans les meilleurs journaux. Mais je ne voulais pas passer à 2018 sans évoquer un épisode qui a eu lieu il y a quelques semaines, perdu au milieu du flot des petites polémiques, des buzz, des annonces et des rebondissements. Encore une histoire de mots. Une histoire qui, comme toutes les autres, a fait du bruit pendant 2 jours puis s'est éteinte. Pourtant, à mon sens elle dit beaucoup de l'ambiance dans laquelle nous ne cessons de glisser doucement. Car il semblerait qu’un certain abandon des principes qui gouvernent nos règles de vie en commun, allié à une recherche permanente de la surenchère médiatique amène ceux qui ont l’occasion de faire entendre leur voix à s’exprimer sans limites. Cette fois, c'est d'Alain Finkielkraut que je parle. L'idée lui a pris de commenter l’enterrement de Johnny Hallyday sous le prisme de l’origine ethnique de son public. C'était au lendemain de l'événement, dans l'émission "L'esprit de l'escalier" sur la radio RCJ.

Cette lecture relève déjà d’une obsession inquiétante. Mais on connaît les marottes du philosophe et d'une certaine façon, sa lecture de l'événement n'a rien de très surprenant. On se doute également que rien ni personne, aucune institution ne lui a donné les fonds nécessaires pour mener une étude précise, scientifique même, de la population présente à l'enterrement de Johnny. Il a donc dû faire avec les moyens du bord. Autrement dit, il s’est fié à ce qu’il a vu, probablement depuis sa télévision. Je dis bien « vu ». Il n'a donc pas pu faire autrement que fonder son analyse sur la couleur de peau des membres de la foule.

On imagine sans mal aussi que le philosophe improvisé ethnologue a dû se contenter de quelques panels de population, quelques dizaines ou centaines, qui lui auront suffi à tirer ses conclusions. Pour moi, on assiste là à une véritable prouesse de mauvaise foi. Contrairement à ce que prétend M. Finkielkraut, cet épisode ne permet de tirer aucune conclusion, si ce n'est qu'on peut être certain de M. Finkielkraut qu'il trouve ce qu’il cherche à peu près partout, à la télévision, dans la rue, dans ses lectures, sur son smartphone. Pas folichon tout ça.

Mais ce qui me semble le plus important dans cet épisode, c'est ce qui s'est produit au niveau linguistique. Un terme notamment mérite d’être relevé : c'est celui des « non-souchiens ». Il s’agit d’un néologisme, mais ce mot n’est pas sorti de nulle part pour autant. La référence aux Français de souche établit une opposition nette entre les Français d’origine étrangère et les Français… d’origine française. Quand on sait que la grande majorité de nos compatriotes est le produit d’un mélange de nationalités, d'ethnies, que bien des peuples depuis l'invasion romaine se sont installés sur le territoire, cette catégorie inventée perd vite en pertinence. Par conséquent, on peut se demander : à partir de quand, de quelle génération, est-on considéré par M. Finkielkraut comme un Français « de souche  » ? Combien de temps faut-il montrer pâte blanche pour ne plus appartenir à cette catégorie constituée en négatif que seraient les « non-souchiens » ? Et puis, comment Finkielkraut a-t-il pu utiliser un terme qu’un site d’extrême droite a choisi comme nom sans trouver à redire ? On le voit, employé de cette manière et pour cet objectif de classification fumeux que serait la souche, le terme en lui même devient franchement abject.

Il y a quelques années, Manuel Valls, en promenade dans la ville d'Evry dont il était alors maire, déplorait l’absence de « Blancs », terme vite remplacé par « White » et « Blancos » sur le chemin qu’il parcourait avec son collaborateur. Il le faisait discrètement, en serrant les dents, avec des mots dont le caractère étranger semblait les rendre - paradoxalement - plus supportables. Mais il avait oublié alors qu’il portait un micro et qu’il était enregistré. Aujourd’hui, s’il semble encore tabou d’employer le mot « Blancs » en public pour en faire un groupe identitaire à part entière, force est de constater qu’il n’est plus interdit d’assumer une vision raciste sur les ondes.

Pire, à ce jour, la direction de France culture, qui emploie M. Finkielkraut, n’a pas réagi. Pourtant, peu de temps après l'épisode, elle avait été sommée par le Parti de gauche de prendre position vis à vis des propos tenus par son chroniqueur. C’est donc que cette direction estime que les termes employés par Alain Finkielkraut ne sont pas condamnables. Depuis, il a été interrogé par d'autres médias. Le philosophe a essayé de se justifier, d'élaborer, de mettre de la nuance et de la complexité à son analyse « à chaud ». Il a même évoqué l'ironie, la fameuse ironie, cette figure tellement pratique, qui permet de prétendre qu'en fait, on affirmait l'inverse de ce qu'on pense en réalité. Mais rien de clair n'est ressorti de ces explications. Seule la petite phrase demeurera donc. Tant pis, le mal est fait, passons à autre chose.

Ces mots pourtant me restent, diffus, dans la tête ou sur l'estomac, quelque part entre la gorge et le poumon. Ils me disent que décidément, 2017 s'achève sur une mélodie qui sonne mal, un mauvais air : celui de la division. Les médias se repaissent des polémiques de confort, celles qui sont aisées à saisir et l'on se retrouve cerné par les penseurs de la dualité. Il faut être pour ou contre. Choisir entre ceux-ci et les autres. Alors pour ma part, je n'ai qu'un voeu pour l'année qui vient : que nous soyons particulièrement vigilants ; que nous prétions l'oreille à toutes ces paroles qui séparent les hommes, et aux décisions qu'elles justifient. J'ai évoqué longuement la question de l'origine ethnique, mais l'épisode des pseudo « non-souchiens » doit nous faire entendre plus loin encore.

Il me semble que la même attention doit être portée sur ce qui est dit des catégories et des groupes sociaux-professionnels. Salariés du privé, fonctionnaires, retraités, bénéficiaires des APL et même chômeurs... Cette petite musique de la division résonne déjà, qui permet de sacrifier les uns, demander des efforts aux autres, fustiger de prétendus fainéants et finalement, en cassant en nous tout sentiment de solidarité, casse la volonté de s'organiser contre les mesures du gouvernement actuel. Si nous sommes isolés, celui-ci pourra continuer à imposer toutes les mesures qu'il voudra. Veillons à ne pas laisser les citoyens être davantage opposés. Veillons à affermir le lien d’égalité entre tous, ce lien qui est un marqueur fondateur de notre République. C’est un bien précieux que nous devons protéger de ceux qui souhaiteraient nous faire oublier qu’au-delà de nos différences individuelles, nous constituons une communauté humaine et dont l'immense majorité est soucieuse, avant toute autre chose, de vivre en paix.

vendredi 1 décembre 2017

CONVENTION FI À CLERMONT-FERRAND - J'Y ÉTAIS !

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Organisation collective

Le week-end dernier a été marqué par la 3ème Convention de la France insoumise. Elle avait lieu à Clermont-Ferrand, ville centralement placée et où ont afflué des cars affrétés gratuitement de tout le reste de la métropole. Cet événement a réuni 1500 militants, en nombre paritaire, dont une grande majorité avait été tirée au sort. J’ai eu l’honneur de participer à cette Convention et d’en animer certaines séquences avec les députés Adrien Quatennens et Alexis Corbière. En conséquence, mon regard sur ce week-end est à la fois décalé, partiel, franchement subjectif mais peut-être éclairant, car j’ai pu voir ce qui se passait dans la salle, tantôt assise à une table parmi mes compagnons, tantôt sur scène, tantôt enfin depuis les coulisses. Ce fut un moment joyeux pour nombre d'entre nous.



Mais pour le mouvement, cet événement m'a paru fondateur. Le samedi ont été annoncées les trois grandes campagnes que les Insoumis vont mener en priorité. La deuxième journée était davantage consacrée à l’organisation du mouvement et à ses méthodes d’action.

Ce que j’ai perçu de la Convention, c’est tout d’abord une organisation extrêmement bien rodée. Quand je suis arrivée samedi matin et ai traversé la salle immense, j’ai été très impressionnée. Elle était éclairée de lumières tamisées et garnie de dizaines de tables rondes également réparties. Mais j’ai pu me rendre compte par la suite qu’elle était encore plus impressionnante remplie que vide, c’est à dire une fois les insoumis installés. Cette disposition en îlots ainsi que l’idée de monter quatre scènes de part et d’autre de la salle permettaient d’exploiter pleinement la grande halle d’Auvergne pour lui donner vie. Visuellement tout avait été pensé : les interventions s’enchaînant feraient aller les regards du public d’une scène à l’autre tout au long de ces deux journées. De plus, la présence permanente d’un contrebassiste « maître du temps » donnerait une touche paisible et agréable à ce qui d’ordinaire ne l’est pas : écourter une intervention ou faire cesser un travail en commun, lors des cogitations.

Plus largement, une question m’a semblé particulièrement significative, celle des espaces, qui se sont multipliés et entrecroisés tout au long du week-end. Par exemple, aux abords de la salle se trouvait un « village » insoumis, espace attenant donc mais autonome, composé de stands divers comme autant de maisonnettes. Un autre espace était celui des médias, à commencer par la radio insoumise, organe lui aussi indépendant qui s’est créé et accompagne la FI depuis des mois maintenant. Celui-là était plutôt itinérant puisque ses envoyés spéciaux allaient partout faire leurs reportages. Un autre espace, enfin, était celui des réseaux sociaux, qui permettait un accès essentiel à la Convention par les insoumis qui ne s’étaient pas déplacés, voire un public plus large encore.

J’ai évoqué les différents lieux de la Convention et leur caractère volontairement ouvert. De manière évidente, cette ouverture avait pour corollaire l’extrême mobilité de chacun : une fois faites les vérifications liées à la sécurité, on pouvait circuler librement. On peut penser que cette même fluidité est allée jusqu’à régir, ou du moins influer les tâches des Insoumis au sein de la Convention. Je vais donner un exemple. Sur place, chaque membre pouvait s’il le souhaitait de se rendre dans l’espace-vidéo et y faire un petit film sur un sujet qui lui tenait à cœur. Si le film était tiré au sort, il était alors projeté à toute l’assemblée et sur le site.


Collectif en mouvement

Or, c’est à mon sens le même état d’esprit qui permettait de retrouver un voisin de table un peu plus tard, tenant le stand d’une association, d’une revue, vendant du matériel militant, répondant aux questions des journalistes ou même intervenant sur scène. À la facilité de circulation répondait la possibilité pour tous de changer de rôle ou de fonction au gré de ses envies. Car à l'intérieur de ces espaces, chacun pouvait être amené à accomplir un acte militant, participer à sa façon. Un autre prolongement intéressant de l’espace insoumis était celui de l’hébergement proposé aux membres de la Convention par de nombreux militants de Clermont-Ferrand.

Dans ce genre d’organisation libre et mouvante, il n’est donc pas difficile de concevoir qu’un membre de la Convention quel qu’il soit ait pu bénéficier d’une formation à part entière pendant le week-end. Peu importait d’où nous venions, quelle était notre expérience ; que nous ayons été tirés au sort, invités au titre de coordinateurs d’un livret thématique ou en tant que représentants de l’espace politique, syndical ou social : chacun de nous finalement a eu droit à un moment d’enseignement de pratiques militantes nouvelles. Le dimanche matin en effet, lors de la séquence sur les mises en action, une présentation de méthodes innovantes de porte à porte nous a été faite dans la grande salle par deux jeunes gens spécialistes de la méthode Alinsky. Elle était, bien sûr, diffusée en streaming.

L’objectif de la formation était de montrer en quoi il est souvent plus intéressant de partir de la population d’un quartier et de ses besoins que de chercher à imposer à celle-ci des discours politiques tout faits. Ces intervenants ont alors mis en scène leurs méthodes. Pas de théorie ni de discours plaqué, mais la preuve par l’action. Les deux intervenants ont su illustrer leur propos en l’incarnant. Pour ma part, je ne suis pas prête de l’oublier. Je m’en souviendrai parce que j’y ai appris quelque chose avec bonheur et curiosité. Je ne suis sans doute pas la seule.

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Et mouvement qui s'organise

À mes yeux, la grande particularité de la France insoumise est qu’à l’image de cette formation à la méthode Alinsky, elle prétend devenir ce qu’elle défend. Elle est un mouvement, c’est à dire un organe à la fois fluide, ouvert et fondé sur des principes stables et un programme clair. Elle est un laboratoire de pratiques, y compris au niveau de sa propre organisation, et se veut un mouvement populaire. Par conséquent elle n’a pas le choix : elle doit assumer sa vocation expérimentale tout en cherchant à atteindre le plus grand nombre. C’est ce que faisait Manuel Bompard dans son discours de conclusion lorsqu'il évoquait l'"humilité" avec laquelle nous devons aborder ce "défi complexe". Mais pour qui veut réfléchir à ce que pourrait être la société idéale du XXIème siècle, c’est aussi un défi passionnant.

Ce mélange de rigueur et de fluidité est un bien précieux. Il m’apparaît comme la véritable colonne vertébrale de la FI. C’est lui qui explique la très grande accessibilité de nos orateurs nationaux ; lui aussi qui permet à tous les groupes d’action qui souhaitent être utiles sur le terrain d’agir librement sans se sentir isolés pour autant. Loin de la bulle En marche qui a vu ses militants réduits à voter pour leur chef de file et unique candidat au poste Christophe Castaner dans un simulacre de démocratie, la France insoumise est en train de construire une forme de communauté où tous les bras et toutes les voix comptent. Désormais notre mouvement a donc bien plus qu’un programme. Il a aussi une histoire - deux campagnes, plusieurs mois d’opposition au mandat actuel -, une charte, une feuille de route, des méthodes d’action. Au terme d’une nouvelle phase de réflexion collective, il se dotera bientôt d’une Assemblée représentative. Alors, que demande le peuple ?

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