Blog de Maud Assila

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dimanche 1 septembre 2019

"Islamophobe" : les racines d'une polémique

« Paris. La manifestation du 11 mars. Salle Rivoli. Les anarchistes, conduits par Mlle d'Erlincourt, maltraitent Yves Guyot. (Dessin de M. Haënen, d'après le croquis de M. Dick)»

La semaine dernière a pris naissance une polémique suite à la conférence « Les trois boussoles de la laïcité » du philosophe et écrivain Henri Peña-Ruiz. Au cours de son exposé, il a voulu rappeler le droit de chacun à critiquer les religions. Rien d’extraordinaire à cela, puisqu’il s’agit là d’une close de la loi sur la laïcité de 1905, qui a posé les fondements de la société française moderne.

Il s’est exprimé ainsi : « On a le droit d’être athéophobe comme on a le droit d’être islamophobe. En revanche, on n’a pas le droit de rejeter des hommes ou des femmes parce qu’ils sont musulmans. Le racisme, et ne dévions jamais de cette définition sinon nous affaiblirons la lutte antiraciste, le racisme c’est la mise en cause d’un peuple ou d’un homme ou d’une femme comme tel. Le racisme antimusulman est un délit. La critique de l’islam, la critique du catholicisme, la critique de l’humanisme athée n’en est pas un ». 

Dans la bouche du philosophe - et de feu Charb dont il reprend les termes - , l’islamophobe est une personne qui critique la religion musulmane, au même titre qu’on peut le faire du catholicisme (cathophobie) et de l’athéisme (athéophobie). Dans sa démarche analytique, il a souhaité montrer l’égalité des religions (ou de la non-religion) et pour cela, démonétiser le terme sulfureux d’islamophobe, pour mieux affirmer le droit fondamental à l’exercice par chacun de son esprit critique. Je ne vois donc aucune volonté discriminatoire dans son propos ni marque de racisme, mais au contraire une tentative de mettre toutes les croyances ou absence de croyance sur un pied d’égalité pour poursuivre sa démonstration.

Pourtant, suite à l’envoi d’un tweet par un membre du public ne reprenant que le terme « islamophobe », nombre de personnes se sont émues de l’emploi de ce terme qui, dans son acception courante, ne désigne rien d’autre que le racisme anti-musulman, c’est à dire le rejet de toute la communauté arabe et maghrebine, ainsi que de la culture islamique, réelle ou supposée, qui leur est associée. Par conséquent, si la personne qui a envoyé ce tweet a bien écouté le propos de l’essayiste, sa phrase tronquée est malhonnête intellectuellement. On ne saura jamais si, bercée par la douce musique des paroles du philosophe, cette personne du public était en train de rêvasser gentiment quand elle a soudain été piquée par le mot « islamophobe », puis a dans la foulée mal interprété toute la phrase au point de devoir soulager son doigt qui la démangeait sur son smartphone, ou bien si elle a provoqué le buzz en connaissance de cause, histoire de goûter, à son tour, son quart d’heure de gloire en désignant un ennemi inattendu. Mais je connais un peu la pensée d’Henri Peña-Ruiz pour avoir acquis il y a quelques années son Dictionnaire amoureux de l’athéisme (j’en lis régulièrement des passages), puis entendu l’une de ses conférences. Je ne crois pas un seul instant qu’il ait voulu encourager l’islamophobie dans son acception usuelle. Pour autant, de sa part, je n’en vois pas moins une véritable maladresse.

L’erreur d’Henri Peña-Ruiz est double : dans son exposé il a voulu évacuer le sens commun du mot sans insister suffisamment sur le pas de côté qu’il était en train de faire. Si à la phrase retenue, il avait ajouté explicitement qu’il réfutait l’usage courant du mot islamophobe à dessein, le malentendu aurait peut-être été moindre. Cependant, cela n’aurait sans doute pas été suffisant, à cause de la seconde erreur du philosophe : celle d’avoir ignoré que phobie signifie « peur irrépressible », « haine irraisonnée ». Ce sens étymologique est profondément ancré dans la langue française. Il a imprégné l’esprit de chacun de nous. Ainsi, même en revenant à une signification étymologique et presque épurée de sa charge actuelle, Henri Peña-Ruiz s’est trompé. Islamophobie ne saurait signifier critique de l’islam, mais bien haine excessive ou peur de l’islam. Rien à faire, le recours à l’étymologie fait dire exactement le contraire de ce que dit celui qui s’en revendique.

On peut donc le prendre par tous les bouts : choisir un mot qui est déjà employé pour désigner une forme de racisme et tordre tant son sens usuel que son étymologie pour lui faire dire autre chose était une erreur de taille. C’était donner le bâton aux amateurs de clashs et à tous ceux, innombrables à l’heure des réseaux sociaux, qui construisent leur popularité et leur influence sur la culture permanente de la polémique et de la violence verbale. Mais, plus grave encore, c’était aussi se rendre difficilement défendable auprès de toutes les personnes de bonne foi qui utilisent le plus simplement du monde le terme dans son acception commune.

Je m’excuse de décortiquer ainsi le terme et sa signification et remercie sincèrement les lecteurs qui sont allés jusqu’à ce paragraphe : on a peu l’habitude de réfléchir aux mots qu’on utilise de la manière la plus spontanée. La linguiste que je suis ne peut que se passionner du malentendu, qui ne s’avère en réalité pas tant « mal entendu » que mal dit. Se tromper dans l’usage des mots est une chose banale, cela nous arrive à tous (j’en suis pour ma part une spécialiste, pour des raisons qui tiennent au milieu dans lequel j’ai grandi, et j’emploie très souvent les expressions de travers, avec le mauvais mot ou de manière incomplète au point que je passe mon temps à me reprendre). Mais fort heureusement, le malaise que suscite la prononciation d’un terme inapproprié s’efface aussitôt que l’erreur est reconnue par son auteur. J’ignore où en est actuellement la réflexion d’Henri Peña-Ruiz à ce sujet.

Voilà. Cet épisode nous montre s’il en était encore besoin que l’emploi des mots n’est pas anodin. Il peut provoquer des tollés. Mais il ne doit s’agir en aucun cas de débattre sur le droit de critiquer la religion. Il s’agit là d’un droit reconnu par la loi que nul ne saurait discuter. Réaffirmer cela ne fait de personne un laïcard. À l’inverse, personne dans mon camp n’est en train de s’interroger réellement sur le droit ou non à être islamophobe au sens usuel. De même, il n’y a ici aucune ambiguïté possible : c’est interdit par la loi. Et l’on aurait du mal à imaginer le Parti de gauche et la France insoumise revendiquer l’assouplissement de la loi face à l’islamophobie au même titre qu’on propose la légalisation du cannabis. Restons sérieux : le parti auquel j’appartiens a fait de la lutte contre toute forme de discrimination l’un de ses combats les plus farouches. Non, mon camp ne débat actuellement sur rien d’autre que sur le droit et l’opportunité d’employer un mot en dehors de son usage. Pour ma part, la réponse est assez simple : si nous ne voulons nous adresser qu’à nous-mêmes et pour cela développer une crypto-langue, pourquoi pas. Si nous souhaitons parler au plus grand nombre et convaincre autour de nous, il vaut mieux y renoncer, accepter le principe de réalité et revenir à de plus justes proportions.

Connaissant le poids des mots qui peuvent parfois heurter comme des uppercuts, je ne peux que constater sans véritable surprise la violence verbale que suscite ce débat. On a aussi le droit – on a plein de droits – d’avoir des divergences, tout comme on a le droit d’être indigné, ou même en furieux. On sera tous d’accord cependant pour dire que les injures, d’où qu’elles viennent, sont toujours le signe d’une impuissance, une incapacité à mener la discussion. Si l’on insulte, c’est qu’on n’a pas les épaules pour faire quelque chose d’effectivement très difficile et qui s’appelle échanger sereinement des arguments. Ça aussi, c’est une chose assez fréquente. Mieux vaut s’abstenir d’intervenir dans ces cas-là. Mais en attendant que les esprits s’apaisent, que chacun prenne soin de circonscrire le débat et veille à ne pas se tromper de combat : nous sommes en train de nous battre pour des mots. En société comme dans le champ politique, ils sont tout.


Ajout après la publication de ce billet et après échange avec le blogueur Gygde, via Médiapart :

Voici le lien de la vidéo de la conférence.

Remarquons qu'à la fin de la conférence, de 1:03:40 à 1:11:00 environ, Henri Peña-Ruiz explique à une personne du public qu'il n'est pas à l'aise avec le mot "islamophobie" à cause de son étymologie. Néanmoins, il parle simplement d'"ambiguïté". En parlant de "rejet de l'islam", il ne semble pas voir qu'il n'emploie pas le mot dans son sens le plus courant : à l'entendre, les deux sens sont justes concurrents et il précise quel sens il souhaite lui attribuer. On regrette d'autant plus que le philosophe n'ait pas fait cette précision importante dès le début de son exposé, dans la foulée de la citation de Charb, car au moment où il l'a fait, le tweet polémique avait déjà été posté... Mais le fait est que sans tout à fait annuler toute possibilité de malentendu, il y avait moyen de mieux saisir sa pensée.

vendredi 16 août 2019

Éric Woerth : miroir, mon beau miroir

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Il y a quelques jours, une photographie postée par Éric Woerth sur son compte twitter le montrant en train de gravir l’aiguille d’Argentière (un sommet du massif du Mont-Blanc) a fait polémique et l’un n’allant pas sans l’autre, le tour des réseaux sociaux. L’ancien ministre y apparaît en plein effort, défiant les lois de la gravité, comme accroché au mur de glace et tout entier occupé à se hisser, à la force du genou et du poignet, au haut de ce redoutable sommet. La tâche, aussi abrupte soit-elle, ne l’empêche pourtant pas de regarder vers l’objectif au moment du cliché. Surtout, plusieurs éléments étranges ont rapidement éveillé les soupçons des internautes : la corde censée le tenir est relâchée sur le côté, la tirette de sa fermeture éclair tombe perpendiculairement au mur blanc ; enfin, on aperçoit au loin – au pied du sommet – deux marcheurs qui avancent sans difficulté… les pieds fermement ancrés sur le mur. L’image semble avoir été tout bonnement retournée de 90° afin de donner le sentiment qu’Éric Woerth grimpe là où, en réalité couché au sol, il est en train de ramper.

Il n’a fallu que quelques heures pour que la photo devienne virale et que les moqueries des internautes se multiplient. Devant ce qui semblait une évidence, celle du trucage grossier, les protestations du très sérieux responsable politique seraient passées pour de l’obstination si le journal Libération ne s’était pas fait un devoir de rétablir au plus vite la vérité. Interpellé par un de ses lecteurs, le journal s’est fendu d’un article sur le sujet brûlant de ce mois d’août. Ainsi les journalistes d’investigation chargés de répondre à l’épineuse question de savoir si oui ou non M. Woerth a posté une photo authentique ont-ils mis fin à la polémique. Témoignages et experts à l’appui, ils concluent sans équivoque possible : Éric Woerth a dit la vérité, Éric Woerth a fait preuve d’une totale intégrité, Éric Woerth est innocent.

Soit. On peut féliciter le journal d’avoir fait preuve d’une telle réactivité et mené une enquête approfondie sur un sujet de première importance, lavant par là-même l’honneur d’un homme meurtri par la calomnie. Mais pour autant. Quelque chose de fondamental a échappé aux rédacteurs du journal. Cette donnée essentielle n’a pas davantage été comprise par Éric Woerth qui, après son ascension, s’est aussi donné du mal pour répondre aux accusations via Twitter à coup de jeux de mots et de second degré, montrant ainsi la puissance de son esprit et son recul sur les mesquineries humaines. Ce qui a totalement échappé au camp de la vérité, c’est qu’on se moque de savoir si cette photo est authentique ou non. Oui, cette photo n’est qu’un prétexte pour dire autre chose.

La vérité - la seule d’importance -, c'est qu'on n'en peut plus de tous ces politiques qui font les beaux, de ces personnalités qui paradent à longueur de posts et de coups de com’. La mise en scène permanente à laquelle ils s’adonnent est devenue pour nombre d’entre nous insupportable. Prenez un Woerth sportif, un Macron amateur de repas familiaux dans la pizzeria du coin, un Sarkozy adepte du footing, une Ségolène Royal avec son bébé à la maternité ou un Édouard Philippe prêt à boxer qui veut se mesurer à lui. Cette manière de se mettre en valeur à chaque occasion n’est pas nouvelle, mais elle s’est emballée. Or, comme dans un éternel recommencement, ces images provoquent toutes un semblable malaise. Tout en créant le buzz, elles s’accompagnent même d’une forme de rejet, viscéral. Tout occupés à peaufiner leur image par cette avalanche d’images, les politiques ne semblent jamais se demander pourquoi.

Pourtant, le message est d’une évidence criante : leur tentative tous azimuts de se montrer à la fois humains, humbles, volontaires, authentiques, bref uniques (au pluriel, donc), nous en avons assez. Et en arrière plan de tout cela, c’est d’un certain culte de la performance qu’il est question. Car nous ne sommes pas dupes : ces photos postées jusqu’à saturation ont pour but de mettre en scène des hommes et femmes politiques capables de vivre avec constance des situations de toutes sortes, des plus simples aux plus périlleuses ; ces derniers veulent se montrer faisant face à la difficulté et profitant des plaisirs simples avec la même détermination. Ils veulent être perçus comme des super héros du quotidien. Car qui sait assurer dans toutes les situations est un potentiel Homme d’état. Peu importe donc que lesdites situations soient « vraies » ou non. Puisqu’elles sont utilisées à des fins de communication, ce mot même n’a plus de sens. Or, ces milliers de publicités de l’instant, nous n’en voulons plus. Nous les avons bues jusqu’à la lie.

Par conséquent, aussi longtemps que nos prétendus "responsables" politiques se comporteront ainsi, cherchant à se mettre en valeur comme des gosses en attente de bons points, nous ne les louperons pas : nous les tournerons en dérision. Et de même, tant que les journalistes participeront d’une façon ou d’une autre à défendre leur représentation comme une image de marque, sous le prétexte de rétablir la vérité (qui, je le répète, dans ce contexte n’est qu’une illusion : quelle peut être la vérité d’une mise en scène ?) comme vient de le faire Libération, ou bien encore sous celui d’informer de l’action du gouvernement comme dans ce reportage de pure propagande commis dernièrement par BFM, les internautes seront de plus en plus nombreux à dénoncer, à refuser et à railler. Ils montreront toujours plus massivement leur défiance et leur dégoût, par l’humour de préférence.

La vie n'est pas un spectacle ni les hommes destinés à se montrer comme des animaux de foire. Nous ne voulons plus subir l’auto-promotion perpétuelle de ceux qui cherchent à obtenir le pouvoir. Tous ceux qui participent à ce cirque ne font rien d'autre que contribuer à pourrir le monde. Alors, le message de cette énième polémique était en fait très simple. Le voici : Woerth, et les autres, ya basta.

vendredi 12 juillet 2019

Quelque chose en nous de de Rugy

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Mardi, comme tout le monde, j’ai découvert les informations révélées par Médiapart – puis par tous les autres journaux qui ont suivi le mouvement – sur les dîners somptueux qu’a donné le couple de Rugy aux frais du contribuable pendant que Monsieur était président de l’assemblée nationale. Et comme tout le monde, j’ai appris le lendemain qu’entre autres nécessités d’urgence, un dressing a été fait pour 17 000 euros dans les appartements privés du même couple, une fois Monsieur devenu ministre. Puis qu’il occupe un logement social en Loire-Atlantique. Cela fait beaucoup pour un seul homme. À l’heure où j’écris, d’autres informations tomberont peut-être encore.

Comme tout le monde alors, je me demande comment on peut encore se retrouver avec de tels dirigeants, pour qui piocher dans les deniers publics pour leur confort personnel est tout à fait normal. Je suis même certaine que François de Rugy, le bras soutenu par sa femme, raconte en ce moment à qui veut l’entendre qu’il n’a jamais fait autre chose que servir l’État. Même le soir de la Saint Valentin 2018. Il s’en d’ailleurs est probablement persuadé : après tout, tout ce faste ne lui permettait-il pas de se « connecter au réel » ?

On le comprend, de Rugy, avec tous ses excès, entrera dans l’histoire comme un symbole, celui de la caste se gavant sur le dos du peuple. Il a eu le malheur de se faire épingler pendant son mandat, mais le problème va bien au-delà de sa personne : les révélations de Médiapart résonnent avec le mariage de Carlos Ghosn à Versailles, le compte caché de Raymond Barre, arrivent juste après le procès de Bernard Tapie, accusé de détournement de fonds publics [1] ou encore celui du couple Balkany.

Avec des implications plus ou moins graves, ces affaires ne font que conforter le sentiment, devenu désormais général, que les puissants cultivent l'entre-soi pour garantir leurs privilèges que leur donne leur fonction. Ils ne peuvent du moins renoncer à certains avantages lorsque ceux-ci se présentent. Pour le dire autrement, l’occasion fait le larron. Et de là où nous sommes, il y a en effet de quoi être exaspéré de tous ces abus. Alors, en lisant ces articles, je me suis demandé pourquoi, et surtout comment il est possible qu’élection après élection, nous placions au pouvoir des gens qui agissent pour eux plutôt que pour le bien commun. Je n’insinue pas que tous les politiques sont ainsi, mais on vient de le voir, ces révélations sont presque devenues monnaie courante.

En m’interrogeant ainsi, un autre événement qui est arrivé cette fois près de chez moi m’est revenu en mémoire : j’étais il y a quelques jours à la trésorerie municipale qui fait aussi office de centre des impôts, et un usager s’est mis à hurler, furieux d’attendre qu’on vienne s’occuper de lui depuis une demi-heure. Une dame, membre du personnel est alors venue lui répondre que bientôt ce serait pire : à partir de l’année prochaine, le centre sera vidé de toute substance humaine et il faudra désormais se contenter d’une borne numérique. Et la dame de brandir une pétition de FO, griffée d’une dizaine de noms, pour l’inciter à y joindre le sien. Cette anecdote est aussi tout à fait symptomatique : le manque de personnel dans les administrations et plus largement dans l’ensemble des services publics est une catastrophe pour l’ensemble de la population. Pourtant, nous votons pour des politiques qui désignent explicitement les fonctionnaires comme responsables des difficultés économiques du pays et promettent d’en réduire les effectifs. Là encore, la contradiction a de quoi laisser perplexe : pourquoi mettre au pouvoir ce qui nous desservira ? Le scandale de Rugy et l’histoire du contribuable mal servi dans son administration de proximité ont une chose à voir, qui est, précisément, la question du bien commun et du rôle de l'État pour le garantir.

Mais pourquoi donc nous, le « peuple », plaçons-nous au pouvoir ceux qui tirerons contre notre camp ? Comment se fait-il que nous ne renversions pas plutôt la table une bonne fois - peut-être pas pour toutes mais au moins pour quelques temps ? Pourquoi ne pas vouloir faire du bonheur du plus grand nombre l’unique objet de l’État ? De la même manière, la victoire récente en Grèce de Nouvelle Démocratie aux élections législatives est un exemple frappant de ce hiatus entre ce qui semble bon pour un peuple et les forces qu’il choisit pour le diriger : pour mettre fin à la politique d’austérité qu’a menée par Tsipras, les Grecs ont plébiscité un parti… de droite, dirigé par le fils d'un ancien premier ministre et donc membre de la caste, qui assoira davantage encore les privilèges des plus riches, finira de détruire les services publics et, avec l'aval de l’UE, développera le libéralisme dans son pays (baisse des taxes pour les entreprises, restructuration des administrations, privatisations, bref tout l’attirail prétendument moderne qu’on connaît).

Dans un premier temps, tout ce questionnement m’a semblé naturel. Il s’est imposé à mon esprit comme une évidence : les puissants se gavent, c’est insupportable aux yeux de chacun et pourtant nous (je parle des citoyens en tant que groupe acteur de la démocratie) votons à l'encontre de nos intérêts. Comment est-ce possible ? Pour changer notre système politique, il faut donc comprendre ce paradoxe fondamental.

Prenons les choses autrement : qu’est-ce qui amène un individu à changer son « mode de vie », un groupe ou une nation entière, son organisation? Je vois deux raisons : ou bien la volonté d’obtenir mieux (et la croyance que c’est un objectif atteignable) ou bien plutôt l’idée que l’on n’a en fait plus rien à perdre. Un vecteur positif, et un négatif, mais qui convergent finalement vers la même conclusion : le statu quo n’est plus possible ni même seulement désirable.

Je ne crois pas avoir oublié de raison solide, peut-être le lecteur pourra-t-il me détromper. Or, si l’on considère ces deux facteurs, on s’aperçoit que dans ces situations nous - le peuple, les gens, les citoyens, bref « la populace » qui ne peut prétendre au train de vie des nantis - ne votons pour des principes (tels que l’intégrité du pouvoir, l’égalité et la justice), mais bien pour des intérêts… Et plus que pour des intérêts de classe, pour des intérêts personnels 2 . [2] En conséquence, le corollaire à ce premier constat est que nous trouvons encore suffisamment d’avantages personnels au système politique actuel, un système libéral où l’État est une sorte de bureau de gestion dont les secrétaires bénéficient de privilèges en nature et d’un prestige un peu désuet – sinon, d’ailleurs, qui voudrait s’y coller ?

Je pense que pour qui veut changer le monde ou, à une échelle plus modeste, favoriser l’émergence d’une alternative au libéralisme monarchique à la française, il est nécessaire de regarder avec honnêteté ce qu’on apprécie au sein de la société contemporaine. Car chacun de nous a ses privilèges. Même, lorsqu’on compare sa situation à celle par exemple d'un proche chômeur de longue durée, celle de l’artisan qui travaille sans relâche et peine à boucler ses fins de mois ou du Syrien arrivé in extremis, nous savons que ces privilèges n’ont rien de négligeable. Nous nous accrochons tous à nos pouvoirs, aussi modestes soient-ils, nos complaisances, nous profitons autant que possible de nos faveurs.

Tenez, moi, je suis enseignante en collège. Je finis tous les jours avant 17h, j’ai 4 mois de vacances sur l’année et la sécurité de l’emploi. J’ai surtout la chance énorme de passer mes journées avec des adolescents (drôles) plutôt qu’avec des adultes (grincheux)... Et bien il m’en faudrait beaucoup pour renoncer à cela. À tout cela. Je suis relativement mal payée, mais malgré le gel du point d’indice qui a commencé en même temps que moi, je peux encore m’acheter une voiture, une maison, la remplir d’un frigo lui-même toujours débordant, en changer quand il rend l’âme ou que sa couleur ne me plaît plus, mais aussi me procurer ce qu’il me faut de livres, d’ordinateurs, de tablettes, de vêtements confectionnés en Inde ou bien encore me payer mes cours de yoga, voire, de temps en temps un billet pour Paris ou Marseille. Voilà le prix de mon asservissement. Car le fait est que je serai encore prête pendant longtemps à accepter les coupes budgétaires et autres signes de mépris de mon ministre – ou du suivant – avant de remettre en question mon engagement dans un métier que de surcroît, je prends plaisir à exercer au quotidien. [3]

Suis-je la seule à tant tenir à ce que j’ai ? Évidemment non. C'est notre drame commun. À l'échelle d'un peuple, cela donne : je consens à ce qu'il y ait moins d'infirmiers (moi qui ne suis jamais malade) si je ne paie plus de taxe d'habitation, je veux bien travailler plus d'heure si mon pouvoir d'achat augmente (avec les conséquences que l'on sait sur la redistribution du travail), et si mon handicap est davantage pris en compte, je supporterai que quelques politiques continuent à jouir de leurs privilèges. Ces derniers,les politiques, savent parfaitement jouer de cela et font des campagnes électorales des sortes de fabriques à concessions biaisées . Et à ces éléments explicites, propres à une catégorie ou une situation sociale, il faut encore ajouter la somme des avantages arrachés à nos amitiés de longue date, aux réseaux informels que l’on a tissés, au corporatisme et aux renvois d’ascenseur. Autant d’occasions de mettre un peu de beurre dans les épinards...

Soyons honnête : l’apéro dans le jardin après le travail, l’écran plasma, le vol Easyjet pour Rome à 50 euros, la PS4 des enfants tout autant que l’ardoise qui s’allonge pour un client fidèle, la salle gracieusement prêtée par le cousin gestionnaire, le dîner au restaurant offert par la maison au notable de la ville ou à sa descendance, les tours en bus gratuits organisés par la mairie de Levallois-Perret aux retraités de la ville, tout cela constitue les multiples trésors de notre quotidien. Que chacun mesure à quel point il baigne dans un océan de confort matériel et de privilèges. Relatifs, bien sûr, au regard de la vie de château que mène l’oligarchie, mais tout de même assez prégnants pour qu’ils influent sur le bulletin que nous glissons dans l’urne. Et en fin de chaîne, les scandales qui s’étalent mois après mois dans les journaux d’investigation apparaissent comme l’un des prix à payer de nos propres trains de vie.

Je sais, s’arrêter là, ce serait ignorer l'énorme part des personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté – tout de même 9 millions en France selon l’INSEE [4] - et qui ne bénéficient pas du confort évoqué. Mais lorsqu’on vit dans de terribles conditions, vote-t-on, et si oui, pour qui ? Je n’en ai pour ma part aucune idée et n’ai pas trouvé d’informations à ce sujet. On doit tout autant considérer le nombre immense des abstentionnistes, dont certains expriment par leur refus de voter un dégoût profond pour la société dans laquelle nous évoluons, ainsi qu’un sentiment d’impuissance totale. Il faut enfin compter avec les gilets jaunes, dont une grande part flirte avec le seuil de pauvreté et/ou n’allait plus voter depuis longtemps quand le mouvement a émergé. Mais on le voit ici, les catégories des exclus du confort moderne et des petits arrangements en réalité se recoupent.

Je résume. Je ne suis ni en train de prétendre que tout le monde vote pour son intérêt propre en se fichant bien de ce qu’il en sera du reste de l’humanité (il y a forcément des exceptions), ni de dire que tous les Français nagent dans le luxe. Mais ce que je perçois, c’est que par les modes de vie que nous menons, par les liens de dépendance matériels et sociaux que nous entretenons, nous nous retrouvons pleinement intriqués dans le système que nous conspuons par ailleurs, de temps en temps pour certains, de façon plus récurrente pour d'autres. Nous sommes nos propres freins au changement. Pour élaborer un discours politique capable de convaincre la majorité d’entre nous qu'une alternative est nécessaire, un discours capable de faire basculer le destin de toute une nation (par la révolution ou plus sobrement le suffrage universel), le confort de vie qu’offre le capitalisme et les hiérarchies auxquelles nous nous soumettons volontairement ne doivent pas être minorés. Ils doivent au contraire être au centre de notre réflexion. Par conséquent, dénoncer les inégalités et leur accroissement, désigner les oligarques profiteurs tout en prônant la décroissance - aussi justes soient nos indignations - ne suffiront pas.

Nous voilà bien avancés : nous sommes tenus à l'organisation de notre société comme à une laisse en cuir. Elle peut être raccourcie, un peu plus, un peu moins selon le taux de croissance ou le gouvernement aux commandes, elle peut même nous amener à sacrifier à peu près tout : notre liberté, notre jugement, notre santé et celle de nos enfants, jusqu’à l’environnement, mais nous n’avons pas la force de la ronger, pas plus que de Rugy n’a pu renoncer aux excès que lui offraient ses fonctions. Que faire ? Sommes-nous condamnés à nous heurter éternellement aux mêmes écueils ? Dans cette perspective, il y a un dernier élément à prendre en compte. C’est le changement qui nous sera bientôt imposé, non par nos choix électoraux mais par le réchauffement climatique.

Il est permis d’y voir aussi une occasion, certes inattendue, une chance infime de nous extraire de la prison plaquée or que nous nous sommes fabriquée. Presque personne n’ignore encore les conséquences désastreuses qu’auront la montée des températures et des eaux sur l’ensemble de la planète dans les décennies à venir, et il me semble qu’avec la pénurie des ressources qui s’annonce, nous serons rapidement obligés de renoncer, tant à l’échelle individuelle que collective, à ce confort auquel nous étions devenus accros. Nous devrons alors faire acte de sobriété, non pas tant au nom d’un principe ni pour le bonheur de niveler tout le monde que par pure nécessité. Il ne pourra en être autrement.

Alors c’est vrai, des de Rugy continueront peut-être encore à manger du homard pendant quelques temps et déboucher les bouteilles de leur cave du moment. Pourtant, en espérant sauver leur peau, lui et ses semblables ne feront alors que se bercer d’illusions en se remplissant à ras le verre et le ventre. Car le reste de la société ne fonctionnera plus comme elle l’a fait jusqu’à aujourd’hui. À terme, aucune complicité envers le système ne sera peut-être plus possible : sérieusement, quels petits arrangements feraient le poids face à la catastrophe ? Certains, comme Pablo Servigne, ont même montré que dans la difficulté, l’humain a tendance à développer l’entraide. C'est une brèche dans laquelle on pourrait s'engouffrer, mais il n'y a rien d'automatique.

Pour toutes ces raisons, à la fois la crainte d’un avenir apocalyptique et l’espoir d’une société plus juste, il est plus que jamais nécessaire de bâtir un programme politique qui intègre pleinement l’ensemble des bouleversements que nous sommes sur le point de connaître à l’échelle mondiale. Afin d'en limiter la nature bien sûr – comme l’explique Corinne Morel-Darleux, chaque dixième de degré gagné compte pour sauver le vivant sur terre – mais aussi, et surtout, d'anticiper des besoins nouveaux, en adaptant les infrastructures aux canicules et aux tempêtes, en modifiant nos lieux de vie, nos modes de production, etc.

Que l’affaire de Rugy et les abus qu’elle symbolise trouvent leur résolution définitive dans les changements climatiques aurait, reconnaissons-le, quelque chose de cocasse. On a les amusements qu’on mérite. Mais regardons l’avenir en face : nous sommes sur la voie d’une augmentation globale de 3°C d’ici 2100. Tôt ou tard, nous arriverons alors au moment où la majorité des individus n’auront plus rien à perdre. À nous de faire en sorte que ce soit plutôt l’espoir de vies meilleures qui nous motive et nous mette tous ensemble en mouvement. À nous de nous constituer en un groupe structuré, tourné vers son avenir, œuvrant à l’intérêt général. C’est bien là tout l’enjeu et le sens du combat qui s’annonce.

Notes

[1] Certes, il vient d’être relaxé. Mais justement. Et en outre, l'affaire connaît quelques rebondissements.

[2] À ce titre, un article de France inter sur l’électorat visé par Kyriakos Mitsotakis, le chef de Nouvelle démocratie, est éloquent :  « Lors de son meeting dans la capitale à trois jours du scrutin, sur une estrade au pied de l’Acropole, Mitsotakis a tenu à répéter qu’il s’adressait aux employés, aux agriculteurs, aux retraités, aux fonctionnaires, aux chômeurs, aux jeunes mères, aux étudiants. Un électorat qui ne lui est pas forcément acquis et auquel il promet une baisse d'impôts.  Mistotakis a aussi tombé la veste au fil des meetings. Il multiplie les selfies et a un mot pour chacun. Il sait que les classes supérieures et le monde des affaires lui sont acquis, alors il va chercher cette classe laborieuse, tente de mobiliser les abstentionnistes. » Cet homme jeune n’est pas sans rappeler E. Macron et sa séduisante stratégie de « libération des énergies ».

[3] Avec un tel tableau, la grève des professeurs pendant le bac paraît soudain d'autant plus admirable : un groupe nombreux s'est levé et a pris le risque de sanctions dans le seul but de défendre l'intérêt des élèves.

[4] Louis Maurin, responsable de l’observatoire des inégalités, précise toutefois que le seuil de pauvreté tel que calculé « prend en compte des situations sociales qui vont de ce que l’on appelait il y a quelques années le « quart-monde » aux milieux sociaux très modestes. Et de rappeler que le seuil de pauvreté en 2015 équivaut – une fois l’inflation déduite – au revenu médian des années 1970 : « Les pauvres d’aujourd’hui qui se situent au niveau du seuil disposent quasiment du niveau de vie des classes moyennes de cette époque ».

lundi 1 juillet 2019

Chronique ordinaire d'une répression policière

Pike-par-Banksy



En 2011, le mouvement Occupy a donné lieu à un événement qui avait suscité alors une vive émotion aux Etats-Unis et sur toute la planète. C’était le 18 novembre, et les étudiants de l’université de Davis (Califormie) faisaient un sit-in sur la route de leur campus pour protester contre l'augmentation des frais de scolarité et les coupures budgétaires étatiques. On connaît notamment le poids de la dette des étudiants, souvent obligés de rembourser leur emprunt sur des dizaines d’années et amenés parfois, face à l’étau qui les étreint, de renoncer à poursuivre leurs études pour vite se trouver des petits boulots. Nombre de ceux qui venaient de contracter un emprunt et se retrouvaient alors sur le bitume sont sans doute encore en train d’essayer de le rembourser à l’heure actuelle. [1]. Mais ce jour-là, le policier John Pike n’eut pas vraiment pitié des jeunes manifestants : il se mit à les asperger un à un à l’aide d’une bombe de gaz lacrymogène.

Très vite, cette image fit le tour du monde. Elle avait de quoi choquer : d’un côté, un homme en uniforme sortant de nulle part et, après l’avoir brandi fièrement, pointant tranquillement son attirail chimique avec l’air fermé de celui qui accomplit une tâche banale mais nécessaire pour éliminer des nuisibles, arrosant les visages à bout portant, imperméable aux huées et aux cris alentours, indifférent, presque désinvolte. La sale routine, quoi. De l’autre, les étudiants en rang d’oignon, recroquevillés, impuissants, grimaçant, subissant avec courage la violence soudaine du produit.

Oui, ce n’est pas peu dire que cette image fit le tour du monde. L’effroi devant la scène a traversé les frontières et en quelques heures, le policier zélé John Pike est devenu la risée du web. Des membres du groupe d’activistes Anonymous lui ont envoyé des dizaines de milliers de messages d’insultes et de menaces, les médias ont dénoncé la perversité et la gratuité du geste et favorisé un large débat sur la militarisation de la police, des pages Wikipédia furent ouvertes pour relater l'événement. Il y eut d'autres répercussions, nombreuses : Pike fut licencié, la présidente de l’Université qui avait fait venir les policiers dût faire des excuses publiques. Pour la modique somme de 75 000 dollars, l’université fit appel par la suite aux services d’une entreprise de communication pour effacer l’image négative qui lui collait désormais à la peau. Le policier harcelé tomba en dépression (et en fut dédommagé quelques années plus tard). L’excellent artiste de rue Banksy immortalisa l’événement. La scène marqua tellement les esprits qu’elle devint un mème, c’est à dire une série d’images reprenant pour la détourner celle du policier en plein acte. Autant d’occasions de dénoncer avec ironie l’absurdité de la violence, la bêtise de sa conduite.

Pike-Manet


Pike-Liberte-guidant-le-peuple

Voilà, c’était il y a presque huit ans. Depuis, le monde a changé et des militants peuvent se faire asperger par une bombe lacrymogène tenue à quelques centimètres de leurs yeux sans que l’opinion publique ne semble plus s’en émouvoir mondialement. Hier, des membres d’Extinction Rebellion ont en effet subi le même traitement sans qu’aucun mème n’ait été créé. Oui, le monde a changé : Trump et Bolsonaro ont élé élus présidents de leur pays, le réchauffement climatique s’est accéléré au point de donner raison aux prévisions les plus pessimistes (certaines températures actuelles sont celles que les météorologues auraient plutôt attendu en 2050), Emmanuel Macron a orchestré la montée de l’extrême droite tout en instituant dans le pays la plus formidable répression policière qui soit contre toute forme de protestation civile. Autres temps, autres mœurs. Ah, j’oubliais : son atlassissime Jupiter a également nommé ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie M. François de Rugy, qui n’est rien de moins que l’incarnation la plus aboutie du parjure et de la servilité en politique.

Que s’est-il passé en huit ans ? Que le même événement – le « gazage » de militants pacifistes par des policiers – aggravé ici par le nombre des policiers « aspergeurs » et l’urgence absolue de la cause défendue par les activistes ne suscite pas davantage d’indignation que celle, trop peu entendue, d’un milieu qui leur est déjà acquis [2] , doit tous nous interpeller ; que de telles images viennent de France et non de l’Amérique de Bush Junior : collectivement nous réveiller. Que le ministre chargé de nous éviter le mur avant les 12 ans [3] que nous laisse le GIEC puisse expliquer que la répression est justifiée dès lors que la circulation des voitures est empêchée ; qu’il puisse le faire sur BFM, à l’heure du déjeuner, sans trouver de contradicteur : nous alerter, tous, au-delà des conceptions partisanes et des postures de routine. Regardons les choses en face : les limites sont tombées. Et de même qu’en en prenant conscience, nous sommes peut-être bien en train d’accepter que la terre devienne une étuve, nous nous sommes bel et bien habitués à la violence totalement disproportionnée de ceux qui nous dirigent.

Que sommes-nous devenus ? Que peut-il advenir d’une telle situation ? Bon sang : tous à nos mèmes !

Notes

[1] Très récemment, le sénateur et candidat à l’investiture démocrate Bernie Sanders a proposé de faire annuler l’intégralité de la dette étudiante aux USA.

[2] Arrêt sur image, qui a publié une chronique à ce sujet, parle de 800 000 vues de la vidéo de l'évacuation, expliquant que le "caractère international d'Extinction Rebellion est un atout pour faire sortir la vidéo de nos frontières". Par ailleurs, Amnesty International, la célèbre militante Greta Thunberg ou encore Marion Cotillard, qui a soutenu la pétition l'affaire du Siècle, ont dénoncé les méthodes policières employées le 28 juin dernier. Rien à voir malheureusement avec l'US Davis pepper spray incident.

[3] Non : 11 ans et demie maintenant.

vendredi 21 juin 2019

Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras

structure.jpg Le mouvement de la France insoumise est à la peine depuis les élections européennes. Qu’à cela ne tienne, voici quelques conseils pratiques pour surmonter les difficultés et le remettre en selle.

La France insoumise tiendra son Assemblée représentative ce week-end. Il s’agira pour le mouvement de valider une feuille de route pour les prochaines élections (municipales) mais aussi, et plus profondément encore, d’impulser une nouvelle dynamique au lendemain du résultat désastreux des européennes. Entre conflits internes, départs tonitruants, tribunes parfois alambiquées, lettres assassines mais aussi couacs au sommet, le mouvement, indéniablement, a été affaibli. Mais peut-être pas terrassé.

Considérons donc qu’à quelque chose malheur est bon et que les difficultés sont l’occasion d’améliorer la mécanique insoumise. Et pour cela, rien de mieux qu’un retour au bon sens populaire. Surtout pour un mouvement qui se veut du peuple. Voici un petit recensement des pièges à éviter et des contraintes à prendre en compte avant d’aller voir du côté du parc floral, ce samedi.

1) Croire que l’herbe est plus verte ailleurs
D’accord, il y aurait beaucoup à dire sur le fonctionnement de la FI. Chacun, d’ailleurs, sur les réseaux sociaux, dans la presse ou ailleurs, a pu apporter sa pierre à l’édifice de la critique. Celui-ci est aujourd’hui devenu une véritable tour de Babel. Mais parmi tout cela se fait entendre, persistante, la revendication d'une refondation du mouvement pour plus de démocratie. Soit. Pour autant, il serait sans doute dangereux de se mettre martel en tête en souhaitant à tout prix changer la structure de tout un mouvement qui s’est construit au fil des mois. Avant de vouloir faire du collectif gazeux un organe démocratique, regardons de près ce que cette volonté implique. Pour cela, rappelons des faits simples : la FI n’a pas d’adhérents, ni de représentants élus – par ces non-adhérents. À partir de là, la simple délimitation d’un périmètre de votants est une difficulté. Lorsqu’il s’agit de choisir l’ordre des campagnes prioritaires à mener, de valider une liste ou une charte, l’enjeu est relatif et les conditions de vote acceptables par le plus grand nombre. Mais dès lors que les militants voudront décider des stratégies, élaborer des textes dont chacun devra suivre la ligne (ligne dont chacun, ensuite, devra rendre compte auprès de ses camarades), ce sera une autre paire de manche : il faudra alors fonder des instances, définir des modes de représentation. Autrement dit, voter, voter encore.

Or, un lieu où des militants organisent des suffrages, établissent des stratégies, désignent des personnes, installent des instances afin de débattre de points du programme et de le valider (ou le rejeter), cela s’appelle un parti. On peut le tourner dans tous les sens, peut-être même inventer des termes moins brutaux aux oreilles sensibles, il n’empêche : c’est bien de cela qu’il s’agit. On ne peut tout prendre, tout avoir, et donner telle forme d’organisation exclut, de fait, d’en prendre une autre. Ainsi, vouloir une structure démocratique sans adhérent, un parti mouvant ou un mouvement ouvert rigide serait une aberration. Une telle structure engendrerait plus de problèmes qu’elle n’en réglerait. Alors, pour prendre le pouvoir un organe politique doit-il forcément être démocratique ? Vaste question. Faisons plus simple : qui veut que la France insoumise devienne un parti ? Qui est contre ? A voté.


2) Hurler avec les loups
Comme on les entend, les mécontents de la FI. Comme certains donnent dans le phébus, clamant en même temps leur amour de la démocratie, la main sur le cœur, pour appeler de leurs vœux une FI toute transparente, démocratique et souveraine. Et pourtant, parmi ceux qu’on entend le plus demander des changements au sein du mouvement, certains sont ceux-là mêmes qui avaient accepté de grandes responsabilités en son sein, sans jamais être élus par quelque militant que ce soit. Vous y voyez un paradoxe ? Il n’y en a en fait aucun : au bout de quelques mois, ces responsables se sont rendus compte que leur titre ne leur donnait aucun pouvoir réel et qu’ils ne seraient jamais que des exécutants de décisions qui leur échappaient. Trop dur. Seule échappatoire : mettre en place des instances, pousser pour que s’organisent des élections, en espérant obtenir les véritables responsabilités auxquelles ils aspirent. Ainsi auréolés de leur soudain attrait pour la démocratie interne, ils misent sur la reconnaissance des militants, en temps voulu. Alors, en attendant leur heure, ils font du bruit, pensant peut-être après moi, le déluge. Dans leur bouche, instantanément la revendication pour plus de démocratie devient auto-promotion. Alors, qui signe pour participer à cette sordide bataille dans l’antre du pouvoir ?


3) Lâcher la proie pour l'ombre

Un mal ne venant jamais seul, il est tout aussi urgent de tordre le cou à l’idée selon laquelle la FI devrait se doter d’une assemblée constituante sous prétexte qu’elle veut en instaurer une à l’échelle nationale. L’amalgame qui est fait ici est potentiellement dangereux ; dangereux parce qu’il fait dévier chaque militant qui tient ce discours de la raison d’être du mouvement, qui est la conquête du pouvoir. L’objectif des insoumis ne doit pas être de faire société (et de se plier à des règles de vie commune), mais bien de participer d’une force politique capable de prendre le pouvoir au sein de la 5ème République.

Évidemment, le projet de créer une assemblée constituante est séduisant et rien n’interdit de poser les premiers jalons de celle-ci. Mais pas pour le mouvement : pour le pays. Au sein de la FI, créer une telle instance de délibération, ce serait s’autoriser à tâtonner, hésiter, changer d’avis. Délibérer, débattre, essayer, éprouver, revenir en arrière en laissant quelques-uns au passage, mécontents regrettant (toujours !) le manque de démocratie interne, reprendre, reprendre encore. Tout cela, je le répète, est très bien pour transformer les institutions de la nation ; pour faire avancer un mouvement politique, il y a de quoi être plus dubitatif. Pouvons-nous en effet introduire l’âne de Buridan dans la bergerie ? Ce serait un luxe que l’on ne peut s’offrir si l’on veut parvenir à renverser la table. Ce serait faire de la FI tout l’inverse d’un mouvement tourné vers l’action, tendu vers les campagnes électorales, énergique, puissant. Une telle puissance est d’autant plus indispensable que les idées que défendent les militants de la FI sont noyées dans un océan de libéralisme et d’individualisme. Contre elles jouent les puissances de l’argent, de la téléréalité et de la presse people.

Par conséquent, s’il va de soi qu’il faut pouvoir échanger et faire des propositions au niveau national (pour cela, des solutions sont tout à fait envisageables), on doit prendre la mesure de certaines contraintes temporelles ; se rendre capables de toujours surprendre les adversaires, d’effectuer de grandes accélérations quand la période s’y prête. N’est-ce pas là l’ADN même de la FI ? Sa faculté de prendre les rennes, modestement ou moins, de l'histoire n’est-elle pas exactement ce qui a provoqué sa naissance, en février 2016, alors que Jean-Luc Mélenchon annonçait sa candidature avant tout le monde ? Alors, qui veut abandonner cette force pour avoir le privilège d’occuper les prochains mois à s’engueuler sur des mots et des concepts, des stratégies et des tendances ? Qu’il se dénonce.


4) Mettre la charrue avant les boeufs
Le grand maître de yoga BKS Iyengar avait pour habitude de répondre à ses élèves qui lui demandaient comment avoir la révélation mystique qu’ils devaient commencer par aligner leurs gros orteils. Il n’y a à mon sens pas plus sage parole. De même, avant de vouloir faire de la France insoumise un espace tout idéal, à la fois think-tank opérant, machine à gagner délibérative, organe de pouvoir sans chef et modèle de société, il serait bon que ses espaces opérationnels fonctionnement correctement. On le comprend, l’urgence – peut-être même la seule véritable – semble plutôt de mettre en route une structure véritablement capable d’aider les militants au quotidien. Encore après 3 ans d’existence, et malgré des efforts notables mais insuffisants, obtenir des renseignements auprès des différents pôles reste souvent une espérance bretonne : quel que soit le sujet, on ne sait toujours pas à qui s’adresser (ni à quel responsable, ni à quel suppléant), on ne sait comment faire pour obtenir des réponses à des questions pratiques, politiques ou de calendrier.

Pourtant, ces difficultés ont de quoi ruiner la motivation des militants. Certes, à cœur vaillant rien d’impossible, mais tout de même, militer est une chose difficile, parfois usante. Il est important d'avoir en tête cette donnée : la révolution citoyenne demandera une sacrée volonté collective, mais plus que tout, une organisation hors norme. C’est donc à ce niveau-là qu’on doit, je crois, pouvoir faire groupe. Chaque militant doit pouvoir passer la main ou au contraire être soutenu sans avoir le sentiment que tout est éternellement à recommencer. Et si la machine tourne, on pourra alors faire basculer le destin en notre faveur. C’est un peu aide-toi, le ciel t’aidera en version laïque. Voilà, je crois, très précisément ce qu’il faudra améliorer dans les prochaines semaines. Et si l'on aligne les pieds, la colonne vertébrale se redressera.

5) Prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages
Enfin, la défiance vis-à-vis de la poignée de dirigeants de la FI (que j’aurais bien du mal à nommer, à vrai dire, même si je ne doute pas qu’ils existent) est bien sûr à prendre en compte. Peu importe ce qui tient du fantasme ou de la réalité : le mal est fait. Alors on fait contre mauvaise fortune bon cœur pour faire feu de tout bois pour relancer la machine pour rassurer les uns et redonner du grain à moudre aux autres (!). Facile. Mais pour cela, il faut absolument quelques garanties. Par exemple :

- nommer un binôme (ou plus) de coordinateurs opérationnels :
ils auraient pour tâche de vérifier que les responsables des différents espaces répondent aux questions des militants, les soutiennent dans leurs initiatives et proposent des solutions aux problèmes qui leur sont posés. Parce que franchement, il ne faudrait pas pousser mémé dans les orties : qu’un tel ait été désigné ceci ou cela parce qu’il connaît quelqu’un dès le béguin, parce qu'on lui fait confiance, qu'il était là au bon moment, que c’est sa spécialité ou bien son dada, tout le monde peut le comprendre. Mais alors, qu’il fasse son travail correctement. Sinon, dehors : le titre doit impliquer, pour chacun, la conscience aiguë de ses responsabilités.

- Ne pas donner ces mêmes responsabilités aux mêmes éternelles personnes :
non pas parce que le cumul, c’est mal par principe, mais là encore pour des raisons purement pratiques : on travaille moins bien quand on a à accomplir trop de tâches de différents domaines. Il est normal que des personnalités – députés, animateurs d'espaces ou même salariés - de la FI soient présentes dans chaque instance pour assurer une certaine cohérence du discours, mais inconséquent de leur faire courir plusieurs lièvres à la fois. Laissons au contraire de nouvelles figures émerger, cela aura en même temps des vertus formatrices et permettra à chaque militant de s’investir pleinement en espérant avoir son quart d’heure de responsabilité, de gloire, d’émulation et de fierté sans qu’aucun sentiment de concurrence s’installe jamais. Après tout, chacun voit midi à sa porte et toutes les bonnes volontés doivent pouvoir s'exprimer. Pour motiver les troupes, ces conditions d’émancipation personnelle sont tout sauf négligeables.

- et puis, en vrac et sans exhaustivité  :
mettre en place des roulements de fonctions, tenir les militants au fait des stratégies par des comptes-rendus réguliers, admettre ses erreurs clairement, instaurer des campagnes d’appels à contributions, mettre en place des calendriers suffisamment en avance pour mener les campagnes et autres actions, voilà quelques mesures simples à mettre en place et rendre systématiques. On le sent, certaines pointent déjà depuis plusieurs mois. Elles sont au bord, elles pourraient advenir. Encore un effort. Ce doit être passionnant à faire ; les attentes sont immenses. Toutes ces propositions, et sans doute d’autres encore de cet acabit, seront capables de redonner confiance en la décision politique.

Pour terminer, il me semble que face à la situation, on peut tous se détendre un brin ; garder pour objectif premier de prendre plaisir à faire ce que l’on fait et ce, quel que soit le résultat. Agir comme on l'entend, et pour cela être sa seule mesure, ce n’est pas rien. Parfois, on se bat pour gagner mais en même temps, si on perd, cela n’a aucune importance. Cela doit pouvoir s'entendre, mais je ne sais s’il existe un dicton pour exprimer cela.


dimanche 9 juin 2019

Pour une nouvelle dynamique, lançons un nouveau concept (révolutionnaire) !

La version lue de mon billet précédent, écrit à l'aide de tout ce que j'ai pu lire et entendre depuis les élections européennes. Bonne écoute !

mardi 4 juin 2019

Après les élections, pour insuffler une nouvelle dynamique, lançons un concept nouveau !

Attention : parodie

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Voilà. Nous y sommes. Nous avons échoué, lourdement.
Cette campagne, que nous avions pourtant menée avec tant d’énergie, a été sanctionnée, et nous, comme tant d’autres, avons été touchés par la déferlante dégagiste. Et pourtant, des raisons de la débâcle tout ou presque était là, sous nos yeux. Tout était écrit. Notre défaite était prévisible ; elle était donc évitable.

Nous sommes nombreux à l’avoir vue venir. Moi par exemple : dès que j’ai compris, j’ai cherché à prévenir. J’ai voulu mettre en garde. Il y a des semaines, des mois de cela. J’ai maintes fois essayé, que dis-je, je n’ai eu de cesse d’alerter. Mon grand frère. Puis, devant son manque de réactivité, ma cousine aussi. Je l'ai martelé au sein des plus hautes instances. J’ai tenté, sans relâche, de faire passer le message, en interne d’abord. Plus fort aujourd’hui, au lendemain du désastre. C’est une question de cohérence. J’ai voulu agir avec la même détermination. Par pure loyauté. Mes efforts furent sans succès. Alors quoi. D’autres étaient aveuglés.

L’histoire a montré depuis que j’étais dans le vrai. À présent, mes larmes coulent au pied des cendres encore fumantes de nos espoirs déchus, et de nos espoirs déçus aussi. Je suis si triste et je pleure tant d’avoir eu raison contre tous, ou presque. Car puisque nous en sommes là, à lécher nos plaies. Tant qu’à ce que cela fasse mal, disons les choses clairement. Il aurait été judicieux – oui cela aurait même sans doute suffi – de m’écouter. Nous aurions pu faire autrement. C’était pourtant simple à comprendre : nous aurions dû faire autrement pour faire mieux. Voilà c’est dit. En faisant un peu moins, et surtout, surtout, en faisant beaucoup plus - combien de fois ne l’ai-je pas dit ? Il y a des témoins – nous aurions échappé au désastre annoncé.

À présent que faire ? Nous sommes au pied du mur.

Tout d’abord, notre premier devoir est de comprendre. Nous devons analyser tous ensemble. Faire le bilan, froidement mais avec bienveillance. Sans jamais chercher les querelles ni les boucs émissaires. Mais tout de même. Il ne faudrait pas non plus nier les responsabilités. Commençons par prendre la mesure de notre échec, pour prendre les mesures qui s’imposeront. Tout cela en même temps. Alors oui, regardons les choses. N’ayons pas peur d’aller au bout. J’ai envie de dire : parlons clair et juste et surtout, sans langue de bois. L’objectif est immense.

Aujourd’hui, nous voulons d’abord nous occuper de tous ces hommes et ces femmes qui ont la gueule de bois. Mais pour cela, il faudra tirer les leçons de cet échec annoncé, sans piqûre de ciment. Je n’ai pas peur, je veux bien montrer la voie. Nous avons besoin de sang neuf. Car derrière le nécessaire débat stratégique se profile aussi une question de moins en moins taboue au sein du mouvement : comment nous débarrasser des ambitieux ? Car c’est là le vrai problème. Nous allons faire le ménage. Sans haine toutefois, sans coup d’éclat. Fini, le temps de la fureur.

Attention. Loin de moi l’idée de faire porter le chapeau à untel et à la stratégie du bidule qu’on a enclenchée. Les choses sont beaucoup plus complexes. Et pour ma part, j’y vois clair. Il ne suffira certainement pas de décréter qu’il faut revenir à la stratégie du machin pure et dure. Pour autant. À force de brouiller les pistes, nous avons fini par mécontenter tout le monde. La semaine dernière encore je le disais à mon facteur : « La stratégie est trop ceci pour les tenants de cela, et trop cela pour les partisans de ceci. Mon facteur alors semblait dubitatif. Et bien je lui dis : c’est moi qui avais raison.

Alors à présent, la discussion que nous devons avoir, c'est quelle stratégie et comment on se met en mouvement. Pour gagner. C’est là ma seule ambition. La réponse la voilà. Nous devons rassembler tous ceux qui voudont nous suivre. Nous avons par trop divisé quand il fallait renouer. Nous n’aurions pas dû rejeter, mépriser, encore moins oublier. L’erreur d’aiguillage était là, dès le départ. À la fin c’est aussi ce qui nous a manqué. Voilà, en d’autres termes, notre ligne politico-stratégique était une faillite sur toute la ligne.

Oui, c’est vrai, nous avons été sonnés. Mais c’est sans doute un mal pour un bien.

Il nous fallait nous réveiller. Si aujourd’hui le coup porté est immense, nos responsabilités le sont aussi. En ce qui me concerne, je reste disponible.

Cependant, il faudra procéder avec ordre. Mais pour cela. Nous le ferons en toute humilité. Car nous savons apprendre de nos erreurs. Tout d’abord, nous ne devons pas avoir honte de ce que nous sommes. Toutefois nous devons changer. Nous devons accentuer, nous devons retirer, et prendre au plus vite une autre direction, afin de nous mettre, tous ensemble, en ordre de bataille. Pour cela il faudra renouer avec la direction d’origine. Pour résumer : il est temps de prendre une autre direction d’origine.

Avec de la volonté, ce sera possible. Il n’est pas trop tard. Pour impulser une nouvelle dynamique, il nous faut un concept nouveau. Un concept capable de nous faire renouer avec nos fondamentaux tout en allant de l’avant. Ce concept, c’est le moi je. Plus que tout, le moi je est capable d’unir. Voilà le chemin : tournons-nous ensemble vers le moi je. Car je pense pouvoir contribuer au débat.

J’entends déjà une polémique poindre, entre les tenants du je je moi je et ceux qui lui préfèrent le moi moi je je. Ces débats sont légitimes, ils auront lieu en temps opportun. Mais il n’empêche. En attendant nous devons rassembler. Collectivement. Et il ne fait pas de doute que dans la période difficile et complexe que nous traversons, le moi je, simple, fédérateur, sera le mieux à même de parler au plus grand nombre. S’arrêter au seul moi moi je je serait mortifère : nous devons viser bien plus loin.

Ne soyons pas petits bras. Que voulons-nous ? Les arrangements minables et les querelles de clocher ? ou bien la Victoire ? Oui. Nous voulons tous ensemble le grand V. Notre véritable ambition est la prise du pouvoir. Pour cela, inventons : des lieux de rassemblement et des espaces de dialogue. Oui, partout, à toutes occasions, n’ayons plus que le moi je à la bouche. Rassemblons-nous et, tous ensemble, testons-le, mettons-le à l’épreuve. S'il le faut, amendons-le. Que le moi je devienne notre prochain idéal. Moi-même, je je moi je ne plaisante pas. Ce n’est pas mon genre. Je dirais même : ce serait mal me connaître. C’est de notre projet commun que moi je parle.


(merci aux nombreux contributeurs).

dimanche 19 mai 2019

M87

Bonjour à tous, Parce qu'il est bon d'inventer mille et une manières de militer, à l'approche des élections européennes, je mets en ligne mon dernier roman, M87, chapitre après chapitre. Si vous suivez les publications, vous comprendrez vite pourquoi. Alors bonne écoute et bonne lecture !

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M87, prologue sur ce lien.

Pour connaître la suite, rendez-vous dans les prochains jours sur ce lien.

samedi 13 avril 2019

Et sous nos yeux ébahis Julian Assange a été arrêté

Assange2.jpg Dans l’encadrure d’une porte vitrée qu’on imagine lourde, une porte haute, cernée d’un métal doré, une demi-douzaine d’hommes en costume-cravate tente de se frayer un chemin vers la sortie du bâtiment. Ces hommes avancent de biais, se traînent péniblement, pas après pas, formant une sorte de grappe compacte, sombre et maladroite. Les regards sont graves. Tous convergent vers le centre du groupe. Là, jaillissant de l’ombre, très pâle, entouré d’une chevelure et d’une grande barbe blanches, un autre visage apparaît soudain. À hauteur des thorax des hommes, cette tache de blancheur détone. Sa vieillesse aussi au milieu des corps jeunes. Elle semble enfin d’une fragilité infinie, comme sur le point de se faire engloutir par les masses robustes qui l’entourent.

Puis la troupe d’hommes continue à descendre en rythme, accompagnée en son milieu par le visage diaphane. La tête se dandine rapidement. Elle a peur, elle enrage. Une fraction de seconde, elle aperçoit la caméra qui le filme. La bouche est un trou noir qui remue. Sous le menton, une main s’agite, doigt affirmatif, pointé vers un interlocuteur imaginaire et répétant son geste en même temps que les sourcils se soulèvent. Cette apparition est glaçante. Et tout à la fois, elle a un aspect grotesque, difficile à identifier. Ce mélange d’impressions lui donne quelque chose d’un peu glauque et qui me met mal à l’aise. Mais pourquoi ?

En me posant cette question, très vite, d’autres images me viennent à l’esprit. Elles n’ont pourtant n’ont rien à voir au premier abord. Sans savoir pourquoi je revois immédiatement celle de cette petite Colombienne qui, alors que j’étais moi-même enfant, était restée des heures accrochée à une branche, les jambes coincées dans une coulée de boue, avant de mourir noyée. Et puis il y a ce personnage de Paranoïd Park, un agent de sécurité qui se fait sectionner en deux par un train et que la caméra, suspendue à quelques mètres, laisse agoniser de longues secondes. L'irruption des souvenirs m’agace : ces images violentes, bien que de natures différentes, je ne les avais pas convoquées. Mon malaise grandit de manière, me semble-t-il, totalement inutile... Le cheminement de la pensée est parfois obscur.

Mais je finis par comprendre : toutes ces images montrent des visages sans corps. Des êtres bien en vie, quoique privés de leur intégrité au sens propre du terme. Et pourtant il parlent, manifestent des sentiments, expriment leur pensée. Pire, les rictus qu’ils dessinent et les mouvements des yeux montrent qu’ils ont parfaitement conscience de ce qui leur arrive. De ce à quoi ils ont été réduits. On dit qu’un corps décapité est une personne privée de son humanité. Mais l’inverse est peut-être tout aussi vrai. Quelle dignité reste-t-il à un homme ou une femme réduits à une tête ? Ne sont-ils pas condamnés à crier dans le vide ? Cette tête qui s’agite ne devient-elle pas instantanément la sinistre messagère d'une parole désormais impuissante, inaudible, une parole dont on n’écoute plus le sens car elle ne pourrait mener nulle part ? Parole d’un cadavre qui n’a pas encore accepté sa défaite. Parole d’automate. Poussière, non plus d’étoile, mais de spectre.

Alors, depuis ce jour où j’ai vu Julian Assange menottes aux mains, porté à l’horizontal par des policiers britanniques et jeté dans un fourgon, la seule chose que je me demande c’est si sa tête pourra jamais se remettre d’avoir été ainsi privée du reste de son corps devant le monde entier.




Sur ce lien les images de l'arrestation de Julian Assange à l'Ambassade d'Équateur à Londres.

dimanche 3 février 2019

Alexandre Benalla tend un miroir à la Macronie

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Ce sera peut-être l’affaire qui marquera le quinquennat. Qui sait, celle qui pourrait faire tomber Macron ou ses collaborateurs les plus proches: l’affaire Benalla, dont les épisodes et les soubresauts sans fin ont de quoi stupéfier le plus farouche des opposants au pouvoir en place. Mais enfin, comment cet homme a-t-il pu obtenir une position aussi haute, des fonctions aussi cruciales au plus près du Président de la République et cumuler autant d’avantages et de privilèges de toutes sortes ? Droit d’entrée à l’Assemblée nationale, autorisation de port d’armes et, au bout du bout, droit d’enfreindre les règles les plus fondamentales, comme montrent la quasi-impunité dont Alexandre Benalla a pu jouir après s’être fait passer pour un policier pour mieux frapper les manifestants du 1er mai, ou encore tout récemment, les révélations sur son utilisation de passeports diplomatiques alors même qu’il avait été licencié, sous la pression de l’affaire.

Tous ces éléments ont déjà de quoi plonger dans des abîmes d’interrogation. Mais ils font vaciller lorsqu’on prend connaissance de la conversation que l’ancien garde du corps a eue avec Vincent Crase, gendarme lui aussi mis en examen pour avoir participé à la sortie du 1er mai et frappé à l’occasion. Dans ce dialogue révélé par ''Médiapart'' et retranscrit depuis par de nombreux médias - et pour cause -, non seulement les propos eux-mêmes, mais aussi le ton, les rires, la vulgarité, ont de quoi laisser pantois. On entend A. Benalla expliquer, hilare, que cette histoire l’amuse bien, que tout le monde ne peut pas se targuer d’avoir provoqué autant de remous au niveau national et d’enquêtes [1] et commissions d’enquête parlementaires à seulement 26 ans.

Fait lui aussi marquant, il se vante d’avoir l’appui du Président (c’est le fameux « tu vas tous les bouffer »). Que ce dernier veuille sincèrement encourager son ami, que ce soit une manipulation de sa part ou que Benalla cherche alors à impressionner un Vincent Crase qu’on sent bien déconfit, en inventant le soutien tout en gniac de Macron, peu importe. Ce qui frappe, ce qui doit interpeller, c’est ce que cet enregistrement révèle de ce personnage – oui, c’est le terme – semblant tout droit sorti d’une émission de télé-réalité, et enregistré depuis l’angle de la salle de bain collective en train de raconter à Jeff comment il va réussir à sortir avec Kenza tout en mettant Jean-Christophe hors d’état de nuire grâce aux indices que lui a donnés, à lui et à lui seul, la Voix. Et de toute façon, à la fin, c’est lui qui sortira vainqueur et pourra partir se dorer la pilule au Club Med…

Dans cette courte scène – la vraie cette fois, la version non scénarisée par la production -, Benalla dit tout, absolument tout de lui et de son monde : les copinages, les mensonges, le sentiment de surpuissance et d’impunité, l’amour de l’argent, l’absence de morale, le côté « petite frappe » dénué de classe, sans noblesse de cœur, celui, totalement bling-bling, d’un homme pour qui le bonheur consiste à pouvoir aller au Maroc et se faire servir par les employés locaux dans des hôtels de luxe (je développe le propos mais n’invente rien).

Alors oui, vraiment, comment a-t-«on» pu donner autant à un tel homme ? Et en si peu de temps ? Sérieusement, quelle naïveté a permis de faire confiance à une caricature dont il suffit d’entendre quelques mots pour comprendre qu’il n’est ni solide, ni sérieux, ni malin, ni fidèle ? Alors, quand on regarde rétrospectivement les images du gorille se faisant plaisir en portant comme un trophée un brassard de policier, donnant des coups de genou et de coude à des étudiants qui font la moitié de sa taille et le tiers de son poids, tout devient soudain évident. Tout était comme écrit d’avance.

Reviennent alors à la mémoire ces incroyables films de Scorsese, où les mafieux ne s’avèrent pas davantage guidés par un hypothétique code de l’honneur qu’ils ne font preuve de pragmatisme et de froideur devant l’altérité, mais se montrent juste bêtes, bêtes à pleurer, hargneux, imbus d’eux-mêmes et capables de se tirer une balle dans le pied sur un coup de sang. Alors, à la lumière de toute cette histoire qui, pour notre personnage, reste « un film, ... quand même, hein ? », la révélation d’un contrat passé entre lui, encore à l’époque conseiller de l’Élysée, V. Crase et sa société Mars (nom donné en hommage à Jupiter, cela non plus ne s’invente pas), avec un milliardaire russe pour assurer sa sécurité ne peut qu’apporter une touche encore plus sordide au scénario, déjà peu glorieux, de Magouilles et compagnie. Évidemment, la question qui se pose alors est celle de la connaissance, voire d’une éventuelle complicité au sommet de l’État.

Rien à faire, cette affaire est terrible pour le pouvoir en place. Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es, semble-t-elle nous dire. Et si cet adage est juste, Macron serait ainsi à la tête d’une sorte de bande très mal organisée de caïds auxquels ne manquent que dents et chaînes en or pour briller en société à leur juste mesure. Non, les costumes élégants, les diplômes prestigieux, les références à de grands philosophes et les citations de romans classiques n’y feront rien : Macron s’inscrit dans la droite ligne des Chirac, Balkany et Sarkozy tels qu’ils ont été racontés dans le livre French Corruption [2]. Évidemment, ce fonctionnement clanique d’une oligarchie se prélassant dans l’autosatisfaction, le cynisme et l’impunité est à mettre en regard de la violence qui s’abat sur la population qui manifeste depuis désormais plus de 4 mois.

De ce point de vue, l'affaire Benalla agit comme un révélateur de la nature du pouvoir exécutif. Elle interroge aussi sur le traitement réservé à certains, à certains seulement. Pourquoi en effet n’y a-t-il pas de comparution immédiate pour celui qui est sans doute, et je le dis sans malice, le plus célèbre des boxeurs de rue ? Décidément, il y a quelque chose de pourri dans la Vème République.

Notes

[1] Pour le moment, il est sous le coup de 3 mises en examen.

[2] Pour mémoire : voir ce lien.

mercredi 23 janvier 2019

Méditations non métaphysiques

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Une fois n’est pas coutume (quoique…), je vais partir d’une expérience personnelle pour mener une réflexion plus générale. Je dis "quoique", car le billet précédent était déjà construit en un mouvement similaire. Tandis que l’actualité politique nationale n’en finit pas de virer à la mauvaise plaisanterie, avec, comme dernière trouvaille de la team Macron, un grand débat transformé en campagne de propagande aux frais du contribuable et en émission de télé-réalité nationale, grâce à Marlène Schiappa qui, sorte de fille spirituelle de Roselyne Bachelot, s’avère décidément parfaite dans son rôle de femme d’action iconoclaste, populaire et spontanée mais, il va sans dire, au service du pouvoir ; tandis que lire les informations du pays m’est de plus en plus difficile, j’assume donc dans mes billets un côté cartésien d’autant plus facilement que je le sais temporaire.

Bref, me voilà à évoquer sur mon mur Facebook, dans un esprit militant, une anecdote qui m’est arrivée il y a quelques jours. Sur un parking de supermarché, un homme surgit de nulle part et me complimenta pour ma plastique. Je lui répondis alors par une pirouette qui, bien que polie, était je l’admets potentiellement vexante. Sur le coup, j’ai eu l’impression qu’il ne s’agissait là que d’un simple retour à l’envoyeur : après tout, il n’avait pas à faire irruption sans crier gare dans mon quotidien chargé et soucieux ! Et même si d’habitude dans ces circonstances, je veille toujours à rester calme et, disons, correcte, j’ai pensé sur le coup que ma réponse potache mais cassante était la plus adaptée à la situation.

Ce qui est intéressant dans cette histoire dans laquelle chacune se reconnaîtra, c’est que les réactions suite à mon post ont été beaucoup plus variées que je ne l’aurais cru. Elles allèrent du soutien total - certains amis se montrant bien plus vindicatifs que moi - au rire franc, en passant tout de même par une injure d’un homme qui se crut obligé de parler au nom de tous les autres pour rétablir la justice contre « l’ingrate » (ce ne fut pas le terme employé) que j’avais été : l’homme du parking, lui au moins, ne m’avait pas manqué de respect… Enfin, et ce fut plus étonnant encore, certains de mes amis, sincèrement agacés, des gens instruits et au jugement habituellement audible, me reprochèrent de tomber dans une forme d’anti-sexisme primaire (la formule, je le reconnais, est étrange). On me dit même : « Si on ne peut même plus draguer... »

Cette diversité des réactions me semble très intéressante. Et comme je ne veux pas me contenter de dire que mon sentiment sur le sujet est le bon et que tous les autres ne seraient que l’expression d’un machisme viscéral, je préfère essayer de comprendre d’où elle vient. Elle montre clairement que sur les questions de séduction (et qu’on n’aille pas déformer mon propos : je parle de drague, pas de harcèlement ni de violence en aucune manière. Il s’agit bien de choses différentes.), il n’y a aucun consensus. Ne pas admettre cela, c’est ne pas voir la réalité. D’une personne à l’autre, tous genres confondus, il apparaît bien qu’il n’ y a pas de normes établies et claires sur lesquelles s’appuyer collectivement, sur ce que doivent être les lieux, les occasions, les conditions dans lesquelles on peut aborder quelqu’un. La nature même des compliments attendus, comme des paroles prohibées, varieront selon chacun. Entre le (la) féministe prêt(e) à amener l’importun à l’agent de police le plus près à celui (ou celle) qui pense que faire un compliment en pleine rue, c’est faire honneur à la personne qu’on croise, il y a davantage qu’un gouffre : il y a des mondes de nuances et de codes contradictoires.

J’ai soudain l’impression, avec cette histoire de dragueur arrosé, d’avoir tiré un fil et de dérouler une bobine. C’est la bobine de l’entente en société ; je n’ose parler de contrat social et citer le grand Rousseau de peur de passer pour pédante. Plus prosaïquement, une pluie d’interrogations vient avec ce premier constat de pluralité : ainsi, est-ce que les mêmes paroles seront prises de la même manière par une même personne si elle se trouve à la Poste et dans un café ? Et si elles viennent d’un individu repoussant ou sympathique ? Que se passera-t-il s’il entame ses conversations sans formuler le moindre jugement sur le physique de ses interlocutrices ? Enfin, l’homme du parking aurait-il été mieux reçu s’il avait porté mes sacs de courses ?

Si vraiment les attentes, les interdits et les seuils de tolérance changent selon les individus, si vraiment rien n’est clair, il reste difficile de continuer à faire comme si mes propres critères étaient les seuls valables. On sait qu’il y a des limites instaurées par la société – certains comportements sont punis par la loi – mais pour le reste... Il y a de quoi se perdre dans nos fils de laine. Qu'à cela ne tienne, continuons à essayer de dérouler. Cette impossibilité, dans les faits, de la règle commune est étrange, mais finalement pas si rare. Les limites ici ne sont-elles pas en effet aussi floues que lorsqu’il s’agit de se nourrir ? On voit aujourd’hui des gens suivre des régimes omnivores, végétariens, vegan, gras et sucrés ou bien pauvres en calories, avec un, deux, trois, cinq repas par jour, tout fait maison ou au restaurant. Toutes ces options de vie se côtoient en permanence. De même, les codes vestimentaires sont suffisamment ouverts pour que chacun puisse mettre ce que son voisin ne porterait pour rien au monde ; finalement, seules la nudité et la dissimulation du visage dans les lieux publics sont explicitement interdits. Enfin, dans le domaine du langage, les variations sont elles aussi infinies : de mon médecin à ma collègue, du garagiste au secrétaire d’administration, je vais entendre tous les registres de langue possibles, et des pires grossièretés au lexique le plus soutenu (avec souvent des surprises sur qui s’exprimera le mieux, d'ailleurs).

Tout cela relève, je crois, d’une liberté fondamentale. Concevoir les interactions selon des modes différents est une chose importante, même si elle est parfois source, sinon de difficultés, parfois de conflits, pour le moins d’interrogation. Et je me réjouis de voir que le seul véritable code de (bonne) conduite est celui de la route. Le reste fait la variété et, peut-être, la richesse des personnes, avec leurs marqueurs sociaux, leur sensibilité, leur histoire. Si Voltaire se battait pour que ses contradicteurs puissent s’exprimer, je me retrouve à défendre, non pas le complimenteur, mais le fait qu’il puisse exister et, cela va de soi, qu'on puisse lorsqu'on le trouve dérangeant, l’envoyer paître. Ce genre d’épisode n’est en fait que le résultat - malheureux, parfois pénible - d’une liberté fondamentale et qui n'est autre chose que la différence d’appréciation d'une situation.

Pour autant, et dès qu’interaction il y a, il me semble tout aussi primordial de garder en tête que ce qui est une amabilité pour l’un peut être perçu comme une agression pour d’autres. Draguer, c’est toujours marcher sur des œufs. La question n’est donc plus tant de savoir si mes critères prévalent sur ceux des autres. Mais il est indispensable de reconnaître que tout cela relève de l’intime. Oui, par l’avènement de la séduction ou de sa tentative, quelque chose de l’ordre de l’intime promet à tout moment de déborder dans la sphère publique.

Toutefois, face à cette infinie variété des tons et des sensibilités, il n’y a peut-être pas tellement d’alternatives que cela. Ou bien on décide de faire de l’extérieur un terrain neutre où l’on ne risque pas de savoir à tout moment ce que ceux que l’on vient à croiser pensent de notre visage et de notre corps (que, somme toute, nous n'avons choisi que dans des limites assez restreintes). S’en tenir alors à une sorte de « laïcité de la séduction » permet au monde entier de se côtoyer sur une place publique, avec les différences culturelles, sociales et relationnelles que la vie en communauté charrie. C’est finalement cette situation qui prédomine et on ne peut que s’en réjouir.

Mais, sauf dérive autoritaire et judiciarisation excessive, faute de codification stricte des comportements, les dragueurs invétérés continueront à aborder les personnes qui leur plaisent quand l’envie leur en prendra. Soit… . Mais alors, qu’ils soient prêts à essuyer les refus, qu’ils soient au moins prêts à cela. Qu’ils acceptent de se faire envoyer sur les roses. Que tous aient conscience, en interpellant un(e) inconnu(e), que leurs paroles ne peuvent être uniformément espérées et appréciées. Fair-play, sans hargne ni ressentiment, qu’ils acceptent le risque de l’éconduite. En un mot, qu’ils comprennent bien que celle, figure et silhouette, qu’ils commentent à voix haute, est bien un être humain. Et que cet être, ils ne peuvent en contrôler ni les sentiments, ni les réactions. Alors seulement, nous aurons avancé tous ensemble. Et les relations, si elles ne suivent aucune véritable règle commune explicite, pourront du moins être équilibrées.

samedi 12 janvier 2019

Au travail, tas de fainéants !

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Hier Emmanuel Macron a déclaré que les Français n'avaient pas suffisamment le sens de l'effort, y compris les jeunes, et que c'est cela qui expliquait - mais "parfois" seulement, a-t-il précisé, montrant alors la nuance et la mesure qui le caractérisent si bien - les "troubles" actuels - c'est bien le terme qu'il a employé : quand ça l'arrange, la mesure devient chez lui déni de réalité.

Je n'insisterai pas sur la provocation que constitue une telle déclaration : elle a largement été commentée et décriée à raison par l'ensemble des opposants de Macron. La première réaction que l'on a lorsqu'on entend un tel discours, c'est se demander comment on peut, quand on a la charge de l'État et de son bon fonctionnement, qu'on est représentant du peuple et que la période est si explosive, lancer des propos pareils, si méprisants envers les Gilets jaunes et leurs revendications ? Comment peut-on appuyer ainsi, sciemment, sur le détonateur à quelques heures d'un neuvième acte de mobilisation ? Précisément, Macron ne s'adresse pas uniquement aux Gilets jaunes, loin de là. Ses interlocuteurs sont avant tout ceux qui ne manifestent pas, la majorité silencieuse comme on dit, dont on sait qu'elle soutient globalement le mouvement, mais dont un retournement serait décisif dans la suite des événements.

On est donc là dans la pure manipulation : si par ses agressions verbales, le président parvient à exacerber encore un peu plus la colère des manifestants dont l'expression pourrait être amalgamée aux actes des casseurs, et s'il parvient à faire entendre la petite musique que le mouvement n'est prolongé que par des paresseux, dont le seul désir est de travailler moins en gagnant plus, il aura fait d'une pierre deux coups.


Mais en réalité, plus personne n'est dupe de ces manœuvres grossières. Preuve en est l'échec lamentable de toutes les tentatives du gouvernement et de ses porte-parole, depuis le début du soulèvement civique auquel nous assistons dans le pays. Tout y est passé - la menace de l'effondrement économique, la répression policière, l'enfermement à tout-va, la compassion feinte, l'accusation de violences, de fascisme et maintenant de fainéantise - sans que le soutien de l'opinion ne diminue de manière significative. À ce niveau-là de défiance, pas sûr que l'arrivée d'un nouveau conseiller en communication change grand-chose.

En revanche, je dois dire que ces dernières déclarations résonnent bien étrangement pour moi, car j'en ai eu connaissance hier soir, sur les coups de 21h, après une journée bien remplie de travail et d'activités diverses. Ce jour-là, dernier de la semaine "ouvrée", je m'étais dit à plusieurs reprises que j'étais fatiguée. Je m'en étais étonnée car je sors tout juste de 2 semaines de congés. Ce fait est en apparence totalement anodin, banal, même. Mais justement, surprise par ce constat, j'ai voulu lever la tête pour regarder plus attentivement autour de moi. J'étais curieuse de savoir si j'étais la seule dans cette situation. J'ai observé mes collègues, mes élèves, mais aussi les gens que l'on vient à croiser dans leur propre travail quand on en a fini avec le nôtre, comme le personnel administratif, les caissières de supermarché qui sont à la tâche en fin de journée quand je vais faire mes courses pour la semaine. J'ai regardé leurs gestes, leurs mines aussi, leur façon de se tenir.

Pas besoin de mener une longue enquête : leur fatigue m'a sauté au visage. Je crois que nous sommes nombreux à être épuisés par les vies que nous menons. Lentement, silencieusement, mais sûrement. Même lorsque nous aimons notre travail. Même lorsque nous sommes satisfaits de nos vies, cela n'a en fait rien à voir, mais que chacun de nous fasse le bilan de ses journées. Que chacun se pose quelques instants la question (et sur son canapé) : nous sommes soumis à de mauvais rythmes qui nous imposent des efforts soutenus. N'en déplaise à notre président... Alors, quand je suis rentrée et que j'ai lu ses propos, je me suis dit qu'au-delà de sa manière rustre et provocatrice de parler des Français, il ne comprenait rien à notre monde. Il n'a aucune idée sérieuse de ce qui se passe.


Quand il dit que nous n'avons pas suffisamment "le sens" de l'effort, il prétend que nous ne savons pas ce que c'est, ni à quel point c'est valorisant. Il parle du sens de l'effort comme on parle du sens du devoir, avec cette connotation un peu désuète et surtout très moralisatrice de la tournure. Propos de sermonnaire. La question n'est aucunement celle de notre aptitude, ni même notre envie ou non de faire des efforts. La seule question est le sens - l'autre sens ! - de ces efforts, c'est-à-dire leur finalité, leur raison d'être ; autrement dit le bénéfice y compris moral que nous en tirons. En résumé, ce n'est pas nous qui devons avoir le sens de l'effort, mais l'effort qui doit avoir du sens. Autour de moi, je ne vois que des gens de tous âges qui se lèvent tôt, travaillent, la plupart toute la journée, et qui tous, tous sont pris par de nombreuses obligations. Nous connaissons ces contraintes et ces responsabilités, elles sont presque infinies : élever ses enfants et les amener d'une activité à l'autre, pourvoir aux besoins du ménage, remplir la paperasse qui semble constamment se renouveler d'elle-même, entretenir sa voiture, aller à telles réunions, participer à telle association, aider une connaissance, préparer un événement socialement codé, bref : régler ci, se rendre là, aller se coucher.

Nos vies sont remplies, elles débordent mêmes de charges plus ou moins consenties, plus ou moins chronophages et souvent accompagnées de dépenses (quand elles ne sont pas l'objet assumé d'un véritable business). Nous sommes occupés au premier sens du terme, comme on le dit d'un terrain : saisis. Mais si nous sommes occupés, alors par qui, et pour quoi le sommes-nous ? Comment sommes-nous arrivés à connaître des existences de labeur, quand on nous promettait le confort et du temps pour les loisirs ? N'étant plus tout à fait maîtres de nos gestes quotidiens, ce sont nos corps, notre énergie, nos préoccupations et toutes nos pensées qui nous échappent. Et sans cesse sollicités de toutes parts, avec nos visages alanguis du réveil au soir, nous risquons de n'être plus qu'agitation. Est-ce donc cela que veut E. Macron, des hommes, des femmes, des enfants occupés ?


Nous y sommes habitués. Nous n'y prêtons plus attention, mais le mal est là : celui d'une activité constante qui fait tourner une machine monstrueuse que rien ne peut rassasier. Alors qu'on ne nous raconte pas d'histoire : bien sûr, nous avons le sens de l'effort. Nous savons tous ce que c'est, nous en sommes tous capables et pouvons le trouver gratifiant. Mais pour qu'il soit tout cela, la condition minimale est d'avoir le sentiment que cet effort sert à quelque chose. C'est cela, le véritable "sens" de l'effort. Alors, pour peu qu'il ne permette plus de vivre correctement, comme c'est la réalité dans bien des foyers modestes en révolte aujourd'hui, il paraîtra aussitôt vain. Voilà une des raisons des "troubles" actuels, et que Macron ne semble pas saisir. C'est tout bonnement humain. Aujourd'hui d'ailleurs, on peut voir que les citoyens ne ménagent pas leurs efforts pour changer les choses. Manifester dans le froid n'est pas une partie de plaisir. Mais cette fois, ça du sens, alors ils y vont, semaine après semaine. Réflexion faite, Macron devrait s'en trouver tout admiratif.

Au-delà même de la question pécuniaire, primordiale, ce moment pourrait être une occasion de nous demander tous ensemble quel temps nous voulons, nous devons passer à travailler dans une société pour qu'elle se porte bien [1]. Comment faire pour que le travail et plus largement toutes les tâches que nous menons au long de nos vies restent choisies, voulues, soutenables, épanouissantes ? En d'autres termes, comment nous organiser pour que le travail ne soit plus une peine ? Dans un pays qui connaît un taux de chômage de plus de 10%, voilà les questions qu'E. Macron devrait poser, au lieu de répéter ses sempiternelles fadaises droitières. Les solutions ne semblent pas hors de portée, mais vont dans la direction inverse de ce qui a été impulsé jusqu'à maintenant. Non, ce n'est pas du côté de l'encouragement aux heures supplémentaires qu'il faut chercher. Car nous ne sommes pas des automates, mais des êtres vivants, des êtres de nature. Comme tout ce qui lui appartient, nous sommes donc limités : il est sage de savoir quand on dirige un pays que l'effort n'est bien fait que s'il est partagé.

Notes

[1] Par bien se porter, j'entends du point de vue économique. Mais je veux parler également d'une société dont les membres se portent bien, c'est-à-dire connaissent des vies heureuses. Et on l'aura compris, la question de la santé doit être un paramètre essentiel de cette réflexion.

mercredi 26 décembre 2018

Ceci n'est pas une lettre au père Noël

images__1_.jpegCher Président,

Vous en avez mis du temps. Il aura fallu des semaines pour que le vernis commence à craqueler. Des semaines de protestation, de colère, de refus d’aller plus loin dans la souffrance. Il aura fallu de la colère, et puis de la violence, de la rage enfin, partout, où que vous tourniez la tête, au point de voir à quelques heures de Noël votre effigie décapitée ; des semaines d’une haine exponentielle et surtout, surtout, rendue visible par un bout de tissu fluo. Vous ne pouvez plus l’éviter, cette haine : elle brille dans la nuit, rendue impossible à cacher par vos médias aux ordres. Aux ordres autrefois, aux abois maintenant. Il aura fallu des semaines pendant lesquelles vous avez perdu le contrôle, ou plutôt révélé au pays comme vous en aviez eu peu jusqu'à présent.

Ces semaines furent sans doute pour vous telle une parenthèse, hors du temps ; un peu comme pendant un accident où tout s'échappe trop vite, et s'étale trop lentement. Des semaines inexorables puisque le destin, indéniablement, s’y est logé ; des semaines, comptées comme les “actes” d’un grand, d’un prodigieux spectacle. Spectacle qui devrait fatalement aboutir à votre défaite. Car d’une manière ou d’une autre, oui, vous voilà défait. Déconfit, tout déboussolé paraît-il. C’est très bien.

On a vu le vernis craqueler mais la partie n’est pas terminée. Pour qu’elle parvienne à sa fin et nous avec, il faudrait qu’au lieu de vous apparaître comme un dérapage du réel qu’il n’est pas, ce moment s’impose à vous comme la réalité. La réalité et rien d’autre. C’est à dire : que plus aucune autre réalité n'existe pour que vous ne puissiez pas vous défiler. Que vous saisissiez pour de bon, sans faux semblant mais au sens propre du terme, preniez à bras le corps à quel point est insupportable la vie que mènent ceux qui se révoltent aujourd’hui, irrespirable la vie que vous leur faites mener.

Vous ? Oui. Vous rendre responsable ne sera que justice, car à vous seul, vous avez voulu incarner l'autorité, la décision. Vous aviez promis le partage des pouvoirs, la participation de tous, l’intrusion du réel - la “société civile” - à tous les échelons de la démocratie ; à la place, vous nous avez imposé une vision paternaliste, poussiéreuse, mortifère de la république. Vous avez prétendu tenir tous les pouvoirs ; aujourd’hui vous nous semblez l’oligarchie personnalisée, la plus odieuse, la plus arrogante et la plus nuisible qui soit. Vous avez voulu tout endosser pour qu’on vous nomme Jupiter ? Devenez donc Atlas ! Et portez nos malheurs sur votre dos. Je vous assure, toute votre politique s'en trouvera transformée.

Nous ne pourrons espérer gagner la partie que lorsque, harassé par nos révoltes, saturé de nos récits, les yeux lavés par nos visages fatigués et nos regards furieux, vous commencerez à entrevoir ce que c’est que vivre de peu. Ce que signifie travailler - beaucoup, à temps partiel ou selon les offres - et ne pas s’en sortir. Ce que c’est que ramer chaque jour de l'année pour payer ses factures, payer des chaussures et se chauffer, se voir renoncer été après été à partir en vacances. Il faudrait que vous ayiez une idée, non pas virtuelle - je ne vous parle pas d'une ligne ajoutée sur une fiche de synthèse - mais une connaissance profonde, ancrée dans votre chair, de ce qu’est une vie de galère. Et si cela n’arrive jamais, alors il faudra faire autrement.

Que vous ne perceviez rien de nos existences, pas plus que vous ne le feriez de celle de fourmis à vos pieds est bien le plus probable : entre le réel et vous, une couche d’hommes et de femmes, vos clones, faits des mêmes écoles et de fréquentations communes, bercés depuis leur plus tendre enfance de discours galvanisants et gavés de colonnes de chiffres, forme autour de vous un premier mur opaque. Puis un autre mur, celui de l'opulence, finit de vous séparer du reste du monde. Vous avez appris à compter pour les autres, mais pas pour vous. Vous êtes persuadé que l’argent coule à flot si tant est qu’on le veuille un peu.

Alors donc. Face à votre immuable indifférence, nous ferons autrement. Alors, faute de connaître la compassion, ce que vous ressentirez dans votre chair, ce sera la peur : celle d'être détrôné. Jour après jour, faute de ressentir notre angoisse des fins de mois, vous connaîtrez celle de la destitution. Semaine après semaine, faute de subir la précarité, vous subirez la fragilité de votre fonction. Vous êtes sur un siège éjectable, vous le saurez. Cette crainte, la menace de déstabilisation suffisent. Ce ne seront pas des mots. Vous avez à peine commencé à en faire l'expérience, vous qui n’aviez connu jusqu’alors que les honneurs de votre caste. Parmi elle, vous vous êtes cru bien au chaud, à l’abri ? Eh bien dansez maintenant.
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vendredi 21 décembre 2018

Le houx, le lierre et Cyrano

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Une fois n'est pas coutume, je vais parler littérature. Enfin non. Plutôt la laisser parler. Nous sommes à la veille des fêtes de Noël après tout : faire une pause dans l'analyse et le commentaire politiques ne pourra que me faire du bien. Et pour dire vrai, en relisant il y a quelques jours Cyrano de Bergerac, j'ai été très frappée [1] par la force de certains passages. Je les connaissais, je les avais déjà lus plusieurs fois à plusieurs années d'intervalle, mais comme je n'ai aucune mémoire, j'en avais oublié quelques-uns. Un, tout particulièrement. En quelque sorte, je l'ai donc découvert à nouveau.
C'est le genre de passages qui sonne avec une puissance rare, car il a beau avoir été écrit il y a des siècles, il souffle sans peine jusqu'à nos oreilles. J'en ai sélectionné quelques vers. Libre ensuite au lecteur d'en garder ce qu'il veut, laisser en commentaire ce que tant de droiture lui inspire et peut-être, à l'occasion, aller relire cette œuvre magnifique.


LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire...

CYRANO

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ? (...)
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
merci ! (...)
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ?'
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais (...)
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre - ou faire un vers !(...)
Et modeste, d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !(...)
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand - Acte II, scène 8


Bonnes fêtes à tous !

Notes

[1] Du temps d'Edmond Rostand on aurait dit "étonnée", c'est-à-dire " frappée par le tonnerre".

lundi 17 décembre 2018

Le référendum d'Initiative Citoyenne ou RIC : prenons les devants !

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Le voilà, il est arrivé sur le devant de la scène. Avec l’émergence du mouvement des Gilets Jaunes est apparue une demande particulièrement forte en faveur du RIC, référendum d’initiative citoyenne. Ce référendum est plus qu’un référendum. C’est en réalité un droit : celui pour le peuple à trancher une question, ou bien à proposer une loi, en modifier ou refuser une et ce, sans passer par le Parlement ni le gouvernement. Cette convocation d’un référendum citoyen pourrait s’exercer sur tout sujet potentiel. On le comprend, l’idée est donc de faire participer pleinement les électeurs à des choix sociétaux qui viendraient à se poser et contribuer ainsi à l’organisation de la collectivité. Le peuple s’adresse directement au peuple pour décider de ce qui le concerne directement.


Avec le mouvement des Gilets Jaunes, il s’avère que cette demande s’est imposée auprès de milliers citoyens, toutes tendances politiques confondues. Mais cette proposition avait notamment été présentée dans le cadre des dernières élections présidentielles par Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise. Le programme l’Avenir en commun prône en effet un passage à la VIème Republique, organisée à partir d’une Assemblée constituante composée de citoyens - non professionnels de la politique - ; on trouve également la proposition d’un référendum révocatoire (des élus, à mi-mandat. Tous les détails ici). Pour autant, cette revendication existe depuis de nombreuses années. Et de fait, comment cette mesure simple ne répondrait-elle pas à la méfiance toujours plus grande de la population envers nos dirigeants ? Comment la démocratie directe ne mettrait-elle pas un coup fatal aux pratiques dont se rendent coupables certains politiques, hauts fonctionnaires et autres technocrates qui vivent grassement de leurs divers pantouflages ? Comment ne permettrait-elle pas de lutter contre la déconnexion des puissants du quotidien d'hommes et de femmes ordinaires, condamnés à subir leurs réformes ? Comment enfin ne rendrait-elle pas au peuple sa souveraineté pleine et entière ? En faisant fi, quand les circonstances l’imposent, du poids de la démocratie représentative, le RIC apparaît comme La solution. Ces rendez-vous auraient également l’avantage de nous faire nous prononcer non plus sur des personnes ou des étiquettes politiques comme c’est le cas lors des élections, mais bel et bien sur des idées. Acte salvateur s’il en est.

Le voilà donc, le RIC, arrivé sur le devant de la scène. Nul doute par conséquent que l’idée sera reprise tout au long de la grande consultation à travers le pays, prévue par le président et son équipe de communication dans les prochaines semaines. Il est même tout à fait possible que la proposition soit reprise par le gouvernement et soumis à l’assentiment des députés lors de la réforme constitutionnelle à venir : tandis que les cotes de popularité de l'un et des autres sont au plus bas, l'aubaine de répondre à une attente générale à peu de frais sera grande. Alors, autant anticiper un peu et éviter les pièges qui nous seront, n’en doutons pas, tendus à cette occasion. Observons déjà ce qui existe et ce qui a déjà eu lieu. On le sait, il été utilisé en France à plusieurs reprises [1], comme dans d’autres pays, telle l’ Angleterre qui scella le Brexit, en juin [2] 2016. Par ailleurs, le référendum existe en Suisse sous une forme banalisée, avec 4 rendez-vous populaires par an. Un rêve, vu d’ici. Mais il ne faudrait pas qu’il soit un mirage.


Car justement, la Suisse – ce qu’elle est sur la scène internationale, sa culture, la politique qu’elle mène - est un pays qui devrait nous mettre la puce à l’oreille. Difficile de dire que c’est un pays révolutionnaire. Ses ressortissants affirment même volontiers fonder leur contrat social sur le consensus. Ainsi, de l’autre côté des Alpes le référendum est-il rapidement devenu une occasion pour la nation de trouver un accord global ; un accord collectif avant le vote populaire. Ainsi, cet accord se dessine, il chemine tout au long des campagnes électorales, pendant les mois qui précédent le jour du vote. Et c’est ce travail de mise en commun qui va déterminer les termes du référendum. Ce phénomène est très bien expliqué par la conseillère nationale - fonction équivalant à celle de nos députés - Lisa Mazzone. Mais force est de constater qu'on voit finalement les mêmes éternelles élites reconduites au pouvoir et menant leurs politiques libérales [3], au détriment des plus faibles et des classes moyennes. Il y a là de quoi interroger.


D’autres ont remarqué, à juste titre, que par le passé, nombre de référendums ont été tout simplement ignorés par nos dirigeants. J’ai évoqué celui de 2005, que Nicolas Sarkozy a ignoré une fois élu en faisant adopter le traité de Lisbonne par le Parlement. Mais on pourrait penser aussi à la demande de 500 000 Italiens en 2017 de faire retoquer le Job Act de Matteo Renzi. Cette revendication populaire, juste, de citoyens qui voyaient leurs droits du travail broyés comme il l’a partiellement été ici, s’est cassée le nez devant la Cour constitutionnelle au prétexte qu’elle avait été… mal formulée. On l’aura compris, comme expliqué sur le site Paris-Lutte info, « en réalité une abrogation totale de la loi, qui aurait provoqué la réintégration de millions de personnes licenciées, était inconcevable par le pouvoir ».


Ces exemples ne sauraient nous dissuader de demander, d’exiger même, l’instauration d’un droit au référendum et plus largement de toute initiative populaire. Au contraire, ils doivent nous rendre plus déterminés encore à reprendre en main notre destin commun. Mais ils nous montrent combien les puissants savent s’accommoder des éventuelles contraintes que nous leur imposons, aujourd’hui ou demain. Comme le capitalisme et, de manière plus prosaïque, certains parasites, ils font sans mal feu de tout bois. Car l’argent, les réseaux et les médias possédés par de grands patrons qui sont souvent aussi de grands amis permettent d’orienter les choix et si nécessaire, de faire passer à la trappe les résultats dérangeants. Par conséquent, nous devons penser des référendums d’initiative citoyenne comme de véritables contre-pouvoirs. Ils doivent être de grands rendez-vous populaires qui n’escamoteront en rien les divergences qui existent au sein de la nation. L’attrait des Français pour le débat, les discussions, voire les dissensions, doit pouvoir s’y exprimer à plein. Non pas pour que le peuple se fracture, mais pour que nous allions ensemble au bout des projets qui se confrontent. Révéler au grand jour les logiques que suivent les uns et les autres, leurs intérêts, leurs motivations ; et à l’occasion, faire que les masques tombent.


Très franchement, cette perspective me réjouit. Cependant, en plus de celle, fondamentale, des seuils à partir desquels un référendum devra être organisé, des questions restent en suspens, qu’il faudra garder en tête si le référendum entre à l’avenir dans nos habitudes civiques : lors des campagnes, comment les informations circuleront-elles ? Seront-elles contrôlées ? Quel rôle joueront les médias dans cette diffusion ? et les réseaux sociaux ? Comment garantir que toutes les parties en présence aient la possibilité de s’exprimer de manière égale ? Concernant le référendum à proprement parler, pour qu’un changement soit acté, faudra-t-il systématiquement obtenir 50 % des suffrages ou bien, pour certaines questions, la proportion entre le oui et le non ne devra-t-elle pas être redéfinie ? Devrons-nous intégrer d’une manière ou d’une autre les taux d’abstention, les votes blancs ? Enfin, et c'est peut-être la question la plus importante, ne devra-t-on prévoir un droit d’inventaire des mesures mises en place à l’issue de ces référendums ? Selon quel calendrier ? Et avec quelles sanctions en cas de non-respect des décisions ?


Ces multiples interrogations devraient en réalité concerner toutes les élections, mêmes celles auxquelles nous sommes les plus rodés, pour ne pas dire lassés. Aujourd'hui, elles doivent obtenir des réponses. AInsi cette réflexion autour du RIC et autres mesures d’initiative citoyenne aurait-elle de quoi remettre à plat les mécanismes qui, tout en avantageant l’oligarchie au pouvoir, amènent beaucoup d’entre nous, échéance après échéance, à reconduire la grève civique. Nous avons ici une occasion historique de donner un nouvel élan à notre démocratie. Un souffle nouveau est sur le point de balayer les feuilles mortes, de dénuder les branches pourries de notre République. Des bourgeons vont sortir. C'est vrai, évoquer l'avenir de notre République rend parfois lyrique. Pour autant, que l’oligarchie accrochée à ses privilèges ne vienne pas nous couper les ailes à l'aube de ces changements.


Ajout du 18 décembre 2018 : au lendemain de la publication de ce billet, le groupe parlementaire de la France insoumise compte déposer une proposition de loi constitutionnelle en faveur du RIC, sur la base des contributions des citoyens. Explications du groupe sur ce lien.

Notes

[1] À commencer qui a précédé à la Constitution de la Vème république, le 28 septembre 1958. D'autres référendum à portée locale ont été organisés, tel celui sur le projet d'aéroport à Notre-Dame-Des-landes en juin 2016 ; le dernier référendum national fut celui de 2005 sur la constitution européenne.

[2] Hasard des dates !

[3] pour la Suisse, ce sont les Démocrates-Chrétiens, centristes, les libéraux/radicaux et les sociaux-démocrates qui alternent les pouvoirs, avec une forte montée dans les dernières années de l'extrême droite, a connu une forte poussée, parfois soutenue par des milliardaires.

mardi 11 décembre 2018

Allocution de Macron : le roi mis à nu

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Actor studio
Le président a parlé. Alleluia. Dès ses premiers mots il a pris un air grave, un peu désolé et humble. En tout cas, tandis qu’il s’exprimait, on a vu clairement les commissures de ses lèvres tirer vers le bas. Je crois que c'est ce qu’il voulait signifier. Nous avons eu droit à un numéro d'acteur, donc, comme il sait les faire. Non pas qu'il soit particulièrement bon à cela, mais il faut reconnaître qu'il le fait sans trembler. Jouer la comédie ne semble pas lui poser de problème : il y va franchement, quelles que soient les circonstances. Sans vergogne.


Mais à qui s’adressait ce numéro ? À tous les Français, pourrait-on croire. Ce serait du moins ce que la fonction présidentielle et la situation auraient exigé. Pour autant, à y regarder de plus près, les mesures qu’il a annoncées ne concernent, elles, qu’une certaine frange de la population. Elles s’adressent essentiellement à ceux qui travaillent sans parvenir à joindre les deux bouts. À plusieurs reprises, il a parlé des « colères sincères », des « indignations » et des attentes « légitimes » (sans doute son mot fétiche dans sa grammaire manipulatoire) des travailleurs. Ses premières paroles ont ainsi été consacrées au « couple de salariés qui ne finit pas le mois et se lève chaque jour tôt et revient tard pour aller loin», aux mères seules, puis aux « retraités modestes qui ont contribué toute leur vie ». Des gens qui travaillent dur et vivent chichement. Ce n’est pas un hasard.


Valeur travail
Après des jours de réflexion avec ses conseillers, où les revendications sociales ont semble-t-il été souvent réduites à des principes psychologiques de comptoir, Macron a décidé de cibler dans son discours une grande part des personnes qui composent le mouvement des Gilets Jaunes. On l’imagine, manches de chemise retroussées et études statistiques à l’appui, réfléchir à une façon efficace de toucher le plus grand nombre des manifestants. Il a fait un calcul, très froid. Et a décrété l’« état d’urgence économique et sociale » pour répondre au seul « malaise des travailleurs qui ne s’y retrouvent plus ».

À partir de cette décision vient tout le reste : l’allocution se transforme en une ode à la « France du mérite, du travail » où la priorité doit être de permettre à chaque Français de « vivre mieux de son travail dès le début de l’année 2019 ». Les mesures immédiates vont alors dans ce sens : - augmentation dès janvier de 100 euros du salaire d’un travailleur au SMIC - défiscalisation des heures supplémentaires (Macron dit que « surcroît de travail doit permettre un surcroît de revenu », reprenant de manière à peine voilée le « travailler plus pour gagner plus » qui avait fait le succès de Nicolas Sarkozy en 2007) - prime de fin d’année aux employés sans impôt ni charge (sans obligation pour les employeurs)


Et pour ne pas laisser en reste ceux qui ont travaillé toute leur vie, il prévoit pour les retraités, ce « bien précieux de notre nation », l’annulation de la hausse de la CSG (la mesure concerne en réalité les foyers de moins de 2000 euros). Macron a toujours utilisé la flatterie pour s’adresser aux plus anciens, n’en doutons pas dans un objectif purement électoraliste. Pour s’en assurer, je renvoie ceux qui en ont le courage à son interview faite au journal de 13h de TF1 avec Jean-Pierre Pernaut. Pour ceux qui renoncent au replay, disons que l’allocution de ce soir était une nième occasion de valoriser cette catégorie sociale et générationnelle qui s’est largement laissée séduire par Macron lors des élections présidentielles. [1] Ici, plus que jamais, il insiste sur le mérite que les retraités ont eu à travailler toute leur vie et qu’ils ont à aider leurs proches.


Pendant ce discours, même l’évocation - tardive - des personnes en recherche d’emploi est l’occasion de valoriser le travail : l’indemnisation du chômage doit être revue, dit-il, selon « des règles qui récompensent… ceux qui travaillent », laissant ainsi penser que ce n’est pas le cas aujourd’hui. Avec cette petite phrase assassine, il valide l’idée selon laquelle les chômeurs sont des assistés payés à ne rien faire. Mais peu importe, dans ces circonstances cette catégorie-là de la population est pour notre président quantité négligeable et la dérive clairement droitière, visiblement assumée.



La suite ?
Je n’insisterai pas sur le caractère dérisoire de toutes ces mesures. Elles le sont et reviennent en réalité à prendre de l’argent dans une poche des salariés pour le remettre dans l’autre. Pas de surprise de ce côté : là encore, Macron est coutumier du fait. Mais la perversité touche à son maximum lorsqu’on comprend que les 100 euros de SMIC supplémentaires sont en réalité un cumul de revalorisations de la prime d’activité, déjà prévues depuis des mois, et censées au départ s’étaler sur plusieurs années. D’un point de vue comptable – qui, on le sait, est le seul qui vaille aux yeux des technos macronistes – il n’y a donc là aucune perte financière. Et ces mirages, censés répondre au besoins les plus immédiats de la population, s’évaporeront rapidement.


Mais pour autant, des annonces sont faites. Elles sont présentées dans les médias, décortiquées, commentées. Sans grande surprise, les syndicats ont déjà sauté sur la formidable opportunité de ces annonces pour afficher leur division et du côté des gilets jaunes, ont a pu voir la coqueluche des plateaux de télévision Jacline Mouraud dire toute sa satisfaction. « Rentrez chez vous ! » Clamait-elle presque hier soir à ses camarades de rond-point. D’autres hier soir semblaient un peu déroutés, reconnaissant quelques avancées, quoique insuffisantes. Mais on le voit, l’objectif de ce discours n’était pas de satisfaire tout le monde. J'ai à ce titre déjà évoqué la stratégie de division du mouvement que joue le gouvernement depuis quelques semaines.


L'objectif de cette allocution n'était pas non plus pour Macron de répondre aux attentes de justice fiscale qui s’étaient exprimées ces dernières semaines. Si toutes ces questions ont été tues, si les plus démunis ont été ignorés et les sujets brûlants repoussés à une hypothétique concertation nationale (on attend avec impatience le grand numéro de communication qui nous sera fait alors, où tourneront en boucle les récits de marcheurs « au plus près du terrain », « au contact des Français », pour « co-construire par le dialogue les solutions concrètes de demain », c’est qu’il s’agissait de faire baisser tout de suite le niveau de tension et de colère du pays.


Pour cela, Macron a choisi de donner un minimum tout en flattant l’ego de chaque travailleur. Car lui et ses équipes savent que rien ne rend plus fier que le dur labeur, effectué dans le souci de bien faire. L’argent lâché du bout des doigts, parce qu’il donne le sentiment que c’est mieux que rien, est bel et bien capable de diluer la colère au sein de la population. Pas besoin d'être dupe pour cela, le trouble - un rien d'hésitation - suffit. Ces annonces sont par conséquent comme une boule de billard lancée par ceux qui nous dirigent pour casser le tas qui s’était formé si inopinément (à leurs yeux), dans un coin du tapis : suffisamment fort pour atteindre le plus de boules possible, mais pas trop, pour ne pas donner le sentiment d’un reniement de la politique menée depuis le début du quinquennat.


Billard à trois bandes
Car au-delà des millions de téléspectateurs dont la vie pourrait se trouver, même légèrement, impactée par ces mesures d’apparat, au-delà de tous ces gens qui aspirent à mener une existence sereine et qui se seraient bien passés de passer ces dernières semaines dehors, en état d’insurrection citoyenne, c’est d’abord et surtout ses amis que Macron garde en ligne de mire. C’est au 1 % des plus riches qu'il s’adressait, estimant devoir rendre de compte à eux et uniquement à eux, qui l’ont fait élire et à qui il doit tout. À cette caste dont il fait partie. Gardons en tête que chaque mesurette annoncée était autant de façons de leur dire « je ne rétablirai pas l’ISF ». Que les nantis dorment donc sur leurs deux oreilles, leur poulain, dans l’adversité, n’a pas tourné casaque.


Mieux, il a sorti un pur sophisme typiquement macronien pour justifier la suppression d’un impôt qui, du temps qu’il était en vigueur, ne rendait pas, selon lui, les citoyens plus heureux… C’est vrai, le chômage existait du temps de l’ISF. Mais dire qu’on ne ressent pas les effets négatifs de sa suppression alors même que l’augmentation de la taxe sur les carburants qui a soulevé tout le pays avait pour but de combler le manque à gagner est quasi surréaliste. Mais cette fois non plus, le président, tout à son soliloque, n’a pas cillé en proférant l'énormité.



On le voit, c’est encore la novlangue ici déployée qui doit nous interpeller. Cette allocution fut à ce titre dans la droite ligne de toutes les tentatives d’enfumage auxquelles nous avait habitué le président de la République. Décoder cette séquence ne permet pas uniquement, par une sorte de mise à distance, de rendre plus supportable le réel qui se déroule sous nos yeux ; l'observer permet avant tout d’anticiper l’étape suivante. Or, force est de constater que jusqu’à maintenant, cet usage de la parole a permis à E. Macron de parvenir à ses fins. Non pas qu’il ait atteint des sommets de popularité ou obtenu l’assentiment du peuple dans ses actions délétères. Mais force est d’admettre qu’il a réussi à faire passer ce qu’il souhaitait faire passer. Il a été élu, bien que dans des conditions déplorables et avec un piètre score au 1er tour. Il a réussi à imposer la réforme de la SNCF tout comme Parcoursup malgré les formidables mouvements de contestation qui ont animé tout le pays et ce, pendant des mois.


Mais sans doute, être populaire ou triompher lui importe peu : il n’est pas en demande de notre admiration puisque ses regards sont tournés ailleurs. Par conséquent, ne nous y trompons pas, l’enjeu pour lui aujourd’hui n’est pas d’obtenir l’adhésion des Français aux quelques annonces qu’il a pu faire. [2] En réalité, l'enjeu pour Macron est que l’acte V soit moins fort que l’acte IV et que tous les actes précédents. Car en cas de moindre mobilisation, les médias relaieront l’idée que le mouvement des Gilets Jaunes s’essouffle. De là à affirmer que ceux-ci s’estiment avoir été entendus par le président et sont globalement satisfaits des mesures mises en place, il n’y aura qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir. Puis Macron et son équipe s’appuieront à leur tour sur ce succès de pacotille pour imposer de nouvelles mesures iniques, renforcés par leur impunité. Tout cela au nom de la démocratie. Mais qui voudrait sérieusement d'un tel scénario ? C’est bien maintenant, maintenant plus que jamais auparavant, que la mobilisation paiera. Nous devons en convaincre : le moment où l'on crois pouvoir lâcher, ne serait-ce qu'un peu, est précisément celui où nous devons nous accrocher. Nous n'avons rien obtenu, nous sommes si prêts du but.

Notes

[1] voir à ce sujet Le code Jupiter du philosophe Diogène (Dany-Robert Dufour) et son interview par Daniel Schneidermann dans l'émission Arrêt sur images.

[2] D'ailleurs je ne pense pas m'avancer en affirmant dès maintenant que ce ne sera pas le cas.

mardi 4 décembre 2018

Gilets jaunes : halte aux manipulations !

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Le gouvernement serait-il en train de céder ? C’est évidemment ce qu’on pourrait se dire, en allumant la radio et en allant voir sur les sites des grands médias. Le premier ministre, qui a été envoyé au casse-pipe toute la semaine pendant qu’Emmanuel Macron trouvait une occasion supplémentaire de se prendre encore un peu plus pour De Gaulle en prenant de la hauteur – entendre en fuyant les difficultés - à l’étranger, Le Monde ose le mot : moratoire. L’éventualité d’un coup d’arrêt à l’augmentation de la taxe sur les carburants commence à être envisagée. Pour reprendre la fameuse novlangue de la macronie, elle n’est plus un « tabou ». Grand bien nous fasse !

Mais étrangement, je n’arrive pas à y croire. Et même si Édouard Philippe, comme on nous le laisse entendre à cette heure-ci, est sur le point d’annoncer un tel moratoire, même s’il le fait, certes avec réticence, c’est certain acculé par la révolte populaire, je n’arrive pas à baisser les armes. Pourquoi ? Parce que depuis l’émergence du mouvement des gilets jaunes, seuls le mépris envers nos revendications de justice fiscale et l’indifférence à la misère de ceux qui, je le rappelle, fument des clopes et roulent au diesel pour le porte-parole du gouvernement, nous ont été opposés.

Le gouvernement n’a absolument pas l’intention de prendre en compte les demandes des citoyens car il n’en voit pas la légitimité. Pire, il n’a probablement aucune conscience réelle de la souffrance que cette taxe provoque chez une grande majorité d’entre nous. Ces hommes et ces femmes qui nous dirigent, la team-Macron, n’a en fait qu’une connaissance très vague de ce qu’est la précarité. J’en veux pour preuve la scène terriblement parlante où une députée a reconnu ne pas connaître le montant du SMIC face à des gilets jaunes interloqués. Car ces députés sont pourtant bien ceux-là mêmes qui décident de retirer telle somme, de ponctionner telle autre, de nos porte-feuilles. Ils le font sans jamais vivre dans leur chair le prix de leurs actes. Cela fait malheureusement toute la différence, ou devrais-je plutôt dire, leur indifférence.

Aucune intention donc de revenir sur cette décision, imposée par la nécessité de combler le découvert de 4 milliards annuels, généré par la suppression de l’ISF pour rentrer dans les clous des exigences européennes. Nul doute par conséquent que ce qui ne se fait pas aujourd’hui se fera plus tard. La question est donc de savoir comment le gouvernement compte agir pour imposer sa taxe dès qu’il le pourra. L’annonce à venir montre qu’il a renoncé à laisser pourrir la situation. On peut compter sur quelque chose de bien plus pervers.

Ce qui se joue ici n’est peut-être pas tant une guerre d’usure qu’une guerre de déstabilisation : le pouvoir en place ne semble jamais tant à l’aise que lorsqu’il mène une stratégie du chaos. Ce fut le cas samedi dernier, lors des manifestations aux Champs Élysées, alors que les gilets jaunes, dont certains étaient venus à l’heure prévue et en fanfare pour s’exprimer joyeusement dans le cortège, ont été maintenus en dehors de la place de l’Étoile par les CRS. Beaucoup de témoignages ont afflué depuis ce week-end, qui corroborent le constat qu’une nasse a été artificiellement créée, où étaient mêlés sans distinction autour de l’Arc de triomphe gilets jaunes arrivés en avance et casseurs, tandis que tous les autres étaient interdits de manifestation. Mais au-delà de la gestion calamiteuse de cette journée qui aurait dû être présentée avant tout comme un grand moment de surgissement, d’émulation civique capable de contredire tous les discours rapides et superficiels sur la supposée indifférence des citoyens à la chose publique, c’est toute l’attitude de la macronie qui apparaît louche.

En effet, si l’on écoute les éléments de langage que les membres de LREM répètent à l’envi, ce qui revient le plus souvent c’est l’idée que le gouvernement est désormais ouvert aux discussions avec les gilets jaunes qui, explique-t-il, connaissent de véritables difficultés au quotidien. Ils prennent donc l’exact revers de ce dont on les accusait ces dernières semaines et affichent aujourd'hui empathie et bienveillance à qui veut les entendre. On n’en croit rien, mais tout de même : concrètement, que répondre das les médias face à un représentant du gouvernement qui acquiesce sagement et prend une mine compatissante lorsqu’on pointe les inégalités qui règnent dans le pays ? Évidemment, c’est tout de suite plus difficile.

Mais la tentative de déstabilisation ne s’arrête pas là et présente une singularité typiquement macronienne. Le leitmotiv est devenu celui du « dialogue avec les gilets jaunes ». Avec toute l'ironie que cela implique, c'est notamment le mot d'ordre du même Benjamin Griveaux, plus que jamais porte-parole du gouvernement. À l'entendre, on se croirait tombé au milieu d'un stage de communication non-violente. L'heure serait donc au dialogue ? Avec les gilets jaunes ? Mais quels gilets jaunes ? Les fréquentables ? Les non-radicalisés ? Les moins politisés ? Ou les plus ? Les plus charismatiques ? Ou les plus capables de tirer la couverture à eux ? Ou bien encore les plus macrono-compatibles ? Il est en effet des paroles qui ne semblent pas convenir aux oreilles délicates de certains députés.

Mais enfin, tout cela est absurde ! On sait parfaitement que le mouvement est multiple, non structuré. On sait parfaitement que nombre de ses membres refusent de se voir représentés. Et enfin, mais surtout, on sait parfaitement quelle est la revendication commune à tous les gilets jaunes sans exception puisque c’est elle qui est à l’origine de leur rassemblement : le renoncement à l’augmentation de la taxe sur les carburants. Pour le reste, c’est aux gilets jaunes, et à eux seuls, de décider de s’organiser davantage ou non , de pousser (ou non) leur réflexion commune sur une plus grande souveraineté du peuple. À eux seuls d’envisager une remise à plat de la fiscalité pour obtenir une progressivité plus grande ou encore l’élaboration d’un vrai projet de transition écologique et sociale. À eux, nous, et personne d’autre.

Quel besoin par conséquent de feindre de rencontrer des délégations de gilets jaunes et de « dialoguer » si ce n’est pour créer le chaos au sein du mouvement ? Les représentants auto-proclamés seront à peine sortis des bureaux d’Édouard Philippe que l’entrevue sera remise en cause par le reste du groupe. C’est le seul objectif de cet affichage cynique. Et en attendant que cette hypothétique délégation viennent à se constituer, le gouvernement, une fois de plus appuyé par les médias, déplorera les fiascos des rencontres avortées et les rendez-vous manqués. Ici, la déstabilisation est synonyme de décrédibilisation. Huffington Post, Europe 1, Libération, Capital, etc : tous, tel un public déçu par un spectacle râté, ont manifesté d'une seule voix leur désapprobation à la veille de la manifestation.

Par conséquent, les choses se sont faites en deux temps distincts : tout d’abord, les gilets jaunes, en émergeant très spontanément dans toute leur diversité, ont fait connaître au gouvernement l’instabilité qu’eux-mêmes connaissent au quotidien. C’est là le génie de ce mouvement, qui par sa forme en quelque sorte impalpable, a été capable renvoyer au pouvoir ce qu’il subit jour après jour et ce, avec une rapidité et une puissance inattendues. Mais dans un second temps, Macron et sa clique, sans doute encore à grand renfort d’experts ès communication – visiblement le génie est parfois moins spontané – cherchent à créer la zizanie en érigeant des représentants du mouvement, en ouvrant la porte de Matignon, en faisant mine d’écouter telles revendications de telles personnes, qui ne sont en réalité en rien représentatives de l’ensemble du mouvement.

Il ne s’agit évidemment pas pour moi de conseiller les gilets jaunes (encore une fois, lesquels ?). Mais les stratégies éminemment tordues du pouvoir en place doivent nous interpeller. Face à la colère populaire forte qui s'exprime, le gouvernement n'a pas beaucoup de marge de manoeuvre, mais elle est tout de même là, bien réelle, dans cette volonté de manipulation. Plus que ses prédécesseurs, pourtant aguerris, la macronie a su en quelques mois casser les droits des Français. Mais elle a surtout fait de leur division - leur mise en concurrence - une véritable spécialité. Sans doute va-t-elle continuer à faire ce qu'elle fait de mieux et diviser les gilets jaunes. Elle le fera avec ses armes habituelles, en commençant par distordre le langage, lentement, sournoisement, par l’essorer pour emporter dans son mouvement la société toute entière. Il nous faudra donc rester vigilants : nous, ne ploierons pas.

(32.30)

dimanche 25 novembre 2018

Un sac de noeuds (de gilets jaunes)

neurones.jpegDepuis la naissance du mouvement des gilets jaunes et sa médiatisation, LA grande question qui semble posée est de savoir si on les soutient ou non : alors les gilets jaunes, pour ou contre ? C’est la première question qui m’a été posée lorsque je suis intervenue dans un débat face au député LREM Raphaël Gérard, la semaine dernière. Ne nous racontons pas d’histoires, le simple fait de m’avoir placée face à un représentant du pouvoir en place, à l’initiative de l’augmentation de la taxe sur les carburants et du fioul, c’était m’inciter à prendre position contre elle. Et effectivement, je l'ai fait sans difficulté, soulignant notamment la proximité des méthodes de la France insoumise et du mouvement des gilets jaunes.

Le journaliste qui menait le débat n’a d’ailleurs pas manqué de me sonder davantage au sujet de mon engagement écologiste – qui aurait pu expliquer mon éventuel soutien à cette taxe -, tout comme il a demandé à plusieurs reprises à mon interlocuteur s’il comprenait la colère de ses administrés (ce qu’il a confirmé chaque fois que nécessaire). C’était déjà bien de chercher des nuances dans nos discours. Mais on le comprend, le dispositif ne nous permettait pas de développer au-delà de quelques phrases. La télévision n’est pas faite pour cela : son rôle est de faire de la pédagogie dans le meilleur des cas, dans le pire d’exacerber les divergences entre les différentes parties, le tout à coup sûr dans un temps limité.

En moins de temps qu’il n’en faut pour souffler, nous voilà donc tous figés dans des postures. Soit. Même Daniel Schneidermann, dont l'émission Arrêt sur images, grâce aux questions qu’il y soulève, permet toujours d’aller au fond des choses, a voulu commencer celle consacrée aux gilets jaunes par une interrogation sur le parti-pris des journalistes (supposés alors parler d’une seule voix) en faveur du mouvement. Dans le contexte actuel, cela ne me paraît pas suffisant. Je revendique un droit à la complexité. Ça tombe bien, il y a l’écrit… autant qu’il ait cette utilité.

Alors je le mets tout de go, ici même, en vrac : c'est vrai, le ras-le-bol fiscal sans distinction n’est pas une colère qui me parle, à moi qui ai une vénération pour l’impôt en temps que pot commun à destination du bien public ; c’est vrai, le diesel est une catastrophe pour la santé de tous, on doit s’en débarrasser et se débarrasser dans la foulée de relations immondes que le commerce du pétrole engendre au niveau international, Arabie Saoudite en tête ; c’est vrai, Emmanuel Macron a été élu pour un programme et cette augmentation de taxe était une promesse de campagne ; c’est vrai, tous les gilets jaunes n’ont pas en ligne de mire l’accélération de la transition écologique et le remplacement de la voiture par des transports en commun ; c'est vrai, vouloir consommer "coûte que coûte" tient de l'illusion dans une société en fin de vie à l'intérieur d'un monde fini ; c’est vrai, le mouvement a aussi permis une sorte de libération de la parole anti-fiscale, anti-migrants et anti-chômeurs et supposés assistés.

Mais c’est vrai. C’est vrai aussi : j’ai à titre personnel un réel lien affectif pour la voiture – ma bagnole ! -, car elle reste, pour moi qui vis à la campagne, un instrument de liberté ; je me reconnais pleinement dans le dégoût général de voir quelques nantis surfer sur la vague de la réussite financière, la peau dorée et le sourire ultra-bright, voyager dans des avions au carburant non taxé, ou prolonger l’utilisation du glyphosate pour satisfaire leurs amis lobbyistes tout en se nourrissant sainement et en procurant à leurs enfants des produits bios, alors que tant d’autres hommes et femmes suffoquent sous un tsunami de contraintes, de factures et parfois de dettes, mois après mois. À eux, bien souvent, il faut renoncer à une alimentation de qualité à la maison pour payer la cantine (pas bonne) des petits ; il est rageant, enfin, d'avoir vu en quelques années, et comme partout ailleurs, la fermeture de la maternité et des petits commerces de la ville la plus proche, et d'assister, impuissante, à sa sinistre agonie.

Et puis on peut continuer le déballage tous azimuts. Ajouter par exemple que ce n’est pas parce que Macron a été élu au suffrage universel que tous les électeurs adhéraient alors à toutes ses propositions. Ça ne se passe évidemment pas ainsi. Alors la seule chose raisonnable à faire lorsqu’on est au pouvoir me semblerait de rester à l’écoute de la population plutôt que passer systématiquement en force ; que l’attachement à la voiture n’a rien de définitif, que c’est une donnée culturelle, apprise, inculquée même, comme l’est l’attirance pour le sucre et le gras, et qu’il est possible, par un semblable apprentissage, de trouver d’autres satisfactions dans les transports en commun (par exemple, je sais que je n’aime pas prendre le RER, mais j’aime beaucoup prendre le TER) ; enfin qu’au regard de l’effondrement écologique et civilisationnel qui nous menace – non, qui a commencé de toutes parts -, la lutte pour garder le peu de confort qu’on est destiné à perdre semble finalement dérisoire et qu’il est urgent de prendre les choses, collectivement, par un autre bout. Un tout autre bout.

Tout ce nœud de contradictions, toutes ces considérations, ces affects aussi, ont donc dévalé les boursouflures de mon cerveau. Nous voilà bien avancés. Qu’à cela ne tienne, il y reste un peu de place pour faire le ménage, le tri, y défaire les nœuds, remballer tout ça dans des cartons, les empiler et se faisant, se frayer doucement un chemin. Pour autant, que veut-on ? En tant que mouvement citoyen et politique, notre devoir est de nous engouffrer dans cette brèche populaire et de clamer nos revendications. Une fois que l’on est clair avec l’ambivalence réelle, légitime, de nos jugements et de nos sentiments, il faut regarder les choses dans le cadre de notre stratégie politique.

De ce point de vue, l’émergence du mouvement des gilets jaunes est une chance : avec lui, nous nous retrouvons face à des interlocuteurs différents. Est-ce que cela nous arrive si souvent que nous puissions nous abstenir d’aller avec eux, de les accompagner dans leur lutte et de partager notre lecture de la situation ? On s’en doute, nous n’obtiendrons pas l’adhésion de tous nos interlocuteurs dans la semaine, mais finalement peu importe. Est-ce là autre chose que militer ? Récemment j’ai été approchée par des gens qui ne sont pas de mon bord politique mais qui, par le biais des gilets jaunes, se sont intéressés à notre discours. Comprenons bien : les choses sont en train de se faire. On peut en tirer 2 conséquences : 1) nous ne savons pas quel tour elles prendront et 2) si on ne saisit pas notre destin collectif en main maintenant, alors que les choses bougent, ce n’est pas demain que nous pourront espérer jouer un rôle quelconque dans l'accélération de la transition énergétique ; pas davantage dans le recul du gouvernement sur sa politique fiscale, pas plus écologiste qu'elle n'est juste.

Nous ne pouvons pas ne pas prendre part à l’histoire – avec un grand ou un petit h, l’avenir nous le dira – qui est en train de se faire. À quoi bon tremper dans l'eau le gros orteils semaine après semaine pour en jauger la température ? Plongeons ! Plongeons tels que nous sommes, forts de notre programme, de notre amour du service public et de notre conscience aiguë de l’urgence climatique. Quand bien même notre implication ne donnerait rien, ça aussi, peu importe. À ce jour ce n’est peut-être pas la question. Ce qui compte, c’est que nous aurons soutenu ce mouvement légitime à plus d'un titre sans jamais renoncer à nos revendications. Car si on ne profite pas de cette mobilisation populaire pour faire entendre notre lecture des choses, concrètement à quoi servirions-nous ? Et si ce n’est pas là que nous agissons, où le ferions-nous donc ? Dans nos cercles habituels ? Quel dommage de se donner tant de limites, aussi douillettes et amicales soient-elles.

Cependant, une fois que j'ai affirmé cela, je crois que nous devons aussi garder en tête qu’il y a toujours mille façons d’agir, mille façon de faire sa part. On peut le faire en allant bloquer les autoroutes avec ces nouveaux camarades de lutte, en étant actif sur les réseaux sociaux, en tournant des vidéos qui reprennent nos propositions en matière d'écologie et de fiscalité, ou encore en rédigeant des billets de blog sur le sujet. Bref chacun, je crois, peut y trouver son compte, avec la distance, plus ou moins grande, et peut-être même changeante, qui lui semblera la plus juste. Mais en restant toujours ouvert et curieux à ce qui se passe autour de nous.

mardi 23 octobre 2018

Miroir, mon beau miroir - quand la presse se perd

La jubilation. Voilà ce qu’on lit sur le visage de Bruce Toussaint alors qu’il énumère les éléments soumis à enquête au sujet des comptes de campagne de la France insoumise pendant les élections présidentielles. Face à Manuel Bompard, il jubile, il ne peut s’empêcher de le faire et surtout, de le montrer. Je ne suis même pas sûre qu’il cherche à dissimuler le plaisir qu’il a, à cet instant, à questionner, interroger, feindre de "cuisiner" le directeur des campagnes de la FI, pourtant tout disposé à donner toutes les réponses nécessaires. À l’évidence, ce moment d’accusation est pour le journaliste un pur ravissement.

C’est beau à voir, tant de joie sur un plateau télé. Regardez-le, il lance les insinuations comme si c’étaient des liasses de billets, hilare comme un gringo joufflu regardant les retombées, rigolard comme un enfant, il n’écoute plus vraiment ce qu’on lui dit en face, il s’en fiche, il n’est pas là pour ça. Ses propres paroles prononcées sans pause, comme autant de petites décharges électriques, semblent suffire à son bonheur. Mais qu’a Manuel Bompard à vouloir ainsi démontrer, point par point, chiffres à l’appui, l’inanité de ses allégations ?, se demande-t-il sans doute. [1] Un monologue – le sien - lui conviendrait mieux en réalité, ce serait même plus simple. Mais il faut tout de même sauver les apparences, et puisqu’un interlocuteur est en face, autant se servir de ce qu’il dit pour, oui : rebondir, pour mieux reprendre la salve, quitte à se répéter. Tout est bon pour prolonger le plaisir encore un peu. C’est que Toussaint est un professionnel. Il sait mettre en scène le match de boxe pour faire de l’audimat. Car sans audimat, pas d’émission, et sans émission, pas de plaisir.


La-presse-se-mire.jpg Il faut bien le reconnaître, on assiste là à un vrai « moment de grâce ».





On en a peu, profitons-en à notre tour. Oui oui, un moment de grâce, tout comme celui qui avait eu lieu lors de la démission en direct live de Nicolas Hulot sur France inter. Mais, on pourra m’objecter que ce qu’alors Léa Salamé avait nommé en ces termes, c’était précisément l’acte de démission to-ta-le-ment inattendu du Ministre de la transition écologique, et pas ce qu’elle a pu ressentir, elle, en l’interrogeant. Détrompez-vous... Et d’ailleurs, Salamé a dû s’excuser d’avoir employé cette expression déplacée, mais qui traduisait en réalité sa propre jubilation alors que le pauvre ministre, défait, épuisé, renonçait sous ses yeux aux ors de la République. Ce que cherche le/la journaliste, ce n’est pas que la vérité sorte de la bouche de ses interlocuteurs. Ce n’est pas plus la révélation de l’influence des lobbies sur les décisions du gouvernement (dans le cas de Hulot) que l’explication des sommes facturées par Médiascop (dans celui de Bompard).

Ce qui compte, la seule chose qui compte, la seule qui vaille de se lever le matin pour ces journalistes, c’est la montée d’adrénaline qu’ils connaîtront au moment de leur interview, émission, billet d’humeur, autrement dit de leur quart d’heure (quotidien, ou moins) de gloire. Alors, aux moins "politiques" ou suspicieux des lecteurs, même en évacuant la question de la dépendance de la presse, de son appartenance à une poignée de grands patrons : on voit bien qu'il y a un problème. Et dans les conditions dans lesquelles s'exerce le métier, avec de tels objectifs aussi, on comprend mieux ces innombrables fois où des paroles ont été déformées et ces entretiens où le journaliste arrive avec un avis tout fait, qui suscitent tant d'agacement. [2] 

D’une façon générale, dans les dispositifs médiatiques, l’autre existe-t-il seulement ? Sans doute pas. Les journalistes sont shootés à eux-mêmes. Ils s’écoutent jouer aux journalistes. Point. C’est le rôle qu’ils ont choisi dans la grande comédie humaine, ils se repaissent de s’écouter être. Et pour illustrer cette affirmation, je ne me contenterai pas de citer un Demorand ou un Brunet dont le seul nom, j’en suis sûre, suffit à faire comprendre de quel narcissisme je parle. Je renverrai vers quelques liens qui montrent comment les professionnels de la profession, les plus reconnus, les plus omniprésents, journalistes, chroniqueurs, tous, s’adonnent à cet exercice d’autosatisfaction.

Édito de Laurent Joffrin dans ''Libération''

Extrait de l'émission de Pascal Praud sur CNews

Ces quelques exemples parlent de l’ « affaire » (médiatique, s’entend) Mélenchon. Mais pas d’inquiétude, dans deux semaines une nouvelle saison reprendra, et de préférence sur un tout autre sujet. Pour le journaliste, le bon mot, la phrase qui tape, la « preuve » faite à soi-même de sa pertinence, de son brio et de la puissance de son esprit ont pris le pas sur l’analyse des situations. Les médias sont devenus un théâtre où s’entrechoquent des égos. Et c’est le drame que nous vivons de devoir nous informer en regardant vers une scène, en permanence éclairée par les projecteurs et aux décors en carton-pâte. Alors oui, la « détestation » des médias (mes colères étant plutôt froides, je préfère cacher des sentiments parfois vifs derrière des mots mesurés, mais d'autres termes, je crois, conviennent tout autant) est justifiée. Pas seulement parce que les médias mainstream sont à l’image du monde - individualiste, consumériste, accro à la com’ - mais parce qu’ils le font, ce monde.

Alors que leurs membres se serrent les coudes, qu’ils s’offusquent quand on s’en prend à eux. Qu’ils entretiennent, dans l’évocation incantatoire de la liberté d’informer qu’ils prétendent à leur tour « sacrée », « intouchable », leur contentement corporatiste. Qu’ils surjouent leur indignation dès qu’on révèle leurs propres outrances. Cette manière d’élargir d’un seul homme à l’échelle du groupe leur autosatisfaction a en fait pour seul but de poursuivre et de garantir leur plaisir d’habitude plus individuel. Qu’ils continuent après tout à s’écouter et écouter leurs propres sons résonner : nous ne sommes pas dupes. Alors c’est peut-être vrai, nul besoin de les pourrir davantage : les médias, à maints égards, sont à un stade déjà bien avancé.

Notes

[1] De mon côté, j'avais il y a quelques mois consacré un billet de blog au scandale de la commission des comptes de campagne et de sa présidence.

[2] Pour rappel, en 2014 seulement 23% de la population française faisait confiance aux médias. S'ils avaient eu un quelconque sens pour eux, ces chiffres alarmants auraient dû amener ces grandes figures du journalisme à s'interroger sur leur pratiques... À l'évidence ce ne fut pas le cas.

dimanche 23 septembre 2018

À contre-temps

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Ça y est, je reprends. Des semaines que je n’avais pas fait ces gestes : me poser devant mon ordinateur, mettre mon casque et lancer de la musique – à peu près n’importe laquelle -, taper aussi vite que possible sur le clavier pour me donner l’impression – l’illusion – d’être devenue une vraie dactylo à force de travail, et écrire jusqu’au bout de mon intention. Commencer, rédiger, achever une note. D’habitude j’évite de trop en dire de moi, mais cette fois la circonstance le demande un peu : cela faisait des lustres que je n’avais rien écrit. Je peux annoncer la couleur, cette note sera donc à la fois une rentrée à contre-temps, une réflexion comme toujours politique et une tentative de diminuer mon léger, mais réel, sentiment de culpabilité. Et pour m’y remettre, à cette écriture, je ne vois pas d’autre solution que de l’emballer de la plus grande solennité, selon un rite qui consiste à se décrire écrivant, - rite un peu étrange tout de même, mais pas totalement absurde : des écrivains l’ont fait, comme Jacques Roubaud qui commençait son incroyable roman Le Grand incendie par ces mots : « En traçant aujourd'hui sur le papier la première de ces lignes de prose, je suis parfaitement conscient du fait que je porte un coup mortel, définitif, à ce qui, conçu au début de ma trentième année comme alternative au silence, a été pendant plus de vingt ans le projet de mon existence. »

Pour ma part, l’ambition n’est certes pas si grande. Et surtout, le silence n’a jamais été pour moi une option. Alors je dois admettre au contraire que le rythme des événements politiques depuis le mois de juin dernier m’a semblé s’accélérer, et j’ai eu le sentiment plus d’une fois de ne pas pouvoir faire autrement que subir, littéralement, tout ce qui venait de près ou de loin du pouvoir en place et de ses représentants. Je pense notamment à l’épisode Benalla.

Tout cela, ce mélange de révélations, de paroles contredites par des vidéos, de témoignages et, bien sûr, de contre-feux venant de la macronie, auquel le président lui-même (!) s’est prêté lors de son discours improvisé, mais à la fois très préparé - magie du “en même temps”- à la Maison de l'Amérique latine, nous est parvenu sans filtre. De mon côté tous ces événements sont arrivés pêle-mêle alors même que je préparais un atelier pour les Amfis d'Été sur la communication macronienne. Pour ceux qui le souhaitent, on peut trouver la vidéo de cette intervention sur ce lien. Passées les premières minutes de mise en place et d’ajustements techniques, on peut voir comme cet atelier puise largement dans la période, tant cette dernière s’est avérée riche du point de vue du storytelling [1] élyséen.

Et puis il y a eu la démission de Nicolas Hulot. Elle fut présentée comme un coup de tonnerre par les médias, elle était en réalité largement attendue. La véritable surprise, et qui aurait mérité de retenir toute l’attention des journalistes, fut en fait la dénonciation par un ministre de l’influence des lobbies sur la politique du gouvernement. Cet événement aurait dû révéler au grand jour que c’est en mettant fin à cette influence que le reste - une vraie politique de transition énergétique et avec elle, la lutte à l'échelle nationale et européenne contre le réchauffement climatique - sera possible. Les lobbies doivent être éradiqués de la sphère du pouvoir, c’est la condition sine qua non à notre survie. Il n’y a pas, plus, d’atermoiements possibles, et de ce point de vue-là, personne ne peut nier que le jour de sa démission, le ministre a eu sur ce sujet une parole de vérité, la seule valable. Voilà, on le sait : l'entière responsabilité de cette décision appartient donc à nos dirigeants.

À qui est convaincu et de la nécessité de refonder notre République pour la purger de toutes les dérives qu’elle permet encore aujourd’hui, et de l’urgence écologique, les choix, l’obstination même du président et de son gouvernement à faire comme si de rien n'était malgré la succession des derniers scandales pourraient paraître incompréhensibles. Mais il n'en est rien : le pouvoir en place ne fait que suivre une feuille de route qu’il s’est donnée il y a des mois maintenant, qui vise à ouvrir les vannes du libéralisme tout en asseyant un autoritarisme capable de faire taire toutes les oppositions et les contre-pouvoirs. De ce point de vue-là, les choses sont on ne peut plus claires, et la surdité apparente de la macronie est sans surprise ; Macron entend en fait un autre chant des sirènes, celui d’une caste capable d’exercer de la fascination chez certains aspirants au pouvoir, mais en réalité la plus néfaste des hordes, dans la mesure où elle opère contre l'intérêt du plus grand nombre.

Malgré tout, la conscience des motivations et des mécanismes qui permettent au Président et sa bande de dérouler leur projet dangereux ne suffit pas. Et c’est à ce constat que je me suis heurtée, à ma très modeste mesure, ces dernières semaines. Tout d’abord parce que le calendrier politique objectivement a de quoi donner le tournis. Depuis, depuis ?, depuis tant de temps les événements semblent s'enchaîner : des annonces sont faites, des mesures mises en place, elles se doublent, parfois se contredisent ; des polémiques aussi se succèdent, s’engendrent, s’alimentent. Et tout parvient en vrac à nos sens, analysé en quelques minutes, ressassé pendant 3 jours, jeté enfin aux oubliettes. Ainsi l’urgence écologique et l’imminence de l’effondrement de notre civilisation, à peine évoquées cet été, furent-elles paradoxalement étouffées par les 3 minutes de “grâce” dont aurait été touché Hulot pendant son interview sur France inter, elles-mêmes aussitôt substituées par une tentative collective de faire la psychanalyse de l’homme, puis les pronostics sur tintintin son successeur, la biographie de De Rugy et… et… finalement il ne fait plus si chaud, l’école a repris, les émissions politiques quotidiennes avec, et Zeymour a quelque chose à nous dire.

Je le sais, il faudrait réagir à tout. Il est de mon devoir de militante de trouver, seule ou collectivement, des parades ; de me battre avec mes mots, mettre en place des actions de terrain capables d’alerter, de contrer, freiner, stopper définitivement les mesures les annonces ; et concernant les polémiques, surtout, surtout, d’avoir un avis tranché. Mais il faut le dire : bon sang que c’est dur ! Il ne faut pas se mentir, trouver un rythme de croisière dans l’oeil du cyclone tient parfois de la gageure. La première des difficultés finalement est bien d’atteindre l’inertie au milieu des remous. Quand le pouvoir a tout pouvoir tandis que les médias, plus que tout jouets des vents, s'avèrent incapables de prendre la distance nécessaire, il est primordial de se donner la faveur du temps long.

Et puis finalement je me demande s’il ne faut pas renverser les perspectives. Après tout c’est peut-être bien l’inverse qui se passe. L’exact opposé même. Et si le rythme de croisière, les dominants l’avaient, eux, trouvé il y a bien longtemps ? C’est bien ça, ils ne m’ont pas attendue : depuis belle lurette ils ont fait de la vitesse une force et sous couvert de modernité, de l’apparent chaos un élément de domination et de contrôle des individus. Par conséquent, quand la houle est trop forte, c’est le sens même de l’action militante qui vient à être interrogée. Non pas qu’elle perde tout sens, mais sa direction mérite d'être questionnée. Il m’est apparu nécessaire d’interroger ses formes et son expression afin de la rendre à nouveau la plus efficace possible.

Aujourd’hui, cette réflexion s’impose d’autant plus que face au désastre écologique, en opposition à l'inanité du pouvoir en place, beaucoup appellent désormais à des formes d’auto-organisation collective. Par ailleurs, la collapsologie, science humaine de l’effondrement, devient incontournable [2] et réunit au sein de sa réflexion des universitaires, des ingénieurs, mais aussi des autodidactes, des survivalistes - dans toute la variété du terme -, des familles entières et des communautés à tous les coins de la planète. Des tribunes paraissent dans les grands médias [3] Des événements telle que la marche pour le climat du 8 septembre, ou encore l'arrivée du tour Alternatiba à Bayonne, à l’occasion de laquelle seront organisées les 5, 6 et 7 octobre prochains une grande marche citoyenne et de nombreuses conférences, prennent de l’ampleur et trouvent un écho auprès d’un pan de plus en plus large de la population. Cet agglomérat d’actions et de réflexions tous azimuts est une excellente chose. Il montre davantage encore qu’une prise de conscience : une volonté forte de mettre fin au déni et de faire du nombre que nous sommes une force de changement, de contrôle des politiques et d’alternative. Une volonté collective de créer un contre-pouvoir enfin efficient.

Cette idée me plaît, qui fait de nous, tous ensemble, un lobby potentiel. Le terme même me parle car il est aujourd’hui devenu synonyme de pouvoir. Et j’ai toujours eu un faible pour l'idée de combattre l’ennemi avec ses propres armes. Pour autant, mais peut-être pour exactement la même raison, je reste persuadée qu’il faut poursuivre l’objectif d’une prise de pouvoir par le politique ; autrement dit que l’on doit être en mesure de présenter un projet collectif et cohérent, planifié, et que pour cela il faut convaincre un nombre suffisant d'électeurs pour le plébisciter. Voilà toute la difficulté mais c’est à mon sens une nécessité absolue, sous peine de voir les oligarques casser les tentatives isolées et poursuivre leur course glauque au profit immédiat. On se souvient de ce que le gouvernement a fait à NDDL et de la force de la répression qui y a eu lieu. Il y a quelques semaines, il s’est attaqué à la ZAD de Kolbsheim. Ces actions sont à mon sens autant d’avertissements à prendre très au sérieux sur nos marges de manoeuvre.


Marche-climat-LR.jpg

La question de la légitimité démocratique se trouve donc inextricablement mêlée à celle du temps, plus exactement de sa maîtrise. Car au sein de la société, les rythmes se superposent : le tourbillon qu’instaure le pouvoir en place et que les médias, définitivement à leur remorque, contribuent à renforcer ; la riposte immédiate des militants aux assauts incessants ; la réflexion et la prise de distance pour cerner les tactiques fomentées par nos adversaires ; la mise en place d’expérimentations collectives ; l'élaboration d’un programme politique adapté (ou plutôt son actualisation : de ce point de vue le livret de la France insoumise sur la planification écologique étant à mes yeux déjà très complet) ; le temps de la conquête et de la persuasion de la population, la lutte contre l’abstention ; la recherche et l’anticipation sur l’effondrement, par ailleurs déjà largement entamé sur l’ensemble de la terre, et que nous ne pouvons désormais qu'espérer juguler. Maintenant, ce n'est plus le tournis que vous avez, mais le vertige.

Alors voilà. Dans cet enchevêtrement de rythmes et de temporalités concurrentes, à chacun de trouver son rythme propre. À chacun de composer, selon ses priorités, ses préférences, son appréhension de la situation. A chacun de tisser son chemin comme on dessine, dans le secret de l’intime, une vie. Avec cet avantage que l’objectif de l'émancipation collective ici nous guide. Il ne s’agit pas pour nous d'être des super héros, toujours à l'affût, toujours au taquet, en forme et débordant d'énergie du matin au soir. La pause, l’attente et le silence font partie intégrante du combat militant. Trouver, c’est chercher. Voilà qui fait de l’engagement politique un art, tout un art. Ma pause, je crois, est finie. Ma pause a donné, au travail.

Notes

[1] Cette technique de mise en récit qui s’est développée à partir des années Reagan dans les entreprises et a vit envahi la sphère politique.

[2] voir à ce sujet les travaux de Corinne Morel-Darleux et ses multiples chroniques

[3] Dont celle-ci, co-signée et retranscrite sur un ton décalée par Pablo Servigne

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