Blog de Maud Assila

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Médias et communication

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mardi 23 octobre 2018

Miroir, mon beau miroir - quand la presse se perd

La jubilation. Voilà ce qu’on lit sur le visage de Bruce Toussaint alors qu’il énumère les éléments soumis à enquête au sujet des comptes de campagne de la France insoumise pendant les élections présidentielles. Face à Manuel Bompard, il jubile, il ne peut s’empêcher de le faire et surtout, de le montrer. Je ne suis même pas sûre qu’il cherche à dissimuler le plaisir qu’il a, à cet instant, à questionner, interroger, feindre de "cuisiner" le directeur des campagnes de la FI, pourtant tout disposé à donner toutes les réponses nécessaires. À l’évidence, ce moment d’accusation est pour le journaliste un pur ravissement.

C’est beau à voir, tant de joie sur un plateau télé. Regardez-le, il lance les insinuations comme si c’étaient des liasses de billets, hilare comme un gringo joufflu regardant les retombées, rigolard comme un enfant, il n’écoute plus vraiment ce qu’on lui dit en face, il s’en fiche, il n’est pas là pour ça. Ses propres paroles prononcées sans pause, comme autant de petites décharges électriques, semblent suffire à son bonheur. Mais qu’a Manuel Bompard à vouloir ainsi démontrer, point par point, chiffres à l’appui, l’inanité de ses allégations ?, se demande-t-il sans doute. [1] Un monologue – le sien - lui conviendrait mieux en réalité, ce serait même plus simple. Mais il faut tout de même sauver les apparences, et puisqu’un interlocuteur est en face, autant se servir de ce qu’il dit pour, oui : rebondir, pour mieux reprendre la salve, quitte à se répéter. Tout est bon pour prolonger le plaisir encore un peu. C’est que Toussaint est un professionnel. Il sait mettre en scène le match de boxe pour faire de l’audimat. Car sans audimat, pas d’émission, et sans émission, pas de plaisir.


La-presse-se-mire.jpg Il faut bien le reconnaître, on assiste là à un vrai « moment de grâce ».





On en a peu, profitons-en à notre tour. Oui oui, un moment de grâce, tout comme celui qui avait eu lieu lors de la démission en direct live de Nicolas Hulot sur France inter. Mais, on pourra m’objecter que ce qu’alors Léa Salamé avait nommé en ces termes, c’était précisément l’acte de démission to-ta-le-ment inattendu du Ministre de la transition écologique, et pas ce qu’elle a pu ressentir, elle, en l’interrogeant. Détrompez-vous... Et d’ailleurs, Salamé a dû s’excuser d’avoir employé cette expression déplacée, mais qui traduisait en réalité sa propre jubilation alors que le pauvre ministre, défait, épuisé, renonçait sous ses yeux aux ors de la République. Ce que cherche le/la journaliste, ce n’est pas que la vérité sorte de la bouche de ses interlocuteurs. Ce n’est pas plus la révélation de l’influence des lobbies sur les décisions du gouvernement (dans le cas de Hulot) que l’explication des sommes facturées par Médiascop (dans celui de Bompard).

Ce qui compte, la seule chose qui compte, la seule qui vaille de se lever le matin pour ces journalistes, c’est la montée d’adrénaline qu’ils connaîtront au moment de leur interview, émission, billet d’humeur, autrement dit de leur quart d’heure (quotidien, ou moins) de gloire. Alors, aux moins "politiques" ou suspicieux des lecteurs, même en évacuant la question de la dépendance de la presse, de son appartenance à une poignée de grands patrons : on voit bien qu'il y a un problème. Et dans les conditions dans lesquelles s'exerce le métier, avec de tels objectifs aussi, on comprend mieux ces innombrables fois où des paroles ont été déformées et ces entretiens où le journaliste arrive avec un avis tout fait, qui suscitent tant d'agacement. [2] 

D’une façon générale, dans les dispositifs médiatiques, l’autre existe-t-il seulement ? Sans doute pas. Les journalistes sont shootés à eux-mêmes. Ils s’écoutent jouer aux journalistes. Point. C’est le rôle qu’ils ont choisi dans la grande comédie humaine, ils se repaissent de s’écouter être. Et pour illustrer cette affirmation, je ne me contenterai pas de citer un Demorand ou un Brunet dont le seul nom, j’en suis sûre, suffit à faire comprendre de quel narcissisme je parle. Je renverrai vers quelques liens qui montrent comment les professionnels de la profession, les plus reconnus, les plus omniprésents, journalistes, chroniqueurs, tous, s’adonnent à cet exercice d’autosatisfaction.

Édito de Laurent Joffrin dans ''Libération''

Extrait de l'émission de Pascal Praud sur CNews

Ces quelques exemples parlent de l’ « affaire » (médiatique, s’entend) Mélenchon. Mais pas d’inquiétude, dans deux semaines une nouvelle saison reprendra, et de préférence sur un tout autre sujet. Pour le journaliste, le bon mot, la phrase qui tape, la « preuve » faite à soi-même de sa pertinence, de son brio et de la puissance de son esprit ont pris le pas sur l’analyse des situations. Les médias sont devenus un théâtre où s’entrechoquent des égos. Et c’est le drame que nous vivons de devoir nous informer en regardant vers une scène, en permanence éclairée par les projecteurs et aux décors en carton-pâte. Alors oui, la « détestation » des médias (mes colères étant plutôt froides, je préfère cacher des sentiments parfois vifs derrière des mots mesurés, mais d'autres termes, je crois, conviennent tout autant) est justifiée. Pas seulement parce que les médias mainstream sont à l’image du monde - individualiste, consumériste, accro à la com’ - mais parce qu’ils le font, ce monde.

Alors que leurs membres se serrent les coudes, qu’ils s’offusquent quand on s’en prend à eux. Qu’ils entretiennent, dans l’évocation incantatoire de la liberté d’informer qu’ils prétendent à leur tour « sacrée », « intouchable », leur contentement corporatiste. Qu’ils surjouent leur indignation dès qu’on révèle leurs propres outrances. Cette manière d’élargir d’un seul homme à l’échelle du groupe leur autosatisfaction a en fait pour seul but de poursuivre et de garantir leur plaisir d’habitude plus individuel. Qu’ils continuent après tout à s’écouter et écouter leurs propres sons résonner : nous ne sommes pas dupes. Alors c’est peut-être vrai, nul besoin de les pourrir davantage : les médias, à maints égards, sont à un stade déjà bien avancé.

Notes

[1] De mon côté, j'avais il y a quelques mois consacré un billet de blog au scandale de la commission des comptes de campagne et de sa présidence.

[2] Pour rappel, en 2014 seulement 23% de la population française faisait confiance aux médias. S'ils avaient eu un quelconque sens pour eux, ces chiffres alarmants auraient dû amener ces grandes figures du journalisme à s'interroger sur leur pratiques... À l'évidence ce ne fut pas le cas.

dimanche 24 juin 2018

Comptes de campagne - cherchez le scandale

la-republique.jpg


L’émission du net Arrêt sur Images vient de mettre en ligne sa dernière émission, dont le thème est le traitement – y compris médiatique - des comptes de la dernière campagne présidentielle. Je l’ai regardée avec curiosité et intérêt, car au-delà de son accroche évocatrice (« D'un seul coup, 35 médias ont demandé les comptes de Mélenchon »), elle avait le mérite de revenir sur des informations mises, jetées même sur la place publique au long de ces derniers mois. C’est que comme bien souvent, il fallait vendre, d’abord et surtout ; pour cela, gros titres et apparences suffisent. Si l’émission, qui se déploie en une sorte de longue conversation, ne tire jamais de conclusion, elle a le mérite d’avoir tout mis, ou presque, sur la table. Or ces éléments permettent de se faire une opinion. Plus que tout, ils éclairent à la fois sur le fonctionnement des médias, de notre République et de ses institutions. Et un peu, au passage, sur la psychologie humaine.



La CNCCFP ou la tourmente banale

Tout d’abord, l’émission montre que la commission de contrôle des comptes de campagne (la CNCCFP) manque de moyens et d’effectifs pour faire son travail correctement. Jusque là rien de très surprenant : ça doit être le cas d’à peu près toutes les institutions publiques, qui subissent des coupes budgétaires depuis des décennies. Mais à cela s’ajoutent une lourdeur administrative et des obligations rigides jusqu’à l’absurde, qui ne font finalement que rendre plus difficiles encore les conditions de travail des fonctionnaires et contractuels. Ces « petites mains » sont en effet chargées de faire le tri dans les documents remis par les candidats dans des délais complètement irréalistes.

Parmi ses nombreuses missions, la CNCCFP doit aussi effectuer une sorte d’harmonisation d’un rapport de compte à l’autre. Ce procédé a pour but d’atténuer les disparités de traitement d’un candidat à l’autre et en quelque sorte d’uniformiser les lettres des griefs des rapporteurs. On le comprend, l’objectif même du travail d’harmonisation implique des imperfections et génère des difficultés. Au cours de ce second contrôle, qui va valider certaines conclusions des rapporteurs et en rejeter d’autres, place est faite au jugement global, à l’estimation, à l’arbitrage. Pour ne pas dire à l’arbitraire. L’idée semble-t-il est d’aller dans le sens d’une validation générale, une validation « à la louche » de l’ensemble des candidats à partir du moment où il est admis qu’ils n’ont pas commis d’infraction majeure. Et sans doute le manque de moyens et de temps justifie-il en grande partie ces choix.

En janvier dernier, c’est suite à cette procédure d’harmonisation que Jean-Guy de Chalvron, le rapporteur du compte de campagne de Jean-Luc Mélenchon a démissionné, signifiant ainsi qu’il n’était pas d’accord avec les conclusions auxquelles la procédure avait abouti. Mais il s’avère que c’est bien le principe même de l’harmonisation qui ne convient pas à de Chalvron. À l’entendre, l’identité du candidat dont il avait en charge d’éplucher le compte de campagne reste anecdotique. Si c’est vraiment le cas, que lui a-t-il pris alors d’aller participer à cette commission ? S’il était tellement épris de rigueur, d’inflexibilité – et c’est sas doute le cas de cet ancien inspecteur général de l’administration du ministère de l’intérieur - , on peut se poser la question : mais qu’allait-il faire dans cette galère ? Car il suffit de se pencher – même quelques instants, comme on vient de le faire - sur le fonctionnement de la CNCCFP pour comprendre que c’est une institution un peu bancale, qui se débrouille tant bien que mal, comme beaucoup d’administrations croulant sous la paperasse. Non, M. de Chalvron a semble-t-il préféré effectuer quelques vacations pendant quelques mois, puis s’émouvoir de son fonctionnement pour finalement s’en aller à grands fracas.


L'emballement médiatique

Or, la démission de ce rapporteur en quête d’absolu a eu de lourdes conséquences. Tout d’abord, elle a attiré les médias qui, comme des mouches sur du miel, n’ont eu de cesse depuis lors de reprendre les récriminations de de Chalvron (Le Parisien en particulier). Mais il en fallait plus à la presse. Alors, la Commission, soumise à la pression des journalistes, a choisi de rendre publics les comptes du candidat Mélenchon et ce, avant tous les autres ! Qu’on saisisse l’absurdité de la situation : la CNCCFP a délibérément donné en pâture aux médias qui la pressaient les comptes d’un candidat – manquant en cela à son devoir d’égalité de traitement – pour pallier son incapacité à traiter de manière précise et adaptée chaque compte de campagne. Incapacité qui aurait provoqué le départ d’un de ses membres et la médiatisation qui a suivi. J’espère que tout le monde suit. Pour le dire autrement la Commission s’est enfoncée dans sa propre incompétence.

Autre conséquence. Quand un rapporteur fait du bruit, attire l’attention sur tel ou tel point, et, par ricochet, tel ou tel nom, il apparaît que la Commission se sent aussitôt obligée de faire la preuve aux yeux du monde de sa vigilance et de son professionnalisme. Ainsi, alors même qu’elle avait refusé de prendre en compte certains griefs de de Chalvron, elle est allée faire un signalement sur la base de ces mêmes éléments. Accessoirement, l’absurdité kafkaïenne s’est alors abattue sur un homme et son équipe ; ils ont ainsi subi un double acharnement, médiatique puis juridique.

On s’en doute, ce ne sont pas les médias, ni la CNCCFP qui iront reconnaître l’obstination aberrante qu’ils ont eux-mêmes montrée à l’égard de la France insoumise. Alors je le fais, c’est toujours ça.[1] Mais il faut savoir que le deux poids deux mesures n’a pas eu de limites dans cette histoire. Car dans le même temps où les comptes de campagne de l’un étaient mis à la disposition de la presse, la Commission s’est bien gardée de signaler les ristournes dont l’autre avait bénéficié. L’autre ? Quel autre ? Je vous laisse deviner. Même, il apparaît très clairement que les critères de validation des facturations d’événements et de réunions publiques par la CNCCFP se sont considérablement assouplis au fil des révélations des médias (ceux de Médiapart et de Radio France). __ Un scandale sous le tapis__

C’est qu’il n’est pas question pour la Commission d’invalider les comptes d’E. Macron. Non, pas question. Puisqu’il a gagné. Il n’en est pas plus question pour lui qu’il n’en a été question en 1995 pour Jacques Chirac. [2] Roland Dumas, alors Président du Conseil constitutionnel, expliquait « avoir sauvé la République » en taisant ces soupçons. Puis d’ajouter : « Chirac avait été élu – peut-être avec quelques trafics de voix… mais peu importe… Il était alors le représentant de la France aux yeux du monde ». [3]

Et voilà, ce n’est plus un secret : le Président, au moment de son élection, devient en même temps un ex-candidat intouchable. Non pas seulement parce qu’il bénéficie de son immunité, mais parce que l’organe de contrôle des comptes de campagne devient aussitôt impuissante à agir. Elle n’est en réalité pas constituée pour faire tomber le roi. Pince-moi je rêve : on apprend alors qu’en invalidant les comptes de campagne de Macron, la République se retrouverait devant un vide – que dis-je ?- un gouffre juridico-institutionnel. Prise de vertige devant un tel risque, la CNCCFP n’éventualiserait en aucune mesure de franchir le pas. Les jeux sont faits, et reconnaissons-le, les dés un peu pipés. Et dans les plus hautes instances, il semble établi avant même la fin de toute procédure de contrôle que l’heureux élu, quel qu’il soit, ne sera pas, et ne sera jamais inquiété. C’est là une donnée de premier ordre, un véritable postulat, que pourtant les citoyen-ne-s n’ont pas. Et pour cause.

Entendons-nous bien. Mon problème n’est pas tant l’irrégularité des comptes de campagne de Macron - je n’ai pas les clés pour juger de cela - , mais le principe qui gouverne tout le reste, et décide du traitement qui sera fait de tous les autres comptes. Ce qu’il faut d’abord dénoncer, c’est l’impunité du futur-ex-candidat-futur-président. Oubliez les coupes budgétaires, les effectifs réduits, l’angoisse du temps qui file : c’est pour garantir la paix des institutions que la Commission « harmonise » ses avis.

La CNCCFP est toute entière tendue vers un objectif, unique : la stabilité républicaine. C’est sa véritable raison d'être. On peut donc l'imaginer sans mal, la procédure d’harmonisation consiste en réalité à aligner rétrospectivement l’ensemble des comptes de campagne des candidats. Et ses décisions, elle les prend sans doute à l’aune de de ce qu'il faudra laisser passer dans le dossier du Président fraîchement élu. Tout porte à croire que ses comptes de campagne deviennent la mesure de tous les autres, une sorte d'étalon-or, jusqu'aux prochaines élections. Et en attendant, si le fonctionnement absurde de la Commission est remis en question, comme le rapporteur de Chalvron a voulu le faire - avec les motivations qui sont les siennes -, celle-ci n’hésitera pas à sacrifier un autre candidat, sa réputation, et faire un signalement là où il aurait dû être laissé en paix.

La CNCCFP est incapable de faire la seule chose vraiment importante, et qui justifierait à elle seule son existence. Elle ne peut empêcher le malhonnête, le tricheur, le magouilleur d’accéder au pouvoir. Elle n’en a pas les moyens, ni matériels, ni humains, ni juridiques, ni institutionnels. Devant tant d’inanité, il ne lui reste qu’une possibilité, causer des tracas aux plus petits. Triste constat pour une autorité qui se voudrait indépendante… Alors une dernière question se pose. Pourquoi la Commission aurait-elle un tel intérêt défendre sa fonction ? Et autrement dit :


À qui profite le crime ?

Grâce à l’émission, on a appris que les rapporteurs travaillaient dans des conditions peu enviables – dans des petits bureaux, presque jour et nuit au cœur de l’été et pour 18 euros par vacation jusqu’en mai dernier - 20 depuis cette date. Beaucoup sont des bénévoles, souvent des retraités qui arrondissent ainsi leur fins de mois. Difficile de croire par conséquent qu’ils se damneraient pour sauver cette institution. Non, les choses se jouent ailleurs, bien sûr. Ils se trouvent sans doute au plus au niveau de la Commission, du côté de ses dirigeants. Arrêtons-nous un instant sur François Logerot, son Président depuis 12 ans. Celui-ci vient de recevoir une augmentation de salaire proportionnellement bien supérieure (57 %) à celle des rapporteurs, faisant passer celui-ci de 4.574 euros à 7.182 euros nets par mois. En plus de cette faveur, l’énarque de 82 ans perçoit une indemnité annuelle de 9.500 euros bruts pour ses bons et loyaux services à la cour des Comptes de 1962 (en tant qu’auditeur de 2ème classe) à … 2004 (en tant que Premier président).



le-President-Macron-et-la-Cour-des-comptes.jpg [4]

Reprenons. M. Logerot a consacré sa vie à ces institutions dites indépendantes. En observant son parcours, on comprend aisément comment des hauts fonctionnaires tels que lui peuvent chercher à tout prix la stabilité des institutions de la 5ème République. C’est tout simplement leur intérêt. M. Logerot n’est certainement pas le seul à avoir fondé sa carrière sur cette stabilité. Comment aurait-il pu en être autrement pour toutes ces personnes, sorties de grandes écoles et destinées à mener des fonctions prestigieuses au milieu de leurs pairs ? Comment, même, leur en vouloir ? Ils sont pourtant largement responsables du pourrissement sur pied de nos institutions et du délitement de notre République qui donne de plus en plus les traits d’un monarque au chef de l’État. Il y a une oligarchie financière désormais reconnue ; l’oligarchie institutionnelle, plus discrète, n’est pas moins néfaste. Tous partagent les mêmes objectifs. Tous œuvrent au maintien de leurs privilèges. Et chose remarquable, le Président Macron, ancien élève de l’ENA devenu banquier chez Rothschild, appartient pleinement à ces deux mondes qui n’en sont peut-être qu’un.

Quand les garants des institutions se transforment en chiens de garde du pouvoir, celles-ci deviennent nos prisons. Il nous faudra nous en souvenir, lorsque l’Assemblée constituante sera en place et que nous, citoyen-ne-s, pourrons choisir nous-mêmes l’organisation de la res publica. Nous devrons toujours avoir à l’esprit que pour changer les structures, il faut changer les hommes. Et que pour changer les hommes, il faut changer leurs motivations.

Notes

[1] Notons que dans l’émission, le journaliste d’investigation Sylvain Tronchet, il faut dire un peu acculé par Daniel Schneidermann, a admis que le porte-parole de J.L. Mélenchon pendant la campagne présidentielle Alexis Corbière avait été victime d’une « suramplification » - c’est le terme qu’il a employé - médiatique au sujet de sa rémunération. C’est un premier pas.

[2] Pendant la campagne présidentielle, plusieurs millions d’euros avaient été versés, dont on soupçonne qu’ils étaient issus de ventes d’armes.

[3] Interview sur LCI en 2015.

[4] Attribution-NonCommercial-ShareAlike 2.0 Generic (CC BY-NC-SA 2.0)

jeudi 19 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode III – Intraitable

Les deux premières parties de ce travail (voir les épisodes un et deux) ont montré de quelle manière Emmanuel Macron utilise les mots les plus fédérateurs et en détourne le sens lorsque cela sert son propos et lui permet de justifier sa politique profondément injuste. Avec lui, le discours s’emballe. Il est loin, le temps de la campagne présidentielle où il s’agissait seulement de présenter un programme le plus consensuel possible, quitte à ce qu’il paraisse pauvre, pour ne pas dire fumeux, à de nombreux égards. Depuis, les techniques de communication du Président ont changé : le discours ne tourne plus à vide car une politique est mise en place, qu’il s’agit de justifier. Mais par une sorte de perversion savante du langage, le discours jupitérien est toujours capable de se déployer dans toutes les directions potentielles, y compris les plus inattendues. C’est sans doute là que désormais le vrai danger réside.

Épisode III – Intraitable

Ainsi a-t-on entendu dimanche soir le Président de la République décrire la situation migratoire actuelle avec des mots dont le Front national n’aurait pas rougi : avec un ton grave, il a par exemple évoqué un phénomène migratoire inédit, inédit… et qui va durer (sur tout le passage, prononcé 3 fois) dus à 1) des conflits géo-politiques, 2) les problèmes climatiques, 3) une grande pauvreté en Afrique et 4) une démographie africaine qui est une véritable bombe, il faut le dire.

Par cette gradation le ton est donné : il s’agit d’attiser les peurs. Lorsqu’on sait que dans les décennies à venir, plus de 250 millions de personnes devront quitter leur lieu de vie pour fuir les conséquences du dérèglement climatique (et que la question écologique n’a pas même été effleurée pendant le débat), il y a de quoi rester songeur. Pas de doute, l’intention ici était bien de tenir un discours très ancré à droite.

Mais aussitôt fait ce premier « constat », Macron complète sa réponse et oppose le principe du droit d’asile, respecté puisque constitutionnel et qui doit être protégé. Puis d’expliquer que le raccourcissement des procédures de demande est fait pour eux… pour eux (les demandeurs d’asile) et pour leur éviter des humiliations ; que les enfants seuls ne peuvent être mis dans les centres de rétention ; enfin que le délit de solidarité ne doit plus être puni par la loi.

Que retenir ici ? Deux choses :

1) le fameux en même temps, devenu marque de fabrique du macronisme, fonctionne à plein régime pour justifier la moins mauvaise des politiques. C'est le cas pour la question de la migration, mais c’est aussi une justification courante de la mise en place de Parcoursup ou de la réforme de la SNCF : il faudrait se contenter des lois imposées par le gouvernement sous prétexte que la situation précédente était insatisfaisante, ou bien encore, comme il est dit au sujet des migrations, que le pire est à venir.

2) face à des questions complexes, le Président souhaite faire savoir qu’à ses yeux seule la raison prévaut. Et en aucun cas les émotions ne guideraient ses décisions.

Chez Macron, une telle affirmation de la primauté de la raison sur l’émotionnel est revenue tout au long de la soirée (de là où je suis, je n'ai pas d'amis ; avec des bons sentiments on couvre des crimes) :

Plus largement, renvoyer l’interlocuteur à ses émotions est une manière de le décrédibiliser. La séquence sur l’immigration est à ce titre très intéressante. Voici ce qui s’est dit alors :

J.J. Bourdin : Je ne suis pas là pour exprimer une indignation, je suis là pour rapporter une indignation. Ce n'est pas la même chose.

E. Macron : Oui, je sais cela, et je la respecte et je la partage comme vous. Puis : Je suis touché par chacune de ces situations comme vous ... il m’arrive de la vivre dans mes tripes comme vous, mais ma mission est de ne céder à aucune facilité d’émotion ou de plateau.

En d’autres termes seul Macron serait capable de faire fi de ses émotions pour agir de la manière la plus juste. Et cette séquence, où Macron dans un étrange monologue attribue à Bourdin des sentiments qu'il n'a pas (Bourdin insiste sur le fait qu'il se fait le simple rapporteur de l'émotion de la population), montre qu'elle n'a en réalité rien de spontané. Macron s'était probablement préparé car il lui fallait donner cette image et nous laisser penser que contrairement à ses interlocuteurs, il est maître de ses émotions. Il a le monopole de la raison.

Si, à l’entendre, la décision raisonnée, et uniquement parce qu’elle est raisonnée, lui permet de prendre les problèmes à la racine et non de s’occuper uniquement de leurs symptômes (ce qui reste à prouver), elle est surtout utilisée comme prétexte à toutes les décisions.

Car plus que toute autre chose, la décision chez Emmanuel Macron a pour ultime objectif d'affirmer une autorité. Chaque acte accompli par le Président et son gouvernement est acte d’autorité, ou du moins doit être perçu comme tel. C’est donc moins par crainte d'un afflux de migrants que par peur des accusations de laxisme qu'ils réduisent à des conditions d’accueil et de vie indignes celles et ceux qui arrivent sur notre sol au prix de longues épreuves et mettent tout en œuvre pour accélérer, et par conséquent multiplier les reconduites (il y a trop de gens qu’on ne raccompagne plus par faiblesse, a-t-il affirmé dimanche).

C’est sans doute pour de semblables raisons qu’une forte répression a suivi l’abandon du projet d’aéroport à NDDL : les partisans du projet s'étaient empressés de fustiger la permissivité de Macron et du gouvernement vis à vis des zadistes. De la même manière, l'inflexibilité qui accompagne les réformes est légitimée par le refus de céder à des minorités habituées à ce qu’on leur cède. Quelles que soient les revendications, les problématiques, Macron se dit intraitable. Le mot d'ailleurs a été prononcé plusieurs fois pendant l'entretien. L'autoritarisme va jusqu’à agir en interne, puisqu’on sait que les députés LREM sont soumis à des pressions pour voter dans le sens des propositions de loi du gouvernement. Plus grave encore, Macron nous a expliqué que l’intervention en Syrie avait pour but de montrer que la France ne fait pas preuve de faiblesse et de rétablir sa crédibilité. Au nom de cette obsession de l'autorité, on arrive désormais à une extrémité alarmante puisque des vies, au sens propre du terme, sont en jeu.

Cependant, savoir que Macron a pour unique boussole le sentiment d'incarner l'autorité et la fermeté, - image elle-même relayée par les innombrables opérations de communication de l'Élysée et par les médias - nous permet aussi de mieux anticiper la suite. On peut être certain par exemple que dans la période qui suivra cet entretien, Emmanuel Macron sera lointain et se voudra plus jupitérien que jamais. N'a-t-il pas été obligé de dire à deux reprises à Edwy Plenel qu'il était son interviewer, et lui le Président? Indéniablement, ce long échange lui aura fait perdre un peu de la stature qu'il s'était évertué à forger ces 12 derniers mois. Par ailleurs, à partir de ce constat on peut aussi réfléchir aux conséquences qu'aurait ce qui serait perçu comme un recul du gouvernement sur tel ou tel sujet de mobilisation actuel. Car comme le remarque si justement le député FI Adrien Quatennens, Macron aime à être fort avec les faibles et faible avec les forts.

Quand d'autres voient dans la démocratie l'expression du peuple et l'occasion de lui donner la main sur son destin, Macron quant à lui n'y voit que celle, moins glorieuse, de projeter une image idéalisée du souverain. Chaque opération, chaque réforme semble nous dire L'État, c'est lui. N'y a-t-il donc rien de plus détestable pour Emmanuel Macron que de voir révélée au grand jour sa très grande faiblesse, celle-là même qui forge toute sa vision du monde ? Car si faiblesse il y a, c’est à toujours protéger les puissants et vouloir écraser les plus fragiles. Et la véritable autorité consiste à prendre au mot la devise de notre pays. Le reste finalement n’est que rhétorique.

mercredi 18 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode II : Un système cohérent

Dans mon billet précédent, j’évoquais la tendance du Président Macron à employer, lors de l’entretien du dimanche 15/04, à tort et à travers le terme de légitimité, afin de justifier ses actions les plus douteuses (interventions en Syrie, répression à l’égard des zadistes de Notre-Dame-des-Landes et des étudiants) et de mener des réformes sans prendre le temps du dialogue avec les acteurs nécessaires à tout débat démocratique. Nous allons voir à présent de quelle manière, pour mieux faire passer les injustices inhérentes à sa politique libérale, il a travaillé à bâtir la cohérence de son discours et ce, au prix de quelques contorsions sémantiques.


Épisode II : Un système cohérent
Alors qu’il s’expliquait sur la baisse de l’impôt sur la fortune (ISF) et de la taxe sur le versement des dividendes, Macron a affirmé avec insistance que la théorie du ruissellement n’était pas une référence pour lui : Je ne crois pas à la théorie du ruissellement. Au regard de la politique libérale qu’il conduit, cette assertion paraît fausse, bien sûr. Il s’agit plus probablement pour Macron de se débarrasser de l’image impopulaire qui colle désormais à la peau de ce Président des riches. Mais il ne fait pas autre chose que demander des efforts à la très grande majorité des citoyens (retraités, cadres moyens, fonctionnaires), tout en laissant la catégorie des plus aisés en dehors de tout système de redistribution. Le peuple paie, la caste est épargnée. Malgré cette contradiction, on comprend que pour Macron, la priorité absolue est donc de maintenir le sentiment qu’il est le garant de la cohésion nationale. Mais, reconnaissons-le, c’est un peu la quadrature du cercle.

L’un des procédés rhétoriques utilisé par Emmanuel Macron dimanche dernier pour rendre plus supportable la séparation entre la majorité de la population et un petit groupe de privilégiés réside alors dans une désincarnation systématique de ce dernier. À l’entendre, les riches, exemptés d’impôts, deviennent une simple catégorie, le produit sans corps et sans âme d’une classification quelque peu technocratique. Cette caste semble ainsi inaccessible au commun des mortels. Présentée de cette manière, elle n’est plus un groupe d’hommes et de femmes vivant dans sa bulle d’opulence, mais seulement un maillon dans une chaîne de mécanismes complexes, voire inextricables.

On a un premier exemple de la désincarnation systématique opérée par Macron lorsqu’il a été question de la réforme de la SNCF. Il explique alors que pour mettre fin aux déficits liés aux transports ferroviaires, des efforts sont demandés à chacun :

- aux usagers - Macron ne précise pas davantage, mais on sait qu’ils verront les prix des billets augmenter sensiblement comme ce fut le cas dans le reste de l’Europe et, faute d’investissements de l’État, certaines lignes sont condamnées à disparaître,

- à l’entreprise, qui va connaître une réorganisation,

- et aux cheminots qui perdront leur statut.

On s’en doute, les transformations structurelles et administratives que s’apprête à connaître la SNCF - l’entreprise - n’ont rien de comparable avec les sacrifices que les citoyens, cheminots et usagers, devront faire. Pour Emmanuel Macron, tout est pourtant mis sur le même plan.

Or, tandis que les journalistes mettaient en balance le déficit annuel de la SNCF (1,5 million) et les salaires affolants des cadres de la SNCF, à commencer par celui de la Ministre Florence Parly lorsqu’elle était directrice générale chargée de SNCF Voyageurs (52 000 euros par mois tout de même) et tandis qu’est soulignée la responsabilité du patron de la SNCF Guillaume Pepy, Macron prend bien soin… de s’indigner : Vous avez une manière de vous attaquer aux gens ! Vous les jetez en pâture.

À l’entendre, il ne faudrait surtout désigner personne : tout ce qu’il est permis de faire, c’est déplorer un système. Hors de question donc d’identifier les quelques hommes et femmes qui se sont littéralement gavés au détriment du service public, et qu’eux-mêmes ne jugent aujourd’hui plus assez rentable.

De même, il était frappant de voir la vive réaction qu’a provoqué Jean-Jacques Bourdin en prononçant le nom de Bernard Arnaud, patron du CAC40 et cité dans les Paradise Papers pour avoir placé des actifs dans des paradis fiscaux. Macron a d’abord nié que c’était son ami. Puis il a balayé toute tentative de nommer des coupables d’un revers de main : Je ne suis pas là pour juger tel ou tel.

Et de déployer tout un arsenal linguistique des plus abstraits pour expliquer la complexité de la lutte contre l’optimisation fiscale. En vrac, cela donnait dans une sorte de litanie :
il faut déconstruire proprement – stratégies de contournement (pour évasion fiscale) - États dont les règles permettent des contournements massifs (pour paradis fiscaux) - avancées en matière d'échanges d'informations - convergence fiscale au sein de l’Union européenne - système de contrôle - administration fiscale – dispositifs - mécanisme.
La liste n’est pas exhaustive, mais on voit l’objectif. Difficile d’imaginer le Président de la République parler en des termes aussi froids de délinquance ou même de terrorisme. Chez lui, certains maux sont indéniablement plus palpables que d’autres.

Tandis que les catégories sont faites et les rôles distribués, il peut alors dérouler sa cohérence (Je suis d’une constance extrême, aime-t-il à dire). Et une fois les plus riches mis de côté et rendus invisibles, une forme de partage des richesses peut désormais (et enfin) avoir lieu. Mais c’est une forme cynique de répartition : plutôt un partage des miettes.

Ainsi, les retraités donnent aux salariés, ce qui permet de baisser leurs cotisations sociales ; mais Macron ne manque pas de souligner que dans le système de retraites par répartition, ce sont les salariés qui paient les retraites ; les fonctionnaires voient leurs points d’indice gelés mais il est dit qu’il faudra tôt ou tard revaloriser les salaires des enseignants et des infirmiers qui travaillent dur ; les classes moyennes n’auront plus à payer de taxes d’habitation mais un deuxième jour de solidarité est une piste intéressante… On nous joue une farce, où sur scène Édouard paré de ses plus beaux atours va déshabiller Pierre pour habiller Paul puis déshabiller Paul pour habiller Jacques. Ou quelque chose comme ça.(1)

Dans ce système bien huilé, c’est tout naturellement qu’apparaît le mot solidarité. Mais si Emmanuel Macron insiste sur la solidarité inter-générationnelle qui justifierait l’augmentation de la CSG et si, comme on l’a vu, il envisage un 2ème jour de solidarité pour financer la dépendance, le terme n’est pas utilisé pour qualifier les investissements des plus riches et des chefs d’entreprises dans l’économie nationale. Ici, plus aucune valeur morale n’est mobilisée. Pas plus qu’un système de redistribution des richesses global, contraignant et réellement efficace n’est organisé. Impossible donc de savoir ce qui sera fait avec les cadeaux fiscaux faits aux riches.

Macron se contente de répéter que quand on empêche les gens de réussir, ils vont ailleurs. Pour le reste, il est très difficile de séparer le bon grain de l’ivraie (c’est à dire ceux qui réinvestissent de ceux qui se contentent de bénéficier de cadeaux fiscaux). Effectivement, Macron lui-même semble avoir renoncé à la théorie du ruissellement. Et faute d’argent magique, il tombe dans la pensée magique : une pincée d’espoir, une bonne dose de mauvaise foi, des paroles ressassées et dans deux ans, nous dit-il, on pourra faire un bilan.

Ces exemples montrent comment Emmanuel Macron manie les mots. Il les choisit toujours avec parcimonie et, en même temps, avec lui ils sont à géométrie variable. Son usage du terme légitimité est finalement comme celui de solidarité : purement pragmatique (2) . Cette façon de procéder permet toutes les extrémités. Ainsi l’a-t-on constaté sur la question de l’immigration et plus précisément quand a été évoqué le délit de solidarité.

Pour pouvoir développer une de ces réponses de Normand dont il est le spécialiste, Macron n’a pas hésité à distinguer la bonne et la mauvaise … solidarités. L’une, qui consiste à sauver la vie d’un migrant en danger, serait louable (dans la bouche du Président, elle se mue en devoir d’humanité), tandis que l’autre, qui consiste à aider des passeurs, reste répréhensible. Pourtant, s’il s’agit de sauver une vie, peu importe l’identité de la personne que l’on sauve, non ? Et si quelqu’un vient par exemple à conduire un passeur quelque part, ou à l’héberger, il ne saurait être question, et cela en aucune mesure, de délit de solidarité, mais plutôt de complicité… On le voit, un tel mot supporte mal le pluriel. Comme la plupart des valeurs morales, d’ailleurs. C'est que la solidarité, elle, ne se compte pas.

(1) Le discours est exactement le même pour l’ensemble des services publics : moindre augmentation des budgets et non renouvellement des personnels cohabitent en permanence avec la promesse de rentrées d'argent par l’investissement (EHPAD) et, si l’on arrive à créer cette dynamique, une possible augmentation des salaires.


(2) La pragmatique est une branche de la linguistique qui appréhende la signification des éléments de langage uniquement en fonction du contexte de leur emploi.

mardi 17 avril 2018

L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode I : L’action légitime

Dimanche 15 avril a eu lieu un entretien entre le Président de la République et deux journalistes, Edwy Plenel le directeur de Médiapart et Jean-Jacques Bourdin (BFM TV). Cette interview me servira de support pour analyser les méthodes rhétoriques - et en filigrane, de gouvernement – du Président Macron. Cet entretien au Palais de Chaillot a en effet pris le tour d’un véritable débat, loin de l’exercice éculé et souvent complaisant auquel on est habitué. Et c’est dans un constant effort de justification de sa politique que le Président a dû déployer toutes ses compétences rhétoriques.

S’il ne faut pas être dupe de l’aspect communicationnel de cette longue interview, ni du plaisir, souvent affiché, qu’y a pris le Président lui-même, ce débat peut s’avérer malgré tout utile : il est possible par exemple d’identifier des éléments de langage et plus largement ce qui constitue son discours, ses représentations et peut-être même son mode de pensée, lorsqu’il se prête à des exercices de ce genre. Cette analyse poursuit un travail que j’avais commencé à l’issue des élections présidentielles et législatives et un atelier que j'avais présenté aux AmFIs d'été à Marseille. D’une certaine façon, je fais donc à mon tour le point, un an après l’accession au pouvoir de celui qui est d’abord, et surtout, un VRP de talent.

Épisode I - L’action légitime

Pendant le grand entretien de dimanche, le Président de la République a répété en boucle un certain nombre de mots, mais les a utilisés dans des circonstances mais aussi des sens très différents. C’est le cas du terme de légitimité, très souvent employé et, chose remarquable, pour presque tous les sujets abordés. Selon la définition, la légitimité est tout aussi bien le caractère de ce qui est fondé en droit (on parle de « légitimité d’un contrat ») que de ce qui est fondé en justice ou bien en équité (« légitimité d’une revendication »). On le voit, le terme est en lui-même ambigu puisqu’il recoupe selon le contexte les dimensions, juridiques et/ou morales. Or, c’est précisément sur cette ambiguïté que joue Emmanuel Macron lorsqu’il l’invoque. Tout particulièrement au sujet de l’intervention de la France en Syrie. Il l’a fait plusieurs fois pendant ce discours qu’on imagine très travaillé . C’est d’abord par un foisonnement de raisons qu’Emmanuel Macron a voulu convaincre de la légitimité de cette intervention. Toutes sont en fait réversibles. En voici un panel :

- 1) Notre priorité est la lutte contre DAESH.

Cette affirmation préalable est posée mais par la suite, rien n’est dit d’un éventuel lien avec l’intervention à proprement parler. Faut-il comprendre dans cette affirmation quelque peu péremptoire que la lutte contre le mal absolu autoriserait toutes les décisions ? Faute de précisions supplémentaires, on est obligé de formuler nos hypothèses. Par exemple que Macron nous donne ici une version implicite de l’expression « la fin justifie les moyens ». Reste à établir dans ce cas précis si la fin et les moyens sont tout à fait en cohésion. Rien n'est moins sûr.

- 2) Nous avons la preuve que des armes chimiques ont été utilisées par le régime de Bachar al-Assad.

Là encore, aucune question complémentaire, ni demande de précision ne sera faite à ce sujet. Le Président se contentera donc de faire cette affirmation. Sur ce sujet pourtant épineux, visiblement il n’est pas besoin de présenter les preuves : le mot seul semble suffire à en produire l’effet.

- 3) Nous avons mené une lutte contre des armes dont l’usage est contraire au droit international.

Macron précise également que ce n’est pas un acte de guerre, refuse à Bourdin l’usage de cette expression dans la mesure où son pays n’a en aucune manière déclaré la guerre à la Syrie. Il n’empêche, rien ne s’oppose à ce qu’on considère des bombardements dans un pays étranger comme un acte de guerre et prendre le mot lutte pour ce qu'il est, à savoir un euphémisme.

- 4) Les frappes avaient pour objectif d'affirmer le poids de l'ONU, ainsi que l’impact des résolutions qui ont été prises en son sein.

Emmanuel Macron avance cet objectif alors même que la France, les USA et le Royaume-Uni se sont affranchis des règles de fonctionnement de cette institution et de son autorité, en menant ces attaques sans mandat de l’ONU et malgré les exhortations de son Secrétaire Général à ne pas intervenir. On est donc ici devant un véritable paradoxe. Mais on pourrait parler de mauvaise foi.

- 5) L’opération avait un but humanitaire.

Edwy Plenel n’a pas manqué de souligner que le mot peuple n’est jamais prononcé dans la bouche d’Emmanuel Macron dans sa démonstration. On peut par ailleurs se demander pourquoi les bombardements et exactions diverses, qui ont fait plus de 350 000 victimes, n’auraient, elles, pas nécessité de semblables interventions dans les 7 années précédentes s'il était réellement question de protéger le peuple syrien.

- 6) Il était nécessaire de rétablir la crédibilité de la France face à la Russie.

Cette dernière en effet est accusée par Emmanuel Macron de ne pas avoir fait respecter la résolution contre les armes chimiques en Syrie. Plus exactement, elle a impuissanté la communauté internationale. Ce néologisme, qui consiste à transformer un adjectif en verbe, pourrait ressembler à un anglicisme. Même si elle n’est pas impossible, il est difficile de croire à une simple maladresse de la part d’un communicant comme M. Macron ; en tout cas, par cette invention linguistique, il souligne et appuie à sa façon toute la singularité de la situation géopolitique précédant les frappes, où une coalition de pays se serait retrouvée totalement empêchée par une seule nation. On comprend la suite : à situation inédite, réponse inédite.

Dans ce flux de justifications d’une intervention urgente, c’est finalement la légitimité internationale qui sera le plus mise en avant. Pourtant, le réel, sans doute moins que les mots, est têtu : légitimité est employé ici pour absence de légalité ; et internationale pour 3 pays. Résumons : il s’agit d’une intervention illégale menée par 3 pays. Plus tard, Macron précise : 3 pays sur 5. Or, pour obtenir un mandat de l’ONU il faut que les 5 pays de son Conseil de Sécurité le votent.

Trois pays sur cinq, c’est la majorité, rétorquera alors Macron devant un Edwy Plenel dubitatif. Pour notre président, légitimité et majorité deviennent synonymes, quelle que soit l’organisation concernée et les règles qui la constituent. La légitimité, dans le cas des attaques, viendrait d’une vague idée, une représentation collective mais aux contours flous que chacun des spectateurs se fait de la démocratie. Dans la bouche du chef d’un État démocratique, ce n’est là rien d’autre qu’un tour de passe passe.

Le mot légitimité a été particulièrement employé pour une autre thématique, très différente : il qualifiait les colères qui traversent le pays depuis plusieurs mois. Selon le Président, certaines sont ainsi légitimes : celles qui sont le fruit de problèmes et de tensions antérieurs à son quinquennat (autrement dit celles dont il n’est pas responsable) et celles qui sont au contraire concomitantes à ses réformes. Selon ce raisonnement, sont acceptables deux types de colère : 1) celle des personnels soignants soumis à de difficiles conditions de travail et 2) celle des cheminots qui voient leur statut aujourd’hui remis en cause. Une troisième quant à elle n’est pas acceptable : c’est celle des groupes, les professionnels du désordre (l'expression désigne aussi bien les jeunes des universités que les zadistes expulsés de Notre-Dame-Des-Landes).

On remarquera au passage que sur 3 colères, 2 semblent légitimes au Président. Une majorité… Pourtant, cette légitimité reconnue ne justifie, cette fois-ci, aucune mesure exceptionnelle, aucune entorse aux règles que Macron s’est données en début de mandat. Il apparaît au contraire que la parole a beau être libre et les colères s’exprimer, rien ne déviera les projets du Président en place. Droit dans ses bottes, les yeux dans les yeux. C’est qu’on touche ici à un aspect essentiel de l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron, aidé de ses ministres : on pourrait l’appeler la technique du fait accompli.

Ainsi, qu’il s’agisse du débat avec les parlementaires, celui escamoté face aux ordonnances sur le code du travail, puis celui qui vient d’avoir lieu au sujet des frappes en Syrie alors même qu’elles avaient déjà été menées, qu'il s'agisse de Parcoursup mis en place avant même la validation par l’Assemblée nationale ou encore de la réforme de la SNCF qui n’avait jamais été annoncée dans le programme d’Emmanuel Macron, la méthode est toujours la même : le Président et son gouvernement imposent, et les discussions ont lieu après coup.

On le comprend, cela ne laisse aucune possibilité aux différents acteurs d’infléchir les décisions, au mieux déjà prises et parfois même déjà appliquées. Dans ces circonstances, désigner tels mécontentements comme légitimes ou non n’a par conséquent aucune raison d’être que cosmétique, communicationnelle. Pour une grande part, il s’agit simplement de distribuer des rôles au regard de l’opinion publique et, à bien peu de frais, de se montrer compréhensif ou au contraire, intraitable face à des interlocuteurs réduits au silence. Il n’empêche, le mal est fait : le dialogue, le vrai, n’aura pas lieu. On a plutôt affaire à un dys-logue, une parole qui arrive toujours après-coup.

Sur ce dernier plan, l’absurdité rhétorique - et le culot! - du Président dimanche soir ont été tels qu’il n’a pas hésité à s’appuyer sur le caractère constitutionnel de ses modes de décision pour les rendre plus … légitimes (en droit, cette fois). En poussant le raisonnement, et dans la mesure où il présente comme anti-démocratique tout ce qui est anti-constitutionnel, toute demande faite au gouvernement d’autoriser les débats avant les prises de décisions devient donc, de manière mécanique, anti-démocratique. Cela ne s’invente pas.

samedi 10 mars 2018

Le sultan, le billot et la conteuse professionnelle

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« Scheherazade, en cet endroit, s’apercevant qu’il était jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son conseil, cessa de parler. « Bon Dieu ! ma sœur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux ! — La suite en est encore plus surprenante, répondit Scheherazade ; et vous en tomberiez d’accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd’hui, et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine. » Schahriar, qui avait écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même : « J’attendrai jusqu’à demain ; je la ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. » Ayant donc pris la résolution de ne pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au conseil. »
Les Mille et une nuits, traduit par Antoine Galland

Dans le célèbre conte persan, Scheherazade est une séduisante jeune femme qui viendra à bout de la haine que le sultan Schahriar porte envers les femmes depuis qu’il a été trompé par son épouse. Mais à la fin de la toute première nuit de récit que cet extrait relate, à cet instant précis, Scheherazade sait parfaitement que si elle n’est pas parvenue à susciter l’intérêt et la curiosité du sultan, si elle ne réussit pas à lui faire prendre goût à ses contes, sa tête sera coupée au petit matin. Tout au long de sa tâche Scheherazade est en sursis.

Dans Les Mille et une nuits, Scheherazade est belle, intelligente. Elle s’est montrée courageuse en se proposant pour épouser le sultan capricieux. Par son récit sans fin capable de subjuguer le tyran - en réalité le lecteur -, elle s’avérera une stratège extraordinaire. Mais ça, c’est dans le conte ancestral. Dans la société actuelle - la vraie vie - Scheherazade est beaucoup moins sympathique ; et les moyens qu’elle emploie pour se jouer du sultan, bien moins subtiles. Certes elle n’a pas le choix : tout comme le personnage fictif, elle doit raconter des récits infinis pour survivre. Et pour corser les choses, avec notamment le développement d’internet qui multiplie les sources de récits, une concurrence impitoyable sévit désormais, qui risque chaque jour nouveau de faire apparaître Scheherazade d’un ennui fatal aux yeux du tyran.

Alors, pour échapper à son sort, notre Scheherazade des temps modernes ne s’arrêtera pas à une vilenie. Sa tête vaut bien cela. Ne lui jetons pas la pierre, elle ne l’a sans doute pas décidé froidement. Au début, c’est certain, elle prenait soin de narrer des histoires de qualité. Mais vint un moment où l’évidence éclata comme un fruit trop mûr : désormais la quantité primerait. Puis tout s’est emballé. À ce jour Scheherazade ne s’effraie plus d’une approximation ni d’une incohérence. S’il le faut, elle peut grossir le trait : comprenons-la, la pression est si forte. Elle s’engouffre. Partout. Va gratter là où elle espère trouver un peu de matière à récit. Elle prend ci, revient là. Elle fait flèche de tout bois. Ressort d’anciens passages et les remet au goût du jour. Parfois, aussi, s’inspire allègrement de ce qu’elle a lu ailleurs.

Pour étirer son discours, elle a trouvé une technique infaillible : elle analyse ses propres récits. En narratologie on parle de récit méta-diégétique. C’est très pratique car ce discours se nourrissant de lui-même se révèle une merveilleuse fabrique à phrases. Cela donne à peu près ceci :  « Cher sultan, je vous ai conté hier l’histoire de blablabla. Or, j’ai pu constater combien le récit de blablabla a suscité chez vous une profonde émotion. Aujourd’hui, nous allons nous demander pourquoi un tel récit de blablabla vous a tant bouleversé. Puis s’il était bien opportun de vous raconter ainsi l’histoire de blablabla. Ce sera aussi l’occasion de vous narrer ce que d’autres ont pu penser du récit de blablabla. Enfin nous pourrons interroger la pertinence de raconter un jour à nouveau l’histoire de blablabla et de ceux qui entendant le récit de blablabla, en ont éprouvé de vives réactions. Blablabla. »

Pour introduire un peu de diversité, Scheherazade n’hésite pas non plus à varier ses supports. Elle n’est jamais avare de schémas, donne à voir, généreuse, des courbes de toutes sortes. Mais c’est à double tranchant. Elle ne peut pas abuser non plus de ces détails techniques sous peine de voir le sultan s’endormir, lassé par cette facture trop aride. Plus performant est de savoir enchâsser habilement les récits. Mais disons-le, finalement tout est bon tant que le sultan est satisfait du feuilleton.

Il est enfin un procédé phare, une formule presque magique, qui permet à la fois de prolonger indéfiniment le grand récit du monde tout en ravivant d’un jour à l’autre la flamme du sultan. C’est la dénommée « polémique ». Faute de l’avoir inventée, Schererazade l’exploite avec talent. La polémique (du grec polemikos – qui a trait à la guerre) semble en effet avoir été faite pour satisfaire son besoin de produire un incessant discours. Car elle permet de mettre en scène une controverse (1) ; puis elle en explicite la genèse (2) ; en examine tour à tour les causes, quitte parfois à remonter à la nuit des temps (3), mais aussi les conséquences (4). Mieux que tout : elle oppose des protagonistes et exacerbe leurs différences (5). Enfin, elle prend à parti chacun de ceux qui en sont témoins (6). Car une polémique réussie ne se contente pas de montrer un combat entre deux ennemis mortels. Elle crée des camps. Une polémique digne de ce nom doit s’imposer comme une véritable question de société.

Pour toutes ces raisons, Scheherazade n’aime rien de plus que distribuer des rôles. Elle s’est émancipée il y a bien longtemps de tout souci d’équité de traitement. Selon son seul vouloir, celui-ci sera donc présenté comme le méchant éternel, et celui-là le héros. Celle-ci sera (d’abord et surtout) un objet de désir et tous ceux-là, après être passés un temps pour trop lisses et insipides, prendront une importance soudaine dès lors qu’ils deviendront des traîtres.

Les représentations sont classiques, certes, mais face à l’adversité Scheherazade en revient aux bonnes vieilles recettes. Et finalement, elle n’a aucun scrupule à fonder son conte selon un schéma actanciel - qui semble, malgré tout le respect que je dois à Greimas - quelque peu suranné. Schema_actantiel.png Honnie la complexité, balayés les foisonnements du caractère : chaque être ici est traité comme une figure, à la fois grossière et sans profondeur. Dans la bouche de Scheherazade, l’épaisseur de l’histoire individuelle disparaît au profit de la caricature.

Peut-être Scheherazade se demande-t-elle comment elle a pu en arriver là. Mais aussitôt qu’elle tourne le cou pour regarder en arrière, l’image épouvantable de sa tête roulant au sol s’impose à elle. Elle se persuade sans doute aussi qu’elle se débrouille bien mieux que d’autres le feraient à sa place. Après tout, elle a acquis au fil des ans un professionnalisme certain. Alors, elle reprend le fil de son récit, de ce récit chaotique, boursouflé, un peu triste, mais inexorable.

mercredi 21 février 2018

Enregistrement de Wauquiez : un autre masque tombe

micro.jpeg Depuis plusieurs jours un événement fait vibrer la sphère politico-médiatique. C’est la diffusion, par le journal Quotidien, des propos que Laurent Wauquiez a tenu pendant des cours qu’il donnait à des étudiants de l’école de commerce de l’EM Lyon. Révélations, dézingage, insultes envers d’autres personnalités politiques, y compris des membres de LR... Les cours étaient censés être apolitiques mais à l’évidence, il n’en était rien. Des étudiants ont jugé bon de le faire savoir. À l’occasion de ces révélations, tous les ingrédients étaient donc réunis pour créer le buzz. Pourtant, dans leur ensemble, les propos qui viennent de ressortir ne me semblent pas si surprenants que cela.

Que le chef du parti de l’argent se montre hautain, méprisant, haineux et cynique avec ce qui n’est pas lui n’a pas vraiment de quoi étonner. Il est d’ailleurs de notoriété publique que M. Wauquiez a instauré une ambiance de travail particulièrement difficile dans ses rangs – y compris au sein de la direction de la région Auvergne-Rhône-Alpes - et qu’à toutes occasions il démolit ceux qui font mine de s’opposer à lui. Rien donc de très inattendu n’a par conséquent fuité de ces réunions politiques (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit). Seul ce qui est dit d’un espionnage supposé par Nicolas Sarkozy de ses ministres au temps de sa présidence pourrait sonner comme un coup de tonnerre, à condition néanmoins que des preuves ou un faisceau de témoignages s’ajoutent dans les prochaines heures aux affirmations du leader de la droite.

Non, au-delà du fait que Wauquiez a fait preuve d’un véritable amateurisme en se confiant ainsi sans retenue - visiblement certain que son autorité naturelle et sa récente promotion empêcheraient toute velléité de rébellion à l’heure, rappelons-le, du smartphone et de la course permanente aux petites phrases - les révélations ne présentent pas un grand intérêt. En revanche, les conditions dans lesquelles ces propos ont été tenus méritent autrement plus d’attention. Il s’agit d’un véritable dispositif, qui a été mis en place par Laurent Wauquiez et son équipe, et qui visait à conquérir les cœurs de nos chères têtes (encore) blondes. Ce dispositif, maintenant que nous en connaissons tous la nature, doit être interrogé.

Les cours des 16 et 17 février derniers, qui faisaient partie d’un cycle d’un an, n’étaient pas les premier dispensé par Wauquiez. Or, peut-on se satisfaire qu’un responsable politique en activité aille ainsi devant des étudiants et ordonne que ses paroles soient tenues secrètes ? Par exemple, on comprend aisément qu’un médecin s’engage à ne jamais divulguer ce qui s’est dit avec son patient dans le cadre d’une consultation. Mais il est pour le moins dérangeant d’apprendre qu’une personnalité politique de premier plan exige que les propos qu’elle tient devant une assemblée d’électeurs potentiels restent « privés ». Bien au contraire, des exigences, c’est toute la société qui doit en avoir envers les politiques, à commencer par celle de savoir quels messages ils transmettent à la jeunesse du pays.

Pourtant, Bernard Belletante, le directeur général de l’EM Lyon, ne s’est pas fait attendre pour envoyer un mail à l’ensemble de ses élèves pour expliquer qu’"enregistrer une personnalité sans l’en informer n’est pas une valeur early maker" (sic). Quant à M. Wauquiez, il n’a trouvé rien de mieux à faire pour répliquer que de lancer des insultes supplémentaires, cette fois à l’égard de Quotidien et de porter plainte contre le journal. On marche sur la tête.

Plus grave encore. Avec ce lamentable épisode, ce à quoi nous avons assisté de façon fragmentaire, c’est la fabrique de collusions. Il faut entendre Wauquiez parler à ses émules ! Son ton, mélange de fermeté et de confidence, mais aussi le public auquel il s’adresse, trié sur le volet (les étudiants ont dû en effet écrire une lettre de motivation pour pouvoir participer au cours), tout cela nous révèle comment une élite, ou prétendue telle, a accès à des informations que le reste de la population n’est pas censée connaître. Alors là, quelques minutes seulement, on a pu entendre la teneur de ces phrases qui forgent l’oligarchie de notre pays. Cette boue, c’est de l’or : c’est de l’information qui ne nous était pas destinés.

Dans ces circonstances, la réaction du porte-parole des Républicains Gilles Platret, qui a comparé l’enregistrement à « un exercice au niveau CAP d'ajusteur-monteur », sonne comme un dernier aveu : oui, pour les personnes qui dirigent le pays ou aspirent à le faire, il y a bien deux catégories de personnes : celles qui méritent de tout savoir de la vie politique, au point d’être informées de ce qui relève de l’organisation, voire de la sûreté de l’État – et les autres, les apprentis, les petites gens, aux méthodes viles, fondamentalement indignes de s’approprier de telles paroles sans les pervertir. Au terme de l’écoute de la bande son, on a le désagréable sentiment que Wauquiez et sa clique ne souhaitent finalement pour rien au monde donner de la confiture à des cochons. À des riens, des fainéants, pourraient-ils dire encore ? Suis-je bête : les termes ont déjà été pris.

dimanche 8 octobre 2017

VARIATIONS SUR UN ÉMOI

Retour sur un malaise
On se débrouille, c’est comme ça. Lapidaire, tranchante, définitive, cette phrase criée par Christine Angot la semaine dernière à Sandrine Rousseau résonne encore dans ma tête. Peut-être dans celle de quelques autres. Lors de la diffusion de l’émission hebdomadaire On n’est pas couché, on a assisté à un échange qui a provoqué beaucoup d’émoi, fait couler beaucoup d’encre et signer quelques pétitions. Le débat, si l’on peut parler de débat, qui fut lui même empreint de violence et de douleur, portait sur la question des agressions sexuelles, de la manière la plus adéquate de les évoquer, du statut des victimes et de la lutte contre ces violences.

À la façon dont la démarche de Sandrine Rousseau a été remise en question ce soir-là et à la vue des larmes qui ont suivi, il y avait de quoi ressentir un profond malaise. Mais contrairement à ce que j’ai pu lire et entendre depuis, je n’y ai pas vu que du spectacle. Cela fait tout juste une semaine que la diffusion de l’émission a eu lieu et j’hésite encore à rédiger ce billet. Je sens pourtant que cette scène longue et déroutante m'aura marquée. Même si ce n'est que de la télévision. Elle a provoqué mon interrogation à plus d’un titre : pourquoi ces deux personnes se sont-elles ainsi affrontées ? Quel était au juste leur point de divergence ? Même si cette dimension est indéniable, je refuse de réduire le conflit au seul entrechoquement de deux « souffrances ». Au détour de cette séquence médiatique dont on ne sait trop que faire, la question de l’attitude face à une violence, elle, se pose et s’impose.


Alors je reviens à cette phrase. On se débrouille. Face à une Christine Angot furieuse des tournures employées sur le plateau par son interlocutrice, cette dernière lui a demandé, interloquée, comment faire savoir que l’on a été victime de violences sexuelles dans une société qui n’est pas apte à le faire comme il le faudrait. Christine Angot a alors employé, presque jeté, ces mots. On se débrouille, c’est comme ça. Mais même si l’auteur répondait à la question qui lui était personnellement posée par Sandrine Rousseau, pour ma part je n’ai pas compris cette phrase comme sa réponse directe.

Christine Angot était, à mon sens, ailleurs : cette phrase terrible n’était pas le simple constat un peu distancié que les dispositifs pour aider les victimes de violences sexuelles sont insuffisantes et qu’il faut se contenter de cette carence. À vrai dire, je crois que fondamentalement, Christine Angot se moque de la dimension sociétale de cette question. Elle ne s’intéresse pas vraiment à la société et à son fonctionnement. Elle ne saurait par conséquent se poser en commentatrice de faits de sociétés. Même quand elle le prétend – ce à quoi, paradoxalement, elle est souvent amenée en tant que chroniqueuse chez Laurent Ruquier - elle ne parle pas de là.

Dire l'indicible, ou l'écueil éternel
D’ailleurs, pour ce que j’en ai vu, son point de vue sur des phénomènes de société et sur les questions politiques est souvent assez pauvre. Presque, disons-le, déconnecté. Il y a toujours quelque chose de l’autre du viscéral chez Christine Angot, qui se prête peu à l’exercice de l’exégèse. L’expression brute, on le sait, est sa marque de fabrique. Et pourquoi donc changerait-elle, elle qui a fait sa fortune (à la fois sa chance et sa réussite sociale et sans doute financière) en revendiquant toujours, quels que soient le lieu et les circonstances, une telle expression ? Si elle montre souvent une remarquable capacité à sonder les âmes, sa vision politique me semble en général réduite à des affirmations à l’emporte pièce. Elle est surtout livrée dans toute sa subjectivité.

Résolument, ce n’est pas dans une perspective politique que se place Christine Angot. Alors cette phrase lancée à Sandrine Rousseau, - quant à elle femme politique aujourd’hui entièrement tournée vers la cause des femmes -, signifiait plutôt que jamais aucun dispositif ne serait d’aucune aide pour une femme violée. Christine Angot disait que face au traumatisme, nulle oreille, nulle parole, nulle politique ne permettrait à une personne détruite de se reconstruire. Car l’expérience est de l’ordre de l’intime, et de l’ordre de l’intime seulement. Ce que j’ai entendu dans cette phrase, c’est que la violence renvoie chaque être à sa condition de solitude absolue.

Cette violence est comme la mort. Mais si la mort ne nous arrive qu’une fois et arrivant, provoque notre disparition, les violences, sans doute plus encore dans le cas des sévices et crimes sexuels, occuperont tout le temps le corps et l’esprit de ceux qui les subissent. La violence change l’ADN de la personne violentée. Elle reste présente, peut-être vive, même, tout au long de l’existence. Sur chaque victime agit une mort qui se répète, qui imprègne la chair et ne s’en défera plus. Je crois que c’est avec ce fait, et rien d’autre, que Christine Angot se débrouille.

Alors elle écrit. Et écrivant, elle parvient à se défaire de sa qualité de personne, avec un nom, un âge, un genre, une histoire, bref une identité définie par la société. Elle écrase, étouffe, détruit sa condition de personne détruite par ce qu’elle a subi. Elle efface ce qui la dessine, s’ôte de sa propre carcasse, retire ce qu’elle peut retirer et l’abandonne là. Elle dit refuser son statut de victime identifiée en devenant écrivain. Alors tout semble s’éclairer (un peu) : écrivain. Ni un ni une, mais la forme neutre ; elle devient quelque chose d’autre, hors sujet, une entité que la communauté ne saurait tout à fait appréhender. Elle devient un être écrivant, rien d’autre, c’est à dire sans corps et sans autres contours que ceux que produit, jour après jour, l’écriture. L’écrivain, du point de vue de Christine Angot, ne saurait donc être homme ou femme. Il est son écriture, c’est comme ça.

Voilà je crois la façon qu’elle a trouvé d’échapper à la personne qui a subi ce qu’elle a subi et qu’elle refuse d’être. S’écrivant, elle devient au contraire un personnage triple, éminemment complexe, puisqu’à la fois l’écrivain, le narrateur et le protagoniste de ses récits. On se doit de reconnaître la métamorphose qui s’opère dans ce geste. Pour ma part, ce travail de transformation, cette prise en main de sa propre identité m’inspire un respect certain.

Mais je vois bien que la semaine dernière, comme d’autres fois sans doute, Christine Angot est restée limitée, et comme coincée, en ne parvenant pas à supporter de faire face à une autre attitude que celle qu’elle a choisi d’adopter.  D’une certaine façon, devant la tentative de Sandrine Rousseau de se reconstruire après la violence extrême, la chroniqueuse n’a pas réussi à tenir autre chose qu’un discours (n’en déplaise à Yann Moix, qui pour une raison inconnue réservait ce soir-là le discours aux seules personnalités politiques), que son discours d’écrivain. 


Pourquoi le politique ?
Pourtant, l’écriture n’est certainement pas la seule possibilité de métamorphose, pas la seule formule qui vaille. Quelle que soit la nature d’une souffrance intime, d’autres manières de s’en extraire existent. Il est possible de bien des façons de décider d’échapper à sa seule expérience pour rejoindre une perspective plus universelle ; possible aussi de refuser l’unicité de sa douleur ; de cette posture de retrait, ou bien d’ouverture, possible de produire quelque chose qui ait du sens. On peut se tourner vers les autres, dès lors qu’on les considère comme ses semblables. L’empathie, puisqu’il s’agit de cela, amène à penser que les violences que subissent nos congénères sont les nôtres. Et que nos souffrances ne diffèrent pas des leurs. L’empathie nous amène à reconnaître celles que l’on n’a pas connues. C’est selon moi un chemin tout à fait désirable. Mais dans cette perspective, il ne saurait être question seulement de se mettre à la place de l'autre. Car en rester là, ce serait demeurer impuissant. Non, l’empathie devient une force lorsqu’elle est moteur d’action.

À partir du moment où l’on considère qu’une violence faite à une seule personne est une violence faite à soi-même et par ricochet à tout un chacun, alors toute violence devient de fait un phénomène de société. L’ensemble de la communauté est concerné par tous les individus qui la composent, sans exception. Cette pensée n’est pas juste une pensée candide ou gentillette. Elle est éminemment politique. Elle délimite en effet le champ de ce sur quoi la société doit agir. Ainsi, au fond c’est l’engagement politique qui est interrogé par la phrase de Christine Angot. On peut décider d’agir sur le monde et de l’améliorer, même très localement, par simple sens de l’empathie. Et s’engager en politique peut donc être autre chose que la voie que choisit un individu pour faire carrière. Ce n’est pas uniquement une façon d’acquérir de l’argent, du pouvoir et de la notoriété. Pas plus qu’être écrivain, d’ailleurs. Au passage, ils ne sont pas rares, les écrivains qui ont trouvé le moyen de faire le lien entre écriture et politique. Car la politique peut être une façon d’agir sur la vie des individus, - ses concitoyens -, d’éviter, sinon d’atténuer leurs plaies, d’essayer de les rendre aussi libres qu’on le souhaiterait à soi-même et à ses proches.

Je parle de liberté. La question de l’émancipation de l'individu est en effet tout aussi importante. Celle des membres d’une société passe par une forme d’organisation de nos existences dans tous les domaines qui la composent, à chaque âge de la vie et quelles que soient nos trajectoires personnelles. Par conséquent, les souffrances sont aussi et surtout le produit du regard que porte sur elles chaque structure sociale. La question des violences sexuelles ne saurait donc y échapper, au même titre que celle du travail ou de l’éducation.

Constatons par exemple que dans une large majorité, nous sommes en train de transformer entièrement notre rapport à la nature. Nous le faisons collectivement, après des décennies de négligence et d’injonction - tout aussi collective - à la croissance économique au prix de la destruction de l’environnement. Par ailleurs nous le faisons en grande partie parce qu’aujourd’hui, nous sommes collectivement menacés et nous percevons comme tel. Mais je pourrais parler également de la manière dont nous avons modifié au fil des siècles nos modes d’éducation et d’enseignement, ou encore de notre manière de considérer l’homosexualité ou notre la fin de vie.

Tout cela s’est fait et continue de se faire au sein de la société. Tout cela est en mouvement, au fil des êtres qui la constituent. On pourrait donc dire que c’est en se faisant, dans tous ces domaines, à tous les âges de la vie des individus qui la composent et en prenant en son sein toutes les trajectoires personnelles, que la société se constitue. Elle se fait exactement de la même manière qu’un individu devient écrivain par l’écriture. Et la définition même du viol (comme de toute autre forme de violence) varie selon les lieux, les époques et les mœurs. Par conséquent, dans une société qui, par définition, désigne les contours de tout ce qui concerne ses membres, il est nécessaire que la communauté entière en prenne en charge les tenants et les aboutissants. Sans distinction ni évitement.

Dans une certaine mesure, il n’y a pas de sphère intime. Pour être plus exact, la société ne peut s’empêcher de réguler jusqu’aux événements les plus intimes de nos vies. Bien sûr, chaque existence se tisse de manière unique. Nos joies, nos craintes, nos souvenirs mais aussi notre corps et les sensations qu’il nous procure nous renvoient invariablement à la singularité absolue de notre condition. Mais il serait absurde de nier pour autant que nous avons tous des besoins fondamentaux. Peu ou prou, ces besoins sont les mêmes d’une personne à l’autre : avoir de quoi se nourrir et nourrir ceux dont nous avons la charge, vivre dans de bonnes conditions matérielles et environnementales, accéder à l’éducation, mener des activités dans lesquelles nous trouvons du sens, vivre en sécurité, bénéficier de soins quand nécessaire. On voit comment l’empêchement et le traitement des violences, dont les violences sexuelles, s’intègrent parfaitement dans ce cadre fondamental.

La communauté est un bien commun que chacun de nous est en droit de protéger. Chacun de nous est un bien commun que la communauté se doit de protéger. Chacun de nous est un bien commun que chacun de nous est en droit de protéger.

lundi 11 septembre 2017

SYMBOLES, CODES ET DISCOURS DE LA PRÉSIDENCE MACRON : QUE VEUT NOUS VENDRE LA COM' JUPITÉRIENNE ?

Gare de bruxelles-Midi

Les symboles et les codes, y compris linguistiques, utilisés par Emmanuel Macron et ses collaborateurs constituent une forme inédite de communication. Et, de fait, le mouvement avec son style en apparence moderne a su trancher dans le paysage politique traditionnel pour devenir un acteur de sa recomposition. Pour autant, les éléments de langage, les expressions et les codes employés n’échappent pas à l’analyse. Au contraire, si l’on se penche sur l’ensemble disparate de ce qui constitue le discours de l’équipe du candidat, puis du Président Macron, on se rend compte de l’existence qu’une stratégie à part entière a été mise en oeuvre pour séduire et faire miroiter de nouvelles façons d’exercer le pouvoir.
Mais toute la duperie de l’ère macronienne qui s’est ouverte ces mois derniers est là : je ne vous apprend rien, sous couvert de modernité et de renouvellement des codes, il s’agit en fait de recycler de vieilles recettes, notamment en matière économique. Pour autant il serait faux de voir en une com’ sans substance. C’est au contraire toute une vision de la société qui se fait jour au fil des discours. C’est ce que je vous propose de voir ensemble.

I. Incarnation d’un homme d’État ou de son oligarchie ?
Concernant l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron et de son équipe – c’est une évidence mais j’insiste sur le fait qu’il n’est pas seul car les médias ont largement cédé à la personnalisation - j’insisterai rapidement sur le storytelling qui en a été fait. Par une espèce de miracle, ou plutôt de mirage du récit, Emmanuel Macron a tout de suite été présenté comme un homme différent, le candidat du renouveau, un candidat hors système. Or, de l’ENA au ministère de l’économie, en passant par la banque Rothschild et le cabinet de Jacques Attali, il présente en fait un parcours on ne peut plus classique et technocratique, comparable à celui d’un Alain Juppé, comme le remarque très justement l’économiste Thomas Porcher.
De fait, Emmanuel Macron est l’incarnation de l’oligarchie. Son personnage public est donc une pure invention. Une mystification. Mettre ainsi en exergue son parcours comme l’ont fait l’ensemble des médias depuis qu’il est apparu auprès du grand public, c’est avant tout mettre en avant l’individualisme qui le définit : son talent et son ambition auraient été seuls à l’origine de son ascension sociale et professionnelle. C’est faux, évidemment. Emmanuel Macron n’a jamais été seul, il a su tisser des réseaux tout au long de ce parcours. C’est même comme cela que les choses se passent dans le monde politico-financier qu’il a fréquenté. Pour avoir plus de détails je vous invite à aller voir l’excellente interview de Juan Branco par Aude Lancelin. Il y explique très bien ces mécanismes relationnels propres à ces grandes écoles et aux hautes fonctions. Toujours est-il que mettre l’accent comme cela a été fait sur une ambition et une réussite soi-disant individuelles c’est déjà servir une vision de la société. Nous y reviendrons plus tard.
Mais pour le moment contentons-nous de relever ce fait simple, objectif : cette appartenance à un groupe restreint de dirigeants d’Emmanuel Macron à l’origine de son élection au suffrage universel. À bien des égards cette appartenance pose problème. On est en droit de penser que l’oligarchie – je devrais dire l’oli-cratie – est incompatible avec la démocratie.

II. La Vème République adaptée aux besoins du pouvoir
1) du mépris des institutions au récit qui arrange
Et de fait, en 2015 Emmanuel Macron, alors ministre de François Hollande, déclarait dans une interview (reprise par le journal Le Monde)  : « Accéder aux plus hautes fonctions par l'élection est un cursus d'un ancien temps ». Par la suite, il a répété son intention de moderniser les institutions de la Vème République. Mais depuis son élection, ces institutions sont loin de connaître le renouvellement promis.

Pourquoi ce changement de discours ? Emmanuel Macron s’adapte aux fonctions qu’il occupe. S’il est ministre nommé sans jamais avoir été élu, il réfute la nécessité de le devenir un jour ; s’il est candidat au suffrage universel, il promet les changements auxquels semblent aspirer les électeurs ; s’il est Président, il devient carrément jupitérien.

Je reviens rapidement sur ce terme. Il le mérite car lui aussi a été largement repris. Il a fait mouche, puis des journalistes et des experts en tous genres ont glosé sur sa signification. France culture a même consacré une émission entière sur le sujet, où le  spécialiste de l'Antiquité John Scheid expliquait l’opportunité du terme « jupitérien » :
« Quand j’ai entendu dans son contexte cet adjectif et cette réponse, ça m’a fait tiquer, je me suis dit : ‘Tiens, c’est intelligent !' parce que c’est un Jupiter polythéiste qui agit par sa volonté, mais avec la collaboration nécessaire des autres, et sans se mêler en permanence de ce que font les autres. »
En fait rien ne permet d’affirmer ce qu’Emmanuel Macron entendait par ce terme. Et quand je lis ces propos de John Sheid, je me dis qu’au contraire, chacun en comprend ce qu’il veut. Pour ma part, je dirais qu’en employant cet adjectif à plusieurs reprises pour définir le président qu’il serait, Emmanuel Macron s’est contenté de convoquer une image connue de tous, un cliché de l’homme de pouvoir droit sur son trône. Emmanuel Macron s’est contenté de convoquer une représentation populaire sans faire référence aux religions monothéistes, une image qui parle à peu près à tout le monde.

2) Une autorité très "Vème République"
Cette affirmation de son autorité par le Président de la République a pris un tour péremptoire et excessif le 13 juillet dernier avec le fameux « Je suis votre chef. » adressé aux militaires de la nation. Voici la citation exacte dans laquelle s'insérait la petite phrase assassine : « Il ne m’a pas échappé que ces derniers jours ont été marqués par de nombreux débats sur le budget de la Défense. Je considère, pour ma part, qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. Et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire. »
Voici une rapide analyse stylistique : Je et chef encadrent la phrase et marquent ainsi l’affirmation d’une incarnation de la fonction. Le mot chef par ailleurs se heurte à un autre « chef », en l’occurrence le chef d’État major, le Général de Villiers, à qui la remarque, on le sait, était indirectement destinée. Clairement, Emmanuel Macron a décidé ce jour-là de marteler son leadership par l’humiliation. On connaît la crise qui a succédé à cet épisode.
L’usage que le chef de l’État fait de son autorité pose d’emblée donc question. C’est là désormais un usage marketing de la République qui est fait, qui réinvestit le cliché du dirigeant, dominateur et peu tolérant. Cette posture est forgée en opposition à la présidence normale qui a précédé. Mais tout de même, on tombe dans une affirmation du pouvoir tout à fait caricaturale. Pire, elle exerce au passage une véritable infantilisation des citoyens.
Sans citer à outrance, je vais évoquer rapidement le discours d’investiture du Président Macron. Les Français n’y sont mentionnés que sous un angle affectif, émotionnel. Les citoyens connaissent découragement, craintes et angoisses. Ils méritent en conséquence d’être davantage protégés. Et la tâche du Président, à qui ils ont choisi de « faire confiance » consiste alors à « redonner le goût de l’avenir et la fierté de ce qu’ils sont ». C’est à peine si les citoyens ne sont pas présentés comme un groupe d’êtres hagards, tétanisés par la peur et la frustration. Mais pour autant, il n’est nullement dans ce discours question de bonheur et d’épanouissement : si le Président de la République veut favoriser ce grand changement d’humeur populaire, c’est pour donner à nouveau sa place de premier plan à la France dans le concert des nations.
On voit de quelle façon les institutions de la Vème république, par l’affirmation d’un autoritarisme caricatural et la vision d’un peuple immature, jouet de ses émotions et incapable de se prendre en main, viennent asseoir le pouvoir en place. Il y a là comme un grand retour en arrière, qui conforte l’oligarchie dont Emmanuel Macron est avant tout le parfait représentant dans son rôle dominant. Car à travers lui, cette oligarchie a feint un renouveau des usages des institutions pour finalement forger davantage encore la monarchie présidentielle. À ce titre, Emmanuel Macron comme la Vème République deviennent des pièces de l’appareil du pouvoir. La question qui se pose dans un tel contexte, c’est ce qu’il en est des contre-pouvoirs.

III. La démocratie façon LREM
1) Le débat escamoté
La question de la place donnée aux contre-pouvoirs et à l’opposition est centrale. Les mettre à mal, c’est affaiblir toute la démocratie. Le Parlement, par sa fonction législative, est de l’un d’eux. Or, lors de la campagne des législatives, Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, a eu des paroles très claires concernant l’existence de contre-pouvoirs sous le quinquennat. Il affirma que les députés LREM seraient l’expression de la volonté présidentielle, mais aussi (je pourrais dire : « en même temps ») son opposition. Interrogé sur cette affirmation inattendue, il a justifié : «Ils incarnent le renouveau », expliquant ainsi qu'ils ne seraient pas les députés dociles des majorités parlementaires précédentes. Je crois que tout le monde saisit l’aberration. Christophe Castaner n’a pas dit que les députés seraient libres de s’opposer aux lois proposées par le gouvernement à l’Assemblée nationale, ce qui aurait été une manière d’assurer la liberté de conscience des députés de la majorité au moment des votes. Non, la formulation est très différente : il annonce que les députés seraient aussi l’expression de l’opposition à la politique du gouvernement.

Il y a je crois un vrai problème à considérer que des forces issues d’un même mouvement sont censées devenir l’alpha et l’oméga de la pensée politique. On le comprend, il s’agit en fait de contrôler le débat. Et de fait, au moment de la session extraordinaire qui a eu cours tout cet été, les députés de la majorité se sont toujours contentés d’exprimer quelques nuances, ici ou là, face aux lois proposées aux votes par les ministres. Et à la fin ces mêmes députés, qu’on pourrait appeler députés d’opposition de la majorité, ont toujours voté en masse un texte faussement conciliant, enrichi éventuellement de leurs délicates colorations. Pour le dire autrement, sans notamment les députés France insoumise qui ont choisi de s’emparer de l’Assemblée nationale pour en faire une tribune permanente tout à fait salvatrice, et pour cause, seuls des simulacres de délibération seraient sortis de l’Assemblée nationale.

Par ailleurs, les contre-pouvoirs que l’équipe d’Emmanuel Macron comptait organiser ont été encore plus réduits par la suite : « Vous allez peu légiférer », a prévenu le Président, s’adressant aux députés lors de son discours au Congrès de Versailles. Il annoçait en fait l’usage qu’il comptait faire des ordonnances et des décrets. Là encore, on se rend compte que nos institutions de la Vème République ont prévu des instruments très efficaces pour réduire les discussions entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif. L’exécutif a commencé à en abuser, les salariés seront les premiers à en faire les frais.

Avec cette volonté de contrôler, de museler le débat, c’est tout un modèle de société que l’on tente ici de nous proposer : une société sans confrontation ni dissonances, sans combat d’idées, sans dissidence, sans désobéissance. Mais, en évitant tout rapport de force, une telle société s’effraie du réel. Or, il est révélateur de constater que dans le projet politique de LREM, cette même négation des rapports de force s’étend à d’autres sphères de la société. C’est exactement ce qui ce passe avec la réforme du code du travail : la création d'une instance unique de représentation du personnel et l’inversion des normes sont une catastrophe parce qu’elles prétendent que patrons et employés sont sur un pied d’égalité. Il ne s’agit pas là d’une erreur d’appréciation. L’habileté – la manipulation - réside dans ce point précis : exactement dans le même temps où la politique libérale du gouvernement est mise en place, celui-ci organise la disparition des oppositions à ces politiques. Je vais le dire autrement, le gouvernement fait plus que nier le réel, il le distord.

2) La presse ambiguë
Quelques exemples suffiront à appuyer ce que, je crois, vous savez déjà dans une karge mesure : les médias n’ont pas montré un traitement objectif de la campagne d’Emmanuel Macron et son accès à la Présidence, du moins dans les premières semaines, pas davantage. D’après vous, quels sont les journaux qui ont présenté ces titres en Une au cours des derniers mois ? 
- Macron chamboule tout
- Le Kid
- Macron le coup de poker
- La bombe Macron
- Il a gagné (son pari)
- Macron : ce que je veux pour 2017
Et bien en fait, c'est un seul et même journal, L'Express, qui a choisi tous ces titres. On sent tout le sens critique qui en est à l'origine...

IV. Quand la voix est libre
1) La technique de l'évitement
Du déni d’opposition à la mise sous silence, voire à la dissimulation, il n’y a malheureusement qu’un pas. C’est ce pas qui a été franchi peu avant le 1er tour des législatives. Alors, Le Parisien avait révélé le contenu de la 1ère version de la réforme du code du travail. Vous avez peut-être oublié cet épisode, mais il faut se rappeler que cette version, très dure vis à vis des salariés, avait été dissimulée aux représentants syndicaux. « Christophe Castaner, encore lui, avait alors affirmé qu’il ne s’agissait que d’un simple recueil des suggestions émises par les syndicats et le patronat lors des premières rencontres bilatérales ». (Libération, le 9 juin 2017)

Avec l’adoption de la loi d’habilitation, qui autorise le gouvernement à réformer le code du travail par ordonnances, on est donc en droit de craindre que ce ne soit finalement cette première version radicale qui soit gardée. La culture du secret qui se révèle ici, la tendance à l’omission rappelle à vrai dire un épisode qui eut lieu au tout début de la Vème République. En 1958, le comité Rueff avait été convoqué en secret par le Général de Gaulle pour établir un plan de libéralisation économique. L’opinion publique en effet n’apprit l’existence de ce comité qu’à la veille de sa dissolution. On le voit, hier comme aujourd’hui, un coup a été porté par l’oligarchie à la démocratie sans plus de réaction.

On peut d’ores et déjà faire un premier bilan : j’espère avoir montré de quelle manière les institutions de la Vème République sont parfaitement adaptées au projet de politique de la Présidence Macron. Elles permettent la prise puis l’ exercice du pouvoir par l’oligarchie, elles favorisent également la mise en retrait de la société civile, et plus largement encore de toute forme de contre-pouvoir. Dès lors, le discours dominant peut se dérouler sereinement. Ce faisant, dans un premier temps, il fait voler en éclat les représentations et les valeurs traditionnelles sur lesquelles la le peuple français, la communauté, s’est constitué ; puis, dans un deuxième temps, il met en avant de nouveaux principes, considérés comme plus modernes et plus adaptés à la société d’aujourd’hui. Nous allons voir comment.

2) faire valser le sens
Voici un passage d’une interview très récente d’un député LREM, parue dans Le Parisien. Il s’agit de Bruno Bonnell, député du Rhône et entrepreneur :

« Nous, députés LREM, voulons introduire de vraies ruptures Nous devons imposer un profond changement dans le fonctionnement du Parlement. C'est ce que veulent les Français.
(le journaliste) - A quoi pensez-vous ?
Il faut par exemple adapter le fonctionnement du Parlement à la révolution numérique. » Voilà, ça ne s’invente pas. En rhétorique, ce procédé a un nom, c’est l’exagération. On parle aussi d’hyperbole. On voit le but de ce procédé : annoncer avec éclat une révolution qui n’induit en fait que très peu de changements. Là, la distance entre les expressions vraies ruptures, profond changement et révolution et l’annonce d’une simple connexion numérique, a un effet comique. Je pense que ça n’était pas le but du député. J’ai choisi cet exemple pour frapper les esprits mais l’emploi de l’hyperbole est très fréquente dans le discours macronien. D’ailleurs, Macron lui-même avait nommé son livre-programme Révolution.

À l’inverse, on trouve de nombreuses occurrences dans les différents discours, d’euphémisation. Là, on minimise, on atténue ce qui est négatif. C’est ce qui s’est passé lorsque l’Élysée avait regretté la « plaisanterie pas très fine » du Président au sujet des Comoriens. Aucune excuse officielle n’avait alors été faite. Je pourrais également évoquer la manière un peu étrange dont Cédric Villani avait qualifié la société française dans une interview à France inter. Voulant expliquer que les problèmes d’intégration étaient à l’origine des difficultés de l’Éducation nationale, il avait alors parlé de France « chamarrée », de société « colorée » et « bigarrée ». On sentait qu’il marchait sur des œufs. J’ai pu, en confrontant différents avis autour de moi, constater que ces mots ont été interprétés de manières très différentes selon la tendance et les références politiques de ces personnes. L’ambiguïté parfois se révèle bien pratique.

Ces quelques exemples montrent comment des termes vont être employés, dans un sens tantôt excessif, tantôt atténué. Ainsi, ils perdent de leur signification. Il y a là un véritable brouillage du sens et avec la circulation de ce type de discours, peu à peu, c’est toute notre perception du réel qui se modifie.

3) Niveler le réel
Pour terminer mon approche linguistique de la communication macronienne, j’évoquerai une technique assez étonnante mais tout à fait caractéristique qui consiste à créer des équivalences là où on les attendait pas. On sait que le candidat Macron a nié avec force la traditionnelle partition gauche/droite. Il l’a fait en se disant de gauche ET de droite. Cette affirmation de la simultanéité (c’est le fameux « en même temps ») relevait alors d’une stratégie simple, qui consistait à faire plaisir aux électeurs de droite, rassurer ceux de gauche, mais permettait aussi au passage de s’adresser à tous ceux qui ne se reconnaissaient pas dans cette partition, notamment aux abstentionnistes. Lui ne l’a pas fait pour dénoncer une autre partition de la société entre peuple et oligarchie par exemple, comme l’ont fait Podemos en Espagne mais aussi, plus près de nous, la France insoumise. Macron ne l’a fait en aucun cas pour dénoncer le système politico-financier qui fait qu’un petit nombre de personnes détiennent le pouvoir, quelle que soit leur tendance politique. Pourtant, l’affirmation tous azimuts du candidat Macron a contribué à faire tomber les repères traditionnels. Cet effacement des représentations a permis dans sa bouche tout et n’importe quoi. Ainsi a-t-il pu déclarer :
"Le libéralisme est une valeur de gauche". (Entretien avec le Directeur éditorial du journal Le Monde, le 27 septembre 2015)

Dans le discours de l’équipe En marche !, faire tomber ces représentations laissa un grand vide pour ouvrir la voie à autre chose. En effet, quand Macron refuse de se déterminer politiquement, il affirme que seule compte la réussite. La réussite de qui ? De quoi ? Selon quelles valeurs ? Peu importe, puisqu’il n’y a plus de socle idéologique. Désormais seul le progrès est à rechercher, à moins qu’il ne s’agisse d’argent. D’ailleurs, qui donc s’y opposerait ? Bien sûr, cette absence affichée d’idéologie est une pure vue de l’esprit : ce qui est ici vanté, c’est bien une idéologie du pragmatisme.

Alors, dans ces conditions, puisque seule la réussite et le résultat comptent selon des critères changeants, vacillants, tout devient permis : « Le plafond des indemnités de licenciement donnera aux entreprises une visibilité et une assurance qui permettront de lever les freins à l’embauche en CDI. » (site En Marche ! catégorie Travail/Emploi).

Pour le dire autrement, licencier facilitera les embauches. On troque ici un terme négatif par son opposé, - positif - dans le but de le rendre à son tour positif, comme par contamination. Finalement les deux termes recouperaient une seule et même réalité, ils deviennent équivalents. On conviendra que dans la vraie vie, être employé d’une entreprise et en être licencié induisent deux réalités totalement différentes. Mais en ne voyant que le mouvement économique, le « flux » financier dont la question de l’emploi est une composante seulement, les deux termes peuvent bien devenir équivalents et le licenciement, après tout, désirable. Et en répétant cette litanie, relayée elle aussi par les médias traditionnels, le gouvernement amène chacun à vouloir ce qui va à l’encontre de ses intérêts.

4) la langue de bois comme seconde nature
Par ces glissements du langage, c’est la conscience de l’autre, de ses besoins et de ses difficultés qui est mise à mal. Sans elle il n’y a plus rien à opposer au pragmatisme économique, puisqu'un fait et le terme qui le désigne peuvent désormais être remplacés par leur exact inverse sans heurter les esprits.

Les exemples de ces procédés d’équivalence sont extrêmement nombreux dans le discours macronien. Je pourrais citer Muriel Pénicaud lors de sa présentation de la réforme du code du travail, le 28 juin dernier. Ainsi, il est intéressant d'observer de quelle manière la ministre associe systématiquement dans son discours les employeurs - et leurs intérêts - à ceux des salariés. Regardez comme le clivage est nié, dans une logorrhée finalement un peu étrange, irréelle (j'ai mis en valeur les mots importants), qui se termine dans un flou absolu des personnes concernées :

« La liberté c’est pour les entreprises et les salariés. Liberté d’entreprendre, de créer, d’aller rapidement à la conquête des marchés, ce qui veut dire se réorganiser rapidement, liberté de négocier des règles avec les syndicats adaptées à la vie de l’entreprise, liberté d’investir sur cette innovation sociale. Pour les salariés, liberté de participer plus aux décisions stratégiques de l’entreprise, de choisir une formation, de choisir son métier, éventuellement d’entreprendre. Son corollaire, c’est plus de sécurité. La sécurité c’est aussi pour les entrepreneurs. Pour le salarié la première sécurité c’est la compétence parce que la première précarité c’est vraiment le chômage. Mais il faut la liberté juridique. Il faut une sécurité des évolutions de carrière et une sécurité dans les demandes et les attentes. »

Citons également Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes publics, qui a expliqué le 26 juillet dernier à Alexis Corbière et à tous les députés de l’Assemblée nationale, lors de l'épisode du sac de courses : « Les économies que nous allons faire, c'est l'augmentation de l'allocation handicapé de 100 euros ce qui n'a jamais été fait. C'est l'augmentation du minimum vieillesse de 100 euros par mois, ce qui n'a jamais été fait. C'est l'augmentation de la prime d'activité, c'est la suppression de la taxe d'habitation (...), c'est 260 euros pour un ouvrier au SMIC avec la suppression des cotisations. Il faut être courageux, il faut faire des économies, il faut baisser les impôts, il faut relancer la croissance, et le meilleur moyen de faire une politique sociale est de retrouver du travail pour tout le monde. »

Le glissement est fait ici en 3 temps : dans un premier temps, le ministre énumère des mesures directement positives pour certaines catégories de la population (jusqu’à « prime d’activité ») et auxquelles personne ne pourrait s’opposer. Dans un deuxième temps mais dans la même phrase, il insère, comme s’il s’agissait toujours de coups de pouce de l’État, la disparition de la taxe d’habitation et des cotisations sociales. Là, on le sait, la dimension sociale de ces mesures ne fait déjà plus l’unanimité. À partir de là c’est le grand bouillon informe : économies (où cela?), baisses d’impôts (pour qui?) et croissance contribueraient à la relance de l’emploi. Bref, Gérald Darmanin crée volontairement la confusion. Mais ce qu’il avoue malgré tout, c’est que l’État est réduit à une économie d’austérité, à une vision technocratique qui vise la croissance bien avant le bien-être de l’ensemble de la population. Il est devenu un gestionnaire au service du néolibéralisme.

V. Émergence de valeurs nouvelles
1) la start-up nation
15 juin 2017 9h47 AM : I want France to be a start-up nation. A nation that thinks and moves like a start-up. #VivaTech
Voici le tweet qui fut publié sur le compte d’Emmanuel Macron à la sortie du salon Vivatech. Cette visite fut une vaste opération de communication qui permit un peu plus encore au Président de la République de fixer ses objectifs en faveur des entreprises : « baisser l’impôt sur les sociétés, réduire les charges patronales et salariales, supprimer le régime social des indépendants (RSI) » afin d’attirer les entrepreneurs. Le signal était donc bel et bien lancé. L’image de la « start-up nation » frappe indéniablement. Très vite elle a suscité de vives réactions, y compris des plaisanteries, comme chez le chercheur biélorusse Evgeny Morozov qui retweeta : « Et pourquoi pas « les citoyens en usagers-clients, le politique en investisseur et les lois en algorithmes ? »

Emmanuel Macron a donc un projet pour la France, il faut lui faire revêtir l’apparence moderne et branchée d’une start-up. Elle doit faire sa mue. Dans les discours du meilleur des VRP d’en marche !, on retrouve ainsi un mélange de termes empruntés au monde entrepreunarial et de termes évoquant le dynamisme et le changement. Une étude du linguiste Damon Mayyaffr a même été menée : « Sur le plan lexical, c'est vérifié par la statistique. Les mots caractéristiques sont très nets : il est question de "transformation", d'"innovation", de "réforme", voire carrément de "révolution". On retrouve aussi le mot "défi". Ces substantifs correspondent à un constat sur la société, mais surtout à un mouvement puisqu'il s'agit d'"innover" et de "réformer". » Mais à mon sens, la plus grande innovation – et sans doute la plus grande réussite – dans la tentative de métamorphoser l’image poussiéreuse de la nation réside sans doute dans l’injection quasi systématique dans la rhétorique macronienne de termes anglais, rappelant que la domination économique se fait définitivement dans la langue de Shakespeare. Pour donner un exemple, j’évoquerai un épisode du tout début du quinquennat où l’on vit les ministres du gouvernement fraîchement constitué rassembler les mesures qu’ils préconisaient auprès du 1er ministre dans un dossier nommé draft (brouillon). Nathalie Segaunes décrit l’épisode de manière assez savoureuse :
« C’est bottom up (de bas en haut), précise-t-on à Matignon.
En revanche, pour rédiger ces quelques feuillets, chaque membre du gouvernement a été prié de prendre pour point de départ le programme du Président. « Là, c’est top down » (de haut en bas), explique-t-on dans l’entourage du Premier ministre. » Puis la chroniqueuse précise qu’il s’agissait avant tout d’ « alimenter le discours de politique générale d’Édouard Philippe, prononcé le 4 juillet dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. « On est très processé », expliqua en effet un collaborateur. Un barbarisme que l’on pourrait traduire librement par « on est très méthodique ». »

Mais même si toutes ces expressions prêtent à sourire, il ne faudrait pas les réduire à de simples gadgets linguistiques. Surtout quand il est question du langage du pouvoir. J’y vois pour ma part le danger d’une véritable acculturation, non pas parce que les mots sont anglais, mais parce que le pays se trouve asséché, recroquevillé, réduit à une simple machine économique. Or, Emmanuel Macron n’est pas seul à penser ainsi, son succès tient aussi au fait qu’il a su se faire le porte-voix de toute une catégorie de personnes (même : une catégorie socio-professionnelle, ainsi que ceux qui aspirent à y appartenir) qui pensent qu’une nation doit être gouvernée comme une entreprise. Mais pas n’importe quelle entreprise. Comme le remarque justement le chroniqueur Xavier Delaporte, Emmanuel Macron « imagine le gouvernement des hommes selon la technologie à disposition à son époque, celle qui marche, celle qui a du succès : la plateforme numérique. » Puis il ajoute : « Ce modèle des plateformes numériques est en lui-même problématique : avec des airs de suppression des intermédiaires, de rapport direct avec l’usager, de rationalité et d’économie, il crée d’autres systèmes de rente, d’autres soumissions, d’autres folies. ...Pourquoi ne pas aller voir quelles formes de gouvernement nous pourrions puiser du logiciel libre (“l’Etat logiciel libre”, ç’aurait de la gueule, non ?) ? Ou même du wiki, comme espace de partage et de co-élaboration (“Le wiki-état”...”) ? Cette idée du gouvernement d’Emmanuel Macron est aussi un choix idéologique tout à fait clair qui ne questionne en rien les dérives du passé et du présent. »

2) l’individualisme comme unique projet
Et de fait, dans les discours macroniens, il s’agit de poursuivre la fuite en avant vers le tout-libéral, sans prendre la mesure pleine et entière de ses apories. Dans le projet politique d’Emmanuel Macron, il n’est pas de place pour la solidarité. La valeur suprême est celle l’individualisme, cet individualisme qui avait été soufflé par l’équipe d’Emmanuel Macron aux journalistes avant sa candidature pour évoquer son parcours. L’individualisme est le socle de l’économie libérale qu’elle entend développer en mettant les personnes en concurrence sur le marché de l’emploi. Tout est alors réuni pour que la sélection se fasse, pour ainsi dire naturellement, entre les gens qui réussissent et d'autres qui ne sont rien" (Le président Macron lors de l'inauguration de Station F, à Paris le 29 juin 2017).

Je l’ai dit tout à l’heure, il n’a jamais été question dans la com’ macronienne de défendre le peuple face à l’oligarchie. Et pour cause, pour les marcheurs, le peuple n’existe pas. Il n’y a que des individus oeuvrant à leur réussite sous peine de n’être rien. Il s’agit de faire advenir une société de micro-entrepreneurs autonomes, de militants du capital, pour reprendre l’expression magnifique de Jorge Morundo Danzi, sociologue du travail et ancien responsable de l'argumentation au sein du mouvement anti-austérité Podemos. Or, comme le dit fort justement Enigo Errejon (l’un des fondateurs de Podemos) : « Le peuple n’est pas une somme de citoyens, il n’est pas même la majorité des citoyens. C’est une idée qui transcende la somme des individualités ».

Ici, aucune transcendance n’est possible. Il ne s’agit pas de changer un destin collectif mais bien de favoriser la croissance économique, s’il le faut au prix d’une précarisation et d’une dégradation des conditions de travail de chacun. Pas étonnant alors que dans une société qui favorise l’isolement des individus, le chef encourage les jeunes à vouloir être milliardaires. Quoi d’autre, d’ailleurs, pourraient-ils donc bien y désirer ?

Conclusion 
Pour conclure, je dirais que les quelques phrases que nous avons vues ensemble montrent que la communication macronienne veut nous vendre, d’abord et surtout la continuité. Mais une continuité masquée. Il perpétue le pouvoir de l’oligarchie en promettant plus de démocratie, prétend renouveler les institutions pour finalement asseoir son autorité et éteindre les contre-pouvoirs, elle annonce la grandeur retrouvée de la nation toute entière tout en créant les conditions de l’individualisme et de la précarisation. Le pouvoir en place avait promis la révolution, il nous prive un peu plus encore et de la répartition des pouvoirs, et de la répartition des richesses. Un tel scandale est possible à partir du moment où les liens entre les gens sont distendus. Pour cela, j’espère vous avoir montré que les distorsions linguistiques permanentes et les procédés rhétoriques peuvent largement y contribuer. Mais Emmanuel Macron et son entourage poursuivent à ce jour leur manipulation. Ce faisant, ils menacent à terme les valeurs qui nous sont chères car en faisant perdre leurs nuances aux mots, en créant des équivalences absurdes, en omettant systématiquement ce qui dérange, ils font disparaître le sens de toute chose.

Nous avons donc aussi un combat culturel à mener sur le terrain des mots. A nous de retirer la chape linguistique qui vient d’être jetée sur notre société pour faire à nouveau respirer le réel.

vendredi 30 juin 2017

PETIT TRAITÉ DE LANGUE MACRONIENNE

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L’été commence. La campagne électorale est derrière nous, une nouvelle période s’ouvre. Les députés prennent leurs fonctions et la machine à ordonnances devrait tourner à plein régime dans les prochaines semaines. Ce moment de latence est l’occasion de faire un premier point sur la parole du pouvoir désormais bien en place. Le candidat Macron s’était distingué par sa propension à allier les contraires. Monsieur « en même temps » a laissé croire pendant sa campagne qu’il serait possible d’inventer une société où coexisteraient avancées sociales et libéralisme économique. Or, on voit déjà que la juxtaposition de ces deux faits n’est possible qu’au détour de quelques circonvolutions langagières.

Examinons-en quelques-unes.

Omission

« Le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, affirmait même qu’il ne s’agissait que d’un simple recueil des suggestions émises par les syndicats et le patronat lors des premières rencontres bilatérales, balayant d’un revers de main l’intitulé du document, pourtant assez explicite : «Réformes demandées par le cabinet».» (Libération, 9 juin 2017 au sujet des révélations sur le projet de réforme du travail) Ainsi, comme je l’ai expliqué en détail dans un billet précédent, la proposition de réforme du code du travail est arrivée entre les mains des représentants syndicaux allégée de quelques mesures. Dans le texte officiel, un certain nombre de droits des salariés n’étaient pas remis en cause. Les mesures les plus radicales ont été délibérément laissées de côté. Elles ont pourtant été révélées par le journal Libération dans une autre version, officieuse celle-là. On peut craindre qu’elle soit imposée plus tard par le gouvernement. Le texte de discussion pose déjà problème aux partenaires sociaux. Autant dire que ces omissions ont évité les coups d’éclats. Cependant il s’agissait de faire davantage que cela. Ces oublis volontaires ont permis au gouvernement d’accomplir en réalité un travail plus profond et plus dangereux, un véritable hold-up linguistique.

Équivalences

« Le plancher permettra de protéger les droits des employés. Le plafond donnera aux entreprises une visibilité et une assurance qui permettront de lever les freins à l’embauche en CDI. » (site En Marche ! catégorie Travail/Emploi). Dans la classification rhétorique, dire une chose pour son contraire, c’est faire preuve d’ironie. Cette figure de style permet d’introduire, souvent par l’humour, un décalage qui interpelle l’interlocuteur et attire son attention sur un fait. Mais ici il s’agit de tout autre chose. Il nous est raconté que la réforme du droit du travail facilitera les embauches. C’est tout simplement faux. Plafonnement des indemnités prud’homales, motifs économiques supplémentaires pour justifier les restructurations et sécurisation de l’employeur : les mesures, déjà prévues par la loi El Khomri et que le gouvernement veut accentuer visent en fait à faciliter les licenciements. On troque donc un terme négatif par son opposé, - positif - non pas pour s’ amuser d’une situation, dénoncer un fait ou inviter à s’en offusquer, mais dans le but de le rendre positif à son tour, comme par contamination. Finalement ces deux termes recouperaient une seule et même réalité. On conviendra que dans la vraie vie, être employé d’une entreprise et en être licencié induisent deux réalités totalement différentes. Mais en ne voyant que le mouvement économique, le « flux » financier dont la question de l’emploi est une composante seulement, les deux termes peuvent bien devenir équivalents et le licenciement, après tout, désirable. Répéter une telle litanie amènerait le citoyen à vouloir ce qui va à l’encontre de ses intérêts.

On voit la perte de repères qu’opèrent ces glissements du langage. A terme ce sont les valeurs humanistes qui vacillent. Et en conséquence la volonté de protéger les hommes, leurs conditions de vie et de travail s’évapore, faute d’éléments de comparaison solides. Il n’y a plus rien à opposer au pragmatisme économique, puisqu'un fait peut désormais être son exact inverse.

Nivellement

Cette question de la place donnée à l’opposition est centrale. C’est elle qui se trouve encore mise à mal, cette fois au sein du débat démocratique. Ainsi a-t-on entendu Christophe Castaner, le porte-parole du gouvernement, affirmer lors de la campagne des législatives que les députés LREM seraient l’expression de la volonté présidentielle, mais aussi (on l’aura compris : « en même temps ») son opposition. Une aberration, sauf pour le clan « En Marche !» visiblement, où les forces sitôt au pouvoir deviennent l’alpha et l’oméga de la pensée politique. Elles ont vocation finalement à contrôler le débat. On les entend déjà, quand le gouvernement voudra faire passer ses lois liberticides, on les entendra, ces députés de la majorité d’opposition, anticipant les critiques, exprimant des nuances, un peu ici, et là. Et à la fin on les regardera faire, ces députés d’opposition de la majorité, votant en masse un texte faussement conciliant, enrichi de toutes leurs délicates colorations idéologiques. Seuls des simulacres de délibération pourront sortir de ces procédés.

C’est tout un modèle de société qui nous est proposé ici : sans confrontation ni dissonances, sans combat d’idées, sans dissidence, sans désobéissance. Mais, en évitant tout rapport de force, une telle société s’effraie du réel. A la fin c’est une société du déni qui, faute de voir les conséquences de ses choix, tombe dans l’indifférence à l’égard de ce qui ne lui ressemble pas.

Euphémisation

L’indifférence n’est-elle pas d’ailleurs un trait saillant du Président Macron, qui s’est amusé du sort de Comoriens en des termes méprisants ? Mais si pour certains sa remarque était raciste et franchement déplacée, l’Élysée s’est contentée de la qualifier de « plaisanterie pas très fine ». La réaction officielle, qui ne vise qu’à minimiser la gravité du propos, est peut-être plus inquiétante encore que la sortie du Président. Dans une autre mesure, les propos d’un Cédric Villani lors d’une récente interview à France inter interrogent. Le mathématicien y évoque en effet une France « chamarrée », où se jouent des problèmes d’intégration. Cette France « colorée » serait à l’origine des difficultés de l’Éducation nationale. Il en conclut qu’évoluer dans notre « société bigarrée » est à la fois (!) une formidable chance et un handicap. Tout cela est dit dans une même foulée. Nul doute que la gôche bien pensante autant que des membres du FN y trouveront leur compte. Chacun entendra dans cette bouillie verbale ce qu’il voudra. Mordorée d’antiphrases et autres litotes charmantes, la langue macronienne se révèle dans toute sa démagogie.

Pour finir, alors que j’observe certains transformer une chance en un problème (et inversement), un souvenir me vient soudain à l’esprit. Je repense à ces réponses que l’on a tous été tenté de faire lors d’entretiens d’embauche. En voici la teneur :

Question du recruteur : « Quelle est votre principale qualité ? »

Réponse du candidat : « Le perfectionnisme. »

Question suivante : « Quel est votre plus grand défaut ? »

Réponse : « Le perfectionnisme. »

Contrairement à ce que l’on peut croire, répondre ainsi n’est pas le signe d’un grand esprit, encore moins d’une grande audace. C’est plutôt l’expression d’un vide de la pensée. C’est aussi le risque que chacun court à vouloir se conformer au monde entrepreneurial et à son langage, où seules l’efficacité et la performance sont de mise.

Beaucoup de bruit pour rien

Non, il n’y a rien de malin à dire une chose et son contraire. Il n’y a rien de bon non plus à lisser les idées et gommer les dissensions au sein d’une démocratie. On pourra toujours essayer de faire rentrer dans la valise ce qui en déborde, rien n’y suffira : l’exploitation des êtres humains à tous les niveaux de la société ne rend pas heureux. Dans un tel système, les seuls aspirants au bonheur sont issus du petit groupe juché tout en haut de la pyramide.

En conclusion j’insisterai sur un point : la novlangue En Marche ! a beau présenter des aspects un peu étonnants, elle a eu beau alimenter aussi les réflexions sur la parole politique, elle ne me semble finalement pas très originale. Elle a, en tout cas, bien des points communs avec un autre type de discours, employé quant à lui depuis que la politique existe. Le langage macronien s’avère in fine une simple variation de la langue de bois.

mardi 13 juin 2017

SECRETS ET MENSONGES

Une réforme qui ne dit pas son nom

Ces réflexions font suite à une réunion publique organisée il y a quelques jours à Rochefort et à laquelle je participais en tant que candidate aux élections législatives. Comme souvent dans ces réunions le débat s’est tissé au sein du public de manière très spontanée. Mais très vite nous en sommes venus à évoquer l’avant-projet de réforme du code du travail dont les premiers éléments venaient d’être publiés dans des conditions particulières.

Pour ceux qui n’ont pas suivi tous les rebondissements de cette affaire, il faut savoir que les informations sur le projet de réforme sont arrivées presque jour après jour avec son lot de péripéties. Tout d’abord, le journal Le Parisien a révélé un premier avant-projet le 4 juin dernier. Ce document annonce clairement 9 grandes mesures que le gouvernement a l’intention d’adopter par ordonnances pour les mettre en place dès le mois de septembre. Ce projet de réforme est dans la continuité de la loi El Khomri qui avait déjà rendu possible la fameuse inversion de la hiérarchie des normes qui faisait primer les accords d’entreprise sur les accords de branche. C’était déjà là un changement fondamental dans l’organisation du travail en France puisqu’il mettait fin au principe de la protection des salariés devant certaines volontés spécifiques des employeurs. Or, il apparaît dans ce nouveau document que les accords d'entreprise se généraliseront à tous les aspects de l’activité en son sein : ainsi « le contrat de travail, la durée du travail, la santé ou la sécurité des salariés… pourront être négociés au sein de l’entreprise », nous apprenait alors Le Parisien. Il y avait déjà là de quoi s’inquiéter.

Mais entre-temps d’autres versions ont circulé. La première est officielle, c’est celle qui a été présentée aux partenaires sociaux pour une « concertation » sociale. Mais depuis encore un autre document datant du 31 mai a été publié, présentant des mesures bien plus brutales que celles avancées jusqu’alors. Cette fois c’est Libération qui s’est procuré ces « pistes radicales » de la réforme.

Nous en face

Versions différentes, versions cachées, versions partielles… personne ne peut le nier, la fameuse concertation annoncée par le gouvernement est bien mal engagée. Et pour moi les conditions désastreuses dans lesquelles elle se déroule ne cessent de résonner avec la remarque d’Emmanuel Macron qui, à la sortie des discussions avec les représentants syndicaux du 23 mai dernier, avait confié à Jean-Yves Le Drian que tout s'était bien passé puisqu’il n’avait, alors, rien dit aux partenaires sociaux. Il n'empêche, ces derniers n’ont pas tardé à sentir l’entourloupe. Ils exigent aujourd'hui plus de transparence et surtout, de la clarté. Nous, membres de la France insoumise, pensons que les salariés produisent les richesses du pays. Il est donc absurde de les traiter comme les moutons noirs de notre économie. Nous ne laisserons pas passer une réforme aussi destructrice des droits sociaux. Mais nous devons dénoncer avec la même force les méthodes anti-démocratiques qui sont déployées pour imposer aux citoyens un changement de société dont la majorité des citoyens ne veut pas.

Pour ceux, comme nous, qui s’opposent farouchement à la politique régressive du gouvernement s’ajoute maintenant l’inquiétude face aux moyens employés pour la mener à terme. Elle devient un vrai sujet de préoccupation. Comprenons de quoi il est question : dans cette affaire il s’est agit selon toute vraisemblance pour la Ministre du travail et ses complices de proposer un leurre aux représentants des salariés. De les occuper en faisant aboutir sur le côté un projet plus « radical » qui n’aurait été présenté que… quand d’ailleurs ? Une fois le temps du dialogue avec les partenaires officiellement terminé ? Un accord de principe trouvé ? Ou au contraire les discussions arrivées à une impasse ? L’histoire ne le dit pas mais on imagine sans mal que dans aucune de ces configurations la présentation d’une version surprise n’aurait pu tourner à l’avantage des partenaires sociaux.

Voilà donc ce à quoi nous sommes réduits. Élaborer des scénarios pour comprendre où le Président veut nous mener. Or, si l’on reste perplexe devant de telles stratégies d’évitement, on peut tout de même voir se dessiner une méthode Macron. Celle-ci en fait n’est pas d’une grande subtilité : elle consiste à brouiller les pistes pour faire passer tout et n’importe quoi. Elle mérite cependant qu’on s’y penche un instant.

Les mécaniques macroniques

Voici quelques exemples de mécaniques macroniques qui s’ajoutent au vrai-faux projet de réforme du code du travail. Pendant sa campagne, Emmanuel Macron a prétendu être et de gauche et de droite pour mieux rassurer les gens de gauche qui ne voulaient surtout pas d’un duel Fillon-Le Pen au second tour des élections présidentielles. Cela lui aura permis, une fois élu, de nommer un 1er ministre de droite chargé de former son gouvernement et de mener de façon unilatérale la politique qui va avec. C’est déjà là un sacré tour de passe-passe. Mais après réflexion, la manipulation s’avère plus grande encore.

Reprenons : pendant sa campagne, Emmanuel Macron a prétendu être et de gauche et de droite. Il a alors prétexté répondre à une attente des citoyens. Mais pendant qu’on se perdait en conjonctures infinies sur le devenir du bipartisme/du paysage démocratique/de la politique à la française ou je ne sais quel autre concept prisé par les médias, le président a fait nommer des lobbyistes, Édouard Philippe en tête, aux plus hautes fonctions de l’État. Désormais, des personnes qui ont fait carrière dans de grands groupes industriels ne se contentent plus de souffler discrètement leurs votes aux dirigeants politiques : certains ont directement été promus eux-mêmes dirigeants politiques. Les sphères publique et privée sont en train de perdre leurs contours. Bien plus problématique que la fin de la partition gauche/droite, cette porosité assumée représente un grave danger pour notre démocratie,

Le président Macron, enfin, est expert en une autre sorte de manipulation. On l’appellera la technique « de la chaise musicale ». Elle s’applique aux cotisations sociales et mérite toute notre attention. Tout d’abord, précisons que les cotisations sociales financent tout notre système de protection sociale (assurance maladie, chômage). Les libéraux les qualifient systématiquement de « charges » car elles sont payées en majeure partie par les employeurs. S’inscrivant dans cette tradition antisociale, le président a prévu de :

1) remplacer les cotisations sociales par une augmentation de la CSG, payée quant à elle par tous, y compris les retraités. Beaucoup seront touchés par cette dernière augmentation, mêmes ceux aux revenus modestes. 2) compenser l’augmentation de la CSG par l’annulation de la taxe d’habitation. Mais tout le monde ne paie pas de taxe d’habitation. Pour certains retraités malchanceux la contrepartie sera donc égale à zéro. 3) compenser le manque à gagner pour les maires - qui ont besoin des recettes de la taxe d’habitation pour payer l’entretien et la construction des écoles, crèches et autres infrastructures de leur commune - par une dotation de l’État. Mais rien ne garantit que la dotation se poursuivra dans son entièreté. De plus on peut douter qu'elle soit éternelle.

Au terme de cette série de mesures le gouvernement aura ainsi obtenu à la fois la fin de tout un système d’entraide des salariés et un peu plus de dépendance des communes vis-à-vis de l’État. Concrètement, l’ensemble de la population organisée en communes va subir indirectement les conséquences de la perte de pouvoir d’achat des retraités, qui eux-mêmes paieront (pour) les malheurs des personnes qui ne trouvent pas d’emploi. C’est une manière d’opposer les catégories sociales entre elles pour mieux diviser les citoyens. Mais pour finir tous seront lésés. Si l'on refuse de s'arrêter aux annonces clinquantes et veut aller au bout des choses, comment ne pas reconnaître là le signe du cynisme absolu ?

"Allez, les gens !"

Il est important que chacun prenne conscience de toutes ces manœuvres inventées par et pour le pouvoir en train de s'installer. Quand nous disons qu’il est indispensable de constituer une forte opposition au gouvernement en élisant dimanche prochain des députés insoumis, ce n’est pas un élément de langage. La dégradation sociale touchera tous les aspects de notre quotidien si nous ne réagissons pas. Je le dis avec d’autant plus de gravité que je vois comment la confusion permanente que créent le président et ses proches permettra finalement à tous les opportunistes, quelle que soit leur couleur politique d’origine, de s’engouffrer dans la fameuse « majorité présidentielle ». Ils sont tellement nombreux à troquer leurs convictions contre une place d’élus au soleil !

Devant l’enfumage permanent, les louvoiements et les leurres, ne reste dans le paysage politique actuel que le mouvement citoyen de la France insoumise. C’est dans ces circonstances étranges qu’éclate toute la force de son nom. Elle seule, ou presque, est en capacité de faire résonner une voix ferme et claire, puisqu’elle ne fait pas autre chose que porter un programme élaboré de longue date, sinon gravé dans le marbre, du moins publié en un livre que chacun peut consulter aisément. Nous devons continuer à dire notre projet et dénoncer les manipulations dans un seul et même souffle. Nous devrons le faire à l’Assemblée nationale. Mais cette voix devra aussi porter tout autour de nous, dans les réunions, lors des actions citoyennes, partout et inlassablement. Car dans les mois à venir, nos mots seront à la fois des armes de résistance et des outils de progrès.