Blog de Maud Assila

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 14 mai 2020

Répondre à François Bégaudeau

Je ne sais pas comment une telle chose est possible. Je ne sais pas comment j’ai pu manquer si longtemps François Bégaudeau. Des années que cet auteur, réalisateur et critique occupe la sphère culturelle, semblant jongler de livres en pièces de théâtre, de débats en interviews dans les médias meanstream, mais aussi les médias indépendants. Des années qu’il écrit et parle, parle et écrit, sur des sujets qui m’intéressent, et moi, j’étais passée à côté. Mais peut-être, précisément, est-ce pour toutes ces raisons que la rencontre n’avait pas eu lieu. Ma méfiance vis à vis de tout ce qui fait du bruit, je veux dire le bruit du succès, est infinie ; ma relation au temps et au fait contemporain un peu tordue. Pour tout ce qui ne relève pas à proprement parler de l’actualité politique, je créé des contre-temps, je décale tout. C’est ainsi que je me protège.

Soit, chacun son fonctionnement après tout. Mais là tout de même. Maintenant que j’ai regardé les nombreuses conférences qu’il a données, constatant à quel point nous sommes d’accord sur tout - sauf ces fameux deux petits pour cents qui font tout le plaisir de la discordance dans le familier -, je n’arrive pas à m’expliquer comment il a pu passer entre les gouttes de ma curiosité. Voilà, c’est réparé. J’ai lu ses critiques, des articles et des textes de son site, écouté des extraits de ses pièces, commandé un de ses romans et le reste, on verra plus tard : là ça fait déjà beaucoup pour un seul homme. Mais je le sais, j’ai du retard à rattraper.

Je voulais cependant parler un peu de cette étrange configuration qui consiste à rencontrer quelqu’un par médias interposés. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Je suppose d’ailleurs que c’est de plus en plus fréquent, voire franchement banal aujourd’hui, à cette époque où des médias de toutes sortes et les sources d’information sont à portée de main. C’est la vision d’un discours, encore disponible sur internet, de Jean-Luc Mélenchon qui m’avait fait adhérer dans la semaine au Parti de gauche. Dans ce discours, je me souviens, il avait dit que pour employer ses mains, il faut se servir de son cerveau, ce qui faisait de tout métier manuel en réalité un métier intellectuel. J’admets volontiers que je devais être mûre pour l’embrigadement. Mais c’est tout de même une parole qui m’a mise en mouvement. Et ce n’est pas rien. Ce que Mélenchon venait de dire, je l’avais pensé depuis toujours, cela méritait, pensais-je, une réponse à la hauteur.

Concernant François Bégaudeau, c'est un peu la même chose. J’ai écouté ses interventions dans les médias parce que lui aussi tourne autour des sujets qui me préoccupent aujourd’hui. Plus exactement, il les aborde sous un prisme très particulier qui joint la pensée marxiste à l’anarchisme. Or, cette parole, et on peut comprendre pourquoi, est quasi absente dans la sphère publique. Il a dû lui falloir aussi un certain courage pour mettre la "bourgeoisie de gauche", celle-là même qu'il côtoie, devant sa médiocrité bien pensante. Et puis, au détour d’un débat filmé, là, très exactement entre les minutes 10 et 12, il évoque le sujet qu’il est aujourd’hui, à mon sens, le plus important et le plus urgent de prendre à bras le corps, et que je traite de manière de plus en plus systématique dans mes billets, à savoir notre propre implication, notre participation douloureuse, déchirée même, mais réelle, au système capitaliste. De tous les intellectuels que je suis (je sais qu’il n’aime pas être appelé comme ça car il est avant tout un écrivain), Bégaudeau est le seul à avoir abordé un tant soit peu cette question de manière explicite. Cette parole rare aussi mérite de ma part un acte à la hauteur de ma reconnaissance. Peut-être ce billet est-il ma réponse immédiate.

Mais comme pour Jean-Luc Mélenchon naguère, je crois qu’autre chose s’ajoute au seul fait, un peu bêtement satisfaisant au point de vue narcissique, d’être « d’accord » avec François Bégaudeau. Ce qui marque, c’est le sentiment d’une vraie familiarité mêlée d’admiration. Ce n’est donc pas seulement ce qu’il dit, mais la manière dont il le dit, qui provoque ici l’attachement. Je n’ai pas souvent entendu une parole aussi claire, aussi vive et articulée que la sienne. Quand il parle, les temps morts sont quasi absents. Le propos semble jaillir seul, rapide, toujours original mais toujours, aussi, extrêmement cohérent. L’approche est insolite, le propos singulier et le style limpide. Or je n’ai avec lui que le propos de commun. J’aborde les choses autrement, et n’ai, malheureusement, pas ce talent rhétorique.

En attendant de le lire, il faut écouter Bégaudeau : quand il s’exprime, il laisse peu de place aux hésitations. Plus étonnant encore : d’une conférence à l’autre, les redites sont rares, ce qui fait douter qu’il passe son temps devant son miroir à répéter des punchlines. Il y a, je crois, une vraie intelligence spontanée chez cet homme, qui – chose plus remarquable encore – semble à l’aise autant à l’écrit qu’à l’oral. On n'est pas loin de la virtuosité. Une virtuosité qui ne semble pas être un poids pour lui et peut nous aider collectivement à réfléchir.

dimanche 19 mai 2019

M87

Bonjour à tous, Parce qu'il est bon d'inventer mille et une manières de militer, à l'approche des élections européennes, je mets en ligne mon dernier roman, M87, chapitre après chapitre. Si vous suivez les publications, vous comprendrez vite pourquoi. Alors bonne écoute et bonne lecture !

x-default

M87, prologue sur ce lien.

Pour connaître la suite, rendez-vous dans les prochains jours sur ce lien.

vendredi 21 décembre 2018

Le houx, le lierre et Cyrano

images.jpeg

Une fois n'est pas coutume, je vais parler littérature. Enfin non. Plutôt la laisser parler. Nous sommes à la veille des fêtes de Noël après tout : faire une pause dans l'analyse et le commentaire politiques ne pourra que me faire du bien. Et pour dire vrai, en relisant il y a quelques jours Cyrano de Bergerac, j'ai été très frappée [1] par la force de certains passages. Je les connaissais, je les avais déjà lus plusieurs fois à plusieurs années d'intervalle, mais comme je n'ai aucune mémoire, j'en avais oublié quelques-uns. Un, tout particulièrement. En quelque sorte, je l'ai donc découvert à nouveau.
C'est le genre de passages qui sonne avec une puissance rare, car il a beau avoir été écrit il y a des siècles, il souffle sans peine jusqu'à nos oreilles. J'en ai sélectionné quelques vers. Libre ensuite au lecteur d'en garder ce qu'il veut, laisser en commentaire ce que tant de droiture lui inspire et peut-être, à l'occasion, aller relire cette œuvre magnifique.


LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire...

CYRANO

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ? (...)
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
merci ! (...)
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ?'
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais (...)
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre - ou faire un vers !(...)
Et modeste, d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !(...)
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand - Acte II, scène 8


Bonnes fêtes à tous !

Notes

[1] Du temps d'Edmond Rostand on aurait dit "étonnée", c'est-à-dire " frappée par le tonnerre".

samedi 22 juillet 2017

AUTOPORTRAIT D'UN LEADER NÉ (texte à part)

Je suis jeune et audacieux. J’ai un certain panache. Tout le monde, même mes adversaires, me le reconnaît. Je suis arrivé au sommet mais j’ai lutté pour y arriver. Je n’ai pas hésité à me libérer de mes chaînes. J’ai fait fi des carcans idéologiques. Je n’appartiens à personne, à aucun clan. J’ai fait sauter les digues pour créer mon destin. Je me suis fait tout seul. Je n’ai jamais eu froid aux yeux et mon courage a payé.

kleen.jpegJ’ai l’aplomb de la jeunesse et le sens des responsabilités. Je suis jeune certes, mais expérimenté. Très vite je me suis jeté à corps perdu dans un monde fermé, impitoyable. J’y ai fait ma place, j’ai tissé mon réseau. J’ai gagné mes galons. C’est que je suis un gouverneur né. J’ai l’étoffe. La stature et aussi beaucoup d’amis. Ensemble nous défendons les intérêts du pays. Du pays. Nous savons ce qui est bon pour lui. Nous savons faire. La preuve, nous sommes déjà très riches. Nous sommes des modèles de réussite. De l’avis de tous je suis le plus brillant. Ils le disaient avant même que je devienne qui je suis. Je suis l’homme de la situation.

Quand je dois faire une allocution solennelle, je sais me montrer solide. Grave même si nécessaire. Je regarde devant moi, je reste focus. Sans sourciller je regarde l’horizon qui s’ouvre. La caméra. Mais le reste du temps, et c’est là mon génie, je ne suis pas avare non plus de bons mots si l’occasion s’y prête. C’est que j’ai fait de grandes écoles, j’ai perfectionné ma tenue. Mais à vrai dire, cela fait bien longtemps que je connais les codes. Tout petit déjà je les maîtrisais. Maintenant c’est moi qui les fais. Ainsi en ai-je décidé. Voilà, c’est moi : je suis celui qui fait et défait. Les usages. Les carrières. Les hommes. Les lois. Tout mon talent tient en un mot : l’assurance. Je l’exhale.

Je me sers de mon corps toujours avec habileté. Regardez-moi : serrer les mains. Longtemps. Longtemps. Longtemps. Plein d’orgueil, les yeux plissés. Longtemps. Je découvre mes dents. Elles brillent, elles disent : je suis un carnassier. D’autres fois, lorsque l’occasion se présente, je relève les manches. Sans hésiter j’enfile les gants de boxe. Ou bien je touche mes index et majeurs en gardant le sourire. Je n'ai pas peur du ridicule. Il faut dire, tous les costumes me vont. Je bombe le torse et tout passe. Les médias en redemandent, c'est bon pour les affaires.

Je sais aussi me contenir s’il le faut. Les hommages, les honneurs, la contemplation pleine de retenue, je connais. Je ne laisse rien au hasard. Je me coule dans ma fonction. J’inspire, l’air inspiré. Alors je baisse la tête et regarde en moi-même. Je disparais, songeur. Je sais montrer au monde entier que je suis un homme d’une profondeur insondable. Ah oui, et ouvrir le chemin aussi. Même quand je me recueille, je suis un team leader.

J’ai une spécialité. Je fais des phrases. En deux temps. Je ménage le suspens. Tout de suite le charme opère, les journalistes sont subjugués. Je rythme mes mots pour mieux laisser se dérouler ma pensée complexe. Je suis un incorrigible penseur. En même temps je suis simple. Oui c’est cela : je suis un homme simple à la pensée complexe. C’est bien cela, je n’aurais pas trouvé mieux. Je suis l’union subtile de la synthèse et de l’analyse. De la tradition et de la modernité. La gauche et la droite. La révolution incarnée. Avec moi, grâce à moi, c’est ce que nous devenons, chaque jour tous ensemble. Réconciliés. Oserais-je le dire ? En communion.

La société n’attendait que moi. Je suis le guide qui lui manquait. Celui qui pourra la mener au bout du chemin, ce chemin qu’elle cherchait depuis tant d’années. Elle hésitait ? Elle oubliera ses peurs. Elle tâtonnait ? Avec moi elle foncera. Moi seul saurai la faire entrer dans l’ère Uber. Avec moi, les salariés, les employeurs travailleront main dans la main. Unis, ensemble tournés vers un même objectif d’efficacité. Le pragmatisme sera notre boussole. La flexibilité notre instrument. La compétitivité notre chemin. Dans cet effort commun nous ferons advenir le progrès, le seul valable, le vrai. Avec moi nous atteindrons notre Eldorado. Les 3 %.

Mais pour cela il faudra faire des sacrifices. Car le succès n’existe pas sans contrepartie. Nous devrons y consentir. C’est cela, être responsable. C’est ce que je suis. Mais quel espoir, quelle promesse. Au bout du tunnel, je vois un nouveau modèle de société, que dis-je ?, de civilisation. Je vous offre une république contractuelle, je vous offre le lien qui libère. Je permettrai le devenir-collaborateur de l’employé et le remercié volontaire. Tout cela vient de loin : je suis philosophe à mes heures.

Je vous ai dessiné un monde entièrement neuf. Avec des employés Kleenex. Des chauffeurs Duracell. Des fonctionnaires en Interim. Et des ouvriers embauchés sur base de Contrats à Durée Indéterminables. C’est un nouveau concept. J’adore. Ou bien des chauffeurs intérimaires et des fonctionnaires Duracell. C’est possible aussi. Peu importe après tout. Peu importe. Je vous offre des hommes produits selon les besoins et au gré du marché. Certains sauront y saisir leur chance, d’autres ne seront jamais rien. Et être rien, dans ces conditions, croyez-moi ce n’est pas rien. C’est faire partie d’une ambition bien plus grande qu’eux. Une vie de rien qui n’est pas totalement inutile, voilà ce que je propose à chacun d’entre vous.

C’est ce qu’il nous faut, je parle d’expérience. J’ai déjà installé de tels hommes dans mes rangs et j’en savoure chaque jour la performance. Partout agissent en mon nom pantins et petits soldats. Ils pullulent. Je les ai posés sur tout le territoire. Méthodiquement. Ils sont résolus à marcher sur les autres. Tous veulent réussir, aucun ne bronche. Oui oui par ci. Pas un couac, rien. Oui oui par là. Pas un pli, recta. Et j’observe qu’enfin nous pouvons avancer d’un pas vif. J’ai tout nivelé, j’ai tout abaissé. Avec moi toute apparition publique devient publicité, toute entrée en fonction un placement de produit. J’instaure le règne de la médiocrité. Allez, je vous laisse applaudir.

Ce qui vaut pour mes hommes vaudra pour tout le monde. J’ai de très grands projets. Et je ne vais pas mentir : pour les mener à terme il faudra obtempérer. Courber l’échine, tout accepter. Sans cela nous resterons envasés. Avec moi tout le monde contribuera. Même les pauvres, les anciens, tous devront cracher. Je suis un homme moderne. Qui sait ce qui est bon. Plus personne ne veut de ces débats interminables, de ces discussions absurdes au moment où démange l’action. Les rassemblements bloquent. Les délibérations ralentissent. Les bavardages enfument. Trêve de tout cela.

Ma parole désormais sera rare. Que la vôtre le soit tout autant. Inutile de couper les cheveux en quatre, je suis un homme pressé. Aussi je n’admettrai pas les déballages sur la place publique. S’il le faut je mettrai fin aussi aux places publiques. Je suis le chef. Pour le devenir j’ai dû jouer des coudes. J’ai trahi certains de mes amis mais plus que tout, la parole. Je lui ai fait tordre la réalité et vous ai vendu du rêve. Écoutez. Écoutez-moi bien. Taisez-vous. Vous me mangerez dans la main. Je suis l’homme de la situation.