Blog de Maud Assila

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mardi 5 juin 2018

La grève héroïque des infirmiers du Rouvray

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Sept infirmiers de l’hôpital psychiatrique du Rouvray à Rouen se sont mis en grève de la faim il y a deux semaines. À ce jour, deux ont été hospitalisés dans un état préoccupant, et une troisième devrait l’être aujourd’hui. Depuis plus de dix jours, ils ont trouvé la force d’arrêter ensemble de s’alimenter pour dire leur colère et se faire entendre. Que réclament-ils ? Une augmentation de salaire ? Des primes ? Une revalorisation de leur statut ? Rien de tout cela. S’ils ont pris cette mesure extrême, c’est pour obtenir de leur direction qu’elle investisse de l’argent… dans l’hôpital. Qu’elle en prenne soin en quelque sorte. Ces infirmiers demandent qu’elle crée des chambres et recrute du personnel supplémentaires. Cela pour qu’enfin les conditions de vie des malades deviennent correctes. Car aujourd’hui, expliquent-ils, elles ne sont pas dignes. La prise en charge des patients n’est plus assurée dans les locaux. Ils le disent eux-mêmes : ils font de la maltraitance.

Pourtant, au regard de la spécificité et de la pénibilité de leur métier, avec un salaire avoisinant les 1500 euros mensuels en fonction de primes de nuits, de gardes les week-end, dimanches et jours fériés, une revalorisation de leur statut ne serait pas du luxe. S’ils étaient à la tête d’une entreprise tentaculaire, s’ils étaient les actionnaires ventripotents d’une société multinationale, les choses seraient autrement plus faciles. Il suffirait d’inviter Pierre Gattaz à dîner dans un restaurant étoilé pour ainsi, entre la poire et le dessert, le convaincre d’aller mendier discrètement auprès de Macron ou de ses sbires une énième injection de milliards publics dans leurs affaires déjà bien juteuses. Pour le bien de la nation, cela va de soi.

Mais non, ici il n’est pas question de dividendes ni de parachutes dorés. Nous sommes face à des hommes et des femmes simples, modestes, qui exercent un métier difficile, tant physiquement que moralement, et qui sont arrivés à la triste conclusion qu’il leur fallait mettre dans la balance leur santé et leur vie pour que des personnes fragiles, qui souvent côtoient la misère, qui jonglent parfois avec la violence et la mort, bien malgré elles, des personnes qui sont dans l’incapacité - temporaire ou définitive - de prendre soin d’elles, puissent être prises en charge, aidées, être isolées de l’agitation du monde, puissent trouver un peu de repos, qu’elles puissent vivre enfin dans des conditions décentes. Ou à peu près décentes. Peut-être faut-il le dire autrement : aujourd’hui en France, des gens qui vivent chichement et d’un labeur éprouvant sont en train de se mettre en danger pour protéger des individus dans une souffrance encore plus grande. Et pourquoi ? Parce que par l’État les a abandonnés. Tous. Les uns, comme les autres. Les infirmiers du Rouvray aujourd’hui n’ont pas d’autre choix.

Comment peut-on accepter, dans un pays qui se targue d’être la sixième puissance mondiale, de laisser des personnes modestes et profondément humaines dans une situation aussi terrible ? Il faut les entendre parler de leur métier, les infirmiers de l’hôpital du Rouvray. Raconter les choses terribles qu’ils sont obligés d’accomplir chaque jour pour éviter le pire à leurs patients : imposer des camisoles chimiques aux uns, enfermer les autres avec un seau, attacher des personnes âgées dans des lits de camps, laisser des enfants dans des cagibis… et chaque fois, dans le seul but d’assurer leur sécurité. Parfois ils échouent dans cette tâche d’urgence extrême. Faute de moyens, de matériel, fautes de bras suffisants. Alors, souvent des violences éclatent. Il arrive qu’un patient échappe à leur vigilance et qu’on le retrouve quelques minutes plus tard, pendu dans un recoin de l’hôpital.

Il faut voir ces infirmiers retenir leurs larmes lorsqu’ils évoquent leur calvaire. Celui qu’ils vivent pleinement avec les malades dont ils s’occupent. Le même, ou presque, dès que la carapace se fend et que l’empathie fait mal. Les lèvres serrées, il avouent alors leurs mauvaises nuits, leurs remords. Les visions dont ils ne se débarrassent pas. Et pire que tout, leur sentiment d’impuissance. Des années d’études, disent-ils, le désir de bien faire et à l’arrivée, l’horreur au quotidien.

Qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls. Que nous sommes avec eux. Qu’ils sachent qu’ils sont des hommes et des femmes de grande valeur. Qu’ils nous entendent à leur tour et sachent combien nous les admirons. Et combien leur contribution à la société est autrement plus respectable que celle des chefs d’entreprises insatiables, à la solde d’actionnaires aux dents longues.

Il faut le reconnaître, tous ceux qui se retranchent derrière un mandat dérisoire pour décider, d’un coup de crayon, des réductions de budgets ici, des suppressions de postes là, pour perpétuer un système économique absurde et garantir les privilèges de leur caste n’accomplissent rien à côté d’eux. Que les infirmiers de l’hôpital de Rouvray restent forts, enfin. Leur combat, celui des humanistes, contre l’indifférence et le cynisme, ne sera jamais fini.

jeudi 3 mai 2018

Les jours (adresse aux assaillants)

Des grèves, des manifestations. Des grèves perlées. Ronde, régulière, grève sur grève tranquille. Jour 1, grève jour 2, manifestation, grève toujours. Jour 9. Manifestation. Voyez. Rassemblement, marche. Grande marche, manifestation. Jour 14. Voyez donc. Rassemblement. Évacuation, qu’importe. Grève encore. Grève. Regardez comme ça résiste. Évacuation, grève, occupation d’espace. Ici. Voyez donc comme ça dure. Et ailleurs, comme ça s’étale. Lacrimo. Qu'im-porte. Jour 28, manifestation. Regardez ça s’attarde. Est-ce que vous saisissez ?

C’est que, voyez-vous, nous ne voulons pas. Vraiment pas. De votre monde nous ne voulons rien. Ni les promesses d’abondance, ni la fléxibilité, ni la compétitivité, ni la modernisation. Rien. Car chacune d’elles se fait sur le malheur. Toutes se bâtissent sur l’injustice et sur l’échine des autres, de nos semblables, de nous-mêmes ou équivalent. Alors oui ça coince. Ça s’agglutine. Ça freine des quatre fers. Vous avez vu, là haut ? Allez-vous comprendre ? Un jour ? Quel numéro ? Nous ne sommes pas des bêtes que l’on mène à l’abattoir. Regardez-nous. Nous ne sommes ni des animaux, ni des adeptes du désordre. Nous ne sommes pas des hordes. Bien au contraire. Nous sommes organisés.

Allez-y. Allez-y donc. Mais nous vous en prions, faites. Oui vous pouvez toujours. Nous vous voyons, depuis des mois, aller encore et encore à la charge. Essayer par tous les biais. Jour 1, jour 30. Nous vous voyons parfaitement, marche après marche, défoncer les portes, faire sauter les briques. Vous ne voulez qu’une seule chose : le règne d’un monde sans règles. Un monde détruit. Ah, la voilà, votre liberté : un champ de ruines. Nous vous voyons avancer les coupe-coupe à la main. Mais nous sommes toujours là. Inusables. Rassemblement, grève. Insubmersibles. Solides comme des rocs.

Vous tentez, nous résistons. Lacrimo, dispersion, grève, rassemblement. Rythme imperturbable. Regardez-nous nous reformer, chaque fois plus résolus et un peu plus nombreux. Et tout en devenant une masse, notre masse, nous nous organisons. Calmement : le temps est avec nous. Alors vous pouvez toujours espérer, oui. Vous pouvez toujours menacer. Vous savez quoi ? Vous pouvez toujours courir. Nous ne céderons rien. Nada, pas un pouce. Nous n’avons jamais été si sûrs de notre fait, si convaincus et si soudés. Et si nous le sommes, c'est qu'il n’y a plus aucun doute sur vos intentions. Ça aide, comprenez : plus vous vous obstinez, plus nous voyons clair et plus nous nous renforçons. Nous sommes forts de notre parfaite connaissance de la situation. Regardez-nous enfin : déterminés, paisibles.

Nous ne nous battons pas pour notre pomme, ne défendons pas notre pré carré. C’est l’intérêt général que nous voulons. Levez un peu la tête, vous rendez-vous compte ? Nous voulons le droit d’être dignes toujours. Et le droit de vivre ainsi : dignement. Celui d’être soignés, d’aller où bon nous semble. Celui d’accueillir ceux qui ont besoin d’aide, et le droit de vieillir en paix. Le droit de nous transformer aussi, au fil de nos enseignements. Le droit de regarder l’avenir. De voir le temps passer. Sans souffrir, tête dans le guidon, peur au ventre et poches vides. Nous voulons le droit de vivre ensemble. Ce droit, ce droit seulement mais ce droit tout entier. Vivre pour de bon, tous ensemble.

À votre dogme de l’égoïsme, nous opposons toute la volonté dont nous sommes capables. En masse. Jour après jour, sans fléchir, nous vous opposons la fraternité par la fraternisation. Plus vous glorifierez l’individu, plus nous nous rassemblerons, venus de toutes parts. Et plus vous vous enfouirez dans vos litanies, plus nous nous étendrons. Corps inoxydable. Allez, relevez donc un peu la tête : cagnottes, grèves, rassemblements. Jour 1, jour 1000. Vous saisissez ? Ouvrez grand les yeux. Encore. Encore. Et dites-vous bien que vous n’avez encore rien vu. Prochain rendez-vous : jour x, une étape. Tranquille, joyeuse et digne.


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mardi 10 avril 2018

À bas les casseurs !

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Ce lundi 9 avril à 3 heures du matin, la police a commencé l’expulsion de plusieurs dizaines d’habitants de Notre-Dame-des-Landes. Il s’agit, selon le gouvernement, de débarrasser la zone de tous ceux qui ne se sont pas déclarés officiellement à la préfecture lors d’un recensement récent. On laisse entendre au passage que ce seraient des personnages volontiers violents. Donc de potentiels fauteurs de troubles. C’est qu’il y a, selon le gouvernement, les bons zadistes et les mauvais zadistes. Autrement dit, dans une démonstration de force dont il est désormais coutumier, le gouvernement veut expulser les squatteurs, présentés pour l’occasion comme des rebelles, afin de remettre de l’ordre en général et de réinstaurer l’ordre républicain en particulier dans une zone dite de non droit.

L’ordre, parlons-en… Comment le calme, l’harmonie, le sentiment de justice et du travail bien fait pourraient-ils advenir d’une série d’expulsions sauvages, effectuées sans la moindre procédure juridique ? Car selon un collectif de juristes et d’avocats qui ont interpellé le Premier Ministre dans une lettre ouverte, rien n’est fait dans les formes. Pourtant, il a été rappelé par la présidente de la commission « Libertés publiques et droits de l’homme » du Conseil national des barreaux, Mme Françoise Mathe, que « seule l’exécution d’une décision de justice régulièrement mise en œuvre serait de nature à légalement justifier l’intervention des forces de l’ordre dans la Zad et l’expulsion de ses habitants. » On comprendra que cette manière arbitraire de désigner les indésirables a quelque chose de pratique. Elle ne représente pas moins une négation pure et simple de la loi. Dans ces conditions, où est la zone de non droit ?

Non, selon toute raison, rien de bon ne pourra advenir d’une telle opération. Son but à peine voilé est clair : satisfaire la droite, à laquelle plus personne ne doute de l’appartenance du gouvernement actuel ; et provoquer le chaos, car c’est ce chaos qui étouffera de la façon la plus sûre les remous de la mobilisation sociale immense qui est en train de se lever. Pendant que nous regarderons les images officielles des bulldozers détruisant les maisons, nous verrons surtout moins les grévistes, déjà traités de manière inique par les médias.

Qu’on nous explique : que pourrait donc produire cette violence d’autre que la violence elle-même ? Alors qu’il a d’ores et déjà été annoncé que les expulsions prendraient plusieurs jours, on peut craindre un dérapage, si vite arrivé, peut-être même - comment ne pas y penser après la mort de Rémi Fraisse ? - un terrible drame sur place. Et dans les prochaines heures, tandis que les ondes de violence seront parvenues jusqu’aux hommes et aux femmes en lutte au même moment dans tout le pays, tandis que les étudiants tiennent bon malgré les assauts répétés de milices d’extrêmes droites, que les jeunes des universités de Nanterre et de Lille se retrouvent cernés par les CRS et certains arrêtés, la brutalité et l’injustice se seront répandues à travers le pays comme une traînée de poudre.

Mais d’ailleurs, avec cet envoi à l’évidence disproportionné d’engins et de troupes à un endroit de notre sol, le gouvernement ne cherche-t-il pas à signifier, nous signifier, à tous, qu’il est aussi prêt à exercer sa violence là, là et là, dans les universités, dans les manifestations, dans nos rassemblements et dans toutes les AG, partout finalement où il le jugera nécessaire ? Et quoi ! M. le Président et vos sbires, seriez-vous en train d’exercer une menace sur tous ceux qui ne se plieraient pas à vos ordres ? Que se passe-t-il ? Où nous emmenez-vous ?

Le gouvernement ne cédera pas…. Combien de fois depuis le début des mobilisations des cheminots ai-je entendu cela ? De la bouche d’Élisabeth Borne la Ministre des transports, de Bruno Lemaire, du Premier Ministre lui-même, sans parler là encore du rôle des médias qui se sont fait le relais de ces propos irresponsables… Mais il y a, je crois, confusion : la rigidité n’a rien à voir avec la droiture.

Alors quand on voit combien le mécontentement a gagné le pays moins d’un an après l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, on est en droit de se demander : pourquoi tout cela ? Pourquoi ceux qui prétendent nous diriger mettent-ils autant d’énergie à bouleverser les vies des citoyens ? À les malmener, les ballotter, les fragiliser, les précariser, tantôt en leur retirant des droits face à leur employeur ou bien une part de leurs revenus ? À attaquer de tous côtés les structures et les institutions qui garantissent l’égalité de tous, sur tout le territoire ? À menacer les services publics et dans la foulée ceux qui l’assurent ? À abandonner finalement tout ce qui permet la vie en société, notre bien commun à la concurrence et à la privatisation ? Pourquoi un tel acharnement à instaurer le chaos dans le pays ?

Le véritable problème se situe en ce point précis. Nous sommes gouvernés par des gens incapables de préserver une organisation de la communauté, pérenne et satisfaisante pour le plus grand nombre, par des gens incapables en fait de garantir l’ordre social. Et la tendance de plus en plus affirmée du Président actuel à la démonstration de force absurde, comme c’est le cas à Notre-Dame-Des-Landes, au coup de menton (on se souvient de Macron rétorquant « Je suis votre chef » au chef d’État Major de Villiers), à l’humiliation et à l’insulte (les exemples ne se comptent plus), en un mot à l’autoritarisme, ne peut être détachée de la prise de conscience qui est en train de se faire au sein de la population. Sous les salves d’ordonnances, les citoyens prennent la mesure des catastrophes sociales et humaines que le Président de la République est en train de provoquer. Il le lui fait payer en usant de violences, cette fois physique. Tout cela est très grave. Et nous révèle au grand jour qu’on ne peut être à la fois le garant de l’ordre et du libéralisme. Il y a là une incompatibilité fondamentale.

L’oligarchie au pouvoir, celle-là même qui décide aujourd’hui de nos conditions d’existence, est d’abord et surtout une horde d’hommes sans foi ni loi, une bande de mercenaires capables de tout détruire pour préserver et accroître leurs privilèges. Or, le tour de force de cette horde est d’avoir présenté son anarchisme économique comme un vecteur d’ordre, de s’être posée comme le garant d’un socle solide sur lequel la société mondialisée peut se reposer. Le libéralisme, en vérité, s’accommode parfaitement de l’entropie, c’est à dire de la tendance naturelle d’un système à évoluer vers le désordre. N’est-ce pas ce que montre, un exemple parmi d’autres, la destruction de l’environnement par les pratiques de l’agro-industrie ?

Il est devenu nécessaire et urgent de démonter les représentations mensongères qu’a forgées l’oligarchie quand elle prétend que, par le simple jeu du libéralisme, l’histoire va dans le sens du progrès. Lorsqu’elle répète que le développement économique mène à la prospérité, elle cache une réalité toute autre puisque seul un petit groupe est en mesure de s’enrichir. Il ne peut en être autrement. Ainsi, chefs d’entreprises et actionnaires, banquiers, multinationales, produisent une richesse qui remet dangereusement en question l’équilibre social. Cette richesse est intrinsèquement délétère. En conséquence, ses serviteurs, les dirigeants-investisseurs comme Trump, mais aussi le banquier d’affaire Macron constituent une menace pour la société.

Leur système - bancaire, économique, financier -, n’a de systémique que sa propension à générer le chaos. Le véritable système, au sens d’un ensemble organisé, est constitué des biens communs, des mécanismes de protection, et de tout ce qui garantit in fine le bon fonctionnement de notre société. Et c’est précisément ce que les libéraux entendent détruire pour ne garder que la seule chose qui les intéresse : la concentration de la richesse entre les mains d’un petit groupe de privilégiés. Nous qui sommes pour le maintien de l’ordre social, nous nous opposons farouchement à la mainmise exercée par une poignée d’arrivistes incontrôlables et menaçants. Nos manifestations n’ont rien d’une révolte, elles sont un recadrage. Le 5 mai, toutes les pièces de la machine sociale se mettront en mouvement pour montrer aux vrais casseurs ce à quoi ils s’attaquent.

mardi 9 janvier 2018

Un président ne devrait pas faire ça

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J’avoue que je ne l’avais pas vu venir. Je ne l’avais pas prévu. Quand il avait été question de choisir, le 7 mai dernier, entre la peste et le choléra, je m’étais bien dit que le vote Macron serait celui de la poursuite d’un système qui ne fonctionne pas, ou pour si peu de monde ; qu’en portant au pouvoir l’incarnation même de ce système on s’enfoncerait un peu plus encore dans la course à l’enrichissement personnel et l’individualisme.
C’est cette appréhension que j’avais avant toute autre chose. Ce n’était pas qu’une intuition : j’ai tenté depuis d’en expliquer les raisons dans mon analyse du discours macronique pendant la campagne présidentielle. La croissance et le profit ont toujours un prix, le plus souvent caché, à commencer par l’écrasement des plus faibles, tous pris dans le même piège, la cheville saisie dans une longue chaîne qui part de la Chine ou de l’Inde, passe par l’Afrique, se déroule jusqu’à nos usines encore et toujours menacées de fermeture pour finir sur nos trottoirs, derniers refuges de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants livrés à leur sort au milieu de nos pas. Que Macron avait pour seul projet celui de la continuité, je m’en doutais. Qu’en prétendant libérer les énergies, il ne ferait qu’asseoir un peu plus encore les privilèges de l’oligarchie, désormais exempte d’ISF, je n’en suis pas surprise. Mais je n’avais pas imaginé qu’en quelques mois, lui et ses sinistres collaborateurs, ministres, membres du MEDEF, banquiers et députés seraient capables de saper les fondements mêmes de notre République.
Pourtant, à y réfléchir, la recette semble si simple. Il aura suffi de :

1) Casser tout sentiment d’appartenance collective
Dans le monde du travail par exemple, en permettant l’inversion de la hiérarchie des normes. Elle a mis fin au socle social que constituaient les conventions collectives au profit des contrats d’entreprise. Par ailleurs, la fusion des institutions représentatives du personnel a limité les pouvoirs des syndicats au sien des entreprises.
Puis dans le cœur de chacun, en désignant des coupables et des faibles, présentés comme autant de contre-modèles (les chômeurs, qui refusent d’aller travailler ; les sans abris, qui refusent les logements ; les « riens », qui ne veulent pas réussir, les « fainéants », qui refusent tout effort au sein de leur emploi).
De même, que doivent penser les retraités qui paient aujourd’hui, via l’augmentation de la CSG, l’équivalent des cotisations sociales ? Si l’on y réfléchit, ce sont eux qui assurent désormais ce salaire différé, eux qui avaient pourtant cotisé tout au long de leur vie. Quoi de mieux que susciter le sentiment d’injustice pour séparer les générations ?

2) Rendre chacun seul responsable de sa situation
En faisant, par des réformes d’ampleur, du « parcours personnalisé » le maître mot de l’accomplissement de soi et ce, à tout âge de la vie : au lycée, où si rien n'est fait il faudra connaître très précisément quelles options permettront de mener à telle ou telle université ; puis dans ces mêmes universités, toujours plus autonomes cela va sans dire, et dont les diplômes ne seront bientôt plus nationaux.
Mais l’isolement de chacun – car, trève de blabla manageurial, c’est de cela qu’il s’agit – ne doit pas trouver de fin, et l’on apprend ainsi que les chômeurs aussi en feront la triste expérience. Cette fois, le prétexte est de favoriser les formations adaptées aux besoins de chacun et à ceux du marché. Le corollaire de ce projet sera un contrôle renforcé de ces personnes ayant le tort de bénéficier d’une aide de l’État.
Car si l’heure est à la gniac et à l’ambition, elle est aussi, et surtout, aux économies. Cela, ce n’est pas si nouveau. Non, de ce point de vue, toutes ces mesures ressemblent méchamment à ce qu’ont fait les gouvernements de droite qui se sont succédé, en France, en Europe, outre Atlantique, à travers le monde, ces dernières décennies.
Alors, où est la nouveauté ?
La nouveauté réside dans le fait que Macron et son gouvernement sont en train d’aller au bout d’une certaine conception de l'État, conception selon laquelle il doit se concentrer sur le contrôle de la population. On connaît la musique : diviser, régner. Pour le reste, le marché décidera.

Et ensuite ?
À partir du moment – et c’est le 3ème point, on pourrait dire la dernière étape – où chacun est entièrement recroquevillé sur sa propre survie (on peut parler de survie quand on vit avec le sentiment qu’il ne faut pas manquer une marche, n’est-ce pas ?), il devient facile d’affaiblir les principes de notre démocratie. J’exagère ? J’espère bien. Mais tout de même, observons ce qui s’est passé avec le fameux projet de loi sur les fake news. Lors de ses vœux à la presse, Macron a évoqué sa volonté de lutter contre les informations inventées dans le but de nuire ou de faire du buzz. Très bien : tout le monde est contre les fake news.
Cependant, dans son allocution un élément mérite d’être relevé. C’est que, nous expliquait le Président de la République, la loi sera effective « en période électorale ». Parce que le reste du temps les fake news n’ont pas d’importance ? Sans doute pas. Mais Emmanuel Macron manifeste là son intention de permettre aux candidats – les gros, ceux qui jusqu’à présent, ont toujours gagné les élections – de continuer à faire de même. En empêchant le flux des fake news en période électorale, Macron s’assure un avenir plus brillant qu’Hillary Clinton, qui aurait sans doute été élue sans l’intervention de la Russie. Sans les fake news, la Grande Bretagne ne serait pas en train de quitter l’Europe, David Cameron serait encore Premier ministre et le monde de la sphère libérale-démocrate serait encore au pouvoir, uni dans toutes les grandes puissances du monde.
Par cette loi imaginée « pour protéger la vie démocratique » (je ne fais que citer ce langage orwellien qui dit le plus sereinement du monde l’inverse de ce qu’il désigne), Macron prépare donc sa propre réélection. Cette ambition toute personnelle vient ainsi s'inscrire dans un projet liberticide à plus d'un titre. Notons qu'avec les lois sur le renseignement du début de quinquennat, cela fait beaucoup. Pour parvenir à ses fins, le président de tous les Français semble décidé à achever de les séparer.

Dans un élan de ce cynisme tel que celui que je lui connais désormais, je le vois et l’entends déjà prononcer le discours qu’il fera à la veille de mai 1968. Devant le sage auditoire de ses collaborateurs, alors que sa femme debout sur le côté le regardera en gardant les mains jointes, il vantera alors la capacité qu’ont eu en leur temps les Français, étudiants, ouvriers, à s’unir pour changer le destin de la Nation. Mais il célébrera d’autant plus solennellement la puissance du peuple d’hier, qu’il n’aura eu de cesse de taire celle d’aujourd’hui.
Ne soyons pas dupes. Ce sera peut-être déjà une forme de révolution.

lundi 25 septembre 2017

GUERRE DES MONDES, GUERRE DES NOMBRES

Rassemblement-21-09-17

Politique de l’invective
Le 12 septembre dernier a marqué la rentrée politique et syndicale de tous ceux qui ne veulent pas des ordonnances sur le droit du travail. Cela a fait un paquet de gens venus répondre à l’appel. Selon les institutions, les journaux et les compteurs, entre 223 000 et 500 000 personnes sur tout le pays. Pour certains ce fut une réussite, pour d’autres pas suffisant, je vous laisse deviner pour qui et selon quels critères. Ce genre de distorsions de la perception des mobilisations n’est pas nouveau et il peut prêter à sourire. Mais tout de même, il est, je crois, indicateur d’une tension spécifique au contexte politique actuel. Remarquons d’abord qu’à l’annonce des mobilisations, le Président a souhaité prendre les devants en donnant le ton. Lors d’un voyage en Grèce, dès le 8 septembre, il a déclaré dès le qu’il ne se laisserait pas impressionner par « les fainéants, les cyniques et les extrêmes ». Il n’aura pas fallu longtemps pour que les velléités de conciliation et de dialogue social, véritables marques de fabrique du candidat, ne s’évanouissent face aux premières pressions exercées sur le Président. Désigner ainsi les opposants à la casse du code du travail en des termes aussi véhéments, c’était tout d’abord affirmer à quel camp il appartient. Celui, libéral, de l’oligarchie et des amis du MEDEF. Jusque là, rien de bien surprenant. Mais surtout, les désigner en des termes aussi grossiers, c’était éviter de les désigner par ce pour quoi ils veulent être pris en considération et ce qu’ils sont en réalité, c’est à dire des hommes et des femmes en colère, des hommes en lutte, des hommes qui tout simplement se lèvent pour s’opposer à sa politique. On ne demandait pas au Président d’expliquer les raisons de cette opposition, mais au moins dsens’en prendre acte. Sans mépris. Non, il a jugé nécessaire d’affirmer que ceux qui ne veulent pas de son projet de réforme sont, presque par nature, et donc incorrigiblement des êtres détestables, car fondamentalement perfides : c’est la connotation commune aux 3 termes utilisés. A sa manière, Macron dessine son axe du mal. Il s’inscrit dans une longue tradition de cow-boys d’une hypothétique morale sociale. Car les shérifs libéraux savent distinguer un bon salarié d’un mauvais. Le bon est docile et de bonne volonté, il accepte les sacrifices (ici, perdre ses droits acquis au fil d’un siècle de luttes) sans broncher. On est bien loin de la révolution promise par le candidat soucieux de démocratie populaire : tout cela a décidément un goût de déjà-vu, de tristement connu : un goût de rance. En choisissant la provocation et la caricature, Macron a peut-être commis un faux pas supplémentaire.

Certes, il ne faut pas être naïf, le Président est parvenu à créer du buzz à peu de frais et une fois de plus à brouiller les pistes. Mais cette fois, il a su détourner quelques heures l’attention des médias des origines de l’opposition aux ordonnances par la violence verbale. Il faut croire que c'est dans l'air du temps... Cependant je crois que les raisons profondes de cette sortie pleinement assumée ont largement été escamotées. En traitant de fainéants les hommes et les femmes qui s’apprêtaient à manifester, le Président a renoué avec la pensée sans âge – mais je devrais dire la pulsion – selon laquelle le bas peuple, les petites gens, connaissent des difficultés financières et sociales à cause de leur seule paresse. L’idée sous-jacente est qu’en refusant la réforme du droit du travail, ils refusent de travailler autant que nécessaire. Qu’ils ne veulent pas participer à l’effort commun. Et qu’ils sont les véritables boulets qui empêchent l’épanouissement économique du pays. Enfin, cet égoïsme des salariés accrochés à leurs droits s’accompagne d’une conséquence grave : une fois le code du travail changé en profondeur, une fois les règles de licenciement assouplies et le rapport au travail « flexibilisé », précaires et chômeurs mériteront entièrement leur sort. Ce seront alors ces mêmes salariés et ex-salariés rétifs au changement et à la modernisation pour le bien de tous. Avec cette insulte, le Président a voulu isoler les opposants à sa politique en un petit groupe, ennemi des gouvernants libéraux certes, mais aussi et surtout de l’ensemble de la population. Oligarchie et citoyens sont alors censés marcher ensemble pour la prospérité nationale, les râleurs s’excluent eux-mêmes bref, tout va pour le mieux. La population, soudain divisée en deux catégories – ceux qui creusent pour les patrons et les actionnaires ; ceux qui creusent leur propre tombe – apparaît dans la simplicité qui nous manquait tant. Comme c’est pratique.

Résumons. Rechigner aujourd’hui à faire partie de la France qui se lève, tôt de préférence, pour des périodes indéterminées, selon des rythmes variables et même - pourquoi pas ? puisque ce sont les temps qui l’exigent - le dimanche, serait le seul drame des salariés mécontents. Mais dans la bouche de nos dirigeants, cette attitude peu solidaire aura finalement cet avantage de trier les citoyens selon leur capacité à travailler, leur ardeur à la tâche, tout cela relevant, on l’aura compris, de leurs qualités humaines et non des choix politiques et idéologiques du gouvernement en place.


Retour vers le futur
Pensons au véritable enjeu et à la suite à donner au rapport de force qui s’est mis en place en quelques semaines. Bien évidemment les journalistes et experts en toutes choses des plateaux de télévision se sont délectés de la petite phrase. Ils l’ont reprise, commentée, tordue dans tous les sens, se demandant de qui pouvait bien donc parler le Président Macron. Mais ça, c’est le spectacle. Personne n’est dupe et le répit pour le président (paradoxalement, donc, le buzz médiatique) fut de courte durée. C’est au contraire dans la durée, la vraie, la grande, qu’il a fini de forger son opposition. À ce jour plus de la majorité de la population est opposée à la réforme du code du travail. Plus encore : le crédit dont le Président bénéficiait au moment de son élection n'a pas fait long feu. La défiance qui lui succède ressemble fort à celle qui avait nourri tout le quinquennat précédent. En quelques mois à peine, on est revenu aux pires exaspérations du mandat Hollande, là où avaient émergé les nuits debout, où plus d’un million de personnes avait signé la pétition contre la loi El Khomri, où le gouvernement Valls, pris à la gorge, avait utilisé 6 fois le 49.3 pour esquiver les débats qu’attendait tant la société. On est donc dans une continuité. En plein dedans, même. Pour ce qui est du renouveau, Emmanuel Macron repassera : il a recréé les conditions d’un conflit social d’ampleur qui ne s’essoufflera pas de sitôt. Car ni la communication agressive du Président et de son équipe, ni les tentatives de balayer l’expression populaire d’un revers de la main en affirmant comme un mantra que la réforme se fera quoi qu’il arrive, rien de tout cela ne doit nous induire en erreur :
- 1) le gouvernement n’a pas la légitimité pour faire passer les lois anti-sociales qu’il enchaîne depuis sa constitution. Aucune n’avait été annoncée pendant la campagne présidentielle : ni la baisse des APL, ni la suppression de contrats aidés (200 000 prévues en 2017). Quant aux ordonnances, dont nous avions certes été avertis, un flou savamment entretenu par la bouillie verbale que l’on connaît bien désormais a évité d’en révéler les grandes lignes. Personne ne savait qu’il s’agirait de revenir sur un siècle entier d’acquis sociaux.
- 2) Non, tout n’est pas plié.

En octobre prochain, les ordonnances seront présentées devant les députés de l’Assemblée nationale. D’ici-là, il est possible de retourner la situation et d’empêcher la déflagration sociale. Mais, et c’est là notre force, gagner la bataille contre la loi Travail est possible de plusieurs manières. C’est à dire que la mobilisation peut entraîner une série de conséquences, l’une, l’autre, en bouquet ou bien en cascade, qui s’avéreront essentielles dans les prochains mois. Tout d’abord, et c’est son but premier, on doit faire reculer le gouvernement de manière significative. De l’abandon total au remodelage de la loi proposée au départ, le panel des possibilités est large. Rien, pas même cet acharnement à inventer des lois dont seuls rêvent les dirigeants d’Europe et du MEDEF, ne doit ébranler notre détermination : en 2006, la mobilisation contre le CPE, - ce moment de notre histoire devenu quasi-légendaire, geste mythique d’un âge d’or de la contestation populaire pour ceux qui ne l’ont pas vécu -, ont bel et bien fait renoncer, en leur temps, le pouvoir en place. Plus admirable encore, la mobilisation de 2006 avait payé alors que la loi avait déjà été adoptée par l’Assemblée nationale.

Bien sûr, seul l’avenir nous dira ce qu’il adviendra de ces ordonnances. Mais nous savons d’ores et déjà que notre implication y sera pour beaucoup dans l’issue du conflit actuel. Et quelle que soit cette issue, les conséquences peuvent être si diverses et nombreuses qu’on est à peu prêt certains qu’elle entraînera avec elle un changement important dans notre pays. Par exemple, si le gouvernement ne veut rien céder, il sera tout de même possible d’ébranler les certitudes de la majorité parlementaire pendant les semaines à venir. Ce sera là accompagner, compléter le travail que les députés FI et PC font déjà sur le terrain parlementaire, là où les lois sont au moins débattues. Peut-être tous ensemble parviendrons-nous à faire plier quelques-uns des élus En marche, conscients qu’ils devront rendre compte de leur vote dans leur circonscription. Mais à terme c’est tout le rapport de force politique entre l’oligarchie et la population – qui peut être renversé pour les années à venir.


La démocratie par les rues
Faire masse face à la réforme du droit du travail, c’est en effet montrer que l’oligarchie et sa politique libérale ne sont pas soutenues par le reste des citoyens ; clamer qu’il n’y a pas d’un côté une « bonne » majorité de gens au travail, une majorité présentable et acceptable par les gouvernants, et d’un autre, dans les rues, quelques perdus pour la société errants et incapables de se moderniser. Il faut casser dès maintenant cette tentative de partition de la population. On comprend qu’elle n’arrange en fait que le camp ultra-minoritaire qu'est... l'oligarchie. Par conséquent, plus les manifestants seront nombreux, plus la vision hors-sol que le Président et les porte-parole du gouvernement essaient de nous présenter apparaîtra dans tout son artifice. C’est pour cela aussi qu’en plus des manifestations issues des organisations syndicales, il était important de participer en nombre au rassemblement du 23 septembre organisé par la France insoumise. Ce rassemblement à Bastille a eu lieu un samedi et permis au plus grand nombre de montrer sa volonté de voir ces ordonnances abandonnées. Ce sont ainsi des salariés, syndiqués ou non, qui auront pu s’y retrouver, mais aussi ceux qui, le reste du temps, n’ont pas la possibilité de faire grève, des chômeurs, retraités, étudiants, précaires et fonctionnaires, enfin ceux qui ne se retrouvaient pas dans une catégorie socio-professionnelle spécifique mais souhaitaient manifester leur solidarité dans cette lutte. Ce jour-là, la police a annoncé 30 000 personnes présentes sur place quand la FI en annonçait 150 000. La différence est énorme, plus si drôle, presque déroutante. Un tel écart entre chiffres de la police et des organisateurs cette fois ne se voit pas si souvent.

Avec ce large appel fait au peuple par la France insoumise, on voit donc d’ores et déjà qu’en plus d’une lutte de classes, une autre lutte a émergé, celle des nombres. Or, cette lutte prend un sens particulier au regard du contexte politique actuel. En effet, notre démocratie régie par les institutions de la Vème république est essoufflée. Alors que les promesses de campagne sont davantage des slogans que des feuilles de route, que c’est un fait admis de tous, que l’abstention ne cesse de croître et que la présence du FN au second tour, si elle n’étonne plus, représente encore une menace suffisante pour faire élire son adversaire, la grande question qui émerge est celle de la légitimité du pouvoir. Plus que jamais, cette légitimité est recherchée aujourd’hui par le Président et son gouvernement. Malgré les difficultés des uns et des autres lors des mandats précédents, aucun n’avait paru si peu habilité à prétendre représenter l’ensemble de la population. Et depuis les premières mesures du nouveau pouvoir en place, le Saint Graal de la légitimité populaire n’a cessé de se heurter à la déception, à la désillusion, l’amertume et la colère. Pour Macron, la légitimité, c’est plutôt l’Arlésienne. Très vite, chacun s’est rendu compte que les dernières élections n’avaient réussi qu’à confirmer sans enthousiasme l’avantage des réseaux médiatiques et financiers. On est réduit à constater l’impasse démocratique où l'on se trouve. Alors que faire ? Que pourrait-il se passer ? On peut penser qu’à ce jour, seul le peuple en masse pourra clarifier ce qu’il veut et ne veut pas. Et en attendant un véritable changement de République, on peut croire que c’est avant tout en dehors des élections qu’il le fera. Il n’est plus possible dans ce contexte de défiance absolue envers les politiques de ne pas entendre ce que les citoyens font et disent ailleurs. Car s’ils agissent, c’est d’abord au sein de la société : sur les places publiques, dans les associations et d’une façon plus générale dans tous les lieux où ils choisissent de se regrouper.



Discours-JLM-23-09-17 Dans un tel contexte de modification des rapports du citoyen à la démocratie et à la société qu’il habite, on comprend peut-être mieux ce qui s’est joué dans le chiffrage des manifestants du 23 septembre dernier, lors de la marche contre le coup d’État social initié par la France insoumise. Or, il est important de rappeler que la préfecture n’avait pas demandé aux agents de police de compter les manifestants. En présentant un chiffre ceux-ci se seraient montrés particulièrement zélés. En réalité il suffisait de participer à la marche pour savoir, au vu de la longueur du cortège, du temps de la marche et de la densité de la foule sur la place de la République quand Jean-Luc Mélenchon commença son discours, qu’il y avait beaucoup, beaucoup de monde à ce rassemblement national. Nous sommes entrés dans une guerre des nombres, reflet fidèle du choc de deux mondes : celui du pouvoir oligarchique et de ses serviteurs d’un côté, et de l’autre celui de ses opposants politiques, désormais largement reconnus dans la France insoumise. Pour nous, l’étape suivante est de favoriser la convergence des luttes afin de réunir un million de personnes sur les Champs Elysées. Le défi est grand mais on en saisit toute la signification : au-delà de l’abandon des ordonnances, c’est « leur monde » tout entier qu’il faut rejeter. Pour cela, nous saurons aussi nous faire entendre. En attendant, un appel à des casserolades a été lancé dans tout le territoire, le 30 septembre prochain. L’insoumission se veut nombreuse et bruyante. Nous ne nous ferons pas oublier, nous ne raserons pas les murs, ne courberons pas l’échine.

Il y a quelques jours, Macron déclarait pour une interview à la chaîne américaine CNN (il doit d'ailleurs y avoir une raison intéressante à cette façon de chercher à affirmer son autorité – sa légitimité ? – auprès d'un public étranger) : «  La démocratie, ce n’est pas la rue ». N’en déplaise à notre Président, c’est bien tout le contraire. Quand les urnes font défaut, la démocratie c’est la rue. Où serait-elle d'autre, d'ailleurs ? Non seulement parce que, comme l’a si justement rappelé Jean-Luc Mélenchon à l’occasion de son discours à Paris, ce sont toujours les citoyens qui par leur mobilisation ont permis l’ensemble des grandes avancées humanistes de notre pays, mais également parce que nous vivons une période inédite de notre démocratie. Aujourd’hui, les citoyens s’organisent et ce, de mille manières. Cette situation, si elle ne plaît sans doute pas au Président, n’en est pas moins un état de fait, dont lui et sa caste au passage sont entièrement responsables. En tranchant une nouvelle fois le débat par ces mots, Macron fait donc bien plus que se tromper d’analyse. Il ne se contente pas de clamer encore son appartenance viscérale à sa classe : il montre surtout qu’il est un homme incapable de comprendre son époque et de s’y adapter. Oui, Macron Président se révèle un homme d’un autre âge. Décidément, le masque n’en finit pas de crevasser. Réjouissons-nous. Manifestons.

vendredi 11 août 2017

TRISTES ODYSSÉES

Ulysse,

Va donc en souffrant mille morts sur les mers.

Va voir si ces enfants de Zeus t’accueilleront.

Homère, L’Odyssée


Chronique d'une mort annoncée

Le jeudi 03 août, vers 23h40, non loin de Calais, A16, route de Dunkerque. Un homme caché dans un camion saute à terre précipitamment. Il fait nuit, d’autres voitures circulent. Très vite, il est percuté une première fois, puis écrasé à plusieurs reprises. Quand sa dépouille est récupérée, le visage est impossible à identifier.

Ce cadavre n’a pas de nom, il n’est Personne. Mais les autorités peuvent tout de même affirmer que le corps était jeune et qu’il venait d’Afrique noire. Elles ne savent pas cela grâce à des papiers ni aux dires de ceux qui le connaissaient. Qui le connaissait ? Non, ces quelques indices sont présents sur son cadavre. Ce sont ses marques indélébiles. Ce qui reste de sa peau est son identité.

En outre la police sait parfaitement ce qui ce passe. Elle a désormais l’habitude : dans le Pas de Calais, plus de 30 personnes sont mortes depuis 2015 dans des conditions similaires. Toutes venaient de loin. Toutes étaient étrangères. Toutes étaient dépourvues de papiers en règle. Comme elles, le jeune Africain est mort au terme d’un périple long de plusieurs mois, peut-être même de plusieurs années. Là où il a grandi, il a rassemblé quelques affaires dans un sac à dos, y a caché tout l’argent qu’il possédait. Puis il est parti. Il a peut-être attendu des heures avant le bon moment. Il a dû marcher, courir, se faufiler. Il a dû user ses semelles, perdre quelques biens et de précieux souvenirs. Il a donné toute sa fortune à un passeur qui comptait les billets sans lever la tête. Il a dû embarquer sur un misérable bourrelet en caoutchouc, lourd de monde et instable. Puis, pendant des heures, au milieu des pleurs et des cris, il a dû se voir chavirer cent fois. Sur les côtes il a de nouveau attendu, parmi des centaines de personnes regardant le vide, grelottantes, épuisées. Puis il a été transporté, ici, là. Le voilà parvenu à Calais, dernière escale avant l’Angleterre. Calais l’ultime, mais non des moindres.

Comme tous les autres, il voulait aller en Angleterre. Là-bas il avait peut-être un peu de famille. Un oncle. Une sœur. Ou bien avait-il entendu que là-bas il trouverait plus facilement un petit boulot, qu’il pourrait vivre correctement ? Quelles que fussent ses raisons mais à Calais, on ne laisse pas les migrants passer. Et à Calais, il n’y a pas non plus de centre pour réfugiés. Depuis novembre 2016, la jungle a été officiellement et à grands renforts médiatiques, démantelée. On est passé de 10 000 migrants entassés dans des abris insalubres à 600 selon les associations et 450 selon les autorités. Du temps de la jungle, il n’y avait pas grand-chose pour accueillir ces milliers de personnes. Ils venaient en majorité d’Afghanistan, d’Érythrée, de Syrie, du Soudan. Tous ces pays connaissent encore la guerre et le terrorisme. Du temps de la jungle il n’y avait pas grand-chose. Mais maintenant c’est différent : il s’agit d’empêcher les migrants de s’installer. Qu’ils soient anonymes ne suffit plus, mot d’ordre a été donné. Tout doit disparaître. Alors, la police entrave les distributions de repas par les associations et cueille les réfugiés sur la route qui les mène aux douches d’appoint pour les emmener au poste. Il paraît qu’elle rend même les vivres et l’eau inutilisables. Dans ces conditions, les migrants échoués là-bas restent isolés. Ils se cachent et errent d’un point l’autre, les jambes souillées de boue jusqu’aux genoux, le ventre vide, glacés par la pluie, épuisés. Comme pour tous ses semblables, dans ce lieu rien n’était fait pour que le jeune homme reste. Deux fois, trois fois, cinq fois peut-être, il a tenté de prendre la route pour Folkestone. Ce soir-là du 3 août, il a fait comme il avait toujours fait jusqu’alors : marcher, courir, se faufiler. Il a bravé l’hostilité d’une autre sorte de houle. Des phares dans les yeux, un mouvement de peur, un claquement soudain, violent. Un autre. Et le long chemin s’est arrêté.


À la croisée des chemins

N’est-il pas évident que le voyage entrepris par les migrants n’est motivé que par le désespoir ? Ils partent parce qu’ils ne peuvent faire autrement. Les gens qui fuient sont poussés par la seule volonté de ne pas périr. Par l’instinct de vie. Mais qui d’entre nous, au milieu de la menace et de la misère, accepterait de demeurer immobile ? Qui resterait sur place malgré le manque de tout ? Qui de nous laisserait exposés ses enfants ? Bien sûr. Personne. C’est bien plus que « la misère du monde » qui tente de rejoindre les côtes européennes. C’est tout son désastre. Mais à vrai dire, personne, me semble-t-il, n’ignore cela. Je pense que même parmi les plus vifs opposants à la venue de migrants sur notre territoire, nul ne s’imagine sérieusement qu’en quittant leur pays et en risquant la mort, des populations entières souhaitent s’offrir un luxe. Les terribles images sont aujourd’hui trop vives, les récits trop nombreux.

Pourtant, certains ont fait le choix de l’indifférence. Ce n’est pas dit en ces termes, mais c’est bien de cela qu’il s’agit par exemple lorsque les responsables européens - Mme Merkel en tête - s’accordent avec la Turquie, sur fond de négociations d’adhésion de celle-ci au sein de l’UE, pour qu’elle contienne l’arrivée des migrants. C’est une possibilité. Même, un choix de société à part entière. C’est vrai, on peut fermer les frontières et les yeux. Traquer, renvoyer. Il est aussi possible de traiter ceux qui sont parvenus jusqu’à nous comme des parias. Il y a quelques jours par exemple, suite aux plaintes de riverains, un groupe de migrants a été évacué puis la police a jeté leurs affaires personnelles à la décharge. Cela est arrivé à Bruxelles mais aurait très bien pu se faire ailleurs. Partout, par touches innombrables, le choix est fait du rejet systématique : "Cela fait part de notre stratégie que l’on mène déjà depuis certainement deux mois maintenant. Ce sont des actions qui sont planifiées en concertation avec l’Office des étrangers, le département voirie de la Ville de Bruxelles et la police fédérale judiciaire", indiquait le porte-parole de la zone de police Bruxelles-Ixelles (RTL Info). Stratégie, actions planifiées, concertation. Ces mots font leur poids.

Mais un tel choix revient à repousser des personnes par millions vers le large, du haut de notre petit bout d’île. On peut donc le faire, sans lever la tête. Mais c’est se condamner à le faire sans répit. Pour autant, ne nous y trompons pas : ce choix n’a rien de rationnel. Il est le fruit de la pulsion, un mouvement d’humeur dans l’unique but de protéger ses privilèges. Que gagnerait-on en effet à repousser encore et encore, mobiliser en permanence des hommes sur les côtes, multiplier les postes de contrôle, les patrouilles et les milices privées ? C’est toujours chose envisageable, mais si l’on fait ce choix, on doit bien être conscients que le flux n’aura jamais de cesse.

Ce n’est donc pas par naïveté, par une sensibilité excessive ni même par manque de plomb dans les semelles que l’on conclura qu’il faut d’abord et surtout mettre fin aux raisons des déplacements en masse. C’est au contraire poussés par la volonté de résoudre l’impasse devant laquelle nous sommes, qu’il faut songer aux causes réelles et profondes des migrations. Je précise que du terme migrations, j’ôte sciemment toutes celles qui ne semblent jamais poser problème : les mouvements des capitaux, des marchandises comme celle des hommes (des travailleurs mais aussi, ceci expliquant cela, les fraudeurs du fisc qu’aujourd’hui rien n’inquiète sérieusement), du moment qu’elle favorise le développement de l’économie mondialisée, est valorisée, voire encouragée. Or, la grande hypocrisie réside très exactement sur ce point : aujourd’hui, toute circulation, quelles que soient sa nature, son origine et sa destination, s’inscrit dans l’économie capitaliste.


Un système à l'agonie

Notre modèle économique s’est depuis longtemps exporté à travers le monde. Sirène habile, il fait entendre des chants où chaque être humain pourrait disposer d’autant d’objets et de biens qu’il le désire. Sodas, télévisions, films, carcasses d’ordinateurs : aucune population, aussi démunie soit-elle, n’échappe à l’invasion matérialiste. Et en effet, comment ne pas préférer vivre là où l’on s’achète des trésors bon marché plutôt que se tuer dix heures par jour à les fabriquer ? Ces gens venus s’affranchir de l’esclavage contemporain sont, dit-on, des migrants économiques.

Notre modèle économique ravage la biodiversité. Il assèche les mers, provoque des cyclones, détraque le climat. Il fait monter les eaux et chasse des millions de petits pêcheurs. Il ruine aussi les récoltes des paysans à l’autre bout du monde. L’équilibre sur lequel des civilisations entières se sont bâties se délite. Au milieu de la tempête, tous doivent trouver de nouvelles terres favorables. Ce sont, paraît-il, les migrants climatiques.

Notre modèle économique, dans sa course effrénée aux matières premières, fait des accords avec des êtres sans foi ni loi. Au nom du profit, au gré des besoins, il fait et défait encore, mais cette fois les frontières. Il favorise les uns, les autres, divise de nouveau puis envahit les mêmes si l’occasion se présente. Au milieu des carnages la population s’enfuit. Là serait le groupe des réfugiés. On le voit, tout ceci n’est que classification : tentative dérisoire d’ordonner le malheur. Peut-être voulons-nous ainsi donner le sentiment que nous contrôlons un peu du flux. Or, on ne peut profiter plus longtemps des avantages d’un système sans en subir les revers. Un affluent ne se retient pas, ce qu’il charrie ne se trie pas, pas plus que ne se décide la forme de ses méandres.


De bien sinistres péripéties

En France, l’État aussi s’embourbe chaque jour davantage. Dans un sens comme dans l’autre, il reste incapable de faire les choix clairs que je viens d’évoquer. Il balance entre des velléités, manipule, déplace, annonce à grand bruit, souvent fait le contraire. En un mot il navigue à vue, sans doute en fonction des urgences, peut-être des sondages. Le sale boulot que la Turquie et la Grèce ont accepté de faire n’auront même pas permis de mettre en place, ici, une politique d’accueil digne de ce nom. Face à cette carence de l’État, ce sont des individus, isolés, que la vie et ses circonstances multiples met au pied du mur. Se faisant, ils prennent des risques. On le sait, c’est le cas en premier lieu des migrants ; mais également le cas d’hommes pleins d’humanité comme l’est le défenseur de migrants multirécidiviste Cédric Herrou. Au cœur de l’été, quelques jours après la mort du jeune près de Calais, cet agriculteur vient d’être condamné à quatre mois d’emprisonnement avec sursis pour avoir aidé quelque 200 personnes à traverser la frontière italienne par la vallée de la Roya. Pourtant, à lire les explications du magistrat d’Aix-en-Provence, le caractère expressément militant des actions menées par Cédric Herrou interdit de tenir compte du péril encouru par les migrants. Fait à peine croyable : ce n’est donc pas tant de ses actes eux-mêmes que du militantisme dont ils découlent que Cédric Herrou est coupable.

Sans parole ni intervention intelligibles de l’État, tout sens à ce sujet se délite également. Là-haut, toujours à Calais, d’autres se frottent aux autorités. En premier lieu bien sûr des associations, obligées de jouer au chat et à la souris avec les policiers. Mais pas seulement : la maire de Calais elle-même, Natacha Bouchart, refuse désormais de mettre en place les mesures d’aide aux migrants ordonnées par la préfecture. Elle prétend ainsi empêcher que surgisse une nouvelle jungle sur son fief. C’est là l’erreur de ceux qui ne comprennent pas que l’arrivée de migrants ne saurait être évitée. Malgré ses obstructions qui ne lui vaudront qu’une malheureuse amende de 100 euros par jour, malgré ses tentatives pour montrer à ses électeurs toute la fermeté dont elle sait faire preuve, Mme Bouchart sera dépassée et ne tardera sans doute pas à voir les faubourgs de la ville à nouveau défigurés par l’entassement sordide des populations.

Refuser d’accueillir, clairement, dignement, a quelque chose de la méthode Coué. C’est comme dire : les problèmes des autres ne me concernent pas. Mais en réalité, tout est bon pour ne pas remettre en question la société capitaliste. Ceux qui prônent l’indifférence cherchent coûte que coûte à maintenir leurs modes de vie et en refusent l’accès à ceux-là mêmes dont ils ont suscité la détresse et le désir. Car, disent-ils, il n’y en aura pas pour tout le monde. En outre, malgré ce qui se clame à l’envi, ce n’est pas l’identité nationale qui est mise à mal par la venue des étrangers. D’ailleurs, disons-le, porter le rejet de l’autre comme un drapeau, c’est se débarrasser à peu de frais des valeurs de fraternité qui font le socle historique de notre nation républicaine. Pour tous les xénophobes, notre identité ne se trouve pas ailleurs que dans le droit de posséder : posséder deux, trois maisons, autant de voitures, le triple d’écrans pour nous et nos enfants ; celui enfin d’effacer de notre mémoire chacun de ces objets, même légèrement abîmé, en le jetant à la poubelle.

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Le bout du tunnel

Nous ne gagnerons rien à entretenir cette identité pervertie ni l’individualisme, son ombre inséparable. Recevons décemment pour ceux qui viennent à trouver refuge sur nos terres. Cela veut dire construire des structures d’accueil, former, employer du monde pour donner des cours de langue et accompagner les demandes administratives, faire venir du matériel, des vivres et des vêtements en nombre suffisant. Par ailleurs, un partage des richesses, véritable - c’est à dire équitable - s’impose. Beaucoup des fléaux actuels sont liés à nos modes de consommation. Le protectionnisme solidaire est un exemple de mesure capable d’entraver à échelle nationale les abus des grandes industries en matière de droits du travail. Au nom de celui-ci, nous pourrions également cesser de participer de près ou de loin à l’exploitation humaine, en favorisant les relocalisations des entreprises et en refusant les importations de produits fabriqués dans des conditions sociales que nous jugeons inacceptables. Il faut donc faire peser le rapport de force avec nos partenaires économiques. Mais plus largement, face à la pulsion vaine et coûteuse de l’indifférence, nous avons nous aussi toute une stratégie à opposer.

Dans l’état actuel des choses nous ne pouvons compter ni sur la législation, ni sur les intentions du Président. Lui n’aura pas attendu trois mois après son élection pour rogner les droits des salariés en France afin de donner une plus grande marge de manœuvre aux chefs d’entreprises. À terme il s’agit de faire jouer la concurrence entre les entreprises. Voilà qui est acté. Ce qu’en revanche nous sommes en mesure de faire dès aujourd’hui, c’est porter nos voix aussi loin que possible. Casser les clichés sur les étrangers et les feints regrets d’impuissance n’est pas chose facile. C’est délicat, long pour ne pas dire ingrat. Mais enfin, que faire d’autre ? Parler, expliquer autour de nous et en toutes occasions.

Presque tous ceux qui avaient réchappé de la mort trouvèrent chez eux le repos des vieux jours.

Pour ceux-là, la légende s'arrêtait (car la paix ne se raconte pas).

Homère, L’Odyssée

mardi 1 août 2017

JAURÈS ET LES RIENS

Pre-saint-gervais.jpegManifestation au Pré Saint Gervais contre la loi des trois ans (25 mai 1913) - discours de Jean Jaurès.

Des riens ? Quels riens ?

« On voit ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien » (Emmanuel Macron, inauguration de la Station F - halle Freyssinet, gare d’Austerlitz à Paris). Lors d’un discours prononcé devant une foule d’entrepreneurs et par ces mots tranchants, le Président Macron a tracé comme une ligne indélébile entre deux sortes de citoyens. Il a présenté ainsi sa vision d’un monde divisé en deux catégories. Décidément Monsieur « En même temps » sera le Président de la binarité. Mais ici, de qui est-il question exactement ? Qui n’est rien pour lui et qu’entend-il par « réussir » ? Peut-être ce dernier terme est-il encore un fourre-tout dans lequel chacun peut mettre une définition personnelle ; un de ces mots creux dans lesquels les macronistes et leur premier représentant se sont spécialisés afin que tout le monde puisse s’y retrouver aisément. Sans attribut la réussite semble bien être l’un de ces mots vides de sens, capables de fédérer faussement tous ceux qui l’emploient. Pour certains la réussite ce sera d’abord la richesse, pour d’autres l’appartenance à une catégorie sociale supérieure, ou bien plutôt l’acquisition d’une certaine qualité de vie, et plus probablement encore la combinaison de tout cela selon des proportions diverses.

Finalement, la seule catégorie d’hommes et de femmes incapables de se reconnaître dans ce que Macron appelle la réussite c’est la catégorie de ceux pour qui aucune réussite ne saurait se faire au prix de l’autre. Pour Macron en effet, ce dont on est sûr, c’est que celui qui ne réussit pas tombe dans le néant. Honte à lui. Pour ceux qui ne sont rien, famille, vie sociale, métier, passions et loisirs, rien, absolument rien ne vaut. A côté des battants les autres perdent toute diversité, pire toute identité. Honte, honte à eux.

Mauvais calcul

Il y a les riens, mais apparemment c’est déjà trop. Car le peu d’aides auxquelles ils ont droit semble encore gêner ceux de (la) première catégorie. Le gouvernement vient en effet d’annoncer qu’il serait retiré 5 euros aux bénéficaires des APL dans les semaines à venir. Il faudrait faire des économies, un trou inopiné dans les comptes de l’État viendrait d’être découvert. Horreur. Et sitôt un groupe clairement ciblé devra se serrer la ceinture. Celui des évadés fiscaux ? Non. Des familles les plus riches ? Non plus. Les patrons des grandes entreprises ? … Les traders ? Non, voyons. Au moins les élus cumulards ? Pas davantage. Ceux qui devront payer sont simples étudiants ou font parties des foyers aux revenus modestes. Nombreux sont ceux qui ont droit aux APL : en tout 2,6 millions. Alors, malgré l’ampleur de la mesure, les ministres chargés de faire appliquer cette baisse ont peut-être pensé que personne ne protesterait pour 5 euros mensuels en moins. Pensez donc, 5 euros ce n’est rien.

Sauf que pour le moment ce n’est pas du tout le cas. L’annonce au cœur de l’été a soulevé un tollé général. Des pétitions, venues notamment de syndicats étudiants ont été crées. L’argument des 5 euros s’est retourné contre ses initiateurs : retirer quelques euros a quelque chose de franchement mesquin. Non pas qu’il faudrait en retirer davantage, mais justement, quel esprit tordu pourrait avoir l’idée de prendre à ceux qui vivent déjà avec le minimum ? Quelle personne ayant un jour connu la précarité financière, voire la misère pourrait sérieusement songer à priver d’autres gens subissant semblable situation ? Et même, quelle personne ayant été épargnée par le sort pourrait être à ce point indifférente à celui des autres pour le faire sans sourciller ? Il y a dans cette décision une terrible violence. Avons-nous mis à la tête de l’État les représentants d’une faction unique, à part, celle de personnages que rien de rien ne peut infléchir ? Des amoraux, des sans-cœur, des affreux ? Honte.

Alors, lorsque le Huffington post nous explique que par un effet de seuil la décision privera de surcroît tous ceux qui touchent aujourd’hui entre 15 et 19 euros d’aides de l’État et qu’en tout, ce sont 50 000 personnes qui ne toucheront plus d’APL du tout, la décision devient insupportable. Pour des milliers de personnes cela représente une perte de 228 euros par an. Les députés FI l’ont montré au grand dam de leurs adversaires : 5 euros par mois, c’est l’équivalent de plusieurs repas pour beaucoup de Français. Quand on est déjà dans une situation financière difficile, s’en passer devient douloureux. Mais le plus frappant est que l’annonce est faite peu de temps après celle d’une baisse de l’ISF, qui s’exercera au profit de moins de 1 % des foyers français. Concrètement, à partir de 2018 , 2 à 3 milliards d’euros (les estimations varient) jusqu’ici prélevés auprès des 340 000 foyers les plus riches ne le seront plus. Honte, honte à eux : voilà le joli cadeau que font au pays les dirigeants du pays !

Un système aux nombreux rouages

Ces deux mesures n’ont qu’un mérite. Elles dessinent clairement les deux catégories nommées par Macron lors de son discours dans la halle Fressinet. Dans un pur esprit de clan, il récompense pour leur réussite les plus riches et pénalise les pauvres, qui, n’étant rien, pourront se contenter de moins. Mais il ne s’arrête pas là. Il faut comprendre la réforme du code du travail comme relevant d’une même logique clivante : on peut bien dégrader les conditions de travail des salariés pour ne plus entraver les efforts des patrons pour transformer l’argent des entreprises en dividendes pour leurs actionnaires. Il existe bien un groupe de personnages pour lesquels emploi et licenciement sont les deux revers d’une même pièce. Cette logique constitue pour eux une véritable poule aux œufs d’or : l’actuelle Ministre du Travail, Muriel Pénicaud, en a fait l’agréable expérience quand elle spécula suite au licenciement de 900 salariés de l’entreprise Danone dont elle était alors DRH. La revente des stocks options lui permit de toucher 1,13 million d’euros. Rien. Pour ceux qui dirigent l’économie du pays, un salarié n’est donc rien lui non plus. Peut-être – il faudrait les interroger sur leur perception exacte - un « bien meuble » comme le furent les animaux jusqu’en janvier 2015, eux qui sont toujours élevés, exploités, abattus dans des conditions industrielles catastrophiques. Mais quels que soient les mots adoucissants qu’ils trouveront, regardons les faits : entre les mains des oligarques les salariés deviennent matière malléable, destinée à alimenter la machine, tantôt dans un sens - en travaillant – tantôt dans l’autre - en disparaissant de l’entreprise - selon les besoins du marché.

Nous pouvons nous y attendre : avec un gouvernement constitué à la fois d’anciens lobbyistes, de directeurs d’entreprises du CAC 40, d’hommes et de femmes d’affaires, les actes et les paroles se multiplieront, révélant un mépris total et profondément ancré pour tous les autres, les riens. Ainsi a-t-on déjà entendu l’ex-directeur de la rédaction de l’Express expliquer tranquillement que les Français devaient renoncer à leur 5ème semaine de congés payés et plus largement remettre en cause leur relation au travail. Il entretient ainsi le mythe d’un Français paresseux, rechignant à la tâche. Il ne peut pourtant l’ignorer : on ne compte plus les entreprises où les salariés ont accepté les pires conditions de travail pour espérer sauver leur emploi. Je pourrais également opposer cette vison sordide aux nombreux fonctionnaires qui se donnent tout entiers à leur tâche. Les discours consistant à nier notre travail et nos efforts sont des clichés. Ils n’ont qu’une fonction, celle d’opposer les gens et d’assurer ainsi la tranquillité des puissants.

Juste retournement des choses

Cela doit cesser. Il est temps que la honte change de côté. Il est temps qu’elle tienne enfin ceux qui sont prêts à user de toutes les méthodes, aussi grossières soient-elles, pour se gaver toujours davantage, entre eux, au prix de la santé, du bien-être, du confort, du bonheur même de la population. Aujourd’hui cela fait très exactement 103 ans que Jean Jaurès a été assassiné. Plus que jamais la mémoire de celui qui s’est toujours mis du côté du peuple est vive. Elle doit nous éclairer sur ce qui se joue dans cette tentative acharnée de la horde de nous imposer des renoncements tous azimuts. Là où des hommes sont sous la dépendance et à la merci d’autres hommes, là où les volontés ne coopèrent pas librement à l’œuvre sociale, là où l’individu est soumis à la loi de l’ensemble par la force et par l’habitude, et non point par la seule raison, l’humanité est basse et mutilée, écrivait Jaurès en 1901.

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Nul n’est besoin de ceux qui entretiennent le système en place. Malgré leur morgue, ces quelques autres se contentent de prospérer sur de l’argent facilement gagné grâce à des manœuvres financières et des jeux d’influence. Ils sont les véritables parasites de notre société. Car leur sacro-sainte production, c’est nous. Le problème est qu’ils en sont les seuls véritables bénéficiaires. En en recevant les fruits - mais en réalité le terme de « ruissellement » me semble plus approprié -, ils empêchent le seul développement de la société qui en vaille la peine, celui de la vie et du bonheur humains. C’est en étant de plus en plus nombreux, conscients de cette duperie gigantesque et séculaire que nous pourrons agir. Alors que l’époque est celle d’un durcissement de nos conditions de vie et de travail, notre devoir est donc d’exiger le respect. Nous n’avons pas à rougir de l’aide de l’État pour nous loger décemment. Nous n’avons pas à rougir des existences que nous menons ni des actes que nous posons au long de celles-ci. Étudiants, salariés, artisans, fonctionnaires, associatifs, parents : le travail, la création et la pensée sont de notre côté. Nous sommes la richesse du pays, sans nous ils ne sont rien. Nous pourrons affirmer prise de cette conscience les 12 et 23 septembre prochains à Paris. Ces deux jours auront lieu des manifestations contre la loi travail 2 tout juste adoptée par les députés LREM. Après la cascade de révélations et de lois scélérates que l’on vient de connaître, on peut espérer un refus désormais systématique de ces injustices de classe.

Pas de petits riens

Mais pour terminer j’insisterai sur un fait : des forces alternatives se développent. Elles aussi demandent à être connues. Il n’y a vraiment humanité que là où il y a indépendance, volonté active, libre et joyeuse adaptation de l’individu à l’ensemble, disait encore Jean Jaurès. Nombreux aujourd’hui sont ceux qui, à leur manière, sont en train de s’affranchir du joug de l’oligarchie. Collectifs et associations n’ont pas attendu la reconduction du parti du libéralisme aux dernières élections pour s’organiser. Ce sont des petits producteurs, des associations de circuits courts, des collectifs zéro-déchet, toutes sortes d’organisations qui ont décidé de rompre avec le système capitaliste. Elles sont partout sur nos territoires. Elles méritent de trouver un large écho et tout notre soutien. C’est ce que souhaitent faire par exemple les Insoumis de Charente-Maritime en organisant une grande fête départementale le 9 septembre prochain. Là seront invités des dizaines de membres de ces associations. Ils présenteront leur action et seront invités à participer à des débats autour du programme L’avenir en commun. Un tel événement permettra sans doute de faire connaître à une population toujours plus large les véritables rouages de l’économie capitaliste ; mais surtout, son objectif est de donner des perspectives intéressantes et d’inciter le plus grand nombre à s’affranchir à son tour de ce système. C’est une recette simple que nous tentons d’appliquer : lutter partout et proposer localement. Si nous y parvenons ce sera là une réussite.

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