Blog de Maud Assila

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Stratégies politiques

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dimanche 23 septembre 2018

À contre-temps

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Ça y est, je reprends. Des semaines que je n’avais pas fait ces gestes : me poser devant mon ordinateur, mettre mon casque et lancer de la musique – à peu près n’importe laquelle -, taper aussi vite que possible sur le clavier pour me donner l’impression – l’illusion – d’être devenue une vraie dactylo à force de travail, et écrire jusqu’au bout de mon intention. Commencer, rédiger, achever une note. D’habitude j’évite de trop en dire de moi, mais cette fois la circonstance le demande un peu : cela faisait des lustres que je n’avais rien écrit. Je peux annoncer la couleur, cette note sera donc à la fois une rentrée à contre-temps, une réflexion comme toujours politique et une tentative de diminuer mon léger, mais réel, sentiment de culpabilité. Et pour m’y remettre, à cette écriture, je ne vois pas d’autre solution que de l’emballer de la plus grande solennité, selon un rite qui consiste à se décrire écrivant, - rite un peu étrange tout de même, mais pas totalement absurde : des écrivains l’ont fait, comme Jacques Roubaud qui commençait son incroyable roman Le Grand incendie par ces mots : « En traçant aujourd'hui sur le papier la première de ces lignes de prose, je suis parfaitement conscient du fait que je porte un coup mortel, définitif, à ce qui, conçu au début de ma trentième année comme alternative au silence, a été pendant plus de vingt ans le projet de mon existence. »

Pour ma part, l’ambition n’est certes pas si grande. Et surtout, le silence n’a jamais été pour moi une option. Alors je dois admettre au contraire que le rythme des événements politiques depuis le mois de juin dernier m’a semblé s’accélérer, et j’ai eu le sentiment plus d’une fois de ne pas pouvoir faire autrement que subir, littéralement, tout ce qui venait de près ou de loin du pouvoir en place et de ses représentants. Je pense notamment à l’épisode Benalla.

Tout cela, ce mélange de révélations, de paroles contredites par des vidéos, de témoignages et, bien sûr, de contre-feux venant de la macronie, auquel le président lui-même (!) s’est prêté lors de son discours improvisé, mais à la fois très préparé - magie du “en même temps”- à la Maison de l'Amérique latine, nous est parvenu sans filtre. De mon côté tous ces événements sont arrivés pêle-mêle alors même que je préparais un atelier pour les Amfis d'Été sur la communication macronienne. Pour ceux qui le souhaitent, on peut trouver la vidéo de cette intervention sur ce lien. Passées les premières minutes de mise en place et d’ajustements techniques, on peut voir comme cet atelier puise largement dans la période, tant cette dernière s’est avérée riche du point de vue du storytelling [1] élyséen.

Et puis il y a eu la démission de Nicolas Hulot. Elle fut présentée comme un coup de tonnerre par les médias, elle était en réalité largement attendue. La véritable surprise, et qui aurait mérité de retenir toute l’attention des journalistes, fut en fait la dénonciation par un ministre de l’influence des lobbies sur la politique du gouvernement. Cet événement aurait dû révéler au grand jour que c’est en mettant fin à cette influence que le reste - une vraie politique de transition énergétique et avec elle, la lutte à l'échelle nationale et européenne contre le réchauffement climatique - sera possible. Les lobbies doivent être éradiqués de la sphère du pouvoir, c’est la condition sine qua non à notre survie. Il n’y a pas, plus, d’atermoiements possibles, et de ce point de vue-là, personne ne peut nier que le jour de sa démission, le ministre a eu sur ce sujet une parole de vérité, la seule valable. Voilà, on le sait : l'entière responsabilité de cette décision appartient donc à nos dirigeants.

À qui est convaincu et de la nécessité de refonder notre République pour la purger de toutes les dérives qu’elle permet encore aujourd’hui, et de l’urgence écologique, les choix, l’obstination même du président et de son gouvernement à faire comme si de rien n'était malgré la succession des derniers scandales pourraient paraître incompréhensibles. Mais il n'en est rien : le pouvoir en place ne fait que suivre une feuille de route qu’il s’est donnée il y a des mois maintenant, qui vise à ouvrir les vannes du libéralisme tout en asseyant un autoritarisme capable de faire taire toutes les oppositions et les contre-pouvoirs. De ce point de vue-là, les choses sont on ne peut plus claires, et la surdité apparente de la macronie est sans surprise ; Macron entend en fait un autre chant des sirènes, celui d’une caste capable d’exercer de la fascination chez certains aspirants au pouvoir, mais en réalité la plus néfaste des hordes, dans la mesure où elle opère contre l'intérêt du plus grand nombre.

Malgré tout, la conscience des motivations et des mécanismes qui permettent au Président et sa bande de dérouler leur projet dangereux ne suffit pas. Et c’est à ce constat que je me suis heurtée, à ma très modeste mesure, ces dernières semaines. Tout d’abord parce que le calendrier politique objectivement a de quoi donner le tournis. Depuis, depuis ?, depuis tant de temps les événements semblent s'enchaîner : des annonces sont faites, des mesures mises en place, elles se doublent, parfois se contredisent ; des polémiques aussi se succèdent, s’engendrent, s’alimentent. Et tout parvient en vrac à nos sens, analysé en quelques minutes, ressassé pendant 3 jours, jeté enfin aux oubliettes. Ainsi l’urgence écologique et l’imminence de l’effondrement de notre civilisation, à peine évoquées cet été, furent-elles paradoxalement étouffées par les 3 minutes de “grâce” dont aurait été touché Hulot pendant son interview sur France inter, elles-mêmes aussitôt substituées par une tentative collective de faire la psychanalyse de l’homme, puis les pronostics sur tintintin son successeur, la biographie de De Rugy et… et… finalement il ne fait plus si chaud, l’école a repris, les émissions politiques quotidiennes avec, et Zeymour a quelque chose à nous dire.

Je le sais, il faudrait réagir à tout. Il est de mon devoir de militante de trouver, seule ou collectivement, des parades ; de me battre avec mes mots, mettre en place des actions de terrain capables d’alerter, de contrer, freiner, stopper définitivement les mesures les annonces ; et concernant les polémiques, surtout, surtout, d’avoir un avis tranché. Mais il faut le dire : bon sang que c’est dur ! Il ne faut pas se mentir, trouver un rythme de croisière dans l’oeil du cyclone tient parfois de la gageure. La première des difficultés finalement est bien d’atteindre l’inertie au milieu des remous. Quand le pouvoir a tout pouvoir tandis que les médias, plus que tout jouets des vents, s'avèrent incapables de prendre la distance nécessaire, il est primordial de se donner la faveur du temps long.

Et puis finalement je me demande s’il ne faut pas renverser les perspectives. Après tout c’est peut-être bien l’inverse qui se passe. L’exact opposé même. Et si le rythme de croisière, les dominants l’avaient, eux, trouvé il y a bien longtemps ? C’est bien ça, ils ne m’ont pas attendue : depuis belle lurette ils ont fait de la vitesse une force et sous couvert de modernité, de l’apparent chaos un élément de domination et de contrôle des individus. Par conséquent, quand la houle est trop forte, c’est le sens même de l’action militante qui vient à être interrogée. Non pas qu’elle perde tout sens, mais sa direction mérite d'être questionnée. Il m’est apparu nécessaire d’interroger ses formes et son expression afin de la rendre à nouveau la plus efficace possible.

Aujourd’hui, cette réflexion s’impose d’autant plus que face au désastre écologique, en opposition à l'inanité du pouvoir en place, beaucoup appellent désormais à des formes d’auto-organisation collective. Par ailleurs, la collapsologie, science humaine de l’effondrement, devient incontournable [2] et réunit au sein de sa réflexion des universitaires, des ingénieurs, mais aussi des autodidactes, des survivalistes - dans toute la variété du terme -, des familles entières et des communautés à tous les coins de la planète. Des tribunes paraissent dans les grands médias [3] Des événements telle que la marche pour le climat du 8 septembre, ou encore l'arrivée du tour Alternatiba à Bayonne, à l’occasion de laquelle seront organisées les 5, 6 et 7 octobre prochains une grande marche citoyenne et de nombreuses conférences, prennent de l’ampleur et trouvent un écho auprès d’un pan de plus en plus large de la population. Cet agglomérat d’actions et de réflexions tous azimuts est une excellente chose. Il montre davantage encore qu’une prise de conscience : une volonté forte de mettre fin au déni et de faire du nombre que nous sommes une force de changement, de contrôle des politiques et d’alternative. Une volonté collective de créer un contre-pouvoir enfin efficient.

Cette idée me plaît, qui fait de nous, tous ensemble, un lobby potentiel. Le terme même me parle car il est aujourd’hui devenu synonyme de pouvoir. Et j’ai toujours eu un faible pour l'idée de combattre l’ennemi avec ses propres armes. Pour autant, mais peut-être pour exactement la même raison, je reste persuadée qu’il faut poursuivre l’objectif d’une prise de pouvoir par le politique ; autrement dit que l’on doit être en mesure de présenter un projet collectif et cohérent, planifié, et que pour cela il faut convaincre un nombre suffisant d'électeurs pour le plébisciter. Voilà toute la difficulté mais c’est à mon sens une nécessité absolue, sous peine de voir les oligarques casser les tentatives isolées et poursuivre leur course glauque au profit immédiat. On se souvient de ce que le gouvernement a fait à NDDL et de la force de la répression qui y a eu lieu. Il y a quelques semaines, il s’est attaqué à la ZAD de Kolbsheim. Ces actions sont à mon sens autant d’avertissements à prendre très au sérieux sur nos marges de manoeuvre.


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La question de la légitimité démocratique se trouve donc inextricablement mêlée à celle du temps, plus exactement de sa maîtrise. Car au sein de la société, les rythmes se superposent : le tourbillon qu’instaure le pouvoir en place et que les médias, définitivement à leur remorque, contribuent à renforcer ; la riposte immédiate des militants aux assauts incessants ; la réflexion et la prise de distance pour cerner les tactiques fomentées par nos adversaires ; la mise en place d’expérimentations collectives ; l'élaboration d’un programme politique adapté (ou plutôt son actualisation : de ce point de vue le livret de la France insoumise sur la planification écologique étant à mes yeux déjà très complet) ; le temps de la conquête et de la persuasion de la population, la lutte contre l’abstention ; la recherche et l’anticipation sur l’effondrement, par ailleurs déjà largement entamé sur l’ensemble de la terre, et que nous ne pouvons désormais qu'espérer juguler. Maintenant, ce n'est plus le tournis que vous avez, mais le vertige.

Alors voilà. Dans cet enchevêtrement de rythmes et de temporalités concurrentes, à chacun de trouver son rythme propre. À chacun de composer, selon ses priorités, ses préférences, son appréhension de la situation. A chacun de tisser son chemin comme on dessine, dans le secret de l’intime, une vie. Avec cet avantage que l’objectif de l'émancipation collective ici nous guide. Il ne s’agit pas pour nous d'être des super héros, toujours à l'affût, toujours au taquet, en forme et débordant d'énergie du matin au soir. La pause, l’attente et le silence font partie intégrante du combat militant. Trouver, c’est chercher. Voilà qui fait de l’engagement politique un art, tout un art. Ma pause, je crois, est finie. Ma pause a donné, au travail.

Notes

[1] Cette technique de mise en récit qui s’est développée à partir des années Reagan dans les entreprises et a vit envahi la sphère politique.

[2] voir à ce sujet les travaux de Corinne Morel-Darleux et ses multiples chroniques

[3] Dont celle-ci, co-signée et retranscrite sur un ton décalée par Pablo Servigne

jeudi 15 février 2018

Hamon et la main tendue

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Le journal Le Figaro vient de publier[1] un article évoquant la tournée des universités de Benoît Hamon. En ce moment où les étudiants sont en ébullition, alertés par les réformes instiguant à l’entrée des facultés une sélection sociale qui ne dit pas son nom, l’initiateur de Génération.s a décidé d’aller au devant des jeunes pour parler des élections européennes à venir. C’est là qu’il a semble-t-il affirmé vouloir se rapprocher de la France insoumise en déclarant laisser « la porte ouverte à une alliance ». On se souvient que lors des élections présidentielles, Benoît Hamon, tout en reconnaissant de nombreuses convergences, n’avait pas souhaité se rallier à Jean-Luc Mélenchon, même quand ce dernier l’avait déjà largement dépassé dans les sondages. Maintenant que Benoît Hamon a quitté le navire du Parti socialiste ou, devrait-on peut-être dire, son épave, on ne peut que se réjouir de ce nouvel intérêt pour notre mouvement.

La France insoumise s’est en effet constituée en refusant les cartels de partis. Elle est de ce point de vue un mouvement bien plus vaste, qui aspire à faire tomber les clivages partisans, les postures d’intérêts et les querelles de chapelles pour s’adresser directement aux citoyen-ne-s. Dans ce contexte, rien n’est plus satisfaisant que de voir saisir la main qui a toujours été tendue.

Reste pourtant à savoir ce que Benoît Hamon entend par « alliance ». Ce terme est en effet une métaphore, qui laisse en suspens beaucoup de significations possibles. Veut-il faire une liste commune avec la France insoumise lors des prochaines échéances électorales ? Souhaite-t-il travailler à un programme alternatif ? Ou bien est-il même prêt à rejoindre en personne les nombreux insoumis ? Comment comprendre cette déclaration ? D’un côté, Génération.s, récemment émergée des ruines de la gauche, doit probablement se consacrer à l’organisation de sa structure et peut-être, l’élaboration de son projet de société ; de l’autre, la France insoumise s’est imposée ces deux dernières années comme la seule force d’opposition opérationnelle dans le paysage politique actuel. Elle a fait émerger de nouvelles figures politiques majeures et montre chaque jour sa capacité à proposer une alternative solide à la politique austéritaire que nous subissons depuis trop longtemps. On le voit donc, dans ce contexte, le seul mot d’ « alliance » ne saurait nous indiquer clairement ce qu’a en tête Benoît Hamon et devrait pour le moins être explicité.

Cependant, la constance de la France insoumise sur la question européenne permettra sans doute une telle clarification. Car pour elle aucune ambiguïté n’est possible : l’Europe actuelle est dans une impasse. Nous ne voulons pas de cette Europe libérale. Nous ne voulons pas de cette Europe qui broie les hommes et les femmes, détruit les services publics, met les salarié-es en concurrence pour finalement ne profiter qu’à une extrême minorité : l’oligarchie. Au contraire, ce que nous voulons, c’est une Europe pour tous. Une Europe sociale, une Europe des peuples, nous voulons même un peuple européen, capable de choisir lui-même son destin et de nommer ses représentants et leurs orientations pour faire valoir le bien commun.

Qu’en est-il exactement de M. Hamon ? Génération.s est-elle prête à faire cette révolution copernicienne qui permettra de changer l’Europe ? La question doit être posée car, parmi les insoumis, personne ne veut se satisfaire de la logique du marché, du dumping social, du lobbying effréné, de l’assujettissement de la nature et du vivant par l’industrie qui nous ont été imposés, traité après traité.

Or, Benoît Hamon a affirmé par ailleurs que des points essentiels, tels qu’une politique écologique répondant aux prérogatives de l’accord de Paris, peuvent être mis en place « à traités constants ». Est-ce à dire que somme toute, l’Europe de Merkel lui convient ? Que ses grandes lignes le satisfont ? Que son projet global et l’esprit qu’elle porte, en définitive, ne le dérangent pas trop ? Pour nous, insoumis, quelques petites touches et menus ajustements ne suffiront pas à changer le cap de ce gros navire, dont nous sommes apparemment les seuls à nous soucier de l’état des canots.

Ajout du 21/02/18
Depuis l'écriture de ce billet, et suite à des discussions de Benoît Hamon avec Syriza, Jean-Luc Mélenchon a également demandé des clarifications. Son analyse est passionnante.

Notes

[1] «À Nanterre, Hamon ouvre la voie à une alliance avec les Insoumis aux européennes» - Art. du 14/02/18

dimanche 16 juillet 2017

L'ART DU CONTRE-POUVOIR

On ne prête qu’aux riches

Les choses se précipitent. Comme on pouvait le craindre, les ordonnances annoncées dès la campagne présidentielle pour laisser au gouvernement les pleins pouvoirs en matière de législation sur le droit du travail ont été votées par 270 voix contre 50. C’était le 13 juillet en soirée, la veille d’un jour férié où beaucoup de journalistes étaient tournés vers les cérémonies nationales, les poignées de main et les accolades entre Emmanuel et Donald. Voilà : en masse En marche ! … Rime (pauvre) et point d’exclamation ne suffiront pas à nous réjouir de la situation. Car au Palais Bourbon les amendements déposés pour éviter la destruction du code du travail ont été refusés en bloc.

Comme le soulignait le député FI Adrien Quatennens dans une expression qui a bien fait rire la présidente de la commission des Affaires sociales, - à moins que ce ne fût la situation elle-même qui l'ait tant amusée -, les amendements ont été traités « avec un taux d’acceptation de 0 % ». Une catastrophe. Mais on ne pouvait sans doute s’attendre à mieux de la part de députés qui n’en reviennent probablement toujours pas d’avoir accédé à un tel mandat, sur la seule base de leur appartenance au mouvement LREM. Beaucoup n’avaient jamais fait de politique auparavant ; d’autres au contraire avaient déjà tenté d’être élus lors de scrutins précédents mais avec, pour eux cette fois, des « taux d’acceptation » souvent proches de 0% .

Pensez donc, leur situation actuelle est inespérée ! Aucun d’eux n’irait gâcher cette chance, ni leur destin prometteur en allant à contre-sens des volontés du gouvernement et de celui qui les a installés à l’Assemblée nationale. Il est permis de croire que la servilité des députés macroniens, pour la plupart peu rodés aux codes de l’Assemblée, a été organisée. Et si je parle de destin prometteur, c’est que tout porte à croire que sans une insoumission future et forte au pouvoir en place de la part de la population, l’avenir des recrues LREM sera assuré : tout est fait dans la Vème République pour faire gagner davantage encore ceux qui accèdent au pouvoir. Récemment le journal Le Parisien expliquait en effet que le mouvement LREM comptait présenter des candidats à toutes les prochaines élections grâce aux 20,5 millions d’euros qu’il recevrait.

20,5 millions d’argent public aux gagnants. Longue vie à eux. Bonheur et prospérité. C’est étonnant comme notre système électoral est calqué sur le système économique libéral. On dirait que c’est son exact pendant institutionnel, qui coule les petits pour mieux récompenser et soutenir les gros. Pour clore le tableau, le même article nous apprend que cet argent permettra également de financer une nouvelle structuration du mouvement. Dans la foulée il doit se constituer en média et « créer sa propre équipe de journalistes ». Finances-institutions-propagande : la boucle du pouvoir sera bouclée net et sans bavure. Pour ce qui y croyaient encore, ce n’est donc pas du côté de la pseudo-opposition des députés LREM, pourtant annoncée pendant la campagne des législatives, que viendra la résistance. Le gouvernement pense avoir les coudées franches.

David contre Goliath

Du côté de l’Assemblée nationale, ce qui s’est passé ces derniers jours fut étonnant. Amendement après amendement, les députés France insoumise ont montré une grande ténacité face au projet de loi du gouvernement. Toutes les occasions étaient bonnes : parfois au détour d’une ligne, à la faveur d’un mot, ils ont développé leur projet pour les salariés. Plus qu’exposer au grand jour les dangers de la loi travail 2, ils se sont ainsi servis de la tribune qui leur était accordée pour énoncer leur programme. Contre toute attente ils ont pu faire entendre un autre son de cloche que le dogme libéral. D’autres mots, d’autres lectures. D’autres besoins et d’autres solutions. Pour y parvenir ils ont agi de manière systématique, ont argumenté. Ils n’ont rien lâché.

Pour ceux qui suivaient ces débats, on sentait chez le groupe des 17 une détermination et une endurance qui forcent l’admiration. Difficile de ne pas imaginer leur fatigue alors que je les voyais chaque fois à leur place, un jour après l’autre, à tout moment prêts au combat. À côté les rangs des autres groupes apparaissaient souvent clairsemés. Au milieu de l’inertie, parmi les protestations moites, les interventions des députés FI ont été remarquées et c’est une bonne chose. Les réseaux sociaux et les médias les ont relayées. Cela, les députés le doivent à leur talent oratoire et au soutien des insoumis. Mais c’est une première étape : pour être pleinement efficace, cette pugnacité devra se retrouver, tout aussi forte, au sein de la société civile.

Un vivier d’insoumission

Pendant les 5 ans à venir rien ne saurait advenir sans la population. A vrai dire, celle-ci s’est rebellée encore tout récemment : par une grève civique lors des deux élections de cette année. Il y eut presque 26 % d’abstention à la présidentielle et 57 % aux législatives. Les taux, là encore, sont sans appel. Ils devraient inciter chaque responsable politique à faire preuve d’humilité. Car une abstention aussi forte est le signe au mieux du désintérêt des citoyens, au pire de leur froide colère. On pourrait bien percevoir un grondement sourd si on s’y penche un peu pour y prêter l’oreille. D’ailleurs, loin des commentaires des grands médias encore acharnés à nous dresser un tableau idyllique, le vernis de popularité du nouveau Président se craquelle déjà. En effet, depuis le début des débats à l’Assemblée nationale, celui-ci a perdu 10 points d’opinions favorables. Ce serait « le premier effet de ses choix économiques et fiscaux que le président s’apprête à corriger ». Cela ne s’invente pas, c’est Paris-Match. Mais enfin. L’insatisfaction, à tout le moins, est réelle.

La France insoumise avait réussi son pari de devenir une force d’opposition incontournable au lendemain des élections. Celle-ci ne se contentera pas de contester. En cela elle se distingue des Républicains comme du Parti socialiste - pardon, de la Nouvelle Gauche - qui jusqu’ici, tout en prétendant être en désaccord avec le groupe en Marche !, ont voté au pas. Loin de ces postures absurdes et des incohérences, la France insoumise avec ses sympathisants doit parvenir à poser les fondements d’une possible alternance. Pour cela la priorité est de rendre espoir à tous ceux qui se détournent de la politique. Ils sont tellement nombreux à subir la désinformation ! Et nombreux sont ceux aussi qui détestent ce monde fait pour et par les oligarques et qui ne veulent plus voir le spectacle politique permanent, les effets de manches, les promesses non tenues…

Les lois et les inégalités s’accumulent à un rythme similaire, on en arrive à marcher sur la tête avec des salariés désormais traités comme des parasites, encore, puis encore un peu plus, et pour finir tout vient à manquer : le travail, les personnels de soin, les services de proximité, les professeurs, les structures, les hommes, tout, tout fait défaut, de toutes parts, dans les campagnes, dans des zones dortoirs toujours plus étendues et dans les grandes villes même où l’on étouffe de pollution, de promiscuité et d’indifférence.

Les gens ne sont pas endormis. Ils sont en apnée. C’est cela que nous pouvons changer. Mais à ce stade, nous devons reconnaître une difficulté. Elle doit, je crois, être sérieusement prise en compte. Car un nouveau pouvoir est désormais installé. Il est ancré, bien ancré, et des lois aux médias contrôle tout. Alors, comment donner espoir en une alternative ? Car s’il est indispensable, mais finalement assez naturel, de dénoncer une politique quand elle détériore les conditions de travail de la population, il semble plus difficile de proposer en retour des perspectives solides de changement. Tandis qu’on s’enfonce de plus en plus dans les boues du libéralisme, comment donner à voir un autre modèle de société ?

dimanche 9 avril 2017

ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES : GRAND VIRAGE ET PETITS CAILLOUX

La tentation de la table rase

La vie politique est étonnante. Elle est en permanence bouleversée par des événements inattendus. Ces rebondissements lui donnent parfois l’étrange allure d’un feuilleton sans fin. Pour ma part cela fait plus d’une semaine que j’essaie de finir un article sur le rôle des médias dans la campagne présidentielle, sans y parvenir tant les péripéties transforment d’un jour à l’autre le paysage politique. Elles chamboulent toutes nos représentations au passage : de l’affaire Fillon aux ralliements à Emmanuel Macron, de la chute rapide de Benoît Hamon dans les sondages à la manière des journalistes de considérer Jean-Luc Mélenchon, maintenant que sa présence au second tour leur paraît possible. Plus on approche des élections, plus l’actualité ressemble à une boule de flipper… Il y a là de quoi avoir le tournis.

Mais si tout s’emballe ainsi, c’est sans doute que l’enjeu est de taille. C’est que la politique est un long chemin, parsemé de pierres, fait de bifurcations et de virages plus ou moins serrés. Par ailleurs, j’ai déjà évoqué dans mon précédent article le dramatique enlisement démocratique dans lequel nous ont plongés nos institutions de la Ve République. Tout cela nous donne le sentiment désagréable d’être ballotés au gré des événements sans avoir de prise véritable sur ce qui a vraiment de l’importance, à savoir notre destin collectif. Aujourd’hui, toute la question est de savoir quelle combinaison transformation / stabilité serait la bonne formule pour mener notre société vers un horizon plus dégagé.

Constance et insoumission

Cependant, dans cette ambiance de rejet des vieilles recettes, l’erreur serait de se laisser prendre au seul discours moderniste. On court alors le risque d’être trompé sur la marchandise. Macron en est un exemple parfait, qui présente son programme comme novateur alors même qu’il n'est pas loin des bureaux de l'Elysée depuis sa participation à la commission Attali en 2008. A vrai dire, ses propositions sont un peu plus sociales et surtout beaucoup plus libérales encore que sous le quinquennat Hollande. C’est cette combinaison, simple variation du socio-libéralisme, qu’il prétend moderne. Or, pour parvenir à la fonction présidentielle il est capable de dire tout, son contraire et dans une même foulée d’accepter les soutiens d’Alain Madelin, de Manuel Valls et de Robert Hue. Mais si l’on se place de son point de vue c’est bien normal : l’enjeu pour lui est de s’attirer les faveurs des citoyens en répondant à leurs attentes, là où il ne vise au fond qu’à protéger l’oligarchie politique et financière. Macron, c’est la quadrature du cercle. Elle ne trouvera finalement de solution que dans un discours aussi vide de sens que possible et joliment emballé sous le ruban de la modernité.

Au contraire, pour atteindre un horizon de progrès entièrement tourné vers le peuple et son intérêt, avec un partage plus équitable des richesses et la protection du bien commun, nul besoin d’essayer de faire rentrer le dentifrice dans son tube : quand on sert les citoyens sur la base des principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité, les contradictions tombent d’elles-mêmes. Et à ce titre, seul le projet de la FI présente la constance nécessaire. Et en effet, depuis la publication du programme l’Avenir en commun en décembre 2016, lui-même version améliorée du programme l’Humain d’abord de 2012, enrichie d’apports citoyens et d’une dimension écologique centrale, il n’y a eu aucune inflexion du discours ; pas de démagogie, nulle variation au gré de l’actualité et des mouvements de mode. C’est cette solidité programmatique qui permet à Jean-Luc Mélenchon de proposer l’inscription dans la constitution d’un certain nombre de règles, à commencer par la règle verte qui garantira à la nature et à ses ressources de ne plus être pillées comme elles l’ont été sous le règne du capitalisme. C’est cette solidité qui l’a amené à proposer sur les questions de politique internationale de lutter en priorité contre l’État islamique et de prévoir une solution diplomatique et démocratique pour la Syrie. Il l’a fait des mois durant, malgré les critiques qui pleuvaient alors de toutes parts. Or, depuis l’ONU lui a en quelque sorte donné raison puisqu’elle vient d’adopter une résolution en faveur d’un vote du peuple syrien pour choisir son avenir.

Jean-Luc Mélenchon, figure rassurante

Cerise sur le gâteau, c’est donc cette même solidité qui caractérise le candidat de la France insoumise. Le projet pour le prochain quinquennat, par son ambition et la profondeur des changements qu’il appelle, doit être porté par une personne particulièrement lucide sur les besoins du pays, une personne capable de fermeté face à ses interlocuteurs, notamment sur le plan international et européen, mais aussi parfaitement au clair sur le budget du programme. Jean-Luc Mélenchon est de ceux-là. Il est porteur d’une vision cohérente pour son pays. Mardi 4 avril, lors du Grand Débat télévisé qui réunissait les 11 candidats à la présidentielle, je n’ai vu cette force de caractère chez personne d’autre que lui. Par exemple il a su rappeler à Marine Le Pen que contrairement à elle il a voté contre la directive « travailleurs détachés » qui pérennise le déséquilibre salarial entre les travailleurs européens. Quand d’autres laissent passer des lois qu’ils dénoncent ensuite, comme pour mieux entretenir leur fond de commerce électoraliste, lui sait parfaitement joindre les actes à sa parole. Plus tard, il a expliqué que la laïcité n’offrant aucune exception, les crèches ne doivent pas être exposées dans les mairies. Là encore, c’est un point de divergence fondamental avec la présidente du Front national, décidément adepte du « deux poids, deux mesures ».

Cette solidité du candidat de la France insoumise, tant intellectuelle que psychologique, n’a cessé de se confirmer au cours de toutes ses apparitions publiques qui ont eu lieu depuis, notamment au journal puis dans l’émission On n’est pas couché sur France 2. À vrai dire, au milieu des flots de l’actualité politique, c’est un soulagement de s’appuyer sur cette solidité, et pas seulement pour moi qui ai finalement pu écrire ce post. À la veille d’un choix décisif, nous sommes de plus en plus nombreux à préférer cette conjugaison harmonieuse de stabilité et de progrès proposée par l’Avenir en commun. Elle est symbolisée par le φ choisi comme signe du mouvement. Notre programme est un programme de gouvernement et son porte-parole a la stature d’un homme d’État. Par la constance de son discours, il a semé pour nous des petits cailloux et tracé un chemin. Le 23 avril, soyons majoritaires à le suivre.