Blog de Maud Assila

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dimanche 24 juin 2018

Comptes de campagne - cherchez le scandale

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L’émission du net Arrêt sur Images vient de mettre en ligne sa dernière émission, dont le thème est le traitement – y compris médiatique - des comptes de la dernière campagne présidentielle. Je l’ai regardée avec curiosité et intérêt, car au-delà de son accroche évocatrice (« D'un seul coup, 35 médias ont demandé les comptes de Mélenchon »), elle avait le mérite de revenir sur des informations mises, jetées même sur la place publique au long de ces derniers mois. C’est que comme bien souvent, il fallait vendre, d’abord et surtout ; pour cela, gros titres et apparences suffisent. Si l’émission, qui se déploie en une sorte de longue conversation, ne tire jamais de conclusion, elle a le mérite d’avoir tout mis, ou presque, sur la table. Or ces éléments permettent de se faire une opinion. Plus que tout, ils éclairent à la fois sur le fonctionnement des médias, de notre République et de ses institutions. Et un peu, au passage, sur la psychologie humaine.



La CNCCFP ou la tourmente banale

Tout d’abord, l’émission montre que la commission de contrôle des comptes de campagne (la CNCCFP) manque de moyens et d’effectifs pour faire son travail correctement. Jusque là rien de très surprenant : ça doit être le cas d’à peu près toutes les institutions publiques, qui subissent des coupes budgétaires depuis des décennies. Mais à cela s’ajoutent une lourdeur administrative et des obligations rigides jusqu’à l’absurde, qui ne font finalement que rendre plus difficiles encore les conditions de travail des fonctionnaires et contractuels. Ces « petites mains » sont en effet chargées de faire le tri dans les documents remis par les candidats dans des délais complètement irréalistes.

Parmi ses nombreuses missions, la CNCCFP doit aussi effectuer une sorte d’harmonisation d’un rapport de compte à l’autre. Ce procédé a pour but d’atténuer les disparités de traitement d’un candidat à l’autre et en quelque sorte d’uniformiser les lettres des griefs des rapporteurs. On le comprend, l’objectif même du travail d’harmonisation implique des imperfections et génère des difficultés. Au cours de ce second contrôle, qui va valider certaines conclusions des rapporteurs et en rejeter d’autres, place est faite au jugement global, à l’estimation, à l’arbitrage. Pour ne pas dire à l’arbitraire. L’idée semble-t-il est d’aller dans le sens d’une validation générale, une validation « à la louche » de l’ensemble des candidats à partir du moment où il est admis qu’ils n’ont pas commis d’infraction majeure. Et sans doute le manque de moyens et de temps justifie-il en grande partie ces choix.

En janvier dernier, c’est suite à cette procédure d’harmonisation que Jean-Guy de Chalvron, le rapporteur du compte de campagne de Jean-Luc Mélenchon a démissionné, signifiant ainsi qu’il n’était pas d’accord avec les conclusions auxquelles la procédure avait abouti. Mais il s’avère que c’est bien le principe même de l’harmonisation qui ne convient pas à de Chalvron. À l’entendre, l’identité du candidat dont il avait en charge d’éplucher le compte de campagne reste anecdotique. Si c’est vraiment le cas, que lui a-t-il pris alors d’aller participer à cette commission ? S’il était tellement épris de rigueur, d’inflexibilité – et c’est sas doute le cas de cet ancien inspecteur général de l’administration du ministère de l’intérieur - , on peut se poser la question : mais qu’allait-il faire dans cette galère ? Car il suffit de se pencher – même quelques instants, comme on vient de le faire - sur le fonctionnement de la CNCCFP pour comprendre que c’est une institution un peu bancale, qui se débrouille tant bien que mal, comme beaucoup d’administrations croulant sous la paperasse. Non, M. de Chalvron a semble-t-il préféré effectuer quelques vacations pendant quelques mois, puis s’émouvoir de son fonctionnement pour finalement s’en aller à grands fracas.


L'emballement médiatique

Or, la démission de ce rapporteur en quête d’absolu a eu de lourdes conséquences. Tout d’abord, elle a attiré les médias qui, comme des mouches sur du miel, n’ont eu de cesse depuis lors de reprendre les récriminations de de Chalvron (Le Parisien en particulier). Mais il en fallait plus à la presse. Alors, la Commission, soumise à la pression des journalistes, a choisi de rendre publics les comptes du candidat Mélenchon et ce, avant tous les autres ! Qu’on saisisse l’absurdité de la situation : la CNCCFP a délibérément donné en pâture aux médias qui la pressaient les comptes d’un candidat – manquant en cela à son devoir d’égalité de traitement – pour pallier son incapacité à traiter de manière précise et adaptée chaque compte de campagne. Incapacité qui aurait provoqué le départ d’un de ses membres et la médiatisation qui a suivi. J’espère que tout le monde suit. Pour le dire autrement la Commission s’est enfoncée dans sa propre incompétence.

Autre conséquence. Quand un rapporteur fait du bruit, attire l’attention sur tel ou tel point, et, par ricochet, tel ou tel nom, il apparaît que la Commission se sent aussitôt obligée de faire la preuve aux yeux du monde de sa vigilance et de son professionnalisme. Ainsi, alors même qu’elle avait refusé de prendre en compte certains griefs de de Chalvron, elle est allée faire un signalement sur la base de ces mêmes éléments. Accessoirement, l’absurdité kafkaïenne s’est alors abattue sur un homme et son équipe ; ils ont ainsi subi un double acharnement, médiatique puis juridique.

On s’en doute, ce ne sont pas les médias, ni la CNCCFP qui iront reconnaître l’obstination aberrante qu’ils ont eux-mêmes montrée à l’égard de la France insoumise. Alors je le fais, c’est toujours ça.[1] Mais il faut savoir que le deux poids deux mesures n’a pas eu de limites dans cette histoire. Car dans le même temps où les comptes de campagne de l’un étaient mis à la disposition de la presse, la Commission s’est bien gardée de signaler les ristournes dont l’autre avait bénéficié. L’autre ? Quel autre ? Je vous laisse deviner. Même, il apparaît très clairement que les critères de validation des facturations d’événements et de réunions publiques par la CNCCFP se sont considérablement assouplis au fil des révélations des médias (ceux de Médiapart et de Radio France). __ Un scandale sous le tapis__

C’est qu’il n’est pas question pour la Commission d’invalider les comptes d’E. Macron. Non, pas question. Puisqu’il a gagné. Il n’en est pas plus question pour lui qu’il n’en a été question en 1995 pour Jacques Chirac. [2] Roland Dumas, alors Président du Conseil constitutionnel, expliquait « avoir sauvé la République » en taisant ces soupçons. Puis d’ajouter : « Chirac avait été élu – peut-être avec quelques trafics de voix… mais peu importe… Il était alors le représentant de la France aux yeux du monde ». [3]

Et voilà, ce n’est plus un secret : le Président, au moment de son élection, devient en même temps un ex-candidat intouchable. Non pas seulement parce qu’il bénéficie de son immunité, mais parce que l’organe de contrôle des comptes de campagne devient aussitôt impuissante à agir. Elle n’est en réalité pas constituée pour faire tomber le roi. Pince-moi je rêve : on apprend alors qu’en invalidant les comptes de campagne de Macron, la République se retrouverait devant un vide – que dis-je ?- un gouffre juridico-institutionnel. Prise de vertige devant un tel risque, la CNCCFP n’éventualiserait en aucune mesure de franchir le pas. Les jeux sont faits, et reconnaissons-le, les dés un peu pipés. Et dans les plus hautes instances, il semble établi avant même la fin de toute procédure de contrôle que l’heureux élu, quel qu’il soit, ne sera pas, et ne sera jamais inquiété. C’est là une donnée de premier ordre, un véritable postulat, que pourtant les citoyen-ne-s n’ont pas. Et pour cause.

Entendons-nous bien. Mon problème n’est pas tant l’irrégularité des comptes de campagne de Macron - je n’ai pas les clés pour juger de cela - , mais le principe qui gouverne tout le reste, et décide du traitement qui sera fait de tous les autres comptes. Ce qu’il faut d’abord dénoncer, c’est l’impunité du futur-ex-candidat-futur-président. Oubliez les coupes budgétaires, les effectifs réduits, l’angoisse du temps qui file : c’est pour garantir la paix des institutions que la Commission « harmonise » ses avis.

La CNCCFP est toute entière tendue vers un objectif, unique : la stabilité républicaine. C’est sa véritable raison d'être. On peut donc l'imaginer sans mal, la procédure d’harmonisation consiste en réalité à aligner rétrospectivement l’ensemble des comptes de campagne des candidats. Et ses décisions, elle les prend sans doute à l’aune de de ce qu'il faudra laisser passer dans le dossier du Président fraîchement élu. Tout porte à croire que ses comptes de campagne deviennent la mesure de tous les autres, une sorte d'étalon-or, jusqu'aux prochaines élections. Et en attendant, si le fonctionnement absurde de la Commission est remis en question, comme le rapporteur de Chalvron a voulu le faire - avec les motivations qui sont les siennes -, celle-ci n’hésitera pas à sacrifier un autre candidat, sa réputation, et faire un signalement là où il aurait dû être laissé en paix.

La CNCCFP est incapable de faire la seule chose vraiment importante, et qui justifierait à elle seule son existence. Elle ne peut empêcher le malhonnête, le tricheur, le magouilleur d’accéder au pouvoir. Elle n’en a pas les moyens, ni matériels, ni humains, ni juridiques, ni institutionnels. Devant tant d’inanité, il ne lui reste qu’une possibilité, causer des tracas aux plus petits. Triste constat pour une autorité qui se voudrait indépendante… Alors une dernière question se pose. Pourquoi la Commission aurait-elle un tel intérêt défendre sa fonction ? Et autrement dit :


À qui profite le crime ?

Grâce à l’émission, on a appris que les rapporteurs travaillaient dans des conditions peu enviables – dans des petits bureaux, presque jour et nuit au cœur de l’été et pour 18 euros par vacation jusqu’en mai dernier - 20 depuis cette date. Beaucoup sont des bénévoles, souvent des retraités qui arrondissent ainsi leur fins de mois. Difficile de croire par conséquent qu’ils se damneraient pour sauver cette institution. Non, les choses se jouent ailleurs, bien sûr. Ils se trouvent sans doute au plus au niveau de la Commission, du côté de ses dirigeants. Arrêtons-nous un instant sur François Logerot, son Président depuis 12 ans. Celui-ci vient de recevoir une augmentation de salaire proportionnellement bien supérieure (57 %) à celle des rapporteurs, faisant passer celui-ci de 4.574 euros à 7.182 euros nets par mois. En plus de cette faveur, l’énarque de 82 ans perçoit une indemnité annuelle de 9.500 euros bruts pour ses bons et loyaux services à la cour des Comptes de 1962 (en tant qu’auditeur de 2ème classe) à … 2004 (en tant que Premier président).



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Reprenons. M. Logerot a consacré sa vie à ces institutions dites indépendantes. En observant son parcours, on comprend aisément comment des hauts fonctionnaires tels que lui peuvent chercher à tout prix la stabilité des institutions de la 5ème République. C’est tout simplement leur intérêt. M. Logerot n’est certainement pas le seul à avoir fondé sa carrière sur cette stabilité. Comment aurait-il pu en être autrement pour toutes ces personnes, sorties de grandes écoles et destinées à mener des fonctions prestigieuses au milieu de leurs pairs ? Comment, même, leur en vouloir ? Ils sont pourtant largement responsables du pourrissement sur pied de nos institutions et du délitement de notre République qui donne de plus en plus les traits d’un monarque au chef de l’État. Il y a une oligarchie financière désormais reconnue ; l’oligarchie institutionnelle, plus discrète, n’est pas moins néfaste. Tous partagent les mêmes objectifs. Tous œuvrent au maintien de leurs privilèges. Et chose remarquable, le Président Macron, ancien élève de l’ENA devenu banquier chez Rothschild, appartient pleinement à ces deux mondes qui n’en sont peut-être qu’un.

Quand les garants des institutions se transforment en chiens de garde du pouvoir, celles-ci deviennent nos prisons. Il nous faudra nous en souvenir, lorsque l’Assemblée constituante sera en place et que nous, citoyen-ne-s, pourrons choisir nous-mêmes l’organisation de la res publica. Nous devrons toujours avoir à l’esprit que pour changer les structures, il faut changer les hommes. Et que pour changer les hommes, il faut changer leurs motivations.

Notes

[1] Notons que dans l’émission, le journaliste d’investigation Sylvain Tronchet, il faut dire un peu acculé par Daniel Schneidermann, a admis que le porte-parole de J.L. Mélenchon pendant la campagne présidentielle Alexis Corbière avait été victime d’une « suramplification » - c’est le terme qu’il a employé - médiatique au sujet de sa rémunération. C’est un premier pas.

[2] Pendant la campagne présidentielle, plusieurs millions d’euros avaient été versés, dont on soupçonne qu’ils étaient issus de ventes d’armes.

[3] Interview sur LCI en 2015.

[4] Attribution-NonCommercial-ShareAlike 2.0 Generic (CC BY-NC-SA 2.0)

mardi 5 juin 2018

La grève héroïque des infirmiers du Rouvray

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Sept infirmiers de l’hôpital psychiatrique du Rouvray à Rouen se sont mis en grève de la faim il y a deux semaines. À ce jour, deux ont été hospitalisés dans un état préoccupant, et une troisième devrait l’être aujourd’hui. Depuis plus de dix jours, ils ont trouvé la force d’arrêter ensemble de s’alimenter pour dire leur colère et se faire entendre. Que réclament-ils ? Une augmentation de salaire ? Des primes ? Une revalorisation de leur statut ? Rien de tout cela. S’ils ont pris cette mesure extrême, c’est pour obtenir de leur direction qu’elle investisse de l’argent… dans l’hôpital. Qu’elle en prenne soin en quelque sorte. Ces infirmiers demandent qu’elle crée des chambres et recrute du personnel supplémentaires. Cela pour qu’enfin les conditions de vie des malades deviennent correctes. Car aujourd’hui, expliquent-ils, elles ne sont pas dignes. La prise en charge des patients n’est plus assurée dans les locaux. Ils le disent eux-mêmes : ils font de la maltraitance.

Pourtant, au regard de la spécificité et de la pénibilité de leur métier, avec un salaire avoisinant les 1500 euros mensuels en fonction de primes de nuits, de gardes les week-end, dimanches et jours fériés, une revalorisation de leur statut ne serait pas du luxe. S’ils étaient à la tête d’une entreprise tentaculaire, s’ils étaient les actionnaires ventripotents d’une société multinationale, les choses seraient autrement plus faciles. Il suffirait d’inviter Pierre Gattaz à dîner dans un restaurant étoilé pour ainsi, entre la poire et le dessert, le convaincre d’aller mendier discrètement auprès de Macron ou de ses sbires une énième injection de milliards publics dans leurs affaires déjà bien juteuses. Pour le bien de la nation, cela va de soi.

Mais non, ici il n’est pas question de dividendes ni de parachutes dorés. Nous sommes face à des hommes et des femmes simples, modestes, qui exercent un métier difficile, tant physiquement que moralement, et qui sont arrivés à la triste conclusion qu’il leur fallait mettre dans la balance leur santé et leur vie pour que des personnes fragiles, qui souvent côtoient la misère, qui jonglent parfois avec la violence et la mort, bien malgré elles, des personnes qui sont dans l’incapacité - temporaire ou définitive - de prendre soin d’elles, puissent être prises en charge, aidées, être isolées de l’agitation du monde, puissent trouver un peu de repos, qu’elles puissent vivre enfin dans des conditions décentes. Ou à peu près décentes. Peut-être faut-il le dire autrement : aujourd’hui en France, des gens qui vivent chichement et d’un labeur éprouvant sont en train de se mettre en danger pour protéger des individus dans une souffrance encore plus grande. Et pourquoi ? Parce que par l’État les a abandonnés. Tous. Les uns, comme les autres. Les infirmiers du Rouvray aujourd’hui n’ont pas d’autre choix.

Comment peut-on accepter, dans un pays qui se targue d’être la sixième puissance mondiale, de laisser des personnes modestes et profondément humaines dans une situation aussi terrible ? Il faut les entendre parler de leur métier, les infirmiers de l’hôpital du Rouvray. Raconter les choses terribles qu’ils sont obligés d’accomplir chaque jour pour éviter le pire à leurs patients : imposer des camisoles chimiques aux uns, enfermer les autres avec un seau, attacher des personnes âgées dans des lits de camps, laisser des enfants dans des cagibis… et chaque fois, dans le seul but d’assurer leur sécurité. Parfois ils échouent dans cette tâche d’urgence extrême. Faute de moyens, de matériel, fautes de bras suffisants. Alors, souvent des violences éclatent. Il arrive qu’un patient échappe à leur vigilance et qu’on le retrouve quelques minutes plus tard, pendu dans un recoin de l’hôpital.

Il faut voir ces infirmiers retenir leurs larmes lorsqu’ils évoquent leur calvaire. Celui qu’ils vivent pleinement avec les malades dont ils s’occupent. Le même, ou presque, dès que la carapace se fend et que l’empathie fait mal. Les lèvres serrées, il avouent alors leurs mauvaises nuits, leurs remords. Les visions dont ils ne se débarrassent pas. Et pire que tout, leur sentiment d’impuissance. Des années d’études, disent-ils, le désir de bien faire et à l’arrivée, l’horreur au quotidien.

Qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls. Que nous sommes avec eux. Qu’ils sachent qu’ils sont des hommes et des femmes de grande valeur. Qu’ils nous entendent à leur tour et sachent combien nous les admirons. Et combien leur contribution à la société est autrement plus respectable que celle des chefs d’entreprises insatiables, à la solde d’actionnaires aux dents longues.

Il faut le reconnaître, tous ceux qui se retranchent derrière un mandat dérisoire pour décider, d’un coup de crayon, des réductions de budgets ici, des suppressions de postes là, pour perpétuer un système économique absurde et garantir les privilèges de leur caste n’accomplissent rien à côté d’eux. Que les infirmiers de l’hôpital de Rouvray restent forts, enfin. Leur combat, celui des humanistes, contre l’indifférence et le cynisme, ne sera jamais fini.

samedi 12 mai 2018

Un sursaut à l'accord

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D’abord, il y a eu les frappes en Syrie, décidées par Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron. Tout cela s’est fait non seulement dans un entre-soi on ne peut plus malsain - et c’était déjà là une raison suffisante pour s’y opposer comme nous l’avons fait alors - mais surtout, l’opération a été décidée au mépris des plus hautes instances internationales, tel que le Conseil de sécurité de l'ONU et malgré les exhortations de son Secrétaire Général à ne pas intervenir.

Bien sûr, nul ne pouvait être insensible à la présomption d’une attaque chimique du pouvoir syrien sur sa population. Mais enfin tout de même, une initiative militaire des trois pays sans mandat de l’ONU constituait un inquiétant précédent. Macron a alors cherché à justifier l’injustifiable à grand renfort d’arguties et de contre-vérités que j’ai énumérées dans un billet précédent. Ce que ces frappes laissaient craindre un an à peine après son accession à la tête du pays, c’était l’alignement de la France sur les velléités (décidément toujours) belliqueuses de la 1ère puissance mondiale.

Depuis nous n’avons pas été déçus. Le mois dernier, à l’occasion de la visite du président français à son homologue américain, les images des marques démesurées d’affection des deux chefs d’État ont passé la barre du ridicule. Les réseaux sociaux, qui donnent si bien le pouls de notre époque, n’ont d’ailleurs pas manqué de tourner en dérision, par la caricature et la parodie, les papouilles présidentielles. Et n’en déplaise au journal Le Monde qui à l’époque avait absolument voulu voir dans les codes gestuels employés par Trump et Macron une forme de lutte, douce, policée, mais non moins vigoureuse, de domination (comme s’il était nécessaire de remettre de la virilité dans toute cette histoire), le fait est qu’à ce jeu grotesque, c’est bien le nôtre, de président, qui a perdu.

Ne nous reconnaissant en aucune de ces simagrées d’ordre prétendument diplomatique, nous sommes nombreux à avoir souhaité que celles-ci tombent vite, très vite, dans les oubliettes de l’histoire. Ce sera malheureusement impossible. L’objectif que s’était donné Emmanuel Macron en étant le premier chef d’État à se rendre à la Maison Blanche était de convaincre son nouvel ami de ne pas sortir les USA de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Raté.

On le voit déjà, le retrait des États-Unis a des conséquences désastreuses dans tout le Moyen-orient où l’embrasement semble désormais imminent. Évidemment, il ne s’agit pas de tenir E. Macron pour responsable de la situation dont chacun mesure la terrible complexité. Mais quel besoin avait-il d’aller jouer les porte-parole de l’Europe ? Et surtout, pourquoi donc nous avoir infligé, à nous, citoyens et citoyennes français impuissants derrière nos écrans, une telle humiliation ?

Aujourd’hui, alors que c’est l’Europe toute entière qui se confond en déclarations gênées pour ménager la chèvre et le chou ; alors qu’elle prétend tout à la fois maintenir le statu quo, aider l’Iran à contourner les sanctions à venir et œuvrer à un nouvel accord, nous découvrons pour beaucoup un aspect qui nous avait jusqu’alors échappé. Car on nous apprend que, comme tous les pays du monde, nous sommes pieds et poings liés aux États-Unis. Pardon, il faut être précis : nous sommes à leur merci.

Nous le sommes non pas uniquement parce que les choix diplomatiques et géo-politiques de ce pays ont des répercutions sur nos relations avec le reste du monde. Cela, nous le savions déjà. Non pas parce qu’en tant que membres de l’OTAN, nous sommes tenus de suivre les yeux fermés les stratégies étasuniennes, décidément toujours belliqueuses. De cela aussi, nous étions parfaitement au courant, et la France insoumise n’a eu de cesse de dénoncer cette situation d’intenable assujettissement de notre nation à des intérêts souvent contraires aux nôtres. Non pas même parce que notre économie est dans une large mesure tributaire de celle de notre partenaire américain. Ce n’est là non plus un secret pour personne. Non, la prise de conscience est d’une tout autre mesure. Elle est sans doute plus rude, car elle embrasse tous les aspects des relations entre deux pays. Notre dépendance a pris la forme d’un véritable imbroglio. Un imbroglio géo-politico-économique.

La France subira des sanctions économiques si elle refuse de prendre des mesures identiques à celles des États-Unis. Rien que ça. Ses entreprises en effet devront elles aussi se retirer de l’accord de 2015 avec l’Iran. L’information est lâchée, elle a même un nom jargonnant à souhait : l’extraterritorialité américaine. Mais pour beaucoup d’entre nous, elle s’apparente à une révélation. À moins qu’il ne s’agisse d’un aveu, qu'on nous aurait fait, enfin, tant cette nouvelle semble grave. Car autant dire que la France sera traitée par les USA de la même manière que l’Iran si elle n’obtempère pas et ce, sous le seul prétexte qu'elle utilise le dollar dans le cadre de ses échanges commerciaux.

Les États-Unis ont tout bonnement institué une forme de contamination juridique, capable de toucher les pays du monde entier. Cette contamination, cela va de soi, leur est toujours favorable. Quoi ? Les entreprises françaises auraient 3 à 6 mois pour rétablir des sanctions contre l’Iran ? Elles ont quelques semaines pour se retirer du pays ? Voilà l’ultimatum que nous pose aujourd’hui notre allié in-dé-fec-tible. Comment en est-on arrivé là ? On se frotte encore les yeux. Le réveil est difficile. Sommes-nous à ce point à genou ?

Bien sûr, le phénomène n’est pas nouveau. L’origine de notre asservissement date du passage de l’étalon or au dollar comme monnaie de référence à travers le monde. Cela remonte à 1971, tout de même. Oui, je l’ai dit, nous savons tous cela, nous le savons parfaitement. Il n’empêche, et comme c’est étrange : avec cette histoire en apparence si éloignée de nos préoccupations quotidiennes, on est en train de se cogner au réel. Et ce qui se passe aujourd’hui ne laisse plus de doute sur la nécessité de nous défaire du sac de nœuds dans lequel la France et l’Europe se sont laissées enfermer.

Il est des moments où le sentiment de déflagration, plus que la déflagration elle-même d’ailleurs, est capable de nous donner la force de réagir. Regardons les choses telles qu’elles sont : nous avons atteint une limite. Dans notre relation avec les USA, nous avons touché le fond et il est grand temps de nous propulser vers la surface. Mais pour cela, nous devons être capables de donner le grand coup de talon qui nous éloignera des fonds boueux. Avec de la détermination et la volonté d’en finir une bonne fois avec cette paresse et cette faiblesse de caractère qui ont mené nos derniers présidents à accepter toutes les humiliations, nous pouvons renverser la situation.

Des choses ont déjà été faites, d’autres encore sont aujourd’hui possibles, qui séduisent au-delà des nations, des partis et des couleurs politiques : la Chine est parvenue ces derniers mois à lancer un contrat pétrolier libellé en yuan et convertible en or, ce qui a permis au Venezuela par exemple de vendre son pétrole en contournant l’embargo américain ; dans son commerce avec l’Iran, la France a su faire appel à des banques qui n’ont aucun lien avec les États-Unis ; enfin, certains spécialistes préconisent une loi de blocage, comme celle qui nous permit il y a 20 ans de braver l'interdiction américaine et d'acheter du gaz ukrainien en pleine guerre froide. L'Europe, alors, avait jugé que les USA étaient tout simplement allés trop loin. Aujourd'hui, une renégociation de l'accord est même envisageable. Mais à condition qu'en attendant, l'actuel reste en vigueur.



On le voit, l’enjeu se situe bien au-delà de l’accord avec l’Iran. Ce dont nous devons nous extraire, c’est de ce jeu de poupées russes (mais l’adjectif, on l’admettra, n’est pas le bon) qui rend la France dépendante d’une Europe libérale et anti-sociale, elle-même soumise aux pulsions hégémoniques des États-Unis. Jamais l’urgence pour les nations européennes de redevenir pleinement maîtresses de leur destin ne s’est autant fait sentir. Cette nécessité s'impose à nous, avec la même force que celle de changer l’Europe et de revoir les traités qui l’étranglent. Elle a sans doute à voir également avec la stratégie plan A / plan B que nous défendons. Car fondamentalement c’est de la souveraineté des nations, et à travers eux de celle des peuples qu’il est question. Mais la France, avec l’Europe, peut agir dès maintenant. Dans la situation actuelle, telle qu’elle se présente, elle peut franchir une étape importante - la première depuis des décennies. Reprenons la main, saisissons l’occasion.

jeudi 3 mai 2018

Les jours (adresse aux assaillants)

Des grèves, des manifestations. Des grèves perlées. Ronde, régulière, grève sur grève tranquille. Jour 1, grève jour 2, manifestation, grève toujours. Jour 9. Manifestation. Voyez. Rassemblement, marche. Grande marche, manifestation. Jour 14. Voyez donc. Rassemblement. Évacuation, qu’importe. Grève encore. Grève. Regardez comme ça résiste. Évacuation, grève, occupation d’espace. Ici. Voyez donc comme ça dure. Et ailleurs, comme ça s’étale. Lacrimo. Qu'im-porte. Jour 28, manifestation. Regardez ça s’attarde. Est-ce que vous saisissez ?

C’est que, voyez-vous, nous ne voulons pas. Vraiment pas. De votre monde nous ne voulons rien. Ni les promesses d’abondance, ni la fléxibilité, ni la compétitivité, ni la modernisation. Rien. Car chacune d’elles se fait sur le malheur. Toutes se bâtissent sur l’injustice et sur l’échine des autres, de nos semblables, de nous-mêmes ou équivalent. Alors oui ça coince. Ça s’agglutine. Ça freine des quatre fers. Vous avez vu, là haut ? Allez-vous comprendre ? Un jour ? Quel numéro ? Nous ne sommes pas des bêtes que l’on mène à l’abattoir. Regardez-nous. Nous ne sommes ni des animaux, ni des adeptes du désordre. Nous ne sommes pas des hordes. Bien au contraire. Nous sommes organisés.

Allez-y. Allez-y donc. Mais nous vous en prions, faites. Oui vous pouvez toujours. Nous vous voyons, depuis des mois, aller encore et encore à la charge. Essayer par tous les biais. Jour 1, jour 30. Nous vous voyons parfaitement, marche après marche, défoncer les portes, faire sauter les briques. Vous ne voulez qu’une seule chose : le règne d’un monde sans règles. Un monde détruit. Ah, la voilà, votre liberté : un champ de ruines. Nous vous voyons avancer les coupe-coupe à la main. Mais nous sommes toujours là. Inusables. Rassemblement, grève. Insubmersibles. Solides comme des rocs.

Vous tentez, nous résistons. Lacrimo, dispersion, grève, rassemblement. Rythme imperturbable. Regardez-nous nous reformer, chaque fois plus résolus et un peu plus nombreux. Et tout en devenant une masse, notre masse, nous nous organisons. Calmement : le temps est avec nous. Alors vous pouvez toujours espérer, oui. Vous pouvez toujours menacer. Vous savez quoi ? Vous pouvez toujours courir. Nous ne céderons rien. Nada, pas un pouce. Nous n’avons jamais été si sûrs de notre fait, si convaincus et si soudés. Et si nous le sommes, c'est qu'il n’y a plus aucun doute sur vos intentions. Ça aide, comprenez : plus vous vous obstinez, plus nous voyons clair et plus nous nous renforçons. Nous sommes forts de notre parfaite connaissance de la situation. Regardez-nous enfin : déterminés, paisibles.

Nous ne nous battons pas pour notre pomme, ne défendons pas notre pré carré. C’est l’intérêt général que nous voulons. Levez un peu la tête, vous rendez-vous compte ? Nous voulons le droit d’être dignes toujours. Et le droit de vivre ainsi : dignement. Celui d’être soignés, d’aller où bon nous semble. Celui d’accueillir ceux qui ont besoin d’aide, et le droit de vieillir en paix. Le droit de nous transformer aussi, au fil de nos enseignements. Le droit de regarder l’avenir. De voir le temps passer. Sans souffrir, tête dans le guidon, peur au ventre et poches vides. Nous voulons le droit de vivre ensemble. Ce droit, ce droit seulement mais ce droit tout entier. Vivre pour de bon, tous ensemble.

À votre dogme de l’égoïsme, nous opposons toute la volonté dont nous sommes capables. En masse. Jour après jour, sans fléchir, nous vous opposons la fraternité par la fraternisation. Plus vous glorifierez l’individu, plus nous nous rassemblerons, venus de toutes parts. Et plus vous vous enfouirez dans vos litanies, plus nous nous étendrons. Corps inoxydable. Allez, relevez donc un peu la tête : cagnottes, grèves, rassemblements. Jour 1, jour 1000. Vous saisissez ? Ouvrez grand les yeux. Encore. Encore. Et dites-vous bien que vous n’avez encore rien vu. Prochain rendez-vous : jour x, une étape. Tranquille, joyeuse et digne.


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jeudi 19 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode III – Intraitable

Les deux premières parties de ce travail (voir les épisodes un et deux) ont montré de quelle manière Emmanuel Macron utilise les mots les plus fédérateurs et en détourne le sens lorsque cela sert son propos et lui permet de justifier sa politique profondément injuste. Avec lui, le discours s’emballe. Il est loin, le temps de la campagne présidentielle où il s’agissait seulement de présenter un programme le plus consensuel possible, quitte à ce qu’il paraisse pauvre, pour ne pas dire fumeux, à de nombreux égards. Depuis, les techniques de communication du Président ont changé : le discours ne tourne plus à vide car une politique est mise en place, qu’il s’agit de justifier. Mais par une sorte de perversion savante du langage, le discours jupitérien est toujours capable de se déployer dans toutes les directions potentielles, y compris les plus inattendues. C’est sans doute là que désormais le vrai danger réside.

Épisode III – Intraitable

Ainsi a-t-on entendu dimanche soir le Président de la République décrire la situation migratoire actuelle avec des mots dont le Front national n’aurait pas rougi : avec un ton grave, il a par exemple évoqué un phénomène migratoire inédit, inédit… et qui va durer (sur tout le passage, prononcé 3 fois) dus à 1) des conflits géo-politiques, 2) les problèmes climatiques, 3) une grande pauvreté en Afrique et 4) une démographie africaine qui est une véritable bombe, il faut le dire.

Par cette gradation le ton est donné : il s’agit d’attiser les peurs. Lorsqu’on sait que dans les décennies à venir, plus de 250 millions de personnes devront quitter leur lieu de vie pour fuir les conséquences du dérèglement climatique (et que la question écologique n’a pas même été effleurée pendant le débat), il y a de quoi rester songeur. Pas de doute, l’intention ici était bien de tenir un discours très ancré à droite.

Mais aussitôt fait ce premier « constat », Macron complète sa réponse et oppose le principe du droit d’asile, respecté puisque constitutionnel et qui doit être protégé. Puis d’expliquer que le raccourcissement des procédures de demande est fait pour eux… pour eux (les demandeurs d’asile) et pour leur éviter des humiliations ; que les enfants seuls ne peuvent être mis dans les centres de rétention ; enfin que le délit de solidarité ne doit plus être puni par la loi.

Que retenir ici ? Deux choses :

1) le fameux en même temps, devenu marque de fabrique du macronisme, fonctionne à plein régime pour justifier la moins mauvaise des politiques. C'est le cas pour la question de la migration, mais c’est aussi une justification courante de la mise en place de Parcoursup ou de la réforme de la SNCF : il faudrait se contenter des lois imposées par le gouvernement sous prétexte que la situation précédente était insatisfaisante, ou bien encore, comme il est dit au sujet des migrations, que le pire est à venir.

2) face à des questions complexes, le Président souhaite faire savoir qu’à ses yeux seule la raison prévaut. Et en aucun cas les émotions ne guideraient ses décisions.

Chez Macron, une telle affirmation de la primauté de la raison sur l’émotionnel est revenue tout au long de la soirée (de là où je suis, je n'ai pas d'amis ; avec des bons sentiments on couvre des crimes) :

Plus largement, renvoyer l’interlocuteur à ses émotions est une manière de le décrédibiliser. La séquence sur l’immigration est à ce titre très intéressante. Voici ce qui s’est dit alors :

J.J. Bourdin : Je ne suis pas là pour exprimer une indignation, je suis là pour rapporter une indignation. Ce n'est pas la même chose.

E. Macron : Oui, je sais cela, et je la respecte et je la partage comme vous. Puis : Je suis touché par chacune de ces situations comme vous ... il m’arrive de la vivre dans mes tripes comme vous, mais ma mission est de ne céder à aucune facilité d’émotion ou de plateau.

En d’autres termes seul Macron serait capable de faire fi de ses émotions pour agir de la manière la plus juste. Et cette séquence, où Macron dans un étrange monologue attribue à Bourdin des sentiments qu'il n'a pas (Bourdin insiste sur le fait qu'il se fait le simple rapporteur de l'émotion de la population), montre qu'elle n'a en réalité rien de spontané. Macron s'était probablement préparé car il lui fallait donner cette image et nous laisser penser que contrairement à ses interlocuteurs, il est maître de ses émotions. Il a le monopole de la raison.

Si, à l’entendre, la décision raisonnée, et uniquement parce qu’elle est raisonnée, lui permet de prendre les problèmes à la racine et non de s’occuper uniquement de leurs symptômes (ce qui reste à prouver), elle est surtout utilisée comme prétexte à toutes les décisions.

Car plus que toute autre chose, la décision chez Emmanuel Macron a pour ultime objectif d'affirmer une autorité. Chaque acte accompli par le Président et son gouvernement est acte d’autorité, ou du moins doit être perçu comme tel. C’est donc moins par crainte d'un afflux de migrants que par peur des accusations de laxisme qu'ils réduisent à des conditions d’accueil et de vie indignes celles et ceux qui arrivent sur notre sol au prix de longues épreuves et mettent tout en œuvre pour accélérer, et par conséquent multiplier les reconduites (il y a trop de gens qu’on ne raccompagne plus par faiblesse, a-t-il affirmé dimanche).

C’est sans doute pour de semblables raisons qu’une forte répression a suivi l’abandon du projet d’aéroport à NDDL : les partisans du projet s'étaient empressés de fustiger la permissivité de Macron et du gouvernement vis à vis des zadistes. De la même manière, l'inflexibilité qui accompagne les réformes est légitimée par le refus de céder à des minorités habituées à ce qu’on leur cède. Quelles que soient les revendications, les problématiques, Macron se dit intraitable. Le mot d'ailleurs a été prononcé plusieurs fois pendant l'entretien. L'autoritarisme va jusqu’à agir en interne, puisqu’on sait que les députés LREM sont soumis à des pressions pour voter dans le sens des propositions de loi du gouvernement. Plus grave encore, Macron nous a expliqué que l’intervention en Syrie avait pour but de montrer que la France ne fait pas preuve de faiblesse et de rétablir sa crédibilité. Au nom de cette obsession de l'autorité, on arrive désormais à une extrémité alarmante puisque des vies, au sens propre du terme, sont en jeu.

Cependant, savoir que Macron a pour unique boussole le sentiment d'incarner l'autorité et la fermeté, - image elle-même relayée par les innombrables opérations de communication de l'Élysée et par les médias - nous permet aussi de mieux anticiper la suite. On peut être certain par exemple que dans la période qui suivra cet entretien, Emmanuel Macron sera lointain et se voudra plus jupitérien que jamais. N'a-t-il pas été obligé de dire à deux reprises à Edwy Plenel qu'il était son interviewer, et lui le Président? Indéniablement, ce long échange lui aura fait perdre un peu de la stature qu'il s'était évertué à forger ces 12 derniers mois. Par ailleurs, à partir de ce constat on peut aussi réfléchir aux conséquences qu'aurait ce qui serait perçu comme un recul du gouvernement sur tel ou tel sujet de mobilisation actuel. Car comme le remarque si justement le député FI Adrien Quatennens, Macron aime à être fort avec les faibles et faible avec les forts.

Quand d'autres voient dans la démocratie l'expression du peuple et l'occasion de lui donner la main sur son destin, Macron quant à lui n'y voit que celle, moins glorieuse, de projeter une image idéalisée du souverain. Chaque opération, chaque réforme semble nous dire L'État, c'est lui. N'y a-t-il donc rien de plus détestable pour Emmanuel Macron que de voir révélée au grand jour sa très grande faiblesse, celle-là même qui forge toute sa vision du monde ? Car si faiblesse il y a, c’est à toujours protéger les puissants et vouloir écraser les plus fragiles. Et la véritable autorité consiste à prendre au mot la devise de notre pays. Le reste finalement n’est que rhétorique.

mercredi 18 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode II : Un système cohérent

Dans mon billet précédent, j’évoquais la tendance du Président Macron à employer, lors de l’entretien du dimanche 15/04, à tort et à travers le terme de légitimité, afin de justifier ses actions les plus douteuses (interventions en Syrie, répression à l’égard des zadistes de Notre-Dame-des-Landes et des étudiants) et de mener des réformes sans prendre le temps du dialogue avec les acteurs nécessaires à tout débat démocratique. Nous allons voir à présent de quelle manière, pour mieux faire passer les injustices inhérentes à sa politique libérale, il a travaillé à bâtir la cohérence de son discours et ce, au prix de quelques contorsions sémantiques.


Épisode II : Un système cohérent
Alors qu’il s’expliquait sur la baisse de l’impôt sur la fortune (ISF) et de la taxe sur le versement des dividendes, Macron a affirmé avec insistance que la théorie du ruissellement n’était pas une référence pour lui : Je ne crois pas à la théorie du ruissellement. Au regard de la politique libérale qu’il conduit, cette assertion paraît fausse, bien sûr. Il s’agit plus probablement pour Macron de se débarrasser de l’image impopulaire qui colle désormais à la peau de ce Président des riches. Mais il ne fait pas autre chose que demander des efforts à la très grande majorité des citoyens (retraités, cadres moyens, fonctionnaires), tout en laissant la catégorie des plus aisés en dehors de tout système de redistribution. Le peuple paie, la caste est épargnée. Malgré cette contradiction, on comprend que pour Macron, la priorité absolue est donc de maintenir le sentiment qu’il est le garant de la cohésion nationale. Mais, reconnaissons-le, c’est un peu la quadrature du cercle.

L’un des procédés rhétoriques utilisé par Emmanuel Macron dimanche dernier pour rendre plus supportable la séparation entre la majorité de la population et un petit groupe de privilégiés réside alors dans une désincarnation systématique de ce dernier. À l’entendre, les riches, exemptés d’impôts, deviennent une simple catégorie, le produit sans corps et sans âme d’une classification quelque peu technocratique. Cette caste semble ainsi inaccessible au commun des mortels. Présentée de cette manière, elle n’est plus un groupe d’hommes et de femmes vivant dans sa bulle d’opulence, mais seulement un maillon dans une chaîne de mécanismes complexes, voire inextricables.

On a un premier exemple de la désincarnation systématique opérée par Macron lorsqu’il a été question de la réforme de la SNCF. Il explique alors que pour mettre fin aux déficits liés aux transports ferroviaires, des efforts sont demandés à chacun :

- aux usagers - Macron ne précise pas davantage, mais on sait qu’ils verront les prix des billets augmenter sensiblement comme ce fut le cas dans le reste de l’Europe et, faute d’investissements de l’État, certaines lignes sont condamnées à disparaître,

- à l’entreprise, qui va connaître une réorganisation,

- et aux cheminots qui perdront leur statut.

On s’en doute, les transformations structurelles et administratives que s’apprête à connaître la SNCF - l’entreprise - n’ont rien de comparable avec les sacrifices que les citoyens, cheminots et usagers, devront faire. Pour Emmanuel Macron, tout est pourtant mis sur le même plan.

Or, tandis que les journalistes mettaient en balance le déficit annuel de la SNCF (1,5 million) et les salaires affolants des cadres de la SNCF, à commencer par celui de la Ministre Florence Parly lorsqu’elle était directrice générale chargée de SNCF Voyageurs (52 000 euros par mois tout de même) et tandis qu’est soulignée la responsabilité du patron de la SNCF Guillaume Pepy, Macron prend bien soin… de s’indigner : Vous avez une manière de vous attaquer aux gens ! Vous les jetez en pâture.

À l’entendre, il ne faudrait surtout désigner personne : tout ce qu’il est permis de faire, c’est déplorer un système. Hors de question donc d’identifier les quelques hommes et femmes qui se sont littéralement gavés au détriment du service public, et qu’eux-mêmes ne jugent aujourd’hui plus assez rentable.

De même, il était frappant de voir la vive réaction qu’a provoqué Jean-Jacques Bourdin en prononçant le nom de Bernard Arnaud, patron du CAC40 et cité dans les Paradise Papers pour avoir placé des actifs dans des paradis fiscaux. Macron a d’abord nié que c’était son ami. Puis il a balayé toute tentative de nommer des coupables d’un revers de main : Je ne suis pas là pour juger tel ou tel.

Et de déployer tout un arsenal linguistique des plus abstraits pour expliquer la complexité de la lutte contre l’optimisation fiscale. En vrac, cela donnait dans une sorte de litanie :
il faut déconstruire proprement – stratégies de contournement (pour évasion fiscale) - États dont les règles permettent des contournements massifs (pour paradis fiscaux) - avancées en matière d'échanges d'informations - convergence fiscale au sein de l’Union européenne - système de contrôle - administration fiscale – dispositifs - mécanisme.
La liste n’est pas exhaustive, mais on voit l’objectif. Difficile d’imaginer le Président de la République parler en des termes aussi froids de délinquance ou même de terrorisme. Chez lui, certains maux sont indéniablement plus palpables que d’autres.

Tandis que les catégories sont faites et les rôles distribués, il peut alors dérouler sa cohérence (Je suis d’une constance extrême, aime-t-il à dire). Et une fois les plus riches mis de côté et rendus invisibles, une forme de partage des richesses peut désormais (et enfin) avoir lieu. Mais c’est une forme cynique de répartition : plutôt un partage des miettes.

Ainsi, les retraités donnent aux salariés, ce qui permet de baisser leurs cotisations sociales ; mais Macron ne manque pas de souligner que dans le système de retraites par répartition, ce sont les salariés qui paient les retraites ; les fonctionnaires voient leurs points d’indice gelés mais il est dit qu’il faudra tôt ou tard revaloriser les salaires des enseignants et des infirmiers qui travaillent dur ; les classes moyennes n’auront plus à payer de taxes d’habitation mais un deuxième jour de solidarité est une piste intéressante… On nous joue une farce, où sur scène Édouard paré de ses plus beaux atours va déshabiller Pierre pour habiller Paul puis déshabiller Paul pour habiller Jacques. Ou quelque chose comme ça.(1)

Dans ce système bien huilé, c’est tout naturellement qu’apparaît le mot solidarité. Mais si Emmanuel Macron insiste sur la solidarité inter-générationnelle qui justifierait l’augmentation de la CSG et si, comme on l’a vu, il envisage un 2ème jour de solidarité pour financer la dépendance, le terme n’est pas utilisé pour qualifier les investissements des plus riches et des chefs d’entreprises dans l’économie nationale. Ici, plus aucune valeur morale n’est mobilisée. Pas plus qu’un système de redistribution des richesses global, contraignant et réellement efficace n’est organisé. Impossible donc de savoir ce qui sera fait avec les cadeaux fiscaux faits aux riches.

Macron se contente de répéter que quand on empêche les gens de réussir, ils vont ailleurs. Pour le reste, il est très difficile de séparer le bon grain de l’ivraie (c’est à dire ceux qui réinvestissent de ceux qui se contentent de bénéficier de cadeaux fiscaux). Effectivement, Macron lui-même semble avoir renoncé à la théorie du ruissellement. Et faute d’argent magique, il tombe dans la pensée magique : une pincée d’espoir, une bonne dose de mauvaise foi, des paroles ressassées et dans deux ans, nous dit-il, on pourra faire un bilan.

Ces exemples montrent comment Emmanuel Macron manie les mots. Il les choisit toujours avec parcimonie et, en même temps, avec lui ils sont à géométrie variable. Son usage du terme légitimité est finalement comme celui de solidarité : purement pragmatique (2) . Cette façon de procéder permet toutes les extrémités. Ainsi l’a-t-on constaté sur la question de l’immigration et plus précisément quand a été évoqué le délit de solidarité.

Pour pouvoir développer une de ces réponses de Normand dont il est le spécialiste, Macron n’a pas hésité à distinguer la bonne et la mauvaise … solidarités. L’une, qui consiste à sauver la vie d’un migrant en danger, serait louable (dans la bouche du Président, elle se mue en devoir d’humanité), tandis que l’autre, qui consiste à aider des passeurs, reste répréhensible. Pourtant, s’il s’agit de sauver une vie, peu importe l’identité de la personne que l’on sauve, non ? Et si quelqu’un vient par exemple à conduire un passeur quelque part, ou à l’héberger, il ne saurait être question, et cela en aucune mesure, de délit de solidarité, mais plutôt de complicité… On le voit, un tel mot supporte mal le pluriel. Comme la plupart des valeurs morales, d’ailleurs. C'est que la solidarité, elle, ne se compte pas.

(1) Le discours est exactement le même pour l’ensemble des services publics : moindre augmentation des budgets et non renouvellement des personnels cohabitent en permanence avec la promesse de rentrées d'argent par l’investissement (EHPAD) et, si l’on arrive à créer cette dynamique, une possible augmentation des salaires.


(2) La pragmatique est une branche de la linguistique qui appréhende la signification des éléments de langage uniquement en fonction du contexte de leur emploi.

mardi 17 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode I : L’action légitime

Dimanche 15 avril a eu lieu un entretien entre le Président de la République et deux journalistes, Edwy Plenel le directeur de Médiapart et Jean-Jacques Bourdin (BFM TV). Cette interview me servira de support pour analyser les méthodes rhétoriques - et en filigrane, de gouvernement – du Président Macron. Cet entretien au Palais de Chaillot a en effet pris le tour d’un véritable débat, loin de l’exercice éculé et souvent complaisant auquel on est habitué. Et c’est dans un constant effort de justification de sa politique que le Président a dû déployer toutes ses compétences rhétoriques.

S’il ne faut pas être dupe de l’aspect communicationnel de cette longue interview, ni du plaisir, souvent affiché, qu’y a pris le Président lui-même, ce débat peut s’avérer malgré tout utile : il est possible par exemple d’identifier des éléments de langage et plus largement ce qui constitue son discours, ses représentations et peut-être même son mode de pensée, lorsqu’il se prête à des exercices de ce genre. Cette analyse poursuit un travail que j’avais commencé à l’issue des élections présidentielles et législatives et un atelier que j'avais présenté aux AmFIs d'été à Marseille. D’une certaine façon, je fais donc à mon tour le point, un an après l’accession au pouvoir de celui qui est d’abord, et surtout, un VRP de talent.

Épisode I - L’action légitime

Pendant le grand entretien de dimanche, le Président de la République a répété en boucle un certain nombre de mots, mais les a utilisés dans des circonstances mais aussi des sens très différents. C’est le cas du terme de légitimité, très souvent employé et, chose remarquable, pour presque tous les sujets abordés. Selon la définition, la légitimité est tout aussi bien le caractère de ce qui est fondé en droit (on parle de « légitimité d’un contrat ») que de ce qui est fondé en justice ou bien en équité (« légitimité d’une revendication »). On le voit, le terme est en lui-même ambigu puisqu’il recoupe selon le contexte les dimensions, juridiques et/ou morales. Or, c’est précisément sur cette ambiguïté que joue Emmanuel Macron lorsqu’il l’invoque. Tout particulièrement au sujet de l’intervention de la France en Syrie. Il l’a fait plusieurs fois pendant ce discours qu’on imagine très travaillé . C’est d’abord par un foisonnement de raisons qu’Emmanuel Macron a voulu convaincre de la légitimité de cette intervention. Toutes sont en fait réversibles. En voici un panel :

- 1) Notre priorité est la lutte contre DAESH.

Cette affirmation préalable est posée mais par la suite, rien n’est dit d’un éventuel lien avec l’intervention à proprement parler. Faut-il comprendre dans cette affirmation quelque peu péremptoire que la lutte contre le mal absolu autoriserait toutes les décisions ? Faute de précisions supplémentaires, on est obligé de formuler nos hypothèses. Par exemple que Macron nous donne ici une version implicite de l’expression « la fin justifie les moyens ». Reste à établir dans ce cas précis si la fin et les moyens sont tout à fait en cohésion. Rien n'est moins sûr.

- 2) Nous avons la preuve que des armes chimiques ont été utilisées par le régime de Bachar al-Assad.

Là encore, aucune question complémentaire, ni demande de précision ne sera faite à ce sujet. Le Président se contentera donc de faire cette affirmation. Sur ce sujet pourtant épineux, visiblement il n’est pas besoin de présenter les preuves : le mot seul semble suffire à en produire l’effet.

- 3) Nous avons mené une lutte contre des armes dont l’usage est contraire au droit international.

Macron précise également que ce n’est pas un acte de guerre, refuse à Bourdin l’usage de cette expression dans la mesure où son pays n’a en aucune manière déclaré la guerre à la Syrie. Il n’empêche, rien ne s’oppose à ce qu’on considère des bombardements dans un pays étranger comme un acte de guerre et prendre le mot lutte pour ce qu'il est, à savoir un euphémisme.

- 4) Les frappes avaient pour objectif d'affirmer le poids de l'ONU, ainsi que l’impact des résolutions qui ont été prises en son sein.

Emmanuel Macron avance cet objectif alors même que la France, les USA et le Royaume-Uni se sont affranchis des règles de fonctionnement de cette institution et de son autorité, en menant ces attaques sans mandat de l’ONU et malgré les exhortations de son Secrétaire Général à ne pas intervenir. On est donc ici devant un véritable paradoxe. Mais on pourrait parler de mauvaise foi.

- 5) L’opération avait un but humanitaire.

Edwy Plenel n’a pas manqué de souligner que le mot peuple n’est jamais prononcé dans la bouche d’Emmanuel Macron dans sa démonstration. On peut par ailleurs se demander pourquoi les bombardements et exactions diverses, qui ont fait plus de 350 000 victimes, n’auraient, elles, pas nécessité de semblables interventions dans les 7 années précédentes s'il était réellement question de protéger le peuple syrien.

- 6) Il était nécessaire de rétablir la crédibilité de la France face à la Russie.

Cette dernière en effet est accusée par Emmanuel Macron de ne pas avoir fait respecter la résolution contre les armes chimiques en Syrie. Plus exactement, elle a impuissanté la communauté internationale. Ce néologisme, qui consiste à transformer un adjectif en verbe, pourrait ressembler à un anglicisme. Même si elle n’est pas impossible, il est difficile de croire à une simple maladresse de la part d’un communicant comme M. Macron ; en tout cas, par cette invention linguistique, il souligne et appuie à sa façon toute la singularité de la situation géopolitique précédant les frappes, où une coalition de pays se serait retrouvée totalement empêchée par une seule nation. On comprend la suite : à situation inédite, réponse inédite.

Dans ce flux de justifications d’une intervention urgente, c’est finalement la légitimité internationale qui sera le plus mise en avant. Pourtant, le réel, sans doute moins que les mots, est têtu : légitimité est employé ici pour absence de légalité ; et internationale pour 3 pays. Résumons : il s’agit d’une intervention illégale menée par 3 pays. Plus tard, Macron précise : 3 pays sur 5. Or, pour obtenir un mandat de l’ONU il faut que les 5 pays de son Conseil de Sécurité le votent.

Trois pays sur cinq, c’est la majorité, rétorquera alors Macron devant un Edwy Plenel dubitatif. Pour notre président, légitimité et majorité deviennent synonymes, quelle que soit l’organisation concernée et les règles qui la constituent. La légitimité, dans le cas des attaques, viendrait d’une vague idée, une représentation collective mais aux contours flous que chacun des spectateurs se fait de la démocratie. Dans la bouche du chef d’un État démocratique, ce n’est là rien d’autre qu’un tour de passe passe.

Le mot légitimité a été particulièrement employé pour une autre thématique, très différente : il qualifiait les colères qui traversent le pays depuis plusieurs mois. Selon le Président, certaines sont ainsi légitimes : celles qui sont le fruit de problèmes et de tensions antérieurs à son quinquennat (autrement dit celles dont il n’est pas responsable) et celles qui sont au contraire concomitantes à ses réformes. Selon ce raisonnement, sont acceptables deux types de colère : 1) celle des personnels soignants soumis à de difficiles conditions de travail et 2) celle des cheminots qui voient leur statut aujourd’hui remis en cause. Une troisième quant à elle n’est pas acceptable : c’est celle des groupes, les professionnels du désordre (l'expression désigne aussi bien les jeunes des universités que les zadistes expulsés de Notre-Dame-Des-Landes).

On remarquera au passage que sur 3 colères, 2 semblent légitimes au Président. Une majorité… Pourtant, cette légitimité reconnue ne justifie, cette fois-ci, aucune mesure exceptionnelle, aucune entorse aux règles que Macron s’est données en début de mandat. Il apparaît au contraire que la parole a beau être libre et les colères s’exprimer, rien ne déviera les projets du Président en place. Droit dans ses bottes, les yeux dans les yeux. C’est qu’on touche ici à un aspect essentiel de l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron, aidé de ses ministres : on pourrait l’appeler la technique du fait accompli.

Ainsi, qu’il s’agisse du débat avec les parlementaires, celui escamoté face aux ordonnances sur le code du travail, puis celui qui vient d’avoir lieu au sujet des frappes en Syrie alors même qu’elles avaient déjà été menées, qu'il s'agisse de Parcoursup mis en place avant même la validation par l’Assemblée nationale ou encore de la réforme de la SNCF qui n’avait jamais été annoncée dans le programme d’Emmanuel Macron, la méthode est toujours la même : le Président et son gouvernement imposent, et les discussions ont lieu après coup.

On le comprend, cela ne laisse aucune possibilité aux différents acteurs d’infléchir les décisions, au mieux déjà prises et parfois même déjà appliquées. Dans ces circonstances, désigner tels mécontentements comme légitimes ou non n’a par conséquent aucune raison d’être que cosmétique, communicationnelle. Pour une grande part, il s’agit simplement de distribuer des rôles au regard de l’opinion publique et, à bien peu de frais, de se montrer compréhensif ou au contraire, intraitable face à des interlocuteurs réduits au silence. Il n’empêche, le mal est fait : le dialogue, le vrai, n’aura pas lieu. On a plutôt affaire à un dys-logue, une parole qui arrive toujours après-coup.

Sur ce dernier plan, l’absurdité rhétorique - et le culot! - du Président dimanche soir ont été tels qu’il n’a pas hésité à s’appuyer sur le caractère constitutionnel de ses modes de décision pour les rendre plus … légitimes (en droit, cette fois). En poussant le raisonnement, et dans la mesure où il présente comme anti-démocratique tout ce qui est anti-constitutionnel, toute demande faite au gouvernement d’autoriser les débats avant les prises de décisions devient donc, de manière mécanique, anti-démocratique. Cela ne s’invente pas.

mardi 10 avril 2018

À bas les casseurs !

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Ce lundi 9 avril à 3 heures du matin, la police a commencé l’expulsion de plusieurs dizaines d’habitants de Notre-Dame-des-Landes. Il s’agit, selon le gouvernement, de débarrasser la zone de tous ceux qui ne se sont pas déclarés officiellement à la préfecture lors d’un recensement récent. On laisse entendre au passage que ce seraient des personnages volontiers violents. Donc de potentiels fauteurs de troubles. C’est qu’il y a, selon le gouvernement, les bons zadistes et les mauvais zadistes. Autrement dit, dans une démonstration de force dont il est désormais coutumier, le gouvernement veut expulser les squatteurs, présentés pour l’occasion comme des rebelles, afin de remettre de l’ordre en général et de réinstaurer l’ordre républicain en particulier dans une zone dite de non droit.

L’ordre, parlons-en… Comment le calme, l’harmonie, le sentiment de justice et du travail bien fait pourraient-ils advenir d’une série d’expulsions sauvages, effectuées sans la moindre procédure juridique ? Car selon un collectif de juristes et d’avocats qui ont interpellé le Premier Ministre dans une lettre ouverte, rien n’est fait dans les formes. Pourtant, il a été rappelé par la présidente de la commission « Libertés publiques et droits de l’homme » du Conseil national des barreaux, Mme Françoise Mathe, que « seule l’exécution d’une décision de justice régulièrement mise en œuvre serait de nature à légalement justifier l’intervention des forces de l’ordre dans la Zad et l’expulsion de ses habitants. » On comprendra que cette manière arbitraire de désigner les indésirables a quelque chose de pratique. Elle ne représente pas moins une négation pure et simple de la loi. Dans ces conditions, où est la zone de non droit ?

Non, selon toute raison, rien de bon ne pourra advenir d’une telle opération. Son but à peine voilé est clair : satisfaire la droite, à laquelle plus personne ne doute de l’appartenance du gouvernement actuel ; et provoquer le chaos, car c’est ce chaos qui étouffera de la façon la plus sûre les remous de la mobilisation sociale immense qui est en train de se lever. Pendant que nous regarderons les images officielles des bulldozers détruisant les maisons, nous verrons surtout moins les grévistes, déjà traités de manière inique par les médias.

Qu’on nous explique : que pourrait donc produire cette violence d’autre que la violence elle-même ? Alors qu’il a d’ores et déjà été annoncé que les expulsions prendraient plusieurs jours, on peut craindre un dérapage, si vite arrivé, peut-être même - comment ne pas y penser après la mort de Rémi Fraisse ? - un terrible drame sur place. Et dans les prochaines heures, tandis que les ondes de violence seront parvenues jusqu’aux hommes et aux femmes en lutte au même moment dans tout le pays, tandis que les étudiants tiennent bon malgré les assauts répétés de milices d’extrêmes droites, que les jeunes des universités de Nanterre et de Lille se retrouvent cernés par les CRS et certains arrêtés, la brutalité et l’injustice se seront répandues à travers le pays comme une traînée de poudre.

Mais d’ailleurs, avec cet envoi à l’évidence disproportionné d’engins et de troupes à un endroit de notre sol, le gouvernement ne cherche-t-il pas à signifier, nous signifier, à tous, qu’il est aussi prêt à exercer sa violence là, là et là, dans les universités, dans les manifestations, dans nos rassemblements et dans toutes les AG, partout finalement où il le jugera nécessaire ? Et quoi ! M. le Président et vos sbires, seriez-vous en train d’exercer une menace sur tous ceux qui ne se plieraient pas à vos ordres ? Que se passe-t-il ? Où nous emmenez-vous ?

Le gouvernement ne cédera pas…. Combien de fois depuis le début des mobilisations des cheminots ai-je entendu cela ? De la bouche d’Élisabeth Borne la Ministre des transports, de Bruno Lemaire, du Premier Ministre lui-même, sans parler là encore du rôle des médias qui se sont fait le relais de ces propos irresponsables… Mais il y a, je crois, confusion : la rigidité n’a rien à voir avec la droiture.

Alors quand on voit combien le mécontentement a gagné le pays moins d’un an après l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, on est en droit de se demander : pourquoi tout cela ? Pourquoi ceux qui prétendent nous diriger mettent-ils autant d’énergie à bouleverser les vies des citoyens ? À les malmener, les ballotter, les fragiliser, les précariser, tantôt en leur retirant des droits face à leur employeur ou bien une part de leurs revenus ? À attaquer de tous côtés les structures et les institutions qui garantissent l’égalité de tous, sur tout le territoire ? À menacer les services publics et dans la foulée ceux qui l’assurent ? À abandonner finalement tout ce qui permet la vie en société, notre bien commun à la concurrence et à la privatisation ? Pourquoi un tel acharnement à instaurer le chaos dans le pays ?

Le véritable problème se situe en ce point précis. Nous sommes gouvernés par des gens incapables de préserver une organisation de la communauté, pérenne et satisfaisante pour le plus grand nombre, par des gens incapables en fait de garantir l’ordre social. Et la tendance de plus en plus affirmée du Président actuel à la démonstration de force absurde, comme c’est le cas à Notre-Dame-Des-Landes, au coup de menton (on se souvient de Macron rétorquant « Je suis votre chef » au chef d’État Major de Villiers), à l’humiliation et à l’insulte (les exemples ne se comptent plus), en un mot à l’autoritarisme, ne peut être détachée de la prise de conscience qui est en train de se faire au sein de la population. Sous les salves d’ordonnances, les citoyens prennent la mesure des catastrophes sociales et humaines que le Président de la République est en train de provoquer. Il le lui fait payer en usant de violences, cette fois physique. Tout cela est très grave. Et nous révèle au grand jour qu’on ne peut être à la fois le garant de l’ordre et du libéralisme. Il y a là une incompatibilité fondamentale.

L’oligarchie au pouvoir, celle-là même qui décide aujourd’hui de nos conditions d’existence, est d’abord et surtout une horde d’hommes sans foi ni loi, une bande de mercenaires capables de tout détruire pour préserver et accroître leurs privilèges. Or, le tour de force de cette horde est d’avoir présenté son anarchisme économique comme un vecteur d’ordre, de s’être posée comme le garant d’un socle solide sur lequel la société mondialisée peut se reposer. Le libéralisme, en vérité, s’accommode parfaitement de l’entropie, c’est à dire de la tendance naturelle d’un système à évoluer vers le désordre. N’est-ce pas ce que montre, un exemple parmi d’autres, la destruction de l’environnement par les pratiques de l’agro-industrie ?

Il est devenu nécessaire et urgent de démonter les représentations mensongères qu’a forgées l’oligarchie quand elle prétend que, par le simple jeu du libéralisme, l’histoire va dans le sens du progrès. Lorsqu’elle répète que le développement économique mène à la prospérité, elle cache une réalité toute autre puisque seul un petit groupe est en mesure de s’enrichir. Il ne peut en être autrement. Ainsi, chefs d’entreprises et actionnaires, banquiers, multinationales, produisent une richesse qui remet dangereusement en question l’équilibre social. Cette richesse est intrinsèquement délétère. En conséquence, ses serviteurs, les dirigeants-investisseurs comme Trump, mais aussi le banquier d’affaire Macron constituent une menace pour la société.

Leur système - bancaire, économique, financier -, n’a de systémique que sa propension à générer le chaos. Le véritable système, au sens d’un ensemble organisé, est constitué des biens communs, des mécanismes de protection, et de tout ce qui garantit in fine le bon fonctionnement de notre société. Et c’est précisément ce que les libéraux entendent détruire pour ne garder que la seule chose qui les intéresse : la concentration de la richesse entre les mains d’un petit groupe de privilégiés. Nous qui sommes pour le maintien de l’ordre social, nous nous opposons farouchement à la mainmise exercée par une poignée d’arrivistes incontrôlables et menaçants. Nos manifestations n’ont rien d’une révolte, elles sont un recadrage. Le 5 mai, toutes les pièces de la machine sociale se mettront en mouvement pour montrer aux vrais casseurs ce à quoi ils s’attaquent.

dimanche 1 avril 2018

La République à la croisée des chemins

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Vous pouvez retrouver ce texte sur le site du Média.
Bonne lecture !

samedi 10 mars 2018

Le sultan, le billot et la conteuse professionnelle

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« Scheherazade, en cet endroit, s’apercevant qu’il était jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son conseil, cessa de parler. « Bon Dieu ! ma sœur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux ! — La suite en est encore plus surprenante, répondit Scheherazade ; et vous en tomberiez d’accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd’hui, et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine. » Schahriar, qui avait écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même : « J’attendrai jusqu’à demain ; je la ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. » Ayant donc pris la résolution de ne pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au conseil. »
Les Mille et une nuits, traduit par Antoine Galland

Dans le célèbre conte persan, Scheherazade est une séduisante jeune femme qui viendra à bout de la haine que le sultan Schahriar porte envers les femmes depuis qu’il a été trompé par son épouse. Mais à la fin de la toute première nuit de récit que cet extrait relate, à cet instant précis, Scheherazade sait parfaitement que si elle n’est pas parvenue à susciter l’intérêt et la curiosité du sultan, si elle ne réussit pas à lui faire prendre goût à ses contes, sa tête sera coupée au petit matin. Tout au long de sa tâche Scheherazade est en sursis.

Dans Les Mille et une nuits, Scheherazade est belle, intelligente. Elle s’est montrée courageuse en se proposant pour épouser le sultan capricieux. Par son récit sans fin capable de subjuguer le tyran - en réalité le lecteur -, elle s’avérera une stratège extraordinaire. Mais ça, c’est dans le conte ancestral. Dans la société actuelle - la vraie vie - Scheherazade est beaucoup moins sympathique ; et les moyens qu’elle emploie pour se jouer du sultan, bien moins subtiles. Certes elle n’a pas le choix : tout comme le personnage fictif, elle doit raconter des récits infinis pour survivre. Et pour corser les choses, avec notamment le développement d’internet qui multiplie les sources de récits, une concurrence impitoyable sévit désormais, qui risque chaque jour nouveau de faire apparaître Scheherazade d’un ennui fatal aux yeux du tyran.

Alors, pour échapper à son sort, notre Scheherazade des temps modernes ne s’arrêtera pas à une vilenie. Sa tête vaut bien cela. Ne lui jetons pas la pierre, elle ne l’a sans doute pas décidé froidement. Au début, c’est certain, elle prenait soin de narrer des histoires de qualité. Mais vint un moment où l’évidence éclata comme un fruit trop mûr : désormais la quantité primerait. Puis tout s’est emballé. À ce jour Scheherazade ne s’effraie plus d’une approximation ni d’une incohérence. S’il le faut, elle peut grossir le trait : comprenons-la, la pression est si forte. Elle s’engouffre. Partout. Va gratter là où elle espère trouver un peu de matière à récit. Elle prend ci, revient là. Elle fait flèche de tout bois. Ressort d’anciens passages et les remet au goût du jour. Parfois, aussi, s’inspire allègrement de ce qu’elle a lu ailleurs.

Pour étirer son discours, elle a trouvé une technique infaillible : elle analyse ses propres récits. En narratologie on parle de récit méta-diégétique. C’est très pratique car ce discours se nourrissant de lui-même se révèle une merveilleuse fabrique à phrases. Cela donne à peu près ceci :  « Cher sultan, je vous ai conté hier l’histoire de blablabla. Or, j’ai pu constater combien le récit de blablabla a suscité chez vous une profonde émotion. Aujourd’hui, nous allons nous demander pourquoi un tel récit de blablabla vous a tant bouleversé. Puis s’il était bien opportun de vous raconter ainsi l’histoire de blablabla. Ce sera aussi l’occasion de vous narrer ce que d’autres ont pu penser du récit de blablabla. Enfin nous pourrons interroger la pertinence de raconter un jour à nouveau l’histoire de blablabla et de ceux qui entendant le récit de blablabla, en ont éprouvé de vives réactions. Blablabla. »

Pour introduire un peu de diversité, Scheherazade n’hésite pas non plus à varier ses supports. Elle n’est jamais avare de schémas, donne à voir, généreuse, des courbes de toutes sortes. Mais c’est à double tranchant. Elle ne peut pas abuser non plus de ces détails techniques sous peine de voir le sultan s’endormir, lassé par cette facture trop aride. Plus performant est de savoir enchâsser habilement les récits. Mais disons-le, finalement tout est bon tant que le sultan est satisfait du feuilleton.

Il est enfin un procédé phare, une formule presque magique, qui permet à la fois de prolonger indéfiniment le grand récit du monde tout en ravivant d’un jour à l’autre la flamme du sultan. C’est la dénommée « polémique ». Faute de l’avoir inventée, Schererazade l’exploite avec talent. La polémique (du grec polemikos – qui a trait à la guerre) semble en effet avoir été faite pour satisfaire son besoin de produire un incessant discours. Car elle permet de mettre en scène une controverse (1) ; puis elle en explicite la genèse (2) ; en examine tour à tour les causes, quitte parfois à remonter à la nuit des temps (3), mais aussi les conséquences (4). Mieux que tout : elle oppose des protagonistes et exacerbe leurs différences (5). Enfin, elle prend à parti chacun de ceux qui en sont témoins (6). Car une polémique réussie ne se contente pas de montrer un combat entre deux ennemis mortels. Elle crée des camps. Une polémique digne de ce nom doit s’imposer comme une véritable question de société.

Pour toutes ces raisons, Scheherazade n’aime rien de plus que distribuer des rôles. Elle s’est émancipée il y a bien longtemps de tout souci d’équité de traitement. Selon son seul vouloir, celui-ci sera donc présenté comme le méchant éternel, et celui-là le héros. Celle-ci sera (d’abord et surtout) un objet de désir et tous ceux-là, après être passés un temps pour trop lisses et insipides, prendront une importance soudaine dès lors qu’ils deviendront des traîtres.

Les représentations sont classiques, certes, mais face à l’adversité Scheherazade en revient aux bonnes vieilles recettes. Et finalement, elle n’a aucun scrupule à fonder son conte selon un schéma actanciel - qui semble, malgré tout le respect que je dois à Greimas - quelque peu suranné. Schema_actantiel.png Honnie la complexité, balayés les foisonnements du caractère : chaque être ici est traité comme une figure, à la fois grossière et sans profondeur. Dans la bouche de Scheherazade, l’épaisseur de l’histoire individuelle disparaît au profit de la caricature.

Peut-être Scheherazade se demande-t-elle comment elle a pu en arriver là. Mais aussitôt qu’elle tourne le cou pour regarder en arrière, l’image épouvantable de sa tête roulant au sol s’impose à elle. Elle se persuade sans doute aussi qu’elle se débrouille bien mieux que d’autres le feraient à sa place. Après tout, elle a acquis au fil des ans un professionnalisme certain. Alors, elle reprend le fil de son récit, de ce récit chaotique, boursouflé, un peu triste, mais inexorable.

mercredi 21 février 2018

Enregistrement de Wauquiez : un autre masque tombe

micro.jpeg Depuis plusieurs jours un événement fait vibrer la sphère politico-médiatique. C’est la diffusion, par le journal Quotidien, des propos que Laurent Wauquiez a tenu pendant des cours qu’il donnait à des étudiants de l’école de commerce de l’EM Lyon. Révélations, dézingage, insultes envers d’autres personnalités politiques, y compris des membres de LR... Les cours étaient censés être apolitiques mais à l’évidence, il n’en était rien. Des étudiants ont jugé bon de le faire savoir. À l’occasion de ces révélations, tous les ingrédients étaient donc réunis pour créer le buzz. Pourtant, dans leur ensemble, les propos qui viennent de ressortir ne me semblent pas si surprenants que cela.

Que le chef du parti de l’argent se montre hautain, méprisant, haineux et cynique avec ce qui n’est pas lui n’a pas vraiment de quoi étonner. Il est d’ailleurs de notoriété publique que M. Wauquiez a instauré une ambiance de travail particulièrement difficile dans ses rangs – y compris au sein de la direction de la région Auvergne-Rhône-Alpes - et qu’à toutes occasions il démolit ceux qui font mine de s’opposer à lui. Rien donc de très inattendu n’a par conséquent fuité de ces réunions politiques (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit). Seul ce qui est dit d’un espionnage supposé par Nicolas Sarkozy de ses ministres au temps de sa présidence pourrait sonner comme un coup de tonnerre, à condition néanmoins que des preuves ou un faisceau de témoignages s’ajoutent dans les prochaines heures aux affirmations du leader de la droite.

Non, au-delà du fait que Wauquiez a fait preuve d’un véritable amateurisme en se confiant ainsi sans retenue - visiblement certain que son autorité naturelle et sa récente promotion empêcheraient toute velléité de rébellion à l’heure, rappelons-le, du smartphone et de la course permanente aux petites phrases - les révélations ne présentent pas un grand intérêt. En revanche, les conditions dans lesquelles ces propos ont été tenus méritent autrement plus d’attention. Il s’agit d’un véritable dispositif, qui a été mis en place par Laurent Wauquiez et son équipe, et qui visait à conquérir les cœurs de nos chères têtes (encore) blondes. Ce dispositif, maintenant que nous en connaissons tous la nature, doit être interrogé.

Les cours des 16 et 17 février derniers, qui faisaient partie d’un cycle d’un an, n’étaient pas les premier dispensé par Wauquiez. Or, peut-on se satisfaire qu’un responsable politique en activité aille ainsi devant des étudiants et ordonne que ses paroles soient tenues secrètes ? Par exemple, on comprend aisément qu’un médecin s’engage à ne jamais divulguer ce qui s’est dit avec son patient dans le cadre d’une consultation. Mais il est pour le moins dérangeant d’apprendre qu’une personnalité politique de premier plan exige que les propos qu’elle tient devant une assemblée d’électeurs potentiels restent « privés ». Bien au contraire, des exigences, c’est toute la société qui doit en avoir envers les politiques, à commencer par celle de savoir quels messages ils transmettent à la jeunesse du pays.

Pourtant, Bernard Belletante, le directeur général de l’EM Lyon, ne s’est pas fait attendre pour envoyer un mail à l’ensemble de ses élèves pour expliquer qu’"enregistrer une personnalité sans l’en informer n’est pas une valeur early maker" (sic). Quant à M. Wauquiez, il n’a trouvé rien de mieux à faire pour répliquer que de lancer des insultes supplémentaires, cette fois à l’égard de Quotidien et de porter plainte contre le journal. On marche sur la tête.

Plus grave encore. Avec ce lamentable épisode, ce à quoi nous avons assisté de façon fragmentaire, c’est la fabrique de collusions. Il faut entendre Wauquiez parler à ses émules ! Son ton, mélange de fermeté et de confidence, mais aussi le public auquel il s’adresse, trié sur le volet (les étudiants ont dû en effet écrire une lettre de motivation pour pouvoir participer au cours), tout cela nous révèle comment une élite, ou prétendue telle, a accès à des informations que le reste de la population n’est pas censée connaître. Alors là, quelques minutes seulement, on a pu entendre la teneur de ces phrases qui forgent l’oligarchie de notre pays. Cette boue, c’est de l’or : c’est de l’information qui ne nous était pas destinés.

Dans ces circonstances, la réaction du porte-parole des Républicains Gilles Platret, qui a comparé l’enregistrement à « un exercice au niveau CAP d'ajusteur-monteur », sonne comme un dernier aveu : oui, pour les personnes qui dirigent le pays ou aspirent à le faire, il y a bien deux catégories de personnes : celles qui méritent de tout savoir de la vie politique, au point d’être informées de ce qui relève de l’organisation, voire de la sûreté de l’État – et les autres, les apprentis, les petites gens, aux méthodes viles, fondamentalement indignes de s’approprier de telles paroles sans les pervertir. Au terme de l’écoute de la bande son, on a le désagréable sentiment que Wauquiez et sa clique ne souhaitent finalement pour rien au monde donner de la confiture à des cochons. À des riens, des fainéants, pourraient-ils dire encore ? Suis-je bête : les termes ont déjà été pris.

jeudi 15 février 2018

Hamon et la main tendue

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Le journal Le Figaro vient de publier[1] un article évoquant la tournée des universités de Benoît Hamon. En ce moment où les étudiants sont en ébullition, alertés par les réformes instiguant à l’entrée des facultés une sélection sociale qui ne dit pas son nom, l’initiateur de Génération.s a décidé d’aller au devant des jeunes pour parler des élections européennes à venir. C’est là qu’il a semble-t-il affirmé vouloir se rapprocher de la France insoumise en déclarant laisser « la porte ouverte à une alliance ». On se souvient que lors des élections présidentielles, Benoît Hamon, tout en reconnaissant de nombreuses convergences, n’avait pas souhaité se rallier à Jean-Luc Mélenchon, même quand ce dernier l’avait déjà largement dépassé dans les sondages. Maintenant que Benoît Hamon a quitté le navire du Parti socialiste ou, devrait-on peut-être dire, son épave, on ne peut que se réjouir de ce nouvel intérêt pour notre mouvement.

La France insoumise s’est en effet constituée en refusant les cartels de partis. Elle est de ce point de vue un mouvement bien plus vaste, qui aspire à faire tomber les clivages partisans, les postures d’intérêts et les querelles de chapelles pour s’adresser directement aux citoyen-ne-s. Dans ce contexte, rien n’est plus satisfaisant que de voir saisir la main qui a toujours été tendue.

Reste pourtant à savoir ce que Benoît Hamon entend par « alliance ». Ce terme est en effet une métaphore, qui laisse en suspens beaucoup de significations possibles. Veut-il faire une liste commune avec la France insoumise lors des prochaines échéances électorales ? Souhaite-t-il travailler à un programme alternatif ? Ou bien est-il même prêt à rejoindre en personne les nombreux insoumis ? Comment comprendre cette déclaration ? D’un côté, Génération.s, récemment émergée des ruines de la gauche, doit probablement se consacrer à l’organisation de sa structure et peut-être, l’élaboration de son projet de société ; de l’autre, la France insoumise s’est imposée ces deux dernières années comme la seule force d’opposition opérationnelle dans le paysage politique actuel. Elle a fait émerger de nouvelles figures politiques majeures et montre chaque jour sa capacité à proposer une alternative solide à la politique austéritaire que nous subissons depuis trop longtemps. On le voit donc, dans ce contexte, le seul mot d’ « alliance » ne saurait nous indiquer clairement ce qu’a en tête Benoît Hamon et devrait pour le moins être explicité.

Cependant, la constance de la France insoumise sur la question européenne permettra sans doute une telle clarification. Car pour elle aucune ambiguïté n’est possible : l’Europe actuelle est dans une impasse. Nous ne voulons pas de cette Europe libérale. Nous ne voulons pas de cette Europe qui broie les hommes et les femmes, détruit les services publics, met les salarié-es en concurrence pour finalement ne profiter qu’à une extrême minorité : l’oligarchie. Au contraire, ce que nous voulons, c’est une Europe pour tous. Une Europe sociale, une Europe des peuples, nous voulons même un peuple européen, capable de choisir lui-même son destin et de nommer ses représentants et leurs orientations pour faire valoir le bien commun.

Qu’en est-il exactement de M. Hamon ? Génération.s est-elle prête à faire cette révolution copernicienne qui permettra de changer l’Europe ? La question doit être posée car, parmi les insoumis, personne ne veut se satisfaire de la logique du marché, du dumping social, du lobbying effréné, de l’assujettissement de la nature et du vivant par l’industrie qui nous ont été imposés, traité après traité.

Or, Benoît Hamon a affirmé par ailleurs que des points essentiels, tels qu’une politique écologique répondant aux prérogatives de l’accord de Paris, peuvent être mis en place « à traités constants ». Est-ce à dire que somme toute, l’Europe de Merkel lui convient ? Que ses grandes lignes le satisfont ? Que son projet global et l’esprit qu’elle porte, en définitive, ne le dérangent pas trop ? Pour nous, insoumis, quelques petites touches et menus ajustements ne suffiront pas à changer le cap de ce gros navire, dont nous sommes apparemment les seuls à nous soucier de l’état des canots.

Ajout du 21/02/18
Depuis l'écriture de ce billet, et suite à des discussions de Benoît Hamon avec Syriza, Jean-Luc Mélenchon a également demandé des clarifications. Son analyse est passionnante.

Notes

[1] «À Nanterre, Hamon ouvre la voie à une alliance avec les Insoumis aux européennes» - Art. du 14/02/18

mardi 30 janvier 2018

La honte

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C’est en train de se passer. En ce moment et depuis plus de 10 jours. Maintenant, alors que j’écris tranquillement ces mots depuis mon bureau, les bombes tombent sur nos alliés les plus sûrs. Des armes lourdes assassinent ceux-là mêmes qui pendant des mois durant se sont battus, y compris pour nous : depuis le 20 janvier, l’armée turque déploie sa plus puissante artillerie contre un peuple confiné dans une enclave, au nord de la Syrie. Des hommes, des femmes, des enfants kurdes. Et parmi eux des ennemi-e-s de DAESH acharné-e-s. Ce sont eux qui étaient parvenus à établir au Rojava – région composée des trois cantons de Djézireh, de Kobané et d’Afrin - une fédération autonome qui « rejette le nationalisme et prône une société égalitaire, paritaire, respectueuse des droits des minorités ». Eux qui, au plus fort de la confusion, quand les armées syrienne, turque, russe, européenne et américaine tiraient de toutes parts pour défendre leurs intérêts respectifs et si souvent contradictoires, ont su montrer une détermination sans faille à éliminer l’E.I. Cet objectif est presque atteint aujourd’hui. De ce point de vue-là nous leur devons beaucoup.

Alors, voir qu’aujourd’hui le président turc Recep Tayyip Erdogan profite de cette situation favorable pour servir une nouvelle fois ses propres intérêts géopolitiques a de quoi soulever l’indignation. Pour qui est un tant soit peu sensible au principe de justice et au courage, cette attaque contre des membres héroïques de la coalition internationale contre les islamistes semble insupportable.

Mais au-delà de la triste ironie de cette opération militaire turque contre les Kurdes d’Afrin, vu d’ici, le plus insupportable de tout, c’est l’incapacité de la France à condamner celle-ci, et à la condamner clairement et fermement. À ce jour, la lâcheté au pouvoir est telle que le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Driand, est allé chercher les pires arguties pour justifier ce silence. Alors que la députée Clémentine Autain l’interpellait à l’Assemblée nationale, il a ainsi répondu que s’il est vrai qu’il y a de « bons » Kurdes, il y en a aussi de bien mauvais. Ah. Les gentils, les méchants. Cela manquait, au milieu de tout cet inextricable chaos d’alliances forcées, de rivalités ponctuelles et de haines plus ancestrales. Mais quoi, que voulait dire au juste le ministre par cette réponse entortillée ? Que de toute façon le ver est dans le fruit ? Et que les Kurdes, sous prétexte que certains d’entre eux et cetera, méritent tous d’être laissés à leur sort ?

De la politique du « en même temps », on est passé en quelques instants à celle, lamentable, du « oui mais non », formule d’une rare absurdité capable de justifier l’injustifiable et pour finir, le meurtre d’innocents et de braves. Il faudra donc se contenter de quelques molles démonstrations de sympathie puis prendre congé avec toute notre reconnaissance et nos salutations distinguées. La France se tait.

De même, pour le moment, l’Élysée a fait connaître à la Turquie « sa préoccupation suite à l’intervention militaire lancée samedi dans le canton d’Afrin ». Sa préoccupation ? Voilà donc le terme que le Président et toute son équipe de communication auront trouvé pendant une probable réunion de crise ? Face à la trahison, au cynisme et à la cruauté du dirigeant turc, le Président Macron se dit préoccupé. Préoccupé quand des vies sont en jeu ? La honte.

Oui, vu d’ici, le plus effroyable dans cette histoire tragique et sans fin réside sans doute dans le défaut de volonté dont fait preuve Emmanuel Macron pour porter la voix de notre nation. On ne s’y attendait pas, à cette façon d’hésiter, d’esquiver. De tergiverser dans les moments difficiles. On nous l’avait vendu audacieux, on le découvre d’une mollesse toute hollandienne. On le croyait dynamique et du genre qui n’a pas froid aux yeux. Il se révèle fébrile devant l’adversité.

On s’en souvient : sous l’œil bienveillant des caméras, il avait eu l’aplomb de serrer la main de Trump sans baisser le regard, de pousser aussi la hardiesse jusqu’à lancer son « Make our planet great again ! » au plus fort de la crise des accords de Paris. Aujourd’hui, alors qu’il n’est pas permis de balancer face au scandale de ces attaques contre nos alliés, notre chef d’État n’est pas à la hauteur.

La raison en est simple, presque évidente : coincé au milieu de l’imbroglio géopolitique du Moyen-Orient, il est et agit comme ses homologues. Ils tergiversent ? Lui aussi. Les conflits les dépassent ? Erdogan en tire avantage et Macron balbutie. Car l’audacieux, l’homme de poigne, le meneur exceptionnel que nous avons élu ne fait jamais rien de plus que hurler avec ses pairs. Alors oui, c’est très juste, il sait mener une politique libérale dans un contexte économique libéral avec plus de zèle que d’autres. C’est vrai, il sait louer avec un bel enthousiasme la protection de l’Environnement devant un parterre de confrères venus entendre ses paroles. Oui, il sait parfaitement durcir la politique d’immigration quand le reste des grandes puissances d’Europe négocie des arrangements honteux pour juguler migrants et réfugiés loin de nos frontières. Oui encore, il prône mieux que quiconque la start-up nation au milieu d’entrepreneurs ; sans jamais sourciller, fait baisser l’ISF pour ceux qui l’ont voulu au pouvoir et fait tomber les taxes sur les salaires de ses anciens collègues banquiers. Il fait tout cela, il le fait bien, à fond et toutes dents dehors. Oui, oui, oui.

Mais il est un moment où cela suffit, la politique des technocrates, les décisions du bon élève dont le seul souci est de satisfaire sa bande. Un grand homme d'État se doit d'agir précisément quand la machine est bloquée. Il faut sans doute du courage pour dénoncer les fautes de son camp et du cœur pour protéger les plus faibles lorsque l’on est puissant. À l'évidence, notre président manque cruellement de l’un et de l’autre.

mardi 9 janvier 2018

Un président ne devrait pas faire ça

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J’avoue que je ne l’avais pas vu venir. Je ne l’avais pas prévu. Quand il avait été question de choisir, le 7 mai dernier, entre la peste et le choléra, je m’étais bien dit que le vote Macron serait celui de la poursuite d’un système qui ne fonctionne pas, ou pour si peu de monde ; qu’en portant au pouvoir l’incarnation même de ce système on s’enfoncerait un peu plus encore dans la course à l’enrichissement personnel et l’individualisme.
C’est cette appréhension que j’avais avant toute autre chose. Ce n’était pas qu’une intuition : j’ai tenté depuis d’en expliquer les raisons dans mon analyse du discours macronique pendant la campagne présidentielle. La croissance et le profit ont toujours un prix, le plus souvent caché, à commencer par l’écrasement des plus faibles, tous pris dans le même piège, la cheville saisie dans une longue chaîne qui part de la Chine ou de l’Inde, passe par l’Afrique, se déroule jusqu’à nos usines encore et toujours menacées de fermeture pour finir sur nos trottoirs, derniers refuges de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants livrés à leur sort au milieu de nos pas. Que Macron avait pour seul projet celui de la continuité, je m’en doutais. Qu’en prétendant libérer les énergies, il ne ferait qu’asseoir un peu plus encore les privilèges de l’oligarchie, désormais exempte d’ISF, je n’en suis pas surprise. Mais je n’avais pas imaginé qu’en quelques mois, lui et ses sinistres collaborateurs, ministres, membres du MEDEF, banquiers et députés seraient capables de saper les fondements mêmes de notre République.
Pourtant, à y réfléchir, la recette semble si simple. Il aura suffi de :

1) Casser tout sentiment d’appartenance collective
Dans le monde du travail par exemple, en permettant l’inversion de la hiérarchie des normes. Elle a mis fin au socle social que constituaient les conventions collectives au profit des contrats d’entreprise. Par ailleurs, la fusion des institutions représentatives du personnel a limité les pouvoirs des syndicats au sien des entreprises.
Puis dans le cœur de chacun, en désignant des coupables et des faibles, présentés comme autant de contre-modèles (les chômeurs, qui refusent d’aller travailler ; les sans abris, qui refusent les logements ; les « riens », qui ne veulent pas réussir, les « fainéants », qui refusent tout effort au sein de leur emploi).
De même, que doivent penser les retraités qui paient aujourd’hui, via l’augmentation de la CSG, l’équivalent des cotisations sociales ? Si l’on y réfléchit, ce sont eux qui assurent désormais ce salaire différé, eux qui avaient pourtant cotisé tout au long de leur vie. Quoi de mieux que susciter le sentiment d’injustice pour séparer les générations ?

2) Rendre chacun seul responsable de sa situation
En faisant, par des réformes d’ampleur, du « parcours personnalisé » le maître mot de l’accomplissement de soi et ce, à tout âge de la vie : au lycée, où si rien n'est fait il faudra connaître très précisément quelles options permettront de mener à telle ou telle université ; puis dans ces mêmes universités, toujours plus autonomes cela va sans dire, et dont les diplômes ne seront bientôt plus nationaux.
Mais l’isolement de chacun – car, trève de blabla manageurial, c’est de cela qu’il s’agit – ne doit pas trouver de fin, et l’on apprend ainsi que les chômeurs aussi en feront la triste expérience. Cette fois, le prétexte est de favoriser les formations adaptées aux besoins de chacun et à ceux du marché. Le corollaire de ce projet sera un contrôle renforcé de ces personnes ayant le tort de bénéficier d’une aide de l’État.
Car si l’heure est à la gniac et à l’ambition, elle est aussi, et surtout, aux économies. Cela, ce n’est pas si nouveau. Non, de ce point de vue, toutes ces mesures ressemblent méchamment à ce qu’ont fait les gouvernements de droite qui se sont succédé, en France, en Europe, outre Atlantique, à travers le monde, ces dernières décennies.
Alors, où est la nouveauté ?
La nouveauté réside dans le fait que Macron et son gouvernement sont en train d’aller au bout d’une certaine conception de l'État, conception selon laquelle il doit se concentrer sur le contrôle de la population. On connaît la musique : diviser, régner. Pour le reste, le marché décidera.

Et ensuite ?
À partir du moment – et c’est le 3ème point, on pourrait dire la dernière étape – où chacun est entièrement recroquevillé sur sa propre survie (on peut parler de survie quand on vit avec le sentiment qu’il ne faut pas manquer une marche, n’est-ce pas ?), il devient facile d’affaiblir les principes de notre démocratie. J’exagère ? J’espère bien. Mais tout de même, observons ce qui s’est passé avec le fameux projet de loi sur les fake news. Lors de ses vœux à la presse, Macron a évoqué sa volonté de lutter contre les informations inventées dans le but de nuire ou de faire du buzz. Très bien : tout le monde est contre les fake news.
Cependant, dans son allocution un élément mérite d’être relevé. C’est que, nous expliquait le Président de la République, la loi sera effective « en période électorale ». Parce que le reste du temps les fake news n’ont pas d’importance ? Sans doute pas. Mais Emmanuel Macron manifeste là son intention de permettre aux candidats – les gros, ceux qui jusqu’à présent, ont toujours gagné les élections – de continuer à faire de même. En empêchant le flux des fake news en période électorale, Macron s’assure un avenir plus brillant qu’Hillary Clinton, qui aurait sans doute été élue sans l’intervention de la Russie. Sans les fake news, la Grande Bretagne ne serait pas en train de quitter l’Europe, David Cameron serait encore Premier ministre et le monde de la sphère libérale-démocrate serait encore au pouvoir, uni dans toutes les grandes puissances du monde.
Par cette loi imaginée « pour protéger la vie démocratique » (je ne fais que citer ce langage orwellien qui dit le plus sereinement du monde l’inverse de ce qu’il désigne), Macron prépare donc sa propre réélection. Cette ambition toute personnelle vient ainsi s'inscrire dans un projet liberticide à plus d'un titre. Notons qu'avec les lois sur le renseignement du début de quinquennat, cela fait beaucoup. Pour parvenir à ses fins, le président de tous les Français semble décidé à achever de les séparer.

Dans un élan de ce cynisme tel que celui que je lui connais désormais, je le vois et l’entends déjà prononcer le discours qu’il fera à la veille de mai 1968. Devant le sage auditoire de ses collaborateurs, alors que sa femme debout sur le côté le regardera en gardant les mains jointes, il vantera alors la capacité qu’ont eu en leur temps les Français, étudiants, ouvriers, à s’unir pour changer le destin de la Nation. Mais il célébrera d’autant plus solennellement la puissance du peuple d’hier, qu’il n’aura eu de cesse de taire celle d’aujourd’hui.
Ne soyons pas dupes. Ce sera peut-être déjà une forme de révolution.

mardi 26 décembre 2017

En attendant 2018

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2017 s'achève, charriant avec elle le souvenir plus ou moins vif des événements qui l'ont rythmée. J'épargnerai aux lecteurs de ce blog le traditionnel récapitulatif de l'année, qu'on trouvera sans mal dans les meilleurs journaux. Mais je ne voulais pas passer à 2018 sans évoquer un épisode qui a eu lieu il y a quelques semaines, perdu au milieu du flot des petites polémiques, des buzz, des annonces et des rebondissements. Encore une histoire de mots. Une histoire qui, comme toutes les autres, a fait du bruit pendant 2 jours puis s'est éteinte. Pourtant, à mon sens elle dit beaucoup de l'ambiance dans laquelle nous ne cessons de glisser doucement. Car il semblerait qu’un certain abandon des principes qui gouvernent nos règles de vie en commun, allié à une recherche permanente de la surenchère médiatique amène ceux qui ont l’occasion de faire entendre leur voix à s’exprimer sans limites. Cette fois, c'est d'Alain Finkielkraut que je parle. L'idée lui a pris de commenter l’enterrement de Johnny Hallyday sous le prisme de l’origine ethnique de son public. C'était au lendemain de l'événement, dans l'émission "L'esprit de l'escalier" sur la radio RCJ.

Cette lecture relève déjà d’une obsession inquiétante. Mais on connaît les marottes du philosophe et d'une certaine façon, sa lecture de l'événement n'a rien de très surprenant. On se doute également que rien ni personne, aucune institution ne lui a donné les fonds nécessaires pour mener une étude précise, scientifique même, de la population présente à l'enterrement de Johnny. Il a donc dû faire avec les moyens du bord. Autrement dit, il s’est fié à ce qu’il a vu, probablement depuis sa télévision. Je dis bien « vu ». Il n'a donc pas pu faire autrement que fonder son analyse sur la couleur de peau des membres de la foule.

On imagine sans mal aussi que le philosophe improvisé ethnologue a dû se contenter de quelques panels de population, quelques dizaines ou centaines, qui lui auront suffi à tirer ses conclusions. Pour moi, on assiste là à une véritable prouesse de mauvaise foi. Contrairement à ce que prétend M. Finkielkraut, cet épisode ne permet de tirer aucune conclusion, si ce n'est qu'on peut être certain de M. Finkielkraut qu'il trouve ce qu’il cherche à peu près partout, à la télévision, dans la rue, dans ses lectures, sur son smartphone. Pas folichon tout ça.

Mais ce qui me semble le plus important dans cet épisode, c'est ce qui s'est produit au niveau linguistique. Un terme notamment mérite d’être relevé : c'est celui des « non-souchiens ». Il s’agit d’un néologisme, mais ce mot n’est pas sorti de nulle part pour autant. La référence aux Français de souche établit une opposition nette entre les Français d’origine étrangère et les Français… d’origine française. Quand on sait que la grande majorité de nos compatriotes est le produit d’un mélange de nationalités, d'ethnies, que bien des peuples depuis l'invasion romaine se sont installés sur le territoire, cette catégorie inventée perd vite en pertinence. Par conséquent, on peut se demander : à partir de quand, de quelle génération, est-on considéré par M. Finkielkraut comme un Français « de souche  » ? Combien de temps faut-il montrer pâte blanche pour ne plus appartenir à cette catégorie constituée en négatif que seraient les « non-souchiens » ? Et puis, comment Finkielkraut a-t-il pu utiliser un terme qu’un site d’extrême droite a choisi comme nom sans trouver à redire ? On le voit, employé de cette manière et pour cet objectif de classification fumeux que serait la souche, le terme en lui même devient franchement abject.

Il y a quelques années, Manuel Valls, en promenade dans la ville d'Evry dont il était alors maire, déplorait l’absence de « Blancs », terme vite remplacé par « White » et « Blancos » sur le chemin qu’il parcourait avec son collaborateur. Il le faisait discrètement, en serrant les dents, avec des mots dont le caractère étranger semblait les rendre - paradoxalement - plus supportables. Mais il avait oublié alors qu’il portait un micro et qu’il était enregistré. Aujourd’hui, s’il semble encore tabou d’employer le mot « Blancs » en public pour en faire un groupe identitaire à part entière, force est de constater qu’il n’est plus interdit d’assumer une vision raciste sur les ondes.

Pire, à ce jour, la direction de France culture, qui emploie M. Finkielkraut, n’a pas réagi. Pourtant, peu de temps après l'épisode, elle avait été sommée par le Parti de gauche de prendre position vis à vis des propos tenus par son chroniqueur. C’est donc que cette direction estime que les termes employés par Alain Finkielkraut ne sont pas condamnables. Depuis, il a été interrogé par d'autres médias. Le philosophe a essayé de se justifier, d'élaborer, de mettre de la nuance et de la complexité à son analyse « à chaud ». Il a même évoqué l'ironie, la fameuse ironie, cette figure tellement pratique, qui permet de prétendre qu'en fait, on affirmait l'inverse de ce qu'on pense en réalité. Mais rien de clair n'est ressorti de ces explications. Seule la petite phrase demeurera donc. Tant pis, le mal est fait, passons à autre chose.

Ces mots pourtant me restent, diffus, dans la tête ou sur l'estomac, quelque part entre la gorge et le poumon. Ils me disent que décidément, 2017 s'achève sur une mélodie qui sonne mal, un mauvais air : celui de la division. Les médias se repaissent des polémiques de confort, celles qui sont aisées à saisir et l'on se retrouve cerné par les penseurs de la dualité. Il faut être pour ou contre. Choisir entre ceux-ci et les autres. Alors pour ma part, je n'ai qu'un voeu pour l'année qui vient : que nous soyons particulièrement vigilants ; que nous prétions l'oreille à toutes ces paroles qui séparent les hommes, et aux décisions qu'elles justifient. J'ai évoqué longuement la question de l'origine ethnique, mais l'épisode des pseudo « non-souchiens » doit nous faire entendre plus loin encore.

Il me semble que la même attention doit être portée sur ce qui est dit des catégories et des groupes sociaux-professionnels. Salariés du privé, fonctionnaires, retraités, bénéficiaires des APL et même chômeurs... Cette petite musique de la division résonne déjà, qui permet de sacrifier les uns, demander des efforts aux autres, fustiger de prétendus fainéants et finalement, en cassant en nous tout sentiment de solidarité, casse la volonté de s'organiser contre les mesures du gouvernement actuel. Si nous sommes isolés, celui-ci pourra continuer à imposer toutes les mesures qu'il voudra. Veillons à ne pas laisser les citoyens être davantage opposés. Veillons à affermir le lien d’égalité entre tous, ce lien qui est un marqueur fondateur de notre République. C’est un bien précieux que nous devons protéger de ceux qui souhaiteraient nous faire oublier qu’au-delà de nos différences individuelles, nous constituons une communauté humaine et dont l'immense majorité est soucieuse, avant toute autre chose, de vivre en paix.

vendredi 1 décembre 2017

CONVENTION FI À CLERMONT-FERRAND - J'Y ÉTAIS !

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Organisation collective

Le week-end dernier a été marqué par la 3ème Convention de la France insoumise. Elle avait lieu à Clermont-Ferrand, ville centralement placée et où ont afflué des cars affrétés gratuitement de tout le reste de la métropole. Cet événement a réuni 1500 militants, en nombre paritaire, dont une grande majorité avait été tirée au sort. J’ai eu l’honneur de participer à cette Convention et d’en animer certaines séquences avec les députés Adrien Quatennens et Alexis Corbière. En conséquence, mon regard sur ce week-end est à la fois décalé, partiel, franchement subjectif mais peut-être éclairant, car j’ai pu voir ce qui se passait dans la salle, tantôt assise à une table parmi mes compagnons, tantôt sur scène, tantôt enfin depuis les coulisses. Ce fut un moment joyeux pour nombre d'entre nous.



Mais pour le mouvement, cet événement m'a paru fondateur. Le samedi ont été annoncées les trois grandes campagnes que les Insoumis vont mener en priorité. La deuxième journée était davantage consacrée à l’organisation du mouvement et à ses méthodes d’action.

Ce que j’ai perçu de la Convention, c’est tout d’abord une organisation extrêmement bien rodée. Quand je suis arrivée samedi matin et ai traversé la salle immense, j’ai été très impressionnée. Elle était éclairée de lumières tamisées et garnie de dizaines de tables rondes également réparties. Mais j’ai pu me rendre compte par la suite qu’elle était encore plus impressionnante remplie que vide, c’est à dire une fois les insoumis installés. Cette disposition en îlots ainsi que l’idée de monter quatre scènes de part et d’autre de la salle permettaient d’exploiter pleinement la grande halle d’Auvergne pour lui donner vie. Visuellement tout avait été pensé : les interventions s’enchaînant feraient aller les regards du public d’une scène à l’autre tout au long de ces deux journées. De plus, la présence permanente d’un contrebassiste « maître du temps » donnerait une touche paisible et agréable à ce qui d’ordinaire ne l’est pas : écourter une intervention ou faire cesser un travail en commun, lors des cogitations.

Plus largement, une question m’a semblé particulièrement significative, celle des espaces, qui se sont multipliés et entrecroisés tout au long du week-end. Par exemple, aux abords de la salle se trouvait un « village » insoumis, espace attenant donc mais autonome, composé de stands divers comme autant de maisonnettes. Un autre espace était celui des médias, à commencer par la radio insoumise, organe lui aussi indépendant qui s’est créé et accompagne la FI depuis des mois maintenant. Celui-là était plutôt itinérant puisque ses envoyés spéciaux allaient partout faire leurs reportages. Un autre espace, enfin, était celui des réseaux sociaux, qui permettait un accès essentiel à la Convention par les insoumis qui ne s’étaient pas déplacés, voire un public plus large encore.

J’ai évoqué les différents lieux de la Convention et leur caractère volontairement ouvert. De manière évidente, cette ouverture avait pour corollaire l’extrême mobilité de chacun : une fois faites les vérifications liées à la sécurité, on pouvait circuler librement. On peut penser que cette même fluidité est allée jusqu’à régir, ou du moins influer les tâches des Insoumis au sein de la Convention. Je vais donner un exemple. Sur place, chaque membre pouvait s’il le souhaitait de se rendre dans l’espace-vidéo et y faire un petit film sur un sujet qui lui tenait à cœur. Si le film était tiré au sort, il était alors projeté à toute l’assemblée et sur le site.


Collectif en mouvement

Or, c’est à mon sens le même état d’esprit qui permettait de retrouver un voisin de table un peu plus tard, tenant le stand d’une association, d’une revue, vendant du matériel militant, répondant aux questions des journalistes ou même intervenant sur scène. À la facilité de circulation répondait la possibilité pour tous de changer de rôle ou de fonction au gré de ses envies. Car à l'intérieur de ces espaces, chacun pouvait être amené à accomplir un acte militant, participer à sa façon. Un autre prolongement intéressant de l’espace insoumis était celui de l’hébergement proposé aux membres de la Convention par de nombreux militants de Clermont-Ferrand.

Dans ce genre d’organisation libre et mouvante, il n’est donc pas difficile de concevoir qu’un membre de la Convention quel qu’il soit ait pu bénéficier d’une formation à part entière pendant le week-end. Peu importait d’où nous venions, quelle était notre expérience ; que nous ayons été tirés au sort, invités au titre de coordinateurs d’un livret thématique ou en tant que représentants de l’espace politique, syndical ou social : chacun de nous finalement a eu droit à un moment d’enseignement de pratiques militantes nouvelles. Le dimanche matin en effet, lors de la séquence sur les mises en action, une présentation de méthodes innovantes de porte à porte nous a été faite dans la grande salle par deux jeunes gens spécialistes de la méthode Alinsky. Elle était, bien sûr, diffusée en streaming.

L’objectif de la formation était de montrer en quoi il est souvent plus intéressant de partir de la population d’un quartier et de ses besoins que de chercher à imposer à celle-ci des discours politiques tout faits. Ces intervenants ont alors mis en scène leurs méthodes. Pas de théorie ni de discours plaqué, mais la preuve par l’action. Les deux intervenants ont su illustrer leur propos en l’incarnant. Pour ma part, je ne suis pas prête de l’oublier. Je m’en souviendrai parce que j’y ai appris quelque chose avec bonheur et curiosité. Je ne suis sans doute pas la seule.

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Et mouvement qui s'organise

À mes yeux, la grande particularité de la France insoumise est qu’à l’image de cette formation à la méthode Alinsky, elle prétend devenir ce qu’elle défend. Elle est un mouvement, c’est à dire un organe à la fois fluide, ouvert et fondé sur des principes stables et un programme clair. Elle est un laboratoire de pratiques, y compris au niveau de sa propre organisation, et se veut un mouvement populaire. Par conséquent elle n’a pas le choix : elle doit assumer sa vocation expérimentale tout en cherchant à atteindre le plus grand nombre. C’est ce que faisait Manuel Bompard dans son discours de conclusion lorsqu'il évoquait l'"humilité" avec laquelle nous devons aborder ce "défi complexe". Mais pour qui veut réfléchir à ce que pourrait être la société idéale du XXIème siècle, c’est aussi un défi passionnant.

Ce mélange de rigueur et de fluidité est un bien précieux. Il m’apparaît comme la véritable colonne vertébrale de la FI. C’est lui qui explique la très grande accessibilité de nos orateurs nationaux ; lui aussi qui permet à tous les groupes d’action qui souhaitent être utiles sur le terrain d’agir librement sans se sentir isolés pour autant. Loin de la bulle En marche qui a vu ses militants réduits à voter pour leur chef de file et unique candidat au poste Christophe Castaner dans un simulacre de démocratie, la France insoumise est en train de construire une forme de communauté où tous les bras et toutes les voix comptent. Désormais notre mouvement a donc bien plus qu’un programme. Il a aussi une histoire - deux campagnes, plusieurs mois d’opposition au mandat actuel -, une charte, une feuille de route, des méthodes d’action. Au terme d’une nouvelle phase de réflexion collective, il se dotera bientôt d’une Assemblée représentative. Alors, que demande le peuple ?

samedi 4 novembre 2017

ROULEZ JEUNESSE ! QUAND L'ORTHOGRAPHE PASSE À LA TRAPPE...

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Sale ambiance
Je dois l’avouer, cela fait un bon moment que j’essaie de me mettre derrière mon ordinateur pour écrire un nouvel article sans y parvenir. Le rythme auquel les mesures, lois, ordonnances et autres réformes depuis les dernières semaines en est partiellement responsable. Non pas qu’il soit difficile d’en comprendre la portée, éminemment libérale - extrême-libérale, disent à juste titre les députés France insoumise - ni de dénoncer les méthodes qui en permettent l’adoption. À peu près tout ce qui se met en place depuis le début de la présidence Macron m’est odieux.

Je peux citer en vrac et sans ordre d’apparition le débat escamoté à l’Assemblée nationale via les ordonnances, l’amendement présenté et adopté la semaine dernière à 2h du matin pour mettre fin à la généralisation de la Sécurité Sociale, le vote de la baisse de l’allocation versée aux jeunes parents (PAJE), des APL, mais aussi le mépris affiché par le Président envers les Guyanais, les nouvelles directives absurdes sur les travailleurs détachés (à partir de 3mn 54 sec), ou encore la cacophonie des divers responsables au sein du gouvernement concernant le prolongement du glyphosate pendant que les mêmes autorisaient de nouveaux néonicotinoïdes, autres pesticides tueurs d’abeilles. La liste n’est pas exhaustive. Mais si l’on s’en tient au domaine social, il est désormais convenu qu’on assiste à un véritable changement de paradigme, voire de civilisation, il est question de révolution copernicienne, bref, nous voilà tout retournés sans même avoir eu le temps de nous en rendre compte.

Sur le plan international se sont ajoutés à ces événements politiques l’affaire Weinstein, ainsi que la vague des témoignages de femmes harcelées ou agressées sexuellement qui lui a succédé de toutes parts, l’entrée au Bundestag de 92 députés du parti d’extrême droite, la crise en Espagne et en Catalogne, les attentats, les tueries. J’en oublie sans doute : l’actualité déborde.

Or, l’enchaînement des événements au sein de la nation est en train de prendre le goût acre de ce qui se passe ailleurs dans le monde et peu à peu plonge beaucoup de monde dans le sentiment qu’on n’y peut rien changer. On n’a jamais autant subi le dogme du TINA (« there is no alternative », il n’y a pas d’alternative), si cher aux libéraux, peut-être même autant que la fumeuse théorie du ruissellement, remise au goût du jour par le gouvernement. D’ailleurs c’est bien simple, les deux semblent aller de pair, ce qui est bien pratique pour éviter de penser d’autres façons plus justes de redistribuer les richesses.

Mais cette double croyance - on ne rappellera jamais assez qu’il ne s’agit que de croyance et en aucun cas de pensée rationnelle - on sait qu’une mobilisation de masse pourrait y mettre fin. Force est de constater qu’entre la désunion, les méfiances et les jeux de pouvoirs aux niveaux syndical et politique, les oppositions au pouvoir actuel patinent. À ce titre, Jean-Luc Mélenchon a insisté sur la nécessité pour la jeunesse de se joindre à son tour au mouvement de protestation. C’est elle qui fera la différence, comme ce fut le cas lors de la mobilisation contre le CPE en 2006.


La jeunesse sous mes yeux
Alors, au milieu de ce flux tout à fait insatisfaisant, mais comme un détour nécessaire, j’ai eu envie de parler de la jeunesse que je connais : les collégiens. Certes, cette jeunesse-là n’est pas celle en mesure de changer la donne immédiate. Au collège, on a en général entre 11 et 15 ans. Mais mon intérêt pour cette tranche d’âge qui quitte doucement l’enfance pour s’ouvrir à d’autres préoccupations et à la vie en société peut s’inscrire dans une réflexion plus large sur la lutte contre le libéralisme ravageur qui s’exerce en ce moment même.

Je suis professeure dans un collège public de campagne de 700 élèves. S’y retrouvent tous les enfants des villages et hameaux alentours qui ne vont pas dans le privé. Cela fait du monde, avec des profils divers. Mais globalement les élèves y sont gentils et bien intentionnés ; beaucoup cependant ont du mal à travailler, surtout à la maison. Ces élèves vivent donc dans une zone rurale, se rendent rarement en ville. Cela implique qu’une grande majorité a seulement la télévision et internet (et encore, pas tous) pour s’informer.

J’enseigne le français. Quand je dis cela, mes interlocuteurs s’exclament toujours que je dois en voir de toutes les couleurs puisque, c’est bien connu, le niveau des élèves a baissé et baisse encore. L’orthographe des enfants d’aujourd’hui est considérée comme catastrophique. Parfois mes interlocuteurs me demandent sincèrement comment je fais pour supporter des niveaux aussi bas et, pour les plus curieux, quelles méthodes mes collègues et moi utilisons pour remédier - un peu - au désastre. Or, je me garde bien de dire que mes élèves sont mauvais, nuls, irrécupérables. J’ai toujours refusé de le faire car j’ai toujours pensé que réduire le niveau de ces enfants à leur capacité à rédiger un texte sans faute était une illusion. Je l’ai toujours pensé sans le théoriser. Mais plus les années passent et plus il m’apparaît que le seul apprentissage de l’orthographe ne saurait être le but ultime de l’enseignement du français.

J’ai commencé le métier en étant persuadée que le niveau de connaissance du français était le fruit du déterminisme social. Aux bourgeois la maîtrise de la langue maternelle, aux pauvres les erreurs d’accord. Et c’est un fait historique : les complexités de la langue française sont souvent le résultat d’une volonté de l’élite de complexifier la langue pour la rendre difficile d’accès au reste de la population. L’Académie Française a eu à ce titre un rôle majeur. C’est donc avec un certain engagement que j’ai commencé ma mission de jeune professeure : il s’agissait avant tout de gommer ces marques sociales, d’atténuer un peu de cette fatalité en enseignant les règles fondamentales de syntaxe et d’orthographe du français.


Quelle égalité pour la jeunesse ?
Mais après 6 ans d’enseignement, je suis revenue sur mes positions. Car pour ce que j’ai pu observer, les fautes sont à peu près les mêmes d’une rédaction à l’autre. Elles se répètent inlassablement d’un élève à l’autre. Qu’un enfant de 2017 lise beaucoup ou non, qu’il soit issu d’un milieu favorisé ou bien modeste, il fera les trois ou quatre éternels types d’erreurs, en gros celles liées aux terminaisons en -é, le son -e- en phonétique. Les élèves ont en effet le plus grand mal à différencier participes passés, infinitifs et certaines autres marques temporelles. L’autre difficulté est celle des homophones (sa/ça ; se/ce ; on/ont, et/est, etc). Je l’affirme : ces fautes sont absolument récurrentes et indépendantes du milieu social.

Par conséquent, si c’était un fait indéniable il y a quelques décennies, on ne peut reconnaître aujourd’hui de quel milieu vient un enfant (et le futur citoyen qu’il est) à son seul niveau en français (c'est à dire sa maîtrise de l'orthographe et de la conjugaison et ses connaissances en grammaire). Bien d’autres éléments entrent en jeu : l’étendue de son vocabulaire, le registre de langue qu'il emploie, mais peut-être aussi sa capacité à utiliser les outils qu’il a à disposition pour faire une activité… Ce sont là de simples hypothèses.

On pourrait m’opposer que même si l’orthographe n’est plus un critère de distinction sociale, il reste un critère de sélection, notamment dans le milieu professionnel. Oui, c’est encore vrai. Mais on constate tous que les exigences évoluent au fil des années au sein d’une société. Le développement en autres des réseaux sociaux, des textos, des blogs a en quelque sorte banalisé les erreurs. Qui n’a jamais publié un mot, une phrase mal orthographiés jette la première pierre ! J’en profite pour m’excuser à l’avance de celles qu’il y aura certainement dans ce billet. Mais enfin, comprenons-le et cessons de nous braquer : les exigences de la société se modifient aussi et surtout en fonction des besoins de la population. J’ignore si les jeunes d’aujourd’hui ont trop de choses à connaître, à comprendre, associer ou mémoriser, si leurs cerveaux se développent autrement que ceux de ma génération, si la lecture sur écran modifie le rapport à la langue… J’ai donc quelques affirmations mais aussi beaucoup d’interrogations sur les besoins de la jeunesse d’aujourd’hui. Mais on dirait bien que l’orthographe est en train de passer à la trappe.

Ainsi, j’ai tendance à croire qu’avec l’arrivée de nouvelles générations peu soucieuses de faire respecter les règles d’accords, la sélection par le niveau de langue va tout simplement tomber. Je ne suis pas là pour dire si c’est un mal ou un bien. Je constate juste que les jeunes s’expriment sans s’occuper de la construction de leurs phrases, du lien entre les termes qui les composent. La cohérence dans la forme n’est pas un élément sur lequel ils s’attardent. Pour le dire autrement, ils ne s’intéressent pas à la logique qui régit la langue. Ceux qui feront le monde de demain ont beau en connaître toutes les règles, ils préféreront sans doute se focaliser sur d’autres éléments pour le bâtir et y évoluer. En constatant ce hiatus croissant entre la connaissance de la langue et son usage chez les jeunes, je suis le témoin d’une évolution à laquelle je ne peux à peu près rien : les valeurs de notre société évoluent sous mes yeux. Reste à savoir pour lesquelles il est vraiment important que l'on se batte.


Et maintenant ?
Alors bien sûr, mon métier m’amène à poursuivre la chasse aux fautes pour mieux inculquer les règles du français canonique : les professeurs ont tout de même un programme à suivre. Je le fais avec plaisir car j’ai toujours été fascinée par le fonctionnement de notre langue. Mais je dois avouer qu’au quotidien, mon attention en classe se déporte peu à peu. Le développement d’un sens critique, la capacité à interroger les informations (textes et images) et la perception de l’implicite me semblent être des éléments indispensables. Prendre du recul face au flux incessant, faire des pauses et prendre des détours, comme j'ai essayé de le faire aujourd'hui, peut aussi s'avérer précieux. Tous ces éléments sont aussi dans les programmes de français. C’est que dans sa mission de préparation des enfants à la vie adulte, il apparaît essentiel de les armer face au déferlement permanent d’informations. Elles nous bombardent sur internet, nous les recevons sur nos ordinateurs, sur nos smartphones. Elles déferlent sans tri, nous sautent aux yeux sans crier gare. Et nous ne pouvons plus nous en passer.

Remettre en question, ne pas prendre pour argent comptant ce qui nous est présenté me semble être devenu une urgence absolue. La capacité à questionner les médias et les discours tient peut-être aussi d’une forme de déterminisme social. Peut-être la lutte pour l’égalité des chances est-elle là, aujourd’hui. Car si l’on ne voit pas les rouages qui mènent à faire le buzz, si l’on est incapable d’envisager la pluralité des points de vue, si enfin l’on ne sait pas faire ses propres recherches pour vérifier, compléter, nuancer, comment peut-on espérer être libres ? Voilà ce que nos enfants doivent apprendre en priorité, et quel chantier, immense et passionnant !

Au milieu de toutes ces perspectives, un autre point mérite toute notre attention. C’est le rapport à la technologie. Il est aujourd’hui dangereusement béat. Il nous faut faire de la technologie autre chose qu’un simple bien de consommation. Il nous faut développer ce qu’on appelle traditionnellement les Humanités (Littérature, Histoire et Philosophie) et éviter de faire de nos enfants des techniciens et de simples exécutants, afin qu’ils soient en mesure de faire ce que des machines ne sont pas prêtes de savoir faire : penser, associer, créer, imaginer, critiquer. Pour cela, je renvoie à l’émission (réservée aux abonnés) d’Arrêt sur Images du 12 octobre dernier sur l’intelligence artificielle.

C’est à mon sens le véritable défi qui nous attend : former des consciences émancipées des dogmes souvent masqués, des propagandes contemporaines et les affranchir des outils technologiques que nous avons tous à portée de main. À ce sujet, je terminerai mon propos par une anecdote révélatrice du travail que nous devons tous nous imposer pour mieux transmettre à nos enfants. Juste avant les vacances, nous avons reçu au collège une série de tablettes. Cette remise s’est faite après deux longues années d’attente, elle a eu lieu en présence de mon Principal et de nombreux responsables de l’institution scolaire et de la vie politique locale.

Il s’agissait d’officialiser la mise en route d’un projet ambitieux de remédiation orthographique nommé « projet zéro faute ». Ce projet consiste à faire travailler l’orthographe par les élèves du collège à partir d’un logiciel proposant des exercices en ligne. Comme il est écrit sur la page de présentation du dispositif, cet outil propose un apprentissage personnalisé et « repose sur la technologie unique au monde de l’Ancrage Mémoriel® », censée assurer « une mémorisation rapide et durable ».

Personnalisation, exercices adaptés, possibilité pour les élèves de travailler à la maison… le programme est plus qu’alléchant ! Le jour de la réception des tablettes, il se trouve que j’étais la seule représentante de l’équipe de lettres. Mes collègues qui avaient souhaité mettre en place ce dispositif n’avaient pas pu venir. J’ai donc eu pour tâche d’expliquer aux journalistes présents les enjeux de ce dispositif que je connaissais à vrai dire bien peu, et pour cause : il ne concerne pas les classes que j’ai en charge. Mais ce moment d’échange avec les différents acteurs m’a permis de découvrir que le logiciel avait un coût : 1000 euros annoncés il y a deux ans, lors de la commande, plus de 1600 aujourd’hui. Que l’abonnement payant est à renouveler chaque année et, cerise sur le gâteau, que dans la mesure où le travail est fait en partenariat avec Microsoft et que les technologies évoluent rapidement, il sera nécessaire de changer tout le matériel informatique dans les années à venir.

L’intention de doter les élèves d’outils modernes d’apprentissage de l’orthographe est absolument louable. Je ne remettrai pas cela en cause. En revanche, plutôt que nous rendre tributaires d’un système complexe qui à terme engendrera un coût exorbitant, que n’avons-nous pris ces deux dernières années pour bâtir ensemble un projet cohérent, un projet d’équipe, susceptible de renforcer les connaissances des élèves en limitant les coûts ? Et surtout, nous n’avons même pas pris la peine de chercher ce qui existe du côté des logiciels libres ! La nécessité d’ exercer notre esprit critique est, elle, intergénérationnelle. Elle n’a pas non plus de limite sociale. Mais si nous n’en faisons pas une priorité pour nous mêmes et pour nos enfants, nous courons le risque de nous faire broyer par la machine capitaliste. C’est certain, le gouvernement avance et l’heure n’est peut-être pas au grand soir. La jeunesse n’est pas encore en mouvement. Qu’à cela ne tienne : en attendant nous avons beaucoup à faire. La révolution citoyenne doit devenir une escrime quotidienne.

dimanche 8 octobre 2017

VARIATIONS SUR UN ÉMOI

Retour sur un malaise
On se débrouille, c’est comme ça. Lapidaire, tranchante, définitive, cette phrase criée par Christine Angot la semaine dernière à Sandrine Rousseau résonne encore dans ma tête. Peut-être dans celle de quelques autres. Lors de la diffusion de l’émission hebdomadaire On n’est pas couché, on a assisté à un échange qui a provoqué beaucoup d’émoi, fait couler beaucoup d’encre et signer quelques pétitions. Le débat, si l’on peut parler de débat, qui fut lui même empreint de violence et de douleur, portait sur la question des agressions sexuelles, de la manière la plus adéquate de les évoquer, du statut des victimes et de la lutte contre ces violences.

À la façon dont la démarche de Sandrine Rousseau a été remise en question ce soir-là et à la vue des larmes qui ont suivi, il y avait de quoi ressentir un profond malaise. Mais contrairement à ce que j’ai pu lire et entendre depuis, je n’y ai pas vu que du spectacle. Cela fait tout juste une semaine que la diffusion de l’émission a eu lieu et j’hésite encore à rédiger ce billet. Je sens pourtant que cette scène longue et déroutante m'aura marquée. Même si ce n'est que de la télévision. Elle a provoqué mon interrogation à plus d’un titre : pourquoi ces deux personnes se sont-elles ainsi affrontées ? Quel était au juste leur point de divergence ? Même si cette dimension est indéniable, je refuse de réduire le conflit au seul entrechoquement de deux « souffrances ». Au détour de cette séquence médiatique dont on ne sait trop que faire, la question de l’attitude face à une violence, elle, se pose et s’impose.


Alors je reviens à cette phrase. On se débrouille. Face à une Christine Angot furieuse des tournures employées sur le plateau par son interlocutrice, cette dernière lui a demandé, interloquée, comment faire savoir que l’on a été victime de violences sexuelles dans une société qui n’est pas apte à le faire comme il le faudrait. Christine Angot a alors employé, presque jeté, ces mots. On se débrouille, c’est comme ça. Mais même si l’auteur répondait à la question qui lui était personnellement posée par Sandrine Rousseau, pour ma part je n’ai pas compris cette phrase comme sa réponse directe.

Christine Angot était, à mon sens, ailleurs : cette phrase terrible n’était pas le simple constat un peu distancié que les dispositifs pour aider les victimes de violences sexuelles sont insuffisantes et qu’il faut se contenter de cette carence. À vrai dire, je crois que fondamentalement, Christine Angot se moque de la dimension sociétale de cette question. Elle ne s’intéresse pas vraiment à la société et à son fonctionnement. Elle ne saurait par conséquent se poser en commentatrice de faits de sociétés. Même quand elle le prétend – ce à quoi, paradoxalement, elle est souvent amenée en tant que chroniqueuse chez Laurent Ruquier - elle ne parle pas de là.

Dire l'indicible, ou l'écueil éternel
D’ailleurs, pour ce que j’en ai vu, son point de vue sur des phénomènes de société et sur les questions politiques est souvent assez pauvre. Presque, disons-le, déconnecté. Il y a toujours quelque chose de l’autre du viscéral chez Christine Angot, qui se prête peu à l’exercice de l’exégèse. L’expression brute, on le sait, est sa marque de fabrique. Et pourquoi donc changerait-elle, elle qui a fait sa fortune (à la fois sa chance et sa réussite sociale et sans doute financière) en revendiquant toujours, quels que soient le lieu et les circonstances, une telle expression ? Si elle montre souvent une remarquable capacité à sonder les âmes, sa vision politique me semble en général réduite à des affirmations à l’emporte pièce. Elle est surtout livrée dans toute sa subjectivité.

Résolument, ce n’est pas dans une perspective politique que se place Christine Angot. Alors cette phrase lancée à Sandrine Rousseau, - quant à elle femme politique aujourd’hui entièrement tournée vers la cause des femmes -, signifiait plutôt que jamais aucun dispositif ne serait d’aucune aide pour une femme violée. Christine Angot disait que face au traumatisme, nulle oreille, nulle parole, nulle politique ne permettrait à une personne détruite de se reconstruire. Car l’expérience est de l’ordre de l’intime, et de l’ordre de l’intime seulement. Ce que j’ai entendu dans cette phrase, c’est que la violence renvoie chaque être à sa condition de solitude absolue.

Cette violence est comme la mort. Mais si la mort ne nous arrive qu’une fois et arrivant, provoque notre disparition, les violences, sans doute plus encore dans le cas des sévices et crimes sexuels, occuperont tout le temps le corps et l’esprit de ceux qui les subissent. La violence change l’ADN de la personne violentée. Elle reste présente, peut-être vive, même, tout au long de l’existence. Sur chaque victime agit une mort qui se répète, qui imprègne la chair et ne s’en défera plus. Je crois que c’est avec ce fait, et rien d’autre, que Christine Angot se débrouille.

Alors elle écrit. Et écrivant, elle parvient à se défaire de sa qualité de personne, avec un nom, un âge, un genre, une histoire, bref une identité définie par la société. Elle écrase, étouffe, détruit sa condition de personne détruite par ce qu’elle a subi. Elle efface ce qui la dessine, s’ôte de sa propre carcasse, retire ce qu’elle peut retirer et l’abandonne là. Elle dit refuser son statut de victime identifiée en devenant écrivain. Alors tout semble s’éclairer (un peu) : écrivain. Ni un ni une, mais la forme neutre ; elle devient quelque chose d’autre, hors sujet, une entité que la communauté ne saurait tout à fait appréhender. Elle devient un être écrivant, rien d’autre, c’est à dire sans corps et sans autres contours que ceux que produit, jour après jour, l’écriture. L’écrivain, du point de vue de Christine Angot, ne saurait donc être homme ou femme. Il est son écriture, c’est comme ça.

Voilà je crois la façon qu’elle a trouvé d’échapper à la personne qui a subi ce qu’elle a subi et qu’elle refuse d’être. S’écrivant, elle devient au contraire un personnage triple, éminemment complexe, puisqu’à la fois l’écrivain, le narrateur et le protagoniste de ses récits. On se doit de reconnaître la métamorphose qui s’opère dans ce geste. Pour ma part, ce travail de transformation, cette prise en main de sa propre identité m’inspire un respect certain.

Mais je vois bien que la semaine dernière, comme d’autres fois sans doute, Christine Angot est restée limitée, et comme coincée, en ne parvenant pas à supporter de faire face à une autre attitude que celle qu’elle a choisi d’adopter.  D’une certaine façon, devant la tentative de Sandrine Rousseau de se reconstruire après la violence extrême, la chroniqueuse n’a pas réussi à tenir autre chose qu’un discours (n’en déplaise à Yann Moix, qui pour une raison inconnue réservait ce soir-là le discours aux seules personnalités politiques), que son discours d’écrivain. 


Pourquoi le politique ?
Pourtant, l’écriture n’est certainement pas la seule possibilité de métamorphose, pas la seule formule qui vaille. Quelle que soit la nature d’une souffrance intime, d’autres manières de s’en extraire existent. Il est possible de bien des façons de décider d’échapper à sa seule expérience pour rejoindre une perspective plus universelle ; possible aussi de refuser l’unicité de sa douleur ; de cette posture de retrait, ou bien d’ouverture, possible de produire quelque chose qui ait du sens. On peut se tourner vers les autres, dès lors qu’on les considère comme ses semblables. L’empathie, puisqu’il s’agit de cela, amène à penser que les violences que subissent nos congénères sont les nôtres. Et que nos souffrances ne diffèrent pas des leurs. L’empathie nous amène à reconnaître celles que l’on n’a pas connues. C’est selon moi un chemin tout à fait désirable. Mais dans cette perspective, il ne saurait être question seulement de se mettre à la place de l'autre. Car en rester là, ce serait demeurer impuissant. Non, l’empathie devient une force lorsqu’elle est moteur d’action.

À partir du moment où l’on considère qu’une violence faite à une seule personne est une violence faite à soi-même et par ricochet à tout un chacun, alors toute violence devient de fait un phénomène de société. L’ensemble de la communauté est concerné par tous les individus qui la composent, sans exception. Cette pensée n’est pas juste une pensée candide ou gentillette. Elle est éminemment politique. Elle délimite en effet le champ de ce sur quoi la société doit agir. Ainsi, au fond c’est l’engagement politique qui est interrogé par la phrase de Christine Angot. On peut décider d’agir sur le monde et de l’améliorer, même très localement, par simple sens de l’empathie. Et s’engager en politique peut donc être autre chose que la voie que choisit un individu pour faire carrière. Ce n’est pas uniquement une façon d’acquérir de l’argent, du pouvoir et de la notoriété. Pas plus qu’être écrivain, d’ailleurs. Au passage, ils ne sont pas rares, les écrivains qui ont trouvé le moyen de faire le lien entre écriture et politique. Car la politique peut être une façon d’agir sur la vie des individus, - ses concitoyens -, d’éviter, sinon d’atténuer leurs plaies, d’essayer de les rendre aussi libres qu’on le souhaiterait à soi-même et à ses proches.

Je parle de liberté. La question de l’émancipation de l'individu est en effet tout aussi importante. Celle des membres d’une société passe par une forme d’organisation de nos existences dans tous les domaines qui la composent, à chaque âge de la vie et quelles que soient nos trajectoires personnelles. Par conséquent, les souffrances sont aussi et surtout le produit du regard que porte sur elles chaque structure sociale. La question des violences sexuelles ne saurait donc y échapper, au même titre que celle du travail ou de l’éducation.

Constatons par exemple que dans une large majorité, nous sommes en train de transformer entièrement notre rapport à la nature. Nous le faisons collectivement, après des décennies de négligence et d’injonction - tout aussi collective - à la croissance économique au prix de la destruction de l’environnement. Par ailleurs nous le faisons en grande partie parce qu’aujourd’hui, nous sommes collectivement menacés et nous percevons comme tel. Mais je pourrais parler également de la manière dont nous avons modifié au fil des siècles nos modes d’éducation et d’enseignement, ou encore de notre manière de considérer l’homosexualité ou notre la fin de vie.

Tout cela s’est fait et continue de se faire au sein de la société. Tout cela est en mouvement, au fil des êtres qui la constituent. On pourrait donc dire que c’est en se faisant, dans tous ces domaines, à tous les âges de la vie des individus qui la composent et en prenant en son sein toutes les trajectoires personnelles, que la société se constitue. Elle se fait exactement de la même manière qu’un individu devient écrivain par l’écriture. Et la définition même du viol (comme de toute autre forme de violence) varie selon les lieux, les époques et les mœurs. Par conséquent, dans une société qui, par définition, désigne les contours de tout ce qui concerne ses membres, il est nécessaire que la communauté entière en prenne en charge les tenants et les aboutissants. Sans distinction ni évitement.

Dans une certaine mesure, il n’y a pas de sphère intime. Pour être plus exact, la société ne peut s’empêcher de réguler jusqu’aux événements les plus intimes de nos vies. Bien sûr, chaque existence se tisse de manière unique. Nos joies, nos craintes, nos souvenirs mais aussi notre corps et les sensations qu’il nous procure nous renvoient invariablement à la singularité absolue de notre condition. Mais il serait absurde de nier pour autant que nous avons tous des besoins fondamentaux. Peu ou prou, ces besoins sont les mêmes d’une personne à l’autre : avoir de quoi se nourrir et nourrir ceux dont nous avons la charge, vivre dans de bonnes conditions matérielles et environnementales, accéder à l’éducation, mener des activités dans lesquelles nous trouvons du sens, vivre en sécurité, bénéficier de soins quand nécessaire. On voit comment l’empêchement et le traitement des violences, dont les violences sexuelles, s’intègrent parfaitement dans ce cadre fondamental.

La communauté est un bien commun que chacun de nous est en droit de protéger. Chacun de nous est un bien commun que la communauté se doit de protéger. Chacun de nous est un bien commun que chacun de nous est en droit de protéger.

lundi 25 septembre 2017

GUERRE DES MONDES, GUERRE DES NOMBRES

Rassemblement-21-09-17

Politique de l’invective
Le 12 septembre dernier a marqué la rentrée politique et syndicale de tous ceux qui ne veulent pas des ordonnances sur le droit du travail. Cela a fait un paquet de gens venus répondre à l’appel. Selon les institutions, les journaux et les compteurs, entre 223 000 et 500 000 personnes sur tout le pays. Pour certains ce fut une réussite, pour d’autres pas suffisant, je vous laisse deviner pour qui et selon quels critères. Ce genre de distorsions de la perception des mobilisations n’est pas nouveau et il peut prêter à sourire. Mais tout de même, il est, je crois, indicateur d’une tension spécifique au contexte politique actuel. Remarquons d’abord qu’à l’annonce des mobilisations, le Président a souhaité prendre les devants en donnant le ton. Lors d’un voyage en Grèce, dès le 8 septembre, il a déclaré dès le qu’il ne se laisserait pas impressionner par « les fainéants, les cyniques et les extrêmes ». Il n’aura pas fallu longtemps pour que les velléités de conciliation et de dialogue social, véritables marques de fabrique du candidat, ne s’évanouissent face aux premières pressions exercées sur le Président. Désigner ainsi les opposants à la casse du code du travail en des termes aussi véhéments, c’était tout d’abord affirmer à quel camp il appartient. Celui, libéral, de l’oligarchie et des amis du MEDEF. Jusque là, rien de bien surprenant. Mais surtout, les désigner en des termes aussi grossiers, c’était éviter de les désigner par ce pour quoi ils veulent être pris en considération et ce qu’ils sont en réalité, c’est à dire des hommes et des femmes en colère, des hommes en lutte, des hommes qui tout simplement se lèvent pour s’opposer à sa politique. On ne demandait pas au Président d’expliquer les raisons de cette opposition, mais au moins dsens’en prendre acte. Sans mépris. Non, il a jugé nécessaire d’affirmer que ceux qui ne veulent pas de son projet de réforme sont, presque par nature, et donc incorrigiblement des êtres détestables, car fondamentalement perfides : c’est la connotation commune aux 3 termes utilisés. A sa manière, Macron dessine son axe du mal. Il s’inscrit dans une longue tradition de cow-boys d’une hypothétique morale sociale. Car les shérifs libéraux savent distinguer un bon salarié d’un mauvais. Le bon est docile et de bonne volonté, il accepte les sacrifices (ici, perdre ses droits acquis au fil d’un siècle de luttes) sans broncher. On est bien loin de la révolution promise par le candidat soucieux de démocratie populaire : tout cela a décidément un goût de déjà-vu, de tristement connu : un goût de rance. En choisissant la provocation et la caricature, Macron a peut-être commis un faux pas supplémentaire.

Certes, il ne faut pas être naïf, le Président est parvenu à créer du buzz à peu de frais et une fois de plus à brouiller les pistes. Mais cette fois, il a su détourner quelques heures l’attention des médias des origines de l’opposition aux ordonnances par la violence verbale. Il faut croire que c'est dans l'air du temps... Cependant je crois que les raisons profondes de cette sortie pleinement assumée ont largement été escamotées. En traitant de fainéants les hommes et les femmes qui s’apprêtaient à manifester, le Président a renoué avec la pensée sans âge – mais je devrais dire la pulsion – selon laquelle le bas peuple, les petites gens, connaissent des difficultés financières et sociales à cause de leur seule paresse. L’idée sous-jacente est qu’en refusant la réforme du droit du travail, ils refusent de travailler autant que nécessaire. Qu’ils ne veulent pas participer à l’effort commun. Et qu’ils sont les véritables boulets qui empêchent l’épanouissement économique du pays. Enfin, cet égoïsme des salariés accrochés à leurs droits s’accompagne d’une conséquence grave : une fois le code du travail changé en profondeur, une fois les règles de licenciement assouplies et le rapport au travail « flexibilisé », précaires et chômeurs mériteront entièrement leur sort. Ce seront alors ces mêmes salariés et ex-salariés rétifs au changement et à la modernisation pour le bien de tous. Avec cette insulte, le Président a voulu isoler les opposants à sa politique en un petit groupe, ennemi des gouvernants libéraux certes, mais aussi et surtout de l’ensemble de la population. Oligarchie et citoyens sont alors censés marcher ensemble pour la prospérité nationale, les râleurs s’excluent eux-mêmes bref, tout va pour le mieux. La population, soudain divisée en deux catégories – ceux qui creusent pour les patrons et les actionnaires ; ceux qui creusent leur propre tombe – apparaît dans la simplicité qui nous manquait tant. Comme c’est pratique.

Résumons. Rechigner aujourd’hui à faire partie de la France qui se lève, tôt de préférence, pour des périodes indéterminées, selon des rythmes variables et même - pourquoi pas ? puisque ce sont les temps qui l’exigent - le dimanche, serait le seul drame des salariés mécontents. Mais dans la bouche de nos dirigeants, cette attitude peu solidaire aura finalement cet avantage de trier les citoyens selon leur capacité à travailler, leur ardeur à la tâche, tout cela relevant, on l’aura compris, de leurs qualités humaines et non des choix politiques et idéologiques du gouvernement en place.


Retour vers le futur
Pensons au véritable enjeu et à la suite à donner au rapport de force qui s’est mis en place en quelques semaines. Bien évidemment les journalistes et experts en toutes choses des plateaux de télévision se sont délectés de la petite phrase. Ils l’ont reprise, commentée, tordue dans tous les sens, se demandant de qui pouvait bien donc parler le Président Macron. Mais ça, c’est le spectacle. Personne n’est dupe et le répit pour le président (paradoxalement, donc, le buzz médiatique) fut de courte durée. C’est au contraire dans la durée, la vraie, la grande, qu’il a fini de forger son opposition. À ce jour plus de la majorité de la population est opposée à la réforme du code du travail. Plus encore : le crédit dont le Président bénéficiait au moment de son élection n'a pas fait long feu. La défiance qui lui succède ressemble fort à celle qui avait nourri tout le quinquennat précédent. En quelques mois à peine, on est revenu aux pires exaspérations du mandat Hollande, là où avaient émergé les nuits debout, où plus d’un million de personnes avait signé la pétition contre la loi El Khomri, où le gouvernement Valls, pris à la gorge, avait utilisé 6 fois le 49.3 pour esquiver les débats qu’attendait tant la société. On est donc dans une continuité. En plein dedans, même. Pour ce qui est du renouveau, Emmanuel Macron repassera : il a recréé les conditions d’un conflit social d’ampleur qui ne s’essoufflera pas de sitôt. Car ni la communication agressive du Président et de son équipe, ni les tentatives de balayer l’expression populaire d’un revers de la main en affirmant comme un mantra que la réforme se fera quoi qu’il arrive, rien de tout cela ne doit nous induire en erreur :
- 1) le gouvernement n’a pas la légitimité pour faire passer les lois anti-sociales qu’il enchaîne depuis sa constitution. Aucune n’avait été annoncée pendant la campagne présidentielle : ni la baisse des APL, ni la suppression de contrats aidés (200 000 prévues en 2017). Quant aux ordonnances, dont nous avions certes été avertis, un flou savamment entretenu par la bouillie verbale que l’on connaît bien désormais a évité d’en révéler les grandes lignes. Personne ne savait qu’il s’agirait de revenir sur un siècle entier d’acquis sociaux.
- 2) Non, tout n’est pas plié.

En octobre prochain, les ordonnances seront présentées devant les députés de l’Assemblée nationale. D’ici-là, il est possible de retourner la situation et d’empêcher la déflagration sociale. Mais, et c’est là notre force, gagner la bataille contre la loi Travail est possible de plusieurs manières. C’est à dire que la mobilisation peut entraîner une série de conséquences, l’une, l’autre, en bouquet ou bien en cascade, qui s’avéreront essentielles dans les prochains mois. Tout d’abord, et c’est son but premier, on doit faire reculer le gouvernement de manière significative. De l’abandon total au remodelage de la loi proposée au départ, le panel des possibilités est large. Rien, pas même cet acharnement à inventer des lois dont seuls rêvent les dirigeants d’Europe et du MEDEF, ne doit ébranler notre détermination : en 2006, la mobilisation contre le CPE, - ce moment de notre histoire devenu quasi-légendaire, geste mythique d’un âge d’or de la contestation populaire pour ceux qui ne l’ont pas vécu -, ont bel et bien fait renoncer, en leur temps, le pouvoir en place. Plus admirable encore, la mobilisation de 2006 avait payé alors que la loi avait déjà été adoptée par l’Assemblée nationale.

Bien sûr, seul l’avenir nous dira ce qu’il adviendra de ces ordonnances. Mais nous savons d’ores et déjà que notre implication y sera pour beaucoup dans l’issue du conflit actuel. Et quelle que soit cette issue, les conséquences peuvent être si diverses et nombreuses qu’on est à peu prêt certains qu’elle entraînera avec elle un changement important dans notre pays. Par exemple, si le gouvernement ne veut rien céder, il sera tout de même possible d’ébranler les certitudes de la majorité parlementaire pendant les semaines à venir. Ce sera là accompagner, compléter le travail que les députés FI et PC font déjà sur le terrain parlementaire, là où les lois sont au moins débattues. Peut-être tous ensemble parviendrons-nous à faire plier quelques-uns des élus En marche, conscients qu’ils devront rendre compte de leur vote dans leur circonscription. Mais à terme c’est tout le rapport de force politique entre l’oligarchie et la population – qui peut être renversé pour les années à venir.


La démocratie par les rues
Faire masse face à la réforme du droit du travail, c’est en effet montrer que l’oligarchie et sa politique libérale ne sont pas soutenues par le reste des citoyens ; clamer qu’il n’y a pas d’un côté une « bonne » majorité de gens au travail, une majorité présentable et acceptable par les gouvernants, et d’un autre, dans les rues, quelques perdus pour la société errants et incapables de se moderniser. Il faut casser dès maintenant cette tentative de partition de la population. On comprend qu’elle n’arrange en fait que le camp ultra-minoritaire qu'est... l'oligarchie. Par conséquent, plus les manifestants seront nombreux, plus la vision hors-sol que le Président et les porte-parole du gouvernement essaient de nous présenter apparaîtra dans tout son artifice. C’est pour cela aussi qu’en plus des manifestations issues des organisations syndicales, il était important de participer en nombre au rassemblement du 23 septembre organisé par la France insoumise. Ce rassemblement à Bastille a eu lieu un samedi et permis au plus grand nombre de montrer sa volonté de voir ces ordonnances abandonnées. Ce sont ainsi des salariés, syndiqués ou non, qui auront pu s’y retrouver, mais aussi ceux qui, le reste du temps, n’ont pas la possibilité de faire grève, des chômeurs, retraités, étudiants, précaires et fonctionnaires, enfin ceux qui ne se retrouvaient pas dans une catégorie socio-professionnelle spécifique mais souhaitaient manifester leur solidarité dans cette lutte. Ce jour-là, la police a annoncé 30 000 personnes présentes sur place quand la FI en annonçait 150 000. La différence est énorme, plus si drôle, presque déroutante. Un tel écart entre chiffres de la police et des organisateurs cette fois ne se voit pas si souvent.

Avec ce large appel fait au peuple par la France insoumise, on voit donc d’ores et déjà qu’en plus d’une lutte de classes, une autre lutte a émergé, celle des nombres. Or, cette lutte prend un sens particulier au regard du contexte politique actuel. En effet, notre démocratie régie par les institutions de la Vème république est essoufflée. Alors que les promesses de campagne sont davantage des slogans que des feuilles de route, que c’est un fait admis de tous, que l’abstention ne cesse de croître et que la présence du FN au second tour, si elle n’étonne plus, représente encore une menace suffisante pour faire élire son adversaire, la grande question qui émerge est celle de la légitimité du pouvoir. Plus que jamais, cette légitimité est recherchée aujourd’hui par le Président et son gouvernement. Malgré les difficultés des uns et des autres lors des mandats précédents, aucun n’avait paru si peu habilité à prétendre représenter l’ensemble de la population. Et depuis les premières mesures du nouveau pouvoir en place, le Saint Graal de la légitimité populaire n’a cessé de se heurter à la déception, à la désillusion, l’amertume et la colère. Pour Macron, la légitimité, c’est plutôt l’Arlésienne. Très vite, chacun s’est rendu compte que les dernières élections n’avaient réussi qu’à confirmer sans enthousiasme l’avantage des réseaux médiatiques et financiers. On est réduit à constater l’impasse démocratique où l'on se trouve. Alors que faire ? Que pourrait-il se passer ? On peut penser qu’à ce jour, seul le peuple en masse pourra clarifier ce qu’il veut et ne veut pas. Et en attendant un véritable changement de République, on peut croire que c’est avant tout en dehors des élections qu’il le fera. Il n’est plus possible dans ce contexte de défiance absolue envers les politiques de ne pas entendre ce que les citoyens font et disent ailleurs. Car s’ils agissent, c’est d’abord au sein de la société : sur les places publiques, dans les associations et d’une façon plus générale dans tous les lieux où ils choisissent de se regrouper.



Discours-JLM-23-09-17 Dans un tel contexte de modification des rapports du citoyen à la démocratie et à la société qu’il habite, on comprend peut-être mieux ce qui s’est joué dans le chiffrage des manifestants du 23 septembre dernier, lors de la marche contre le coup d’État social initié par la France insoumise. Or, il est important de rappeler que la préfecture n’avait pas demandé aux agents de police de compter les manifestants. En présentant un chiffre ceux-ci se seraient montrés particulièrement zélés. En réalité il suffisait de participer à la marche pour savoir, au vu de la longueur du cortège, du temps de la marche et de la densité de la foule sur la place de la République quand Jean-Luc Mélenchon commença son discours, qu’il y avait beaucoup, beaucoup de monde à ce rassemblement national. Nous sommes entrés dans une guerre des nombres, reflet fidèle du choc de deux mondes : celui du pouvoir oligarchique et de ses serviteurs d’un côté, et de l’autre celui de ses opposants politiques, désormais largement reconnus dans la France insoumise. Pour nous, l’étape suivante est de favoriser la convergence des luttes afin de réunir un million de personnes sur les Champs Elysées. Le défi est grand mais on en saisit toute la signification : au-delà de l’abandon des ordonnances, c’est « leur monde » tout entier qu’il faut rejeter. Pour cela, nous saurons aussi nous faire entendre. En attendant, un appel à des casserolades a été lancé dans tout le territoire, le 30 septembre prochain. L’insoumission se veut nombreuse et bruyante. Nous ne nous ferons pas oublier, nous ne raserons pas les murs, ne courberons pas l’échine.

Il y a quelques jours, Macron déclarait pour une interview à la chaîne américaine CNN (il doit d'ailleurs y avoir une raison intéressante à cette façon de chercher à affirmer son autorité – sa légitimité ? – auprès d'un public étranger) : «  La démocratie, ce n’est pas la rue ». N’en déplaise à notre Président, c’est bien tout le contraire. Quand les urnes font défaut, la démocratie c’est la rue. Où serait-elle d'autre, d'ailleurs ? Non seulement parce que, comme l’a si justement rappelé Jean-Luc Mélenchon à l’occasion de son discours à Paris, ce sont toujours les citoyens qui par leur mobilisation ont permis l’ensemble des grandes avancées humanistes de notre pays, mais également parce que nous vivons une période inédite de notre démocratie. Aujourd’hui, les citoyens s’organisent et ce, de mille manières. Cette situation, si elle ne plaît sans doute pas au Président, n’en est pas moins un état de fait, dont lui et sa caste au passage sont entièrement responsables. En tranchant une nouvelle fois le débat par ces mots, Macron fait donc bien plus que se tromper d’analyse. Il ne se contente pas de clamer encore son appartenance viscérale à sa classe : il montre surtout qu’il est un homme incapable de comprendre son époque et de s’y adapter. Oui, Macron Président se révèle un homme d’un autre âge. Décidément, le masque n’en finit pas de crevasser. Réjouissons-nous. Manifestons.

lundi 11 septembre 2017

SYMBOLES, CODES ET DISCOURS DE LA PRÉSIDENCE MACRON : QUE VEUT NOUS VENDRE LA COM' JUPITÉRIENNE ?

Gare de bruxelles-Midi

Les symboles et les codes, y compris linguistiques, utilisés par Emmanuel Macron et ses collaborateurs constituent une forme inédite de communication. Et, de fait, le mouvement avec son style en apparence moderne a su trancher dans le paysage politique traditionnel pour devenir un acteur de sa recomposition. Pour autant, les éléments de langage, les expressions et les codes employés n’échappent pas à l’analyse. Au contraire, si l’on se penche sur l’ensemble disparate de ce qui constitue le discours de l’équipe du candidat, puis du Président Macron, on se rend compte de l’existence qu’une stratégie à part entière a été mise en oeuvre pour séduire et faire miroiter de nouvelles façons d’exercer le pouvoir.
Mais toute la duperie de l’ère macronienne qui s’est ouverte ces mois derniers est là : je ne vous apprend rien, sous couvert de modernité et de renouvellement des codes, il s’agit en fait de recycler de vieilles recettes, notamment en matière économique. Pour autant il serait faux de voir en une com’ sans substance. C’est au contraire toute une vision de la société qui se fait jour au fil des discours. C’est ce que je vous propose de voir ensemble.

I. Incarnation d’un homme d’État ou de son oligarchie ?
Concernant l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron et de son équipe – c’est une évidence mais j’insiste sur le fait qu’il n’est pas seul car les médias ont largement cédé à la personnalisation - j’insisterai rapidement sur le storytelling qui en a été fait. Par une espèce de miracle, ou plutôt de mirage du récit, Emmanuel Macron a tout de suite été présenté comme un homme différent, le candidat du renouveau, un candidat hors système. Or, de l’ENA au ministère de l’économie, en passant par la banque Rothschild et le cabinet de Jacques Attali, il présente en fait un parcours on ne peut plus classique et technocratique, comparable à celui d’un Alain Juppé, comme le remarque très justement l’économiste Thomas Porcher.
De fait, Emmanuel Macron est l’incarnation de l’oligarchie. Son personnage public est donc une pure invention. Une mystification. Mettre ainsi en exergue son parcours comme l’ont fait l’ensemble des médias depuis qu’il est apparu auprès du grand public, c’est avant tout mettre en avant l’individualisme qui le définit : son talent et son ambition auraient été seuls à l’origine de son ascension sociale et professionnelle. C’est faux, évidemment. Emmanuel Macron n’a jamais été seul, il a su tisser des réseaux tout au long de ce parcours. C’est même comme cela que les choses se passent dans le monde politico-financier qu’il a fréquenté. Pour avoir plus de détails je vous invite à aller voir l’excellente interview de Juan Branco par Aude Lancelin. Il y explique très bien ces mécanismes relationnels propres à ces grandes écoles et aux hautes fonctions. Toujours est-il que mettre l’accent comme cela a été fait sur une ambition et une réussite soi-disant individuelles c’est déjà servir une vision de la société. Nous y reviendrons plus tard.
Mais pour le moment contentons-nous de relever ce fait simple, objectif : cette appartenance à un groupe restreint de dirigeants d’Emmanuel Macron à l’origine de son élection au suffrage universel. À bien des égards cette appartenance pose problème. On est en droit de penser que l’oligarchie – je devrais dire l’oli-cratie – est incompatible avec la démocratie.

II. La Vème République adaptée aux besoins du pouvoir
1) du mépris des institutions au récit qui arrange
Et de fait, en 2015 Emmanuel Macron, alors ministre de François Hollande, déclarait dans une interview (reprise par le journal Le Monde)  : « Accéder aux plus hautes fonctions par l'élection est un cursus d'un ancien temps ». Par la suite, il a répété son intention de moderniser les institutions de la Vème République. Mais depuis son élection, ces institutions sont loin de connaître le renouvellement promis.

Pourquoi ce changement de discours ? Emmanuel Macron s’adapte aux fonctions qu’il occupe. S’il est ministre nommé sans jamais avoir été élu, il réfute la nécessité de le devenir un jour ; s’il est candidat au suffrage universel, il promet les changements auxquels semblent aspirer les électeurs ; s’il est Président, il devient carrément jupitérien.

Je reviens rapidement sur ce terme. Il le mérite car lui aussi a été largement repris. Il a fait mouche, puis des journalistes et des experts en tous genres ont glosé sur sa signification. France culture a même consacré une émission entière sur le sujet, où le  spécialiste de l'Antiquité John Scheid expliquait l’opportunité du terme « jupitérien » :
« Quand j’ai entendu dans son contexte cet adjectif et cette réponse, ça m’a fait tiquer, je me suis dit : ‘Tiens, c’est intelligent !' parce que c’est un Jupiter polythéiste qui agit par sa volonté, mais avec la collaboration nécessaire des autres, et sans se mêler en permanence de ce que font les autres. »
En fait rien ne permet d’affirmer ce qu’Emmanuel Macron entendait par ce terme. Et quand je lis ces propos de John Sheid, je me dis qu’au contraire, chacun en comprend ce qu’il veut. Pour ma part, je dirais qu’en employant cet adjectif à plusieurs reprises pour définir le président qu’il serait, Emmanuel Macron s’est contenté de convoquer une image connue de tous, un cliché de l’homme de pouvoir droit sur son trône. Emmanuel Macron s’est contenté de convoquer une représentation populaire sans faire référence aux religions monothéistes, une image qui parle à peu près à tout le monde.

2) Une autorité très "Vème République"
Cette affirmation de son autorité par le Président de la République a pris un tour péremptoire et excessif le 13 juillet dernier avec le fameux « Je suis votre chef. » adressé aux militaires de la nation. Voici la citation exacte dans laquelle s'insérait la petite phrase assassine : « Il ne m’a pas échappé que ces derniers jours ont été marqués par de nombreux débats sur le budget de la Défense. Je considère, pour ma part, qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. Et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire. »
Voici une rapide analyse stylistique : Je et chef encadrent la phrase et marquent ainsi l’affirmation d’une incarnation de la fonction. Le mot chef par ailleurs se heurte à un autre « chef », en l’occurrence le chef d’État major, le Général de Villiers, à qui la remarque, on le sait, était indirectement destinée. Clairement, Emmanuel Macron a décidé ce jour-là de marteler son leadership par l’humiliation. On connaît la crise qui a succédé à cet épisode.
L’usage que le chef de l’État fait de son autorité pose d’emblée donc question. C’est là désormais un usage marketing de la République qui est fait, qui réinvestit le cliché du dirigeant, dominateur et peu tolérant. Cette posture est forgée en opposition à la présidence normale qui a précédé. Mais tout de même, on tombe dans une affirmation du pouvoir tout à fait caricaturale. Pire, elle exerce au passage une véritable infantilisation des citoyens.
Sans citer à outrance, je vais évoquer rapidement le discours d’investiture du Président Macron. Les Français n’y sont mentionnés que sous un angle affectif, émotionnel. Les citoyens connaissent découragement, craintes et angoisses. Ils méritent en conséquence d’être davantage protégés. Et la tâche du Président, à qui ils ont choisi de « faire confiance » consiste alors à « redonner le goût de l’avenir et la fierté de ce qu’ils sont ». C’est à peine si les citoyens ne sont pas présentés comme un groupe d’êtres hagards, tétanisés par la peur et la frustration. Mais pour autant, il n’est nullement dans ce discours question de bonheur et d’épanouissement : si le Président de la République veut favoriser ce grand changement d’humeur populaire, c’est pour donner à nouveau sa place de premier plan à la France dans le concert des nations.
On voit de quelle façon les institutions de la Vème république, par l’affirmation d’un autoritarisme caricatural et la vision d’un peuple immature, jouet de ses émotions et incapable de se prendre en main, viennent asseoir le pouvoir en place. Il y a là comme un grand retour en arrière, qui conforte l’oligarchie dont Emmanuel Macron est avant tout le parfait représentant dans son rôle dominant. Car à travers lui, cette oligarchie a feint un renouveau des usages des institutions pour finalement forger davantage encore la monarchie présidentielle. À ce titre, Emmanuel Macron comme la Vème République deviennent des pièces de l’appareil du pouvoir. La question qui se pose dans un tel contexte, c’est ce qu’il en est des contre-pouvoirs.

III. La démocratie façon LREM
1) Le débat escamoté
La question de la place donnée aux contre-pouvoirs et à l’opposition est centrale. Les mettre à mal, c’est affaiblir toute la démocratie. Le Parlement, par sa fonction législative, est de l’un d’eux. Or, lors de la campagne des législatives, Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, a eu des paroles très claires concernant l’existence de contre-pouvoirs sous le quinquennat. Il affirma que les députés LREM seraient l’expression de la volonté présidentielle, mais aussi (je pourrais dire : « en même temps ») son opposition. Interrogé sur cette affirmation inattendue, il a justifié : «Ils incarnent le renouveau », expliquant ainsi qu'ils ne seraient pas les députés dociles des majorités parlementaires précédentes. Je crois que tout le monde saisit l’aberration. Christophe Castaner n’a pas dit que les députés seraient libres de s’opposer aux lois proposées par le gouvernement à l’Assemblée nationale, ce qui aurait été une manière d’assurer la liberté de conscience des députés de la majorité au moment des votes. Non, la formulation est très différente : il annonce que les députés seraient aussi l’expression de l’opposition à la politique du gouvernement.

Il y a je crois un vrai problème à considérer que des forces issues d’un même mouvement sont censées devenir l’alpha et l’oméga de la pensée politique. On le comprend, il s’agit en fait de contrôler le débat. Et de fait, au moment de la session extraordinaire qui a eu cours tout cet été, les députés de la majorité se sont toujours contentés d’exprimer quelques nuances, ici ou là, face aux lois proposées aux votes par les ministres. Et à la fin ces mêmes députés, qu’on pourrait appeler députés d’opposition de la majorité, ont toujours voté en masse un texte faussement conciliant, enrichi éventuellement de leurs délicates colorations. Pour le dire autrement, sans notamment les députés France insoumise qui ont choisi de s’emparer de l’Assemblée nationale pour en faire une tribune permanente tout à fait salvatrice, et pour cause, seuls des simulacres de délibération seraient sortis de l’Assemblée nationale.

Par ailleurs, les contre-pouvoirs que l’équipe d’Emmanuel Macron comptait organiser ont été encore plus réduits par la suite : « Vous allez peu légiférer », a prévenu le Président, s’adressant aux députés lors de son discours au Congrès de Versailles. Il annoçait en fait l’usage qu’il comptait faire des ordonnances et des décrets. Là encore, on se rend compte que nos institutions de la Vème République ont prévu des instruments très efficaces pour réduire les discussions entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif. L’exécutif a commencé à en abuser, les salariés seront les premiers à en faire les frais.

Avec cette volonté de contrôler, de museler le débat, c’est tout un modèle de société que l’on tente ici de nous proposer : une société sans confrontation ni dissonances, sans combat d’idées, sans dissidence, sans désobéissance. Mais, en évitant tout rapport de force, une telle société s’effraie du réel. Or, il est révélateur de constater que dans le projet politique de LREM, cette même négation des rapports de force s’étend à d’autres sphères de la société. C’est exactement ce qui ce passe avec la réforme du code du travail : la création d'une instance unique de représentation du personnel et l’inversion des normes sont une catastrophe parce qu’elles prétendent que patrons et employés sont sur un pied d’égalité. Il ne s’agit pas là d’une erreur d’appréciation. L’habileté – la manipulation - réside dans ce point précis : exactement dans le même temps où la politique libérale du gouvernement est mise en place, celui-ci organise la disparition des oppositions à ces politiques. Je vais le dire autrement, le gouvernement fait plus que nier le réel, il le distord.

2) La presse ambiguë
Quelques exemples suffiront à appuyer ce que, je crois, vous savez déjà dans une karge mesure : les médias n’ont pas montré un traitement objectif de la campagne d’Emmanuel Macron et son accès à la Présidence, du moins dans les premières semaines, pas davantage. D’après vous, quels sont les journaux qui ont présenté ces titres en Une au cours des derniers mois ? 
- Macron chamboule tout
- Le Kid
- Macron le coup de poker
- La bombe Macron
- Il a gagné (son pari)
- Macron : ce que je veux pour 2017
Et bien en fait, c'est un seul et même journal, L'Express, qui a choisi tous ces titres. On sent tout le sens critique qui en est à l'origine...

IV. Quand la voix est libre
1) La technique de l'évitement
Du déni d’opposition à la mise sous silence, voire à la dissimulation, il n’y a malheureusement qu’un pas. C’est ce pas qui a été franchi peu avant le 1er tour des législatives. Alors, Le Parisien avait révélé le contenu de la 1ère version de la réforme du code du travail. Vous avez peut-être oublié cet épisode, mais il faut se rappeler que cette version, très dure vis à vis des salariés, avait été dissimulée aux représentants syndicaux. « Christophe Castaner, encore lui, avait alors affirmé qu’il ne s’agissait que d’un simple recueil des suggestions émises par les syndicats et le patronat lors des premières rencontres bilatérales ». (Libération, le 9 juin 2017)

Avec l’adoption de la loi d’habilitation, qui autorise le gouvernement à réformer le code du travail par ordonnances, on est donc en droit de craindre que ce ne soit finalement cette première version radicale qui soit gardée. La culture du secret qui se révèle ici, la tendance à l’omission rappelle à vrai dire un épisode qui eut lieu au tout début de la Vème République. En 1958, le comité Rueff avait été convoqué en secret par le Général de Gaulle pour établir un plan de libéralisation économique. L’opinion publique en effet n’apprit l’existence de ce comité qu’à la veille de sa dissolution. On le voit, hier comme aujourd’hui, un coup a été porté par l’oligarchie à la démocratie sans plus de réaction.

On peut d’ores et déjà faire un premier bilan : j’espère avoir montré de quelle manière les institutions de la Vème République sont parfaitement adaptées au projet de politique de la Présidence Macron. Elles permettent la prise puis l’ exercice du pouvoir par l’oligarchie, elles favorisent également la mise en retrait de la société civile, et plus largement encore de toute forme de contre-pouvoir. Dès lors, le discours dominant peut se dérouler sereinement. Ce faisant, dans un premier temps, il fait voler en éclat les représentations et les valeurs traditionnelles sur lesquelles la le peuple français, la communauté, s’est constitué ; puis, dans un deuxième temps, il met en avant de nouveaux principes, considérés comme plus modernes et plus adaptés à la société d’aujourd’hui. Nous allons voir comment.

2) faire valser le sens
Voici un passage d’une interview très récente d’un député LREM, parue dans Le Parisien. Il s’agit de Bruno Bonnell, député du Rhône et entrepreneur :

« Nous, députés LREM, voulons introduire de vraies ruptures Nous devons imposer un profond changement dans le fonctionnement du Parlement. C'est ce que veulent les Français.
(le journaliste) - A quoi pensez-vous ?
Il faut par exemple adapter le fonctionnement du Parlement à la révolution numérique. » Voilà, ça ne s’invente pas. En rhétorique, ce procédé a un nom, c’est l’exagération. On parle aussi d’hyperbole. On voit le but de ce procédé : annoncer avec éclat une révolution qui n’induit en fait que très peu de changements. Là, la distance entre les expressions vraies ruptures, profond changement et révolution et l’annonce d’une simple connexion numérique, a un effet comique. Je pense que ça n’était pas le but du député. J’ai choisi cet exemple pour frapper les esprits mais l’emploi de l’hyperbole est très fréquente dans le discours macronien. D’ailleurs, Macron lui-même avait nommé son livre-programme Révolution.

À l’inverse, on trouve de nombreuses occurrences dans les différents discours, d’euphémisation. Là, on minimise, on atténue ce qui est négatif. C’est ce qui s’est passé lorsque l’Élysée avait regretté la « plaisanterie pas très fine » du Président au sujet des Comoriens. Aucune excuse officielle n’avait alors été faite. Je pourrais également évoquer la manière un peu étrange dont Cédric Villani avait qualifié la société française dans une interview à France inter. Voulant expliquer que les problèmes d’intégration étaient à l’origine des difficultés de l’Éducation nationale, il avait alors parlé de France « chamarrée », de société « colorée » et « bigarrée ». On sentait qu’il marchait sur des œufs. J’ai pu, en confrontant différents avis autour de moi, constater que ces mots ont été interprétés de manières très différentes selon la tendance et les références politiques de ces personnes. L’ambiguïté parfois se révèle bien pratique.

Ces quelques exemples montrent comment des termes vont être employés, dans un sens tantôt excessif, tantôt atténué. Ainsi, ils perdent de leur signification. Il y a là un véritable brouillage du sens et avec la circulation de ce type de discours, peu à peu, c’est toute notre perception du réel qui se modifie.

3) Niveler le réel
Pour terminer mon approche linguistique de la communication macronienne, j’évoquerai une technique assez étonnante mais tout à fait caractéristique qui consiste à créer des équivalences là où on les attendait pas. On sait que le candidat Macron a nié avec force la traditionnelle partition gauche/droite. Il l’a fait en se disant de gauche ET de droite. Cette affirmation de la simultanéité (c’est le fameux « en même temps ») relevait alors d’une stratégie simple, qui consistait à faire plaisir aux électeurs de droite, rassurer ceux de gauche, mais permettait aussi au passage de s’adresser à tous ceux qui ne se reconnaissaient pas dans cette partition, notamment aux abstentionnistes. Lui ne l’a pas fait pour dénoncer une autre partition de la société entre peuple et oligarchie par exemple, comme l’ont fait Podemos en Espagne mais aussi, plus près de nous, la France insoumise. Macron ne l’a fait en aucun cas pour dénoncer le système politico-financier qui fait qu’un petit nombre de personnes détiennent le pouvoir, quelle que soit leur tendance politique. Pourtant, l’affirmation tous azimuts du candidat Macron a contribué à faire tomber les repères traditionnels. Cet effacement des représentations a permis dans sa bouche tout et n’importe quoi. Ainsi a-t-il pu déclarer :
"Le libéralisme est une valeur de gauche". (Entretien avec le Directeur éditorial du journal Le Monde, le 27 septembre 2015)

Dans le discours de l’équipe En marche !, faire tomber ces représentations laissa un grand vide pour ouvrir la voie à autre chose. En effet, quand Macron refuse de se déterminer politiquement, il affirme que seule compte la réussite. La réussite de qui ? De quoi ? Selon quelles valeurs ? Peu importe, puisqu’il n’y a plus de socle idéologique. Désormais seul le progrès est à rechercher, à moins qu’il ne s’agisse d’argent. D’ailleurs, qui donc s’y opposerait ? Bien sûr, cette absence affichée d’idéologie est une pure vue de l’esprit : ce qui est ici vanté, c’est bien une idéologie du pragmatisme.

Alors, dans ces conditions, puisque seule la réussite et le résultat comptent selon des critères changeants, vacillants, tout devient permis : « Le plafond des indemnités de licenciement donnera aux entreprises une visibilité et une assurance qui permettront de lever les freins à l’embauche en CDI. » (site En Marche ! catégorie Travail/Emploi).

Pour le dire autrement, licencier facilitera les embauches. On troque ici un terme négatif par son opposé, - positif - dans le but de le rendre à son tour positif, comme par contamination. Finalement les deux termes recouperaient une seule et même réalité, ils deviennent équivalents. On conviendra que dans la vraie vie, être employé d’une entreprise et en être licencié induisent deux réalités totalement différentes. Mais en ne voyant que le mouvement économique, le « flux » financier dont la question de l’emploi est une composante seulement, les deux termes peuvent bien devenir équivalents et le licenciement, après tout, désirable. Et en répétant cette litanie, relayée elle aussi par les médias traditionnels, le gouvernement amène chacun à vouloir ce qui va à l’encontre de ses intérêts.

4) la langue de bois comme seconde nature
Par ces glissements du langage, c’est la conscience de l’autre, de ses besoins et de ses difficultés qui est mise à mal. Sans elle il n’y a plus rien à opposer au pragmatisme économique, puisqu'un fait et le terme qui le désigne peuvent désormais être remplacés par leur exact inverse sans heurter les esprits.

Les exemples de ces procédés d’équivalence sont extrêmement nombreux dans le discours macronien. Je pourrais citer Muriel Pénicaud lors de sa présentation de la réforme du code du travail, le 28 juin dernier. Ainsi, il est intéressant d'observer de quelle manière la ministre associe systématiquement dans son discours les employeurs - et leurs intérêts - à ceux des salariés. Regardez comme le clivage est nié, dans une logorrhée finalement un peu étrange, irréelle (j'ai mis en valeur les mots importants), qui se termine dans un flou absolu des personnes concernées :

« La liberté c’est pour les entreprises et les salariés. Liberté d’entreprendre, de créer, d’aller rapidement à la conquête des marchés, ce qui veut dire se réorganiser rapidement, liberté de négocier des règles avec les syndicats adaptées à la vie de l’entreprise, liberté d’investir sur cette innovation sociale. Pour les salariés, liberté de participer plus aux décisions stratégiques de l’entreprise, de choisir une formation, de choisir son métier, éventuellement d’entreprendre. Son corollaire, c’est plus de sécurité. La sécurité c’est aussi pour les entrepreneurs. Pour le salarié la première sécurité c’est la compétence parce que la première précarité c’est vraiment le chômage. Mais il faut la liberté juridique. Il faut une sécurité des évolutions de carrière et une sécurité dans les demandes et les attentes. »

Citons également Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes publics, qui a expliqué le 26 juillet dernier à Alexis Corbière et à tous les députés de l’Assemblée nationale, lors de l'épisode du sac de courses : « Les économies que nous allons faire, c'est l'augmentation de l'allocation handicapé de 100 euros ce qui n'a jamais été fait. C'est l'augmentation du minimum vieillesse de 100 euros par mois, ce qui n'a jamais été fait. C'est l'augmentation de la prime d'activité, c'est la suppression de la taxe d'habitation (...), c'est 260 euros pour un ouvrier au SMIC avec la suppression des cotisations. Il faut être courageux, il faut faire des économies, il faut baisser les impôts, il faut relancer la croissance, et le meilleur moyen de faire une politique sociale est de retrouver du travail pour tout le monde. »

Le glissement est fait ici en 3 temps : dans un premier temps, le ministre énumère des mesures directement positives pour certaines catégories de la population (jusqu’à « prime d’activité ») et auxquelles personne ne pourrait s’opposer. Dans un deuxième temps mais dans la même phrase, il insère, comme s’il s’agissait toujours de coups de pouce de l’État, la disparition de la taxe d’habitation et des cotisations sociales. Là, on le sait, la dimension sociale de ces mesures ne fait déjà plus l’unanimité. À partir de là c’est le grand bouillon informe : économies (où cela?), baisses d’impôts (pour qui?) et croissance contribueraient à la relance de l’emploi. Bref, Gérald Darmanin crée volontairement la confusion. Mais ce qu’il avoue malgré tout, c’est que l’État est réduit à une économie d’austérité, à une vision technocratique qui vise la croissance bien avant le bien-être de l’ensemble de la population. Il est devenu un gestionnaire au service du néolibéralisme.

V. Émergence de valeurs nouvelles
1) la start-up nation
15 juin 2017 9h47 AM : I want France to be a start-up nation. A nation that thinks and moves like a start-up. #VivaTech
Voici le tweet qui fut publié sur le compte d’Emmanuel Macron à la sortie du salon Vivatech. Cette visite fut une vaste opération de communication qui permit un peu plus encore au Président de la République de fixer ses objectifs en faveur des entreprises : « baisser l’impôt sur les sociétés, réduire les charges patronales et salariales, supprimer le régime social des indépendants (RSI) » afin d’attirer les entrepreneurs. Le signal était donc bel et bien lancé. L’image de la « start-up nation » frappe indéniablement. Très vite elle a suscité de vives réactions, y compris des plaisanteries, comme chez le chercheur biélorusse Evgeny Morozov qui retweeta : « Et pourquoi pas « les citoyens en usagers-clients, le politique en investisseur et les lois en algorithmes ? »

Emmanuel Macron a donc un projet pour la France, il faut lui faire revêtir l’apparence moderne et branchée d’une start-up. Elle doit faire sa mue. Dans les discours du meilleur des VRP d’en marche !, on retrouve ainsi un mélange de termes empruntés au monde entrepreunarial et de termes évoquant le dynamisme et le changement. Une étude du linguiste Damon Mayyaffr a même été menée : « Sur le plan lexical, c'est vérifié par la statistique. Les mots caractéristiques sont très nets : il est question de "transformation", d'"innovation", de "réforme", voire carrément de "révolution". On retrouve aussi le mot "défi". Ces substantifs correspondent à un constat sur la société, mais surtout à un mouvement puisqu'il s'agit d'"innover" et de "réformer". » Mais à mon sens, la plus grande innovation – et sans doute la plus grande réussite – dans la tentative de métamorphoser l’image poussiéreuse de la nation réside sans doute dans l’injection quasi systématique dans la rhétorique macronienne de termes anglais, rappelant que la domination économique se fait définitivement dans la langue de Shakespeare. Pour donner un exemple, j’évoquerai un épisode du tout début du quinquennat où l’on vit les ministres du gouvernement fraîchement constitué rassembler les mesures qu’ils préconisaient auprès du 1er ministre dans un dossier nommé draft (brouillon). Nathalie Segaunes décrit l’épisode de manière assez savoureuse :
« C’est bottom up (de bas en haut), précise-t-on à Matignon.
En revanche, pour rédiger ces quelques feuillets, chaque membre du gouvernement a été prié de prendre pour point de départ le programme du Président. « Là, c’est top down » (de haut en bas), explique-t-on dans l’entourage du Premier ministre. » Puis la chroniqueuse précise qu’il s’agissait avant tout d’ « alimenter le discours de politique générale d’Édouard Philippe, prononcé le 4 juillet dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. « On est très processé », expliqua en effet un collaborateur. Un barbarisme que l’on pourrait traduire librement par « on est très méthodique ». »

Mais même si toutes ces expressions prêtent à sourire, il ne faudrait pas les réduire à de simples gadgets linguistiques. Surtout quand il est question du langage du pouvoir. J’y vois pour ma part le danger d’une véritable acculturation, non pas parce que les mots sont anglais, mais parce que le pays se trouve asséché, recroquevillé, réduit à une simple machine économique. Or, Emmanuel Macron n’est pas seul à penser ainsi, son succès tient aussi au fait qu’il a su se faire le porte-voix de toute une catégorie de personnes (même : une catégorie socio-professionnelle, ainsi que ceux qui aspirent à y appartenir) qui pensent qu’une nation doit être gouvernée comme une entreprise. Mais pas n’importe quelle entreprise. Comme le remarque justement le chroniqueur Xavier Delaporte, Emmanuel Macron « imagine le gouvernement des hommes selon la technologie à disposition à son époque, celle qui marche, celle qui a du succès : la plateforme numérique. » Puis il ajoute : « Ce modèle des plateformes numériques est en lui-même problématique : avec des airs de suppression des intermédiaires, de rapport direct avec l’usager, de rationalité et d’économie, il crée d’autres systèmes de rente, d’autres soumissions, d’autres folies. ...Pourquoi ne pas aller voir quelles formes de gouvernement nous pourrions puiser du logiciel libre (“l’Etat logiciel libre”, ç’aurait de la gueule, non ?) ? Ou même du wiki, comme espace de partage et de co-élaboration (“Le wiki-état”...”) ? Cette idée du gouvernement d’Emmanuel Macron est aussi un choix idéologique tout à fait clair qui ne questionne en rien les dérives du passé et du présent. »

2) l’individualisme comme unique projet
Et de fait, dans les discours macroniens, il s’agit de poursuivre la fuite en avant vers le tout-libéral, sans prendre la mesure pleine et entière de ses apories. Dans le projet politique d’Emmanuel Macron, il n’est pas de place pour la solidarité. La valeur suprême est celle l’individualisme, cet individualisme qui avait été soufflé par l’équipe d’Emmanuel Macron aux journalistes avant sa candidature pour évoquer son parcours. L’individualisme est le socle de l’économie libérale qu’elle entend développer en mettant les personnes en concurrence sur le marché de l’emploi. Tout est alors réuni pour que la sélection se fasse, pour ainsi dire naturellement, entre les gens qui réussissent et d'autres qui ne sont rien" (Le président Macron lors de l'inauguration de Station F, à Paris le 29 juin 2017).

Je l’ai dit tout à l’heure, il n’a jamais été question dans la com’ macronienne de défendre le peuple face à l’oligarchie. Et pour cause, pour les marcheurs, le peuple n’existe pas. Il n’y a que des individus oeuvrant à leur réussite sous peine de n’être rien. Il s’agit de faire advenir une société de micro-entrepreneurs autonomes, de militants du capital, pour reprendre l’expression magnifique de Jorge Morundo Danzi, sociologue du travail et ancien responsable de l'argumentation au sein du mouvement anti-austérité Podemos. Or, comme le dit fort justement Enigo Errejon (l’un des fondateurs de Podemos) : « Le peuple n’est pas une somme de citoyens, il n’est pas même la majorité des citoyens. C’est une idée qui transcende la somme des individualités ».

Ici, aucune transcendance n’est possible. Il ne s’agit pas de changer un destin collectif mais bien de favoriser la croissance économique, s’il le faut au prix d’une précarisation et d’une dégradation des conditions de travail de chacun. Pas étonnant alors que dans une société qui favorise l’isolement des individus, le chef encourage les jeunes à vouloir être milliardaires. Quoi d’autre, d’ailleurs, pourraient-ils donc bien y désirer ?

Conclusion 
Pour conclure, je dirais que les quelques phrases que nous avons vues ensemble montrent que la communication macronienne veut nous vendre, d’abord et surtout la continuité. Mais une continuité masquée. Il perpétue le pouvoir de l’oligarchie en promettant plus de démocratie, prétend renouveler les institutions pour finalement asseoir son autorité et éteindre les contre-pouvoirs, elle annonce la grandeur retrouvée de la nation toute entière tout en créant les conditions de l’individualisme et de la précarisation. Le pouvoir en place avait promis la révolution, il nous prive un peu plus encore et de la répartition des pouvoirs, et de la répartition des richesses. Un tel scandale est possible à partir du moment où les liens entre les gens sont distendus. Pour cela, j’espère vous avoir montré que les distorsions linguistiques permanentes et les procédés rhétoriques peuvent largement y contribuer. Mais Emmanuel Macron et son entourage poursuivent à ce jour leur manipulation. Ce faisant, ils menacent à terme les valeurs qui nous sont chères car en faisant perdre leurs nuances aux mots, en créant des équivalences absurdes, en omettant systématiquement ce qui dérange, ils font disparaître le sens de toute chose.

Nous avons donc aussi un combat culturel à mener sur le terrain des mots. A nous de retirer la chape linguistique qui vient d’être jetée sur notre société pour faire à nouveau respirer le réel.

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