Blog de Maud Assila

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samedi 12 janvier 2019

Au travail, tas de fainéants !

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Hier Emmanuel Macron a déclaré que les Français n'avaient pas suffisamment le sens de l'effort, y compris les jeunes, et que c'est cela qui expliquait - mais "parfois" seulement, a-t-il précisé, montrant alors la nuance et la mesure qui le caractérisent si bien - les "troubles" actuels - c'est bien le terme qu'il a employé : quand ça l'arrange, la mesure devient chez lui déni de réalité.

Je n'insisterai pas sur la provocation que constitue une telle déclaration : elle a largement été commentée et décriée à raison par l'ensemble des opposants de Macron. La première réaction que l'on a lorsqu'on entend un tel discours, c'est se demander comment on peut, quand on a la charge de l'État et de son bon fonctionnement, qu'on est représentant du peuple et que la période est si explosive, lancer des propos pareils, si méprisants envers les Gilets jaunes et leurs revendications ? Comment peut-on appuyer ainsi, sciemment, sur le détonateur à quelques heures d'un neuvième acte de mobilisation ? Précisément, Macron ne s'adresse pas uniquement aux Gilets jaunes, loin de là. Ses interlocuteurs sont avant tout ceux qui ne manifestent pas, la majorité silencieuse comme on dit, dont on sait qu'elle soutient globalement le mouvement, mais dont un retournement serait décisif dans la suite des événements.

On est donc là dans la pure manipulation : si par ses agressions verbales, le président parvient à exacerber encore un peu plus la colère des manifestants dont l'expression pourrait être amalgamée aux actes des casseurs, et s'il parvient à faire entendre la petite musique que le mouvement n'est prolongé que par des paresseux, dont le seul désir est de travailler moins en gagnant plus, il aura fait d'une pierre deux coups.


Mais en réalité, plus personne n'est dupe de ces manœuvres grossières. Preuve en est l'échec lamentable de toutes les tentatives du gouvernement et de ses porte-parole, depuis le début du soulèvement civique auquel nous assistons dans le pays. Tout y est passé - la menace de l'effondrement économique, la répression policière, l'enfermement à tout-va, la compassion feinte, l'accusation de violences, de fascisme et maintenant de fainéantise - sans que le soutien de l'opinion ne diminue de manière significative. À ce niveau-là de défiance, pas sûr que l'arrivée d'un nouveau conseiller en communication change grand-chose.

En revanche, je dois dire que ces dernières déclarations résonnent bien étrangement pour moi, car j'en ai eu connaissance hier soir, sur les coups de 21h, après une journée bien remplie de travail et d'activités diverses. Ce jour-là, dernier de la semaine "ouvrée", je m'étais dit à plusieurs reprises que j'étais fatiguée. Je m'en étais étonnée car je sors tout juste de 2 semaines de congés. Ce fait est en apparence totalement anodin, banal, même. Mais justement, surprise par ce constat, j'ai voulu lever la tête pour regarder plus attentivement autour de moi. J'étais curieuse de savoir si j'étais la seule dans cette situation. J'ai observé mes collègues, mes élèves, mais aussi les gens que l'on vient à croiser dans leur propre travail quand on en a fini avec le nôtre, comme le personnel administratif, les caissières de supermarché qui sont à la tâche en fin de journée quand je vais faire mes courses pour la semaine. J'ai regardé leurs gestes, leurs mines aussi, leur façon de se tenir.

Pas besoin de mener une longue enquête : leur fatigue m'a sauté au visage. Je crois que nous sommes nombreux à être épuisés par les vies que nous menons. Lentement, silencieusement, mais sûrement. Même lorsque nous aimons notre travail. Même lorsque nous sommes satisfaits de nos vies, cela n'a en fait rien à voir, mais que chacun de nous fasse le bilan de ses journées. Que chacun se pose quelques instants la question (et sur son canapé) : nous sommes soumis à de mauvais rythmes qui nous imposent des efforts soutenus. N'en déplaise à notre président... Alors, quand je suis rentrée et que j'ai lu ses propos, je me suis dit qu'au-delà de sa manière rustre et provocatrice de parler des Français, il ne comprenait rien à notre monde. Il n'a aucune idée sérieuse de ce qui se passe.


Quand il dit que nous n'avons pas suffisamment "le sens" de l'effort, il prétend que nous ne savons pas ce que c'est, ni à quel point c'est valorisant. Il parle du sens de l'effort comme on parle du sens du devoir, avec cette connotation un peu désuète et surtout très moralisatrice de la tournure. Propos de sermonnaire. La question n'est aucunement celle de notre aptitude, ni même notre envie ou non de faire des efforts. La seule question est le sens - l'autre sens ! - de ces efforts, c'est-à-dire leur finalité, leur raison d'être ; autrement dit le bénéfice y compris moral que nous en tirons. En résumé, ce n'est pas nous qui devons avoir le sens de l'effort, mais l'effort qui doit avoir du sens. Autour de moi, je ne vois que des gens de tous âges qui se lèvent tôt, travaillent, la plupart toute la journée, et qui tous, tous sont pris par de nombreuses obligations. Nous connaissons ces contraintes et ces responsabilités, elles sont presque infinies : élever ses enfants et les amener d'une activité à l'autre, pourvoir aux besoins du ménage, remplir la paperasse qui semble constamment se renouveler d'elle-même, entretenir sa voiture, aller à telles réunions, participer à telle association, aider une connaissance, préparer un événement socialement codé, bref : régler ci, se rendre là, aller se coucher.

Nos vies sont remplies, elles débordent mêmes de charges plus ou moins consenties, plus ou moins chronophages et souvent accompagnées de dépenses (quand elles ne sont pas l'objet assumé d'un véritable business). Nous sommes occupés au premier sens du terme, comme on le dit d'un terrain : saisis. Mais si nous sommes occupés, alors par qui, et pour quoi le sommes-nous ? Comment sommes-nous arrivés à connaître des existences de labeur, quand on nous promettait le confort et du temps pour les loisirs ? N'étant plus tout à fait maîtres de nos gestes quotidiens, ce sont nos corps, notre énergie, nos préoccupations et toutes nos pensées qui nous échappent. Et sans cesse sollicités de toutes parts, avec nos visages alanguis du réveil au soir, nous risquons de n'être plus qu'agitation. Est-ce donc cela que veut E. Macron, des hommes, des femmes, des enfants occupés ?


Nous y sommes habitués. Nous n'y prêtons plus attention, mais le mal est là : celui d'une activité constante qui fait tourner une machine monstrueuse que rien ne peut rassasier. Alors qu'on ne nous raconte pas d'histoire : bien sûr, nous avons le sens de l'effort. Nous savons tous ce que c'est, nous en sommes tous capables et pouvons le trouver gratifiant. Mais pour qu'il soit tout cela, la condition minimale est d'avoir le sentiment que cet effort sert à quelque chose. C'est cela, le véritable "sens" de l'effort. Alors, pour peu qu'il ne permette plus de vivre correctement, comme c'est la réalité dans bien des foyers modestes en révolte aujourd'hui, il paraîtra aussitôt vain. Voilà une des raisons des "troubles" actuels, et que Macron ne semble pas saisir. C'est tout bonnement humain. Aujourd'hui d'ailleurs, on peut voir que les citoyens ne ménagent pas leurs efforts pour changer les choses. Manifester dans le froid n'est pas une partie de plaisir. Mais cette fois, ça du sens, alors ils y vont, semaine après semaine. Réflexion faite, Macron devrait s'en trouver tout admiratif.

Au-delà même de la question pécuniaire, primordiale, ce moment pourrait être une occasion de nous demander tous ensemble quel temps nous voulons, nous devons passer à travailler dans une société pour qu'elle se porte bien [1]. Comment faire pour que le travail et plus largement toutes les tâches que nous menons au long de nos vies restent choisies, voulues, soutenables, épanouissantes ? En d'autres termes, comment nous organiser pour que le travail ne soit plus une peine ? Dans un pays qui connaît un taux de chômage de plus de 10%, voilà les questions qu'E. Macron devrait poser, au lieu de répéter ses sempiternelles fadaises droitières. Les solutions ne semblent pas hors de portée, mais vont dans la direction inverse de ce qui a été impulsé jusqu'à maintenant. Non, ce n'est pas du côté de l'encouragement aux heures supplémentaires qu'il faut chercher. Car nous ne sommes pas des automates, mais des êtres vivants, des êtres de nature. Comme tout ce qui lui appartient, nous sommes donc limités : il est sage de savoir quand on dirige un pays que l'effort n'est bien fait que s'il est partagé.

Notes

[1] Par bien se porter, j'entends du point de vue économique. Mais je veux parler également d'une société dont les membres se portent bien, c'est-à-dire connaissent des vies heureuses. Et on l'aura compris, la question de la santé doit être un paramètre essentiel de cette réflexion.

dimanche 1 avril 2018

La République à la croisée des chemins

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Vous pouvez retrouver ce texte sur le site du Média.
Bonne lecture !

mardi 26 décembre 2017

En attendant 2018

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2017 s'achève, charriant avec elle le souvenir plus ou moins vif des événements qui l'ont rythmée. J'épargnerai aux lecteurs de ce blog le traditionnel récapitulatif de l'année, qu'on trouvera sans mal dans les meilleurs journaux. Mais je ne voulais pas passer à 2018 sans évoquer un épisode qui a eu lieu il y a quelques semaines, perdu au milieu du flot des petites polémiques, des buzz, des annonces et des rebondissements. Encore une histoire de mots. Une histoire qui, comme toutes les autres, a fait du bruit pendant 2 jours puis s'est éteinte. Pourtant, à mon sens elle dit beaucoup de l'ambiance dans laquelle nous ne cessons de glisser doucement. Car il semblerait qu’un certain abandon des principes qui gouvernent nos règles de vie en commun, allié à une recherche permanente de la surenchère médiatique amène ceux qui ont l’occasion de faire entendre leur voix à s’exprimer sans limites. Cette fois, c'est d'Alain Finkielkraut que je parle. L'idée lui a pris de commenter l’enterrement de Johnny Hallyday sous le prisme de l’origine ethnique de son public. C'était au lendemain de l'événement, dans l'émission "L'esprit de l'escalier" sur la radio RCJ.

Cette lecture relève déjà d’une obsession inquiétante. Mais on connaît les marottes du philosophe et d'une certaine façon, sa lecture de l'événement n'a rien de très surprenant. On se doute également que rien ni personne, aucune institution ne lui a donné les fonds nécessaires pour mener une étude précise, scientifique même, de la population présente à l'enterrement de Johnny. Il a donc dû faire avec les moyens du bord. Autrement dit, il s’est fié à ce qu’il a vu, probablement depuis sa télévision. Je dis bien « vu ». Il n'a donc pas pu faire autrement que fonder son analyse sur la couleur de peau des membres de la foule.

On imagine sans mal aussi que le philosophe improvisé ethnologue a dû se contenter de quelques panels de population, quelques dizaines ou centaines, qui lui auront suffi à tirer ses conclusions. Pour moi, on assiste là à une véritable prouesse de mauvaise foi. Contrairement à ce que prétend M. Finkielkraut, cet épisode ne permet de tirer aucune conclusion, si ce n'est qu'on peut être certain de M. Finkielkraut qu'il trouve ce qu’il cherche à peu près partout, à la télévision, dans la rue, dans ses lectures, sur son smartphone. Pas folichon tout ça.

Mais ce qui me semble le plus important dans cet épisode, c'est ce qui s'est produit au niveau linguistique. Un terme notamment mérite d’être relevé : c'est celui des « non-souchiens ». Il s’agit d’un néologisme, mais ce mot n’est pas sorti de nulle part pour autant. La référence aux Français de souche établit une opposition nette entre les Français d’origine étrangère et les Français… d’origine française. Quand on sait que la grande majorité de nos compatriotes est le produit d’un mélange de nationalités, d'ethnies, que bien des peuples depuis l'invasion romaine se sont installés sur le territoire, cette catégorie inventée perd vite en pertinence. Par conséquent, on peut se demander : à partir de quand, de quelle génération, est-on considéré par M. Finkielkraut comme un Français « de souche  » ? Combien de temps faut-il montrer pâte blanche pour ne plus appartenir à cette catégorie constituée en négatif que seraient les « non-souchiens » ? Et puis, comment Finkielkraut a-t-il pu utiliser un terme qu’un site d’extrême droite a choisi comme nom sans trouver à redire ? On le voit, employé de cette manière et pour cet objectif de classification fumeux que serait la souche, le terme en lui même devient franchement abject.

Il y a quelques années, Manuel Valls, en promenade dans la ville d'Evry dont il était alors maire, déplorait l’absence de « Blancs », terme vite remplacé par « White » et « Blancos » sur le chemin qu’il parcourait avec son collaborateur. Il le faisait discrètement, en serrant les dents, avec des mots dont le caractère étranger semblait les rendre - paradoxalement - plus supportables. Mais il avait oublié alors qu’il portait un micro et qu’il était enregistré. Aujourd’hui, s’il semble encore tabou d’employer le mot « Blancs » en public pour en faire un groupe identitaire à part entière, force est de constater qu’il n’est plus interdit d’assumer une vision raciste sur les ondes.

Pire, à ce jour, la direction de France culture, qui emploie M. Finkielkraut, n’a pas réagi. Pourtant, peu de temps après l'épisode, elle avait été sommée par le Parti de gauche de prendre position vis à vis des propos tenus par son chroniqueur. C’est donc que cette direction estime que les termes employés par Alain Finkielkraut ne sont pas condamnables. Depuis, il a été interrogé par d'autres médias. Le philosophe a essayé de se justifier, d'élaborer, de mettre de la nuance et de la complexité à son analyse « à chaud ». Il a même évoqué l'ironie, la fameuse ironie, cette figure tellement pratique, qui permet de prétendre qu'en fait, on affirmait l'inverse de ce qu'on pense en réalité. Mais rien de clair n'est ressorti de ces explications. Seule la petite phrase demeurera donc. Tant pis, le mal est fait, passons à autre chose.

Ces mots pourtant me restent, diffus, dans la tête ou sur l'estomac, quelque part entre la gorge et le poumon. Ils me disent que décidément, 2017 s'achève sur une mélodie qui sonne mal, un mauvais air : celui de la division. Les médias se repaissent des polémiques de confort, celles qui sont aisées à saisir et l'on se retrouve cerné par les penseurs de la dualité. Il faut être pour ou contre. Choisir entre ceux-ci et les autres. Alors pour ma part, je n'ai qu'un voeu pour l'année qui vient : que nous soyons particulièrement vigilants ; que nous prétions l'oreille à toutes ces paroles qui séparent les hommes, et aux décisions qu'elles justifient. J'ai évoqué longuement la question de l'origine ethnique, mais l'épisode des pseudo « non-souchiens » doit nous faire entendre plus loin encore.

Il me semble que la même attention doit être portée sur ce qui est dit des catégories et des groupes sociaux-professionnels. Salariés du privé, fonctionnaires, retraités, bénéficiaires des APL et même chômeurs... Cette petite musique de la division résonne déjà, qui permet de sacrifier les uns, demander des efforts aux autres, fustiger de prétendus fainéants et finalement, en cassant en nous tout sentiment de solidarité, casse la volonté de s'organiser contre les mesures du gouvernement actuel. Si nous sommes isolés, celui-ci pourra continuer à imposer toutes les mesures qu'il voudra. Veillons à ne pas laisser les citoyens être davantage opposés. Veillons à affermir le lien d’égalité entre tous, ce lien qui est un marqueur fondateur de notre République. C’est un bien précieux que nous devons protéger de ceux qui souhaiteraient nous faire oublier qu’au-delà de nos différences individuelles, nous constituons une communauté humaine et dont l'immense majorité est soucieuse, avant toute autre chose, de vivre en paix.

samedi 4 novembre 2017

ROULEZ JEUNESSE ! QUAND L'ORTHOGRAPHE PASSE À LA TRAPPE...

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Sale ambiance
Je dois l’avouer, cela fait un bon moment que j’essaie de me mettre derrière mon ordinateur pour écrire un nouvel article sans y parvenir. Le rythme auquel les mesures, lois, ordonnances et autres réformes depuis les dernières semaines en est partiellement responsable. Non pas qu’il soit difficile d’en comprendre la portée, éminemment libérale - extrême-libérale, disent à juste titre les députés France insoumise - ni de dénoncer les méthodes qui en permettent l’adoption. À peu près tout ce qui se met en place depuis le début de la présidence Macron m’est odieux.

Je peux citer en vrac et sans ordre d’apparition le débat escamoté à l’Assemblée nationale via les ordonnances, l’amendement présenté et adopté la semaine dernière à 2h du matin pour mettre fin à la généralisation de la Sécurité Sociale, le vote de la baisse de l’allocation versée aux jeunes parents (PAJE), des APL, mais aussi le mépris affiché par le Président envers les Guyanais, les nouvelles directives absurdes sur les travailleurs détachés (à partir de 3mn 54 sec), ou encore la cacophonie des divers responsables au sein du gouvernement concernant le prolongement du glyphosate pendant que les mêmes autorisaient de nouveaux néonicotinoïdes, autres pesticides tueurs d’abeilles. La liste n’est pas exhaustive. Mais si l’on s’en tient au domaine social, il est désormais convenu qu’on assiste à un véritable changement de paradigme, voire de civilisation, il est question de révolution copernicienne, bref, nous voilà tout retournés sans même avoir eu le temps de nous en rendre compte.

Sur le plan international se sont ajoutés à ces événements politiques l’affaire Weinstein, ainsi que la vague des témoignages de femmes harcelées ou agressées sexuellement qui lui a succédé de toutes parts, l’entrée au Bundestag de 92 députés du parti d’extrême droite, la crise en Espagne et en Catalogne, les attentats, les tueries. J’en oublie sans doute : l’actualité déborde.

Or, l’enchaînement des événements au sein de la nation est en train de prendre le goût acre de ce qui se passe ailleurs dans le monde et peu à peu plonge beaucoup de monde dans le sentiment qu’on n’y peut rien changer. On n’a jamais autant subi le dogme du TINA (« there is no alternative », il n’y a pas d’alternative), si cher aux libéraux, peut-être même autant que la fumeuse théorie du ruissellement, remise au goût du jour par le gouvernement. D’ailleurs c’est bien simple, les deux semblent aller de pair, ce qui est bien pratique pour éviter de penser d’autres façons plus justes de redistribuer les richesses.

Mais cette double croyance - on ne rappellera jamais assez qu’il ne s’agit que de croyance et en aucun cas de pensée rationnelle - on sait qu’une mobilisation de masse pourrait y mettre fin. Force est de constater qu’entre la désunion, les méfiances et les jeux de pouvoirs aux niveaux syndical et politique, les oppositions au pouvoir actuel patinent. À ce titre, Jean-Luc Mélenchon a insisté sur la nécessité pour la jeunesse de se joindre à son tour au mouvement de protestation. C’est elle qui fera la différence, comme ce fut le cas lors de la mobilisation contre le CPE en 2006.


La jeunesse sous mes yeux
Alors, au milieu de ce flux tout à fait insatisfaisant, mais comme un détour nécessaire, j’ai eu envie de parler de la jeunesse que je connais : les collégiens. Certes, cette jeunesse-là n’est pas celle en mesure de changer la donne immédiate. Au collège, on a en général entre 11 et 15 ans. Mais mon intérêt pour cette tranche d’âge qui quitte doucement l’enfance pour s’ouvrir à d’autres préoccupations et à la vie en société peut s’inscrire dans une réflexion plus large sur la lutte contre le libéralisme ravageur qui s’exerce en ce moment même.

Je suis professeure dans un collège public de campagne de 700 élèves. S’y retrouvent tous les enfants des villages et hameaux alentours qui ne vont pas dans le privé. Cela fait du monde, avec des profils divers. Mais globalement les élèves y sont gentils et bien intentionnés ; beaucoup cependant ont du mal à travailler, surtout à la maison. Ces élèves vivent donc dans une zone rurale, se rendent rarement en ville. Cela implique qu’une grande majorité a seulement la télévision et internet (et encore, pas tous) pour s’informer.

J’enseigne le français. Quand je dis cela, mes interlocuteurs s’exclament toujours que je dois en voir de toutes les couleurs puisque, c’est bien connu, le niveau des élèves a baissé et baisse encore. L’orthographe des enfants d’aujourd’hui est considérée comme catastrophique. Parfois mes interlocuteurs me demandent sincèrement comment je fais pour supporter des niveaux aussi bas et, pour les plus curieux, quelles méthodes mes collègues et moi utilisons pour remédier - un peu - au désastre. Or, je me garde bien de dire que mes élèves sont mauvais, nuls, irrécupérables. J’ai toujours refusé de le faire car j’ai toujours pensé que réduire le niveau de ces enfants à leur capacité à rédiger un texte sans faute était une illusion. Je l’ai toujours pensé sans le théoriser. Mais plus les années passent et plus il m’apparaît que le seul apprentissage de l’orthographe ne saurait être le but ultime de l’enseignement du français.

J’ai commencé le métier en étant persuadée que le niveau de connaissance du français était le fruit du déterminisme social. Aux bourgeois la maîtrise de la langue maternelle, aux pauvres les erreurs d’accord. Et c’est un fait historique : les complexités de la langue française sont souvent le résultat d’une volonté de l’élite de complexifier la langue pour la rendre difficile d’accès au reste de la population. L’Académie Française a eu à ce titre un rôle majeur. C’est donc avec un certain engagement que j’ai commencé ma mission de jeune professeure : il s’agissait avant tout de gommer ces marques sociales, d’atténuer un peu de cette fatalité en enseignant les règles fondamentales de syntaxe et d’orthographe du français.


Quelle égalité pour la jeunesse ?
Mais après 6 ans d’enseignement, je suis revenue sur mes positions. Car pour ce que j’ai pu observer, les fautes sont à peu près les mêmes d’une rédaction à l’autre. Elles se répètent inlassablement d’un élève à l’autre. Qu’un enfant de 2017 lise beaucoup ou non, qu’il soit issu d’un milieu favorisé ou bien modeste, il fera les trois ou quatre éternels types d’erreurs, en gros celles liées aux terminaisons en -é, le son -e- en phonétique. Les élèves ont en effet le plus grand mal à différencier participes passés, infinitifs et certaines autres marques temporelles. L’autre difficulté est celle des homophones (sa/ça ; se/ce ; on/ont, et/est, etc). Je l’affirme : ces fautes sont absolument récurrentes et indépendantes du milieu social.

Par conséquent, si c’était un fait indéniable il y a quelques décennies, on ne peut reconnaître aujourd’hui de quel milieu vient un enfant (et le futur citoyen qu’il est) à son seul niveau en français (c'est à dire sa maîtrise de l'orthographe et de la conjugaison et ses connaissances en grammaire). Bien d’autres éléments entrent en jeu : l’étendue de son vocabulaire, le registre de langue qu'il emploie, mais peut-être aussi sa capacité à utiliser les outils qu’il a à disposition pour faire une activité… Ce sont là de simples hypothèses.

On pourrait m’opposer que même si l’orthographe n’est plus un critère de distinction sociale, il reste un critère de sélection, notamment dans le milieu professionnel. Oui, c’est encore vrai. Mais on constate tous que les exigences évoluent au fil des années au sein d’une société. Le développement en autres des réseaux sociaux, des textos, des blogs a en quelque sorte banalisé les erreurs. Qui n’a jamais publié un mot, une phrase mal orthographiés jette la première pierre ! J’en profite pour m’excuser à l’avance de celles qu’il y aura certainement dans ce billet. Mais enfin, comprenons-le et cessons de nous braquer : les exigences de la société se modifient aussi et surtout en fonction des besoins de la population. J’ignore si les jeunes d’aujourd’hui ont trop de choses à connaître, à comprendre, associer ou mémoriser, si leurs cerveaux se développent autrement que ceux de ma génération, si la lecture sur écran modifie le rapport à la langue… J’ai donc quelques affirmations mais aussi beaucoup d’interrogations sur les besoins de la jeunesse d’aujourd’hui. Mais on dirait bien que l’orthographe est en train de passer à la trappe.

Ainsi, j’ai tendance à croire qu’avec l’arrivée de nouvelles générations peu soucieuses de faire respecter les règles d’accords, la sélection par le niveau de langue va tout simplement tomber. Je ne suis pas là pour dire si c’est un mal ou un bien. Je constate juste que les jeunes s’expriment sans s’occuper de la construction de leurs phrases, du lien entre les termes qui les composent. La cohérence dans la forme n’est pas un élément sur lequel ils s’attardent. Pour le dire autrement, ils ne s’intéressent pas à la logique qui régit la langue. Ceux qui feront le monde de demain ont beau en connaître toutes les règles, ils préféreront sans doute se focaliser sur d’autres éléments pour le bâtir et y évoluer. En constatant ce hiatus croissant entre la connaissance de la langue et son usage chez les jeunes, je suis le témoin d’une évolution à laquelle je ne peux à peu près rien : les valeurs de notre société évoluent sous mes yeux. Reste à savoir pour lesquelles il est vraiment important que l'on se batte.


Et maintenant ?
Alors bien sûr, mon métier m’amène à poursuivre la chasse aux fautes pour mieux inculquer les règles du français canonique : les professeurs ont tout de même un programme à suivre. Je le fais avec plaisir car j’ai toujours été fascinée par le fonctionnement de notre langue. Mais je dois avouer qu’au quotidien, mon attention en classe se déporte peu à peu. Le développement d’un sens critique, la capacité à interroger les informations (textes et images) et la perception de l’implicite me semblent être des éléments indispensables. Prendre du recul face au flux incessant, faire des pauses et prendre des détours, comme j'ai essayé de le faire aujourd'hui, peut aussi s'avérer précieux. Tous ces éléments sont aussi dans les programmes de français. C’est que dans sa mission de préparation des enfants à la vie adulte, il apparaît essentiel de les armer face au déferlement permanent d’informations. Elles nous bombardent sur internet, nous les recevons sur nos ordinateurs, sur nos smartphones. Elles déferlent sans tri, nous sautent aux yeux sans crier gare. Et nous ne pouvons plus nous en passer.

Remettre en question, ne pas prendre pour argent comptant ce qui nous est présenté me semble être devenu une urgence absolue. La capacité à questionner les médias et les discours tient peut-être aussi d’une forme de déterminisme social. Peut-être la lutte pour l’égalité des chances est-elle là, aujourd’hui. Car si l’on ne voit pas les rouages qui mènent à faire le buzz, si l’on est incapable d’envisager la pluralité des points de vue, si enfin l’on ne sait pas faire ses propres recherches pour vérifier, compléter, nuancer, comment peut-on espérer être libres ? Voilà ce que nos enfants doivent apprendre en priorité, et quel chantier, immense et passionnant !

Au milieu de toutes ces perspectives, un autre point mérite toute notre attention. C’est le rapport à la technologie. Il est aujourd’hui dangereusement béat. Il nous faut faire de la technologie autre chose qu’un simple bien de consommation. Il nous faut développer ce qu’on appelle traditionnellement les Humanités (Littérature, Histoire et Philosophie) et éviter de faire de nos enfants des techniciens et de simples exécutants, afin qu’ils soient en mesure de faire ce que des machines ne sont pas prêtes de savoir faire : penser, associer, créer, imaginer, critiquer. Pour cela, je renvoie à l’émission (réservée aux abonnés) d’Arrêt sur Images du 12 octobre dernier sur l’intelligence artificielle.

C’est à mon sens le véritable défi qui nous attend : former des consciences émancipées des dogmes souvent masqués, des propagandes contemporaines et les affranchir des outils technologiques que nous avons tous à portée de main. À ce sujet, je terminerai mon propos par une anecdote révélatrice du travail que nous devons tous nous imposer pour mieux transmettre à nos enfants. Juste avant les vacances, nous avons reçu au collège une série de tablettes. Cette remise s’est faite après deux longues années d’attente, elle a eu lieu en présence de mon Principal et de nombreux responsables de l’institution scolaire et de la vie politique locale.

Il s’agissait d’officialiser la mise en route d’un projet ambitieux de remédiation orthographique nommé « projet zéro faute ». Ce projet consiste à faire travailler l’orthographe par les élèves du collège à partir d’un logiciel proposant des exercices en ligne. Comme il est écrit sur la page de présentation du dispositif, cet outil propose un apprentissage personnalisé et « repose sur la technologie unique au monde de l’Ancrage Mémoriel® », censée assurer « une mémorisation rapide et durable ».

Personnalisation, exercices adaptés, possibilité pour les élèves de travailler à la maison… le programme est plus qu’alléchant ! Le jour de la réception des tablettes, il se trouve que j’étais la seule représentante de l’équipe de lettres. Mes collègues qui avaient souhaité mettre en place ce dispositif n’avaient pas pu venir. J’ai donc eu pour tâche d’expliquer aux journalistes présents les enjeux de ce dispositif que je connaissais à vrai dire bien peu, et pour cause : il ne concerne pas les classes que j’ai en charge. Mais ce moment d’échange avec les différents acteurs m’a permis de découvrir que le logiciel avait un coût : 1000 euros annoncés il y a deux ans, lors de la commande, plus de 1600 aujourd’hui. Que l’abonnement payant est à renouveler chaque année et, cerise sur le gâteau, que dans la mesure où le travail est fait en partenariat avec Microsoft et que les technologies évoluent rapidement, il sera nécessaire de changer tout le matériel informatique dans les années à venir.

L’intention de doter les élèves d’outils modernes d’apprentissage de l’orthographe est absolument louable. Je ne remettrai pas cela en cause. En revanche, plutôt que nous rendre tributaires d’un système complexe qui à terme engendrera un coût exorbitant, que n’avons-nous pris ces deux dernières années pour bâtir ensemble un projet cohérent, un projet d’équipe, susceptible de renforcer les connaissances des élèves en limitant les coûts ? Et surtout, nous n’avons même pas pris la peine de chercher ce qui existe du côté des logiciels libres ! La nécessité d’ exercer notre esprit critique est, elle, intergénérationnelle. Elle n’a pas non plus de limite sociale. Mais si nous n’en faisons pas une priorité pour nous mêmes et pour nos enfants, nous courons le risque de nous faire broyer par la machine capitaliste. C’est certain, le gouvernement avance et l’heure n’est peut-être pas au grand soir. La jeunesse n’est pas encore en mouvement. Qu’à cela ne tienne : en attendant nous avons beaucoup à faire. La révolution citoyenne doit devenir une escrime quotidienne.