Blog de Maud Assila

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Stratégies politiques

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mardi 11 décembre 2018

Allocution de Macron : le roi mis à nu

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Actor studio
Le président a parlé. Alleluia. Dès ses premiers mots il a pris un air grave, un peu désolé et humble. En tout cas, tandis qu’il s’exprimait, on a vu clairement les commissures de ses lèvres tirer vers le bas. Je crois que c'est ce qu’il voulait signifier. Nous avons eu droit à un numéro d'acteur, donc, comme il sait les faire. Non pas qu'il soit particulièrement bon à cela, mais il faut reconnaître qu'il le fait sans trembler. Jouer la comédie ne semble pas lui poser de problème : il y va franchement, quelles que soient les circonstances. Sans vergogne.


Mais à qui s’adressait ce numéro ? À tous les Français, pourrait-on croire. Ce serait du moins ce que la fonction présidentielle et la situation auraient exigé. Pour autant, à y regarder de plus près, les mesures qu’il a annoncées ne concernent, elles, qu’une certaine frange de la population. Elles s’adressent essentiellement à ceux qui travaillent sans parvenir à joindre les deux bouts. À plusieurs reprises, il a parlé des « colères sincères », des « indignations » et des attentes « légitimes » (sans doute son mot fétiche dans sa grammaire manipulatoire) des travailleurs. Ses premières paroles ont ainsi été consacrées au « couple de salariés qui ne finit pas le mois et se lève chaque jour tôt et revient tard pour aller loin», aux mères seules, puis aux « retraités modestes qui ont contribué toute leur vie ». Des gens qui travaillent dur et vivent chichement. Ce n’est pas un hasard.


Valeur travail
Après des jours de réflexion avec ses conseillers, où les revendications sociales ont semble-t-il été souvent réduites à des principes psychologiques de comptoir, Macron a décidé de cibler dans son discours une grande part des personnes qui composent le mouvement des Gilets Jaunes. On l’imagine, manches de chemise retroussées et études statistiques à l’appui, réfléchir à une façon efficace de toucher le plus grand nombre des manifestants. Il a fait un calcul, très froid. Et a décrété l’« état d’urgence économique et sociale » pour répondre au seul « malaise des travailleurs qui ne s’y retrouvent plus ».

À partir de cette décision vient tout le reste : l’allocution se transforme en une ode à la « France du mérite, du travail » où la priorité doit être de permettre à chaque Français de « vivre mieux de son travail dès le début de l’année 2019 ». Les mesures immédiates vont alors dans ce sens : - augmentation dès janvier de 100 euros du salaire d’un travailleur au SMIC - défiscalisation des heures supplémentaires (Macron dit que « surcroît de travail doit permettre un surcroît de revenu », reprenant de manière à peine voilée le « travailler plus pour gagner plus » qui avait fait le succès de Nicolas Sarkozy en 2007) - prime de fin d’année aux employés sans impôt ni charge (sans obligation pour les employeurs)


Et pour ne pas laisser en reste ceux qui ont travaillé toute leur vie, il prévoit pour les retraités, ce « bien précieux de notre nation », l’annulation de la hausse de la CSG (la mesure concerne en réalité les foyers de moins de 2000 euros). Macron a toujours utilisé la flatterie pour s’adresser aux plus anciens, n’en doutons pas dans un objectif purement électoraliste. Pour s’en assurer, je renvoie ceux qui en ont le courage à son interview faite au journal de 13h de TF1 avec Jean-Pierre Pernaut. Pour ceux qui renoncent au replay, disons que l’allocution de ce soir était une nième occasion de valoriser cette catégorie sociale et générationnelle qui s’est largement laissée séduire par Macron lors des élections présidentielles. [1] Ici, plus que jamais, il insiste sur le mérite que les retraités ont eu à travailler toute leur vie et qu’ils ont à aider leurs proches.


Pendant ce discours, même l’évocation - tardive - des personnes en recherche d’emploi est l’occasion de valoriser le travail : l’indemnisation du chômage doit être revue, dit-il, selon « des règles qui récompensent… ceux qui travaillent », laissant ainsi penser que ce n’est pas le cas aujourd’hui. Avec cette petite phrase assassine, il valide l’idée selon laquelle les chômeurs sont des assistés payés à ne rien faire. Mais peu importe, dans ces circonstances cette catégorie-là de la population est pour notre président quantité négligeable et la dérive clairement droitière, visiblement assumée.



La suite ?
Je n’insisterai pas sur le caractère dérisoire de toutes ces mesures. Elles le sont et reviennent en réalité à prendre de l’argent dans une poche des salariés pour le remettre dans l’autre. Pas de surprise de ce côté : là encore, Macron est coutumier du fait. Mais la perversité touche à son maximum lorsqu’on comprend que les 100 euros de SMIC supplémentaires sont en réalité un cumul de revalorisations de la prime d’activité, déjà prévues depuis des mois, et censées au départ s’étaler sur plusieurs années. D’un point de vue comptable – qui, on le sait, est le seul qui vaille aux yeux des technos macronistes – il n’y a donc là aucune perte financière. Et ces mirages, censés répondre au besoins les plus immédiats de la population, s’évaporeront rapidement.


Mais pour autant, des annonces sont faites. Elles sont présentées dans les médias, décortiquées, commentées. Sans grande surprise, les syndicats ont déjà sauté sur la formidable opportunité de ces annonces pour afficher leur division et du côté des gilets jaunes, ont a pu voir la coqueluche des plateaux de télévision Jacline Mouraud dire toute sa satisfaction. « Rentrez chez vous ! » Clamait-elle presque hier soir à ses camarades de rond-point. D’autres hier soir semblaient un peu déroutés, reconnaissant quelques avancées, quoique insuffisantes. Mais on le voit, l’objectif de ce discours n’était pas de satisfaire tout le monde. J'ai à ce titre déjà évoqué la stratégie de division du mouvement que joue le gouvernement depuis quelques semaines.


L'objectif de cette allocution n'était pas non plus pour Macron de répondre aux attentes de justice fiscale qui s’étaient exprimées ces dernières semaines. Si toutes ces questions ont été tues, si les plus démunis ont été ignorés et les sujets brûlants repoussés à une hypothétique concertation nationale (on attend avec impatience le grand numéro de communication qui nous sera fait alors, où tourneront en boucle les récits de marcheurs « au plus près du terrain », « au contact des Français », pour « co-construire par le dialogue les solutions concrètes de demain », c’est qu’il s’agissait de faire baisser tout de suite le niveau de tension et de colère du pays.


Pour cela, Macron a choisi de donner un minimum tout en flattant l’ego de chaque travailleur. Car lui et ses équipes savent que rien ne rend plus fier que le dur labeur, effectué dans le souci de bien faire. L’argent lâché du bout des doigts, parce qu’il donne le sentiment que c’est mieux que rien, est bel et bien capable de diluer la colère au sein de la population. Pas besoin d'être dupe pour cela, le trouble - un rien d'hésitation - suffit. Ces annonces sont par conséquent comme une boule de billard lancée par ceux qui nous dirigent pour casser le tas qui s’était formé si inopinément (à leurs yeux), dans un coin du tapis : suffisamment fort pour atteindre le plus de boules possible, mais pas trop, pour ne pas donner le sentiment d’un reniement de la politique menée depuis le début du quinquennat.


Billard à trois bandes
Car au-delà des millions de téléspectateurs dont la vie pourrait se trouver, même légèrement, impactée par ces mesures d’apparat, au-delà de tous ces gens qui aspirent à mener une existence sereine et qui se seraient bien passés de passer ces dernières semaines dehors, en état d’insurrection citoyenne, c’est d’abord et surtout ses amis que Macron garde en ligne de mire. C’est au 1 % des plus riches qu'il s’adressait, estimant devoir rendre de compte à eux et uniquement à eux, qui l’ont fait élire et à qui il doit tout. À cette caste dont il fait partie. Gardons en tête que chaque mesurette annoncée était autant de façons de leur dire « je ne rétablirai pas l’ISF ». Que les nantis dorment donc sur leurs deux oreilles, leur poulain, dans l’adversité, n’a pas tourné casaque.


Mieux, il a sorti un pur sophisme typiquement macronien pour justifier la suppression d’un impôt qui, du temps qu’il était en vigueur, ne rendait pas, selon lui, les citoyens plus heureux… C’est vrai, le chômage existait du temps de l’ISF. Mais dire qu’on ne ressent pas les effets négatifs de sa suppression alors même que l’augmentation de la taxe sur les carburants qui a soulevé tout le pays avait pour but de combler le manque à gagner est quasi surréaliste. Mais cette fois non plus, le président, tout à son soliloque, n’a pas cillé en proférant l'énormité.



On le voit, c’est encore la novlangue ici déployée qui doit nous interpeller. Cette allocution fut à ce titre dans la droite ligne de toutes les tentatives d’enfumage auxquelles nous avait habitué le président de la République. Décoder cette séquence ne permet pas uniquement, par une sorte de mise à distance, de rendre plus supportable le réel qui se déroule sous nos yeux ; l'observer permet avant tout d’anticiper l’étape suivante. Or, force est de constater que jusqu’à maintenant, cet usage de la parole a permis à E. Macron de parvenir à ses fins. Non pas qu’il ait atteint des sommets de popularité ou obtenu l’assentiment du peuple dans ses actions délétères. Mais force est d’admettre qu’il a réussi à faire passer ce qu’il souhaitait faire passer. Il a été élu, bien que dans des conditions déplorables et avec un piètre score au 1er tour. Il a réussi à imposer la réforme de la SNCF tout comme Parcoursup malgré les formidables mouvements de contestation qui ont animé tout le pays et ce, pendant des mois.


Mais sans doute, être populaire ou triompher lui importe peu : il n’est pas en demande de notre admiration puisque ses regards sont tournés ailleurs. Par conséquent, ne nous y trompons pas, l’enjeu pour lui aujourd’hui n’est pas d’obtenir l’adhésion des Français aux quelques annonces qu’il a pu faire. [2] En réalité, l'enjeu pour Macron est que l’acte V soit moins fort que l’acte IV et que tous les actes précédents. Car en cas de moindre mobilisation, les médias relaieront l’idée que le mouvement des Gilets Jaunes s’essouffle. De là à affirmer que ceux-ci s’estiment avoir été entendus par le président et sont globalement satisfaits des mesures mises en place, il n’y aura qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir. Puis Macron et son équipe s’appuieront à leur tour sur ce succès de pacotille pour imposer de nouvelles mesures iniques, renforcés par leur impunité. Tout cela au nom de la démocratie. Mais qui voudrait sérieusement d'un tel scénario ? C’est bien maintenant, maintenant plus que jamais auparavant, que la mobilisation paiera. Nous devons en convaincre : le moment où l'on crois pouvoir lâcher, ne serait-ce qu'un peu, est précisément celui où nous devons nous accrocher. Nous n'avons rien obtenu, nous sommes si prêts du but.

Notes

[1] voir à ce sujet Le code Jupiter du philosophe Diogène (Dany-Robert Dufour) et son interview par Daniel Schneidermann dans l'émission Arrêt sur images.

[2] D'ailleurs je ne pense pas m'avancer en affirmant dès maintenant que ce ne sera pas le cas.

mardi 4 décembre 2018

Gilets jaunes : halte aux manipulations !

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Le gouvernement serait-il en train de céder ? C’est évidemment ce qu’on pourrait se dire, en allumant la radio et en allant voir sur les sites des grands médias. Le premier ministre, qui a été envoyé au casse-pipe toute la semaine pendant qu’Emmanuel Macron trouvait une occasion supplémentaire de se prendre encore un peu plus pour De Gaulle en prenant de la hauteur – entendre en fuyant les difficultés - à l’étranger, Le Monde ose le mot : moratoire. L’éventualité d’un coup d’arrêt à l’augmentation de la taxe sur les carburants commence à être envisagée. Pour reprendre la fameuse novlangue de la macronie, elle n’est plus un « tabou ». Grand bien nous fasse !

Mais étrangement, je n’arrive pas à y croire. Et même si Édouard Philippe, comme on nous le laisse entendre à cette heure-ci, est sur le point d’annoncer un tel moratoire, même s’il le fait, certes avec réticence, c’est certain acculé par la révolte populaire, je n’arrive pas à baisser les armes. Pourquoi ? Parce que depuis l’émergence du mouvement des gilets jaunes, seuls le mépris envers nos revendications de justice fiscale et l’indifférence à la misère de ceux qui, je le rappelle, fument des clopes et roulent au diesel pour le porte-parole du gouvernement, nous ont été opposés.

Le gouvernement n’a absolument pas l’intention de prendre en compte les demandes des citoyens car il n’en voit pas la légitimité. Pire, il n’a probablement aucune conscience réelle de la souffrance que cette taxe provoque chez une grande majorité d’entre nous. Ces hommes et ces femmes qui nous dirigent, la team-Macron, n’a en fait qu’une connaissance très vague de ce qu’est la précarité. J’en veux pour preuve la scène terriblement parlante où une députée a reconnu ne pas connaître le montant du SMIC face à des gilets jaunes interloqués. Car ces députés sont pourtant bien ceux-là mêmes qui décident de retirer telle somme, de ponctionner telle autre, de nos porte-feuilles. Ils le font sans jamais vivre dans leur chair le prix de leurs actes. Cela fait malheureusement toute la différence, ou devrais-je plutôt dire, leur indifférence.

Aucune intention donc de revenir sur cette décision, imposée par la nécessité de combler le découvert de 4 milliards annuels, généré par la suppression de l’ISF pour rentrer dans les clous des exigences européennes. Nul doute par conséquent que ce qui ne se fait pas aujourd’hui se fera plus tard. La question est donc de savoir comment le gouvernement compte agir pour imposer sa taxe dès qu’il le pourra. L’annonce à venir montre qu’il a renoncé à laisser pourrir la situation. On peut compter sur quelque chose de bien plus pervers.

Ce qui se joue ici n’est peut-être pas tant une guerre d’usure qu’une guerre de déstabilisation : le pouvoir en place ne semble jamais tant à l’aise que lorsqu’il mène une stratégie du chaos. Ce fut le cas samedi dernier, lors des manifestations aux Champs Élysées, alors que les gilets jaunes, dont certains étaient venus à l’heure prévue et en fanfare pour s’exprimer joyeusement dans le cortège, ont été maintenus en dehors de la place de l’Étoile par les CRS. Beaucoup de témoignages ont afflué depuis ce week-end, qui corroborent le constat qu’une nasse a été artificiellement créée, où étaient mêlés sans distinction autour de l’Arc de triomphe gilets jaunes arrivés en avance et casseurs, tandis que tous les autres étaient interdits de manifestation. Mais au-delà de la gestion calamiteuse de cette journée qui aurait dû être présentée avant tout comme un grand moment de surgissement, d’émulation civique capable de contredire tous les discours rapides et superficiels sur la supposée indifférence des citoyens à la chose publique, c’est toute l’attitude de la macronie qui apparaît louche.

En effet, si l’on écoute les éléments de langage que les membres de LREM répètent à l’envi, ce qui revient le plus souvent c’est l’idée que le gouvernement est désormais ouvert aux discussions avec les gilets jaunes qui, explique-t-il, connaissent de véritables difficultés au quotidien. Ils prennent donc l’exact revers de ce dont on les accusait ces dernières semaines et affichent aujourd'hui empathie et bienveillance à qui veut les entendre. On n’en croit rien, mais tout de même : concrètement, que répondre das les médias face à un représentant du gouvernement qui acquiesce sagement et prend une mine compatissante lorsqu’on pointe les inégalités qui règnent dans le pays ? Évidemment, c’est tout de suite plus difficile.

Mais la tentative de déstabilisation ne s’arrête pas là et présente une singularité typiquement macronienne. Le leitmotiv est devenu celui du « dialogue avec les gilets jaunes ». Avec toute l'ironie que cela implique, c'est notamment le mot d'ordre du même Benjamin Griveaux, plus que jamais porte-parole du gouvernement. À l'entendre, on se croirait tombé au milieu d'un stage de communication non-violente. L'heure serait donc au dialogue ? Avec les gilets jaunes ? Mais quels gilets jaunes ? Les fréquentables ? Les non-radicalisés ? Les moins politisés ? Ou les plus ? Les plus charismatiques ? Ou les plus capables de tirer la couverture à eux ? Ou bien encore les plus macrono-compatibles ? Il est en effet des paroles qui ne semblent pas convenir aux oreilles délicates de certains députés.

Mais enfin, tout cela est absurde ! On sait parfaitement que le mouvement est multiple, non structuré. On sait parfaitement que nombre de ses membres refusent de se voir représentés. Et enfin, mais surtout, on sait parfaitement quelle est la revendication commune à tous les gilets jaunes sans exception puisque c’est elle qui est à l’origine de leur rassemblement : le renoncement à l’augmentation de la taxe sur les carburants. Pour le reste, c’est aux gilets jaunes, et à eux seuls, de décider de s’organiser davantage ou non , de pousser (ou non) leur réflexion commune sur une plus grande souveraineté du peuple. À eux seuls d’envisager une remise à plat de la fiscalité pour obtenir une progressivité plus grande ou encore l’élaboration d’un vrai projet de transition écologique et sociale. À eux, nous, et personne d’autre.

Quel besoin par conséquent de feindre de rencontrer des délégations de gilets jaunes et de « dialoguer » si ce n’est pour créer le chaos au sein du mouvement ? Les représentants auto-proclamés seront à peine sortis des bureaux d’Édouard Philippe que l’entrevue sera remise en cause par le reste du groupe. C’est le seul objectif de cet affichage cynique. Et en attendant que cette hypothétique délégation viennent à se constituer, le gouvernement, une fois de plus appuyé par les médias, déplorera les fiascos des rencontres avortées et les rendez-vous manqués. Ici, la déstabilisation est synonyme de décrédibilisation. Huffington Post, Europe 1, Libération, Capital, etc : tous, tel un public déçu par un spectacle râté, ont manifesté d'une seule voix leur désapprobation à la veille de la manifestation.

Par conséquent, les choses se sont faites en deux temps distincts : tout d’abord, les gilets jaunes, en émergeant très spontanément dans toute leur diversité, ont fait connaître au gouvernement l’instabilité qu’eux-mêmes connaissent au quotidien. C’est là le génie de ce mouvement, qui par sa forme en quelque sorte impalpable, a été capable renvoyer au pouvoir ce qu’il subit jour après jour et ce, avec une rapidité et une puissance inattendues. Mais dans un second temps, Macron et sa clique, sans doute encore à grand renfort d’experts ès communication – visiblement le génie est parfois moins spontané – cherchent à créer la zizanie en érigeant des représentants du mouvement, en ouvrant la porte de Matignon, en faisant mine d’écouter telles revendications de telles personnes, qui ne sont en réalité en rien représentatives de l’ensemble du mouvement.

Il ne s’agit évidemment pas pour moi de conseiller les gilets jaunes (encore une fois, lesquels ?). Mais les stratégies éminemment tordues du pouvoir en place doivent nous interpeller. Face à la colère populaire forte qui s'exprime, le gouvernement n'a pas beaucoup de marge de manoeuvre, mais elle est tout de même là, bien réelle, dans cette volonté de manipulation. Plus que ses prédécesseurs, pourtant aguerris, la macronie a su en quelques mois casser les droits des Français. Mais elle a surtout fait de leur division - leur mise en concurrence - une véritable spécialité. Sans doute va-t-elle continuer à faire ce qu'elle fait de mieux et diviser les gilets jaunes. Elle le fera avec ses armes habituelles, en commençant par distordre le langage, lentement, sournoisement, par l’essorer pour emporter dans son mouvement la société toute entière. Il nous faudra donc rester vigilants : nous, ne ploierons pas.

(32.30)

dimanche 23 septembre 2018

À contre-temps

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Ça y est, je reprends. Des semaines que je n’avais pas fait ces gestes : me poser devant mon ordinateur, mettre mon casque et lancer de la musique – à peu près n’importe laquelle -, taper aussi vite que possible sur le clavier pour me donner l’impression – l’illusion – d’être devenue une vraie dactylo à force de travail, et écrire jusqu’au bout de mon intention. Commencer, rédiger, achever une note. D’habitude j’évite de trop en dire de moi, mais cette fois la circonstance le demande un peu : cela faisait des lustres que je n’avais rien écrit. Je peux annoncer la couleur, cette note sera donc à la fois une rentrée à contre-temps, une réflexion comme toujours politique et une tentative de diminuer mon léger, mais réel, sentiment de culpabilité. Et pour m’y remettre, à cette écriture, je ne vois pas d’autre solution que de l’emballer de la plus grande solennité, selon un rite qui consiste à se décrire écrivant, - rite un peu étrange tout de même, mais pas totalement absurde : des écrivains l’ont fait, comme Jacques Roubaud qui commençait son incroyable roman Le Grand incendie par ces mots : « En traçant aujourd'hui sur le papier la première de ces lignes de prose, je suis parfaitement conscient du fait que je porte un coup mortel, définitif, à ce qui, conçu au début de ma trentième année comme alternative au silence, a été pendant plus de vingt ans le projet de mon existence. »

Pour ma part, l’ambition n’est certes pas si grande. Et surtout, le silence n’a jamais été pour moi une option. Alors je dois admettre au contraire que le rythme des événements politiques depuis le mois de juin dernier m’a semblé s’accélérer, et j’ai eu le sentiment plus d’une fois de ne pas pouvoir faire autrement que subir, littéralement, tout ce qui venait de près ou de loin du pouvoir en place et de ses représentants. Je pense notamment à l’épisode Benalla.

Tout cela, ce mélange de révélations, de paroles contredites par des vidéos, de témoignages et, bien sûr, de contre-feux venant de la macronie, auquel le président lui-même (!) s’est prêté lors de son discours improvisé, mais à la fois très préparé - magie du “en même temps”- à la Maison de l'Amérique latine, nous est parvenu sans filtre. De mon côté tous ces événements sont arrivés pêle-mêle alors même que je préparais un atelier pour les Amfis d'Été sur la communication macronienne. Pour ceux qui le souhaitent, on peut trouver la vidéo de cette intervention sur ce lien. Passées les premières minutes de mise en place et d’ajustements techniques, on peut voir comme cet atelier puise largement dans la période, tant cette dernière s’est avérée riche du point de vue du storytelling [1] élyséen.

Et puis il y a eu la démission de Nicolas Hulot. Elle fut présentée comme un coup de tonnerre par les médias, elle était en réalité largement attendue. La véritable surprise, et qui aurait mérité de retenir toute l’attention des journalistes, fut en fait la dénonciation par un ministre de l’influence des lobbies sur la politique du gouvernement. Cet événement aurait dû révéler au grand jour que c’est en mettant fin à cette influence que le reste - une vraie politique de transition énergétique et avec elle, la lutte à l'échelle nationale et européenne contre le réchauffement climatique - sera possible. Les lobbies doivent être éradiqués de la sphère du pouvoir, c’est la condition sine qua non à notre survie. Il n’y a pas, plus, d’atermoiements possibles, et de ce point de vue-là, personne ne peut nier que le jour de sa démission, le ministre a eu sur ce sujet une parole de vérité, la seule valable. Voilà, on le sait : l'entière responsabilité de cette décision appartient donc à nos dirigeants.

À qui est convaincu et de la nécessité de refonder notre République pour la purger de toutes les dérives qu’elle permet encore aujourd’hui, et de l’urgence écologique, les choix, l’obstination même du président et de son gouvernement à faire comme si de rien n'était malgré la succession des derniers scandales pourraient paraître incompréhensibles. Mais il n'en est rien : le pouvoir en place ne fait que suivre une feuille de route qu’il s’est donnée il y a des mois maintenant, qui vise à ouvrir les vannes du libéralisme tout en asseyant un autoritarisme capable de faire taire toutes les oppositions et les contre-pouvoirs. De ce point de vue-là, les choses sont on ne peut plus claires, et la surdité apparente de la macronie est sans surprise ; Macron entend en fait un autre chant des sirènes, celui d’une caste capable d’exercer de la fascination chez certains aspirants au pouvoir, mais en réalité la plus néfaste des hordes, dans la mesure où elle opère contre l'intérêt du plus grand nombre.

Malgré tout, la conscience des motivations et des mécanismes qui permettent au Président et sa bande de dérouler leur projet dangereux ne suffit pas. Et c’est à ce constat que je me suis heurtée, à ma très modeste mesure, ces dernières semaines. Tout d’abord parce que le calendrier politique objectivement a de quoi donner le tournis. Depuis, depuis ?, depuis tant de temps les événements semblent s'enchaîner : des annonces sont faites, des mesures mises en place, elles se doublent, parfois se contredisent ; des polémiques aussi se succèdent, s’engendrent, s’alimentent. Et tout parvient en vrac à nos sens, analysé en quelques minutes, ressassé pendant 3 jours, jeté enfin aux oubliettes. Ainsi l’urgence écologique et l’imminence de l’effondrement de notre civilisation, à peine évoquées cet été, furent-elles paradoxalement étouffées par les 3 minutes de “grâce” dont aurait été touché Hulot pendant son interview sur France inter, elles-mêmes aussitôt substituées par une tentative collective de faire la psychanalyse de l’homme, puis les pronostics sur tintintin son successeur, la biographie de De Rugy et… et… finalement il ne fait plus si chaud, l’école a repris, les émissions politiques quotidiennes avec, et Zeymour a quelque chose à nous dire.

Je le sais, il faudrait réagir à tout. Il est de mon devoir de militante de trouver, seule ou collectivement, des parades ; de me battre avec mes mots, mettre en place des actions de terrain capables d’alerter, de contrer, freiner, stopper définitivement les mesures les annonces ; et concernant les polémiques, surtout, surtout, d’avoir un avis tranché. Mais il faut le dire : bon sang que c’est dur ! Il ne faut pas se mentir, trouver un rythme de croisière dans l’oeil du cyclone tient parfois de la gageure. La première des difficultés finalement est bien d’atteindre l’inertie au milieu des remous. Quand le pouvoir a tout pouvoir tandis que les médias, plus que tout jouets des vents, s'avèrent incapables de prendre la distance nécessaire, il est primordial de se donner la faveur du temps long.

Et puis finalement je me demande s’il ne faut pas renverser les perspectives. Après tout c’est peut-être bien l’inverse qui se passe. L’exact opposé même. Et si le rythme de croisière, les dominants l’avaient, eux, trouvé il y a bien longtemps ? C’est bien ça, ils ne m’ont pas attendue : depuis belle lurette ils ont fait de la vitesse une force et sous couvert de modernité, de l’apparent chaos un élément de domination et de contrôle des individus. Par conséquent, quand la houle est trop forte, c’est le sens même de l’action militante qui vient à être interrogée. Non pas qu’elle perde tout sens, mais sa direction mérite d'être questionnée. Il m’est apparu nécessaire d’interroger ses formes et son expression afin de la rendre à nouveau la plus efficace possible.

Aujourd’hui, cette réflexion s’impose d’autant plus que face au désastre écologique, en opposition à l'inanité du pouvoir en place, beaucoup appellent désormais à des formes d’auto-organisation collective. Par ailleurs, la collapsologie, science humaine de l’effondrement, devient incontournable [2] et réunit au sein de sa réflexion des universitaires, des ingénieurs, mais aussi des autodidactes, des survivalistes - dans toute la variété du terme -, des familles entières et des communautés à tous les coins de la planète. Des tribunes paraissent dans les grands médias [3] Des événements telle que la marche pour le climat du 8 septembre, ou encore l'arrivée du tour Alternatiba à Bayonne, à l’occasion de laquelle seront organisées les 5, 6 et 7 octobre prochains une grande marche citoyenne et de nombreuses conférences, prennent de l’ampleur et trouvent un écho auprès d’un pan de plus en plus large de la population. Cet agglomérat d’actions et de réflexions tous azimuts est une excellente chose. Il montre davantage encore qu’une prise de conscience : une volonté forte de mettre fin au déni et de faire du nombre que nous sommes une force de changement, de contrôle des politiques et d’alternative. Une volonté collective de créer un contre-pouvoir enfin efficient.

Cette idée me plaît, qui fait de nous, tous ensemble, un lobby potentiel. Le terme même me parle car il est aujourd’hui devenu synonyme de pouvoir. Et j’ai toujours eu un faible pour l'idée de combattre l’ennemi avec ses propres armes. Pour autant, mais peut-être pour exactement la même raison, je reste persuadée qu’il faut poursuivre l’objectif d’une prise de pouvoir par le politique ; autrement dit que l’on doit être en mesure de présenter un projet collectif et cohérent, planifié, et que pour cela il faut convaincre un nombre suffisant d'électeurs pour le plébisciter. Voilà toute la difficulté mais c’est à mon sens une nécessité absolue, sous peine de voir les oligarques casser les tentatives isolées et poursuivre leur course glauque au profit immédiat. On se souvient de ce que le gouvernement a fait à NDDL et de la force de la répression qui y a eu lieu. Il y a quelques semaines, il s’est attaqué à la ZAD de Kolbsheim. Ces actions sont à mon sens autant d’avertissements à prendre très au sérieux sur nos marges de manoeuvre.


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La question de la légitimité démocratique se trouve donc inextricablement mêlée à celle du temps, plus exactement de sa maîtrise. Car au sein de la société, les rythmes se superposent : le tourbillon qu’instaure le pouvoir en place et que les médias, définitivement à leur remorque, contribuent à renforcer ; la riposte immédiate des militants aux assauts incessants ; la réflexion et la prise de distance pour cerner les tactiques fomentées par nos adversaires ; la mise en place d’expérimentations collectives ; l'élaboration d’un programme politique adapté (ou plutôt son actualisation : de ce point de vue le livret de la France insoumise sur la planification écologique étant à mes yeux déjà très complet) ; le temps de la conquête et de la persuasion de la population, la lutte contre l’abstention ; la recherche et l’anticipation sur l’effondrement, par ailleurs déjà largement entamé sur l’ensemble de la terre, et que nous ne pouvons désormais qu'espérer juguler. Maintenant, ce n'est plus le tournis que vous avez, mais le vertige.

Alors voilà. Dans cet enchevêtrement de rythmes et de temporalités concurrentes, à chacun de trouver son rythme propre. À chacun de composer, selon ses priorités, ses préférences, son appréhension de la situation. A chacun de tisser son chemin comme on dessine, dans le secret de l’intime, une vie. Avec cet avantage que l’objectif de l'émancipation collective ici nous guide. Il ne s’agit pas pour nous d'être des super héros, toujours à l'affût, toujours au taquet, en forme et débordant d'énergie du matin au soir. La pause, l’attente et le silence font partie intégrante du combat militant. Trouver, c’est chercher. Voilà qui fait de l’engagement politique un art, tout un art. Ma pause, je crois, est finie. Ma pause a donné, au travail.

Notes

[1] Cette technique de mise en récit qui s’est développée à partir des années Reagan dans les entreprises et a vit envahi la sphère politique.

[2] voir à ce sujet les travaux de Corinne Morel-Darleux et ses multiples chroniques

[3] Dont celle-ci, co-signée et retranscrite sur un ton décalée par Pablo Servigne

jeudi 15 février 2018

Hamon et la main tendue

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Le journal Le Figaro vient de publier[1] un article évoquant la tournée des universités de Benoît Hamon. En ce moment où les étudiants sont en ébullition, alertés par les réformes instiguant à l’entrée des facultés une sélection sociale qui ne dit pas son nom, l’initiateur de Génération.s a décidé d’aller au devant des jeunes pour parler des élections européennes à venir. C’est là qu’il a semble-t-il affirmé vouloir se rapprocher de la France insoumise en déclarant laisser « la porte ouverte à une alliance ». On se souvient que lors des élections présidentielles, Benoît Hamon, tout en reconnaissant de nombreuses convergences, n’avait pas souhaité se rallier à Jean-Luc Mélenchon, même quand ce dernier l’avait déjà largement dépassé dans les sondages. Maintenant que Benoît Hamon a quitté le navire du Parti socialiste ou, devrait-on peut-être dire, son épave, on ne peut que se réjouir de ce nouvel intérêt pour notre mouvement.

La France insoumise s’est en effet constituée en refusant les cartels de partis. Elle est de ce point de vue un mouvement bien plus vaste, qui aspire à faire tomber les clivages partisans, les postures d’intérêts et les querelles de chapelles pour s’adresser directement aux citoyen-ne-s. Dans ce contexte, rien n’est plus satisfaisant que de voir saisir la main qui a toujours été tendue.

Reste pourtant à savoir ce que Benoît Hamon entend par « alliance ». Ce terme est en effet une métaphore, qui laisse en suspens beaucoup de significations possibles. Veut-il faire une liste commune avec la France insoumise lors des prochaines échéances électorales ? Souhaite-t-il travailler à un programme alternatif ? Ou bien est-il même prêt à rejoindre en personne les nombreux insoumis ? Comment comprendre cette déclaration ? D’un côté, Génération.s, récemment émergée des ruines de la gauche, doit probablement se consacrer à l’organisation de sa structure et peut-être, l’élaboration de son projet de société ; de l’autre, la France insoumise s’est imposée ces deux dernières années comme la seule force d’opposition opérationnelle dans le paysage politique actuel. Elle a fait émerger de nouvelles figures politiques majeures et montre chaque jour sa capacité à proposer une alternative solide à la politique austéritaire que nous subissons depuis trop longtemps. On le voit donc, dans ce contexte, le seul mot d’ « alliance » ne saurait nous indiquer clairement ce qu’a en tête Benoît Hamon et devrait pour le moins être explicité.

Cependant, la constance de la France insoumise sur la question européenne permettra sans doute une telle clarification. Car pour elle aucune ambiguïté n’est possible : l’Europe actuelle est dans une impasse. Nous ne voulons pas de cette Europe libérale. Nous ne voulons pas de cette Europe qui broie les hommes et les femmes, détruit les services publics, met les salarié-es en concurrence pour finalement ne profiter qu’à une extrême minorité : l’oligarchie. Au contraire, ce que nous voulons, c’est une Europe pour tous. Une Europe sociale, une Europe des peuples, nous voulons même un peuple européen, capable de choisir lui-même son destin et de nommer ses représentants et leurs orientations pour faire valoir le bien commun.

Qu’en est-il exactement de M. Hamon ? Génération.s est-elle prête à faire cette révolution copernicienne qui permettra de changer l’Europe ? La question doit être posée car, parmi les insoumis, personne ne veut se satisfaire de la logique du marché, du dumping social, du lobbying effréné, de l’assujettissement de la nature et du vivant par l’industrie qui nous ont été imposés, traité après traité.

Or, Benoît Hamon a affirmé par ailleurs que des points essentiels, tels qu’une politique écologique répondant aux prérogatives de l’accord de Paris, peuvent être mis en place « à traités constants ». Est-ce à dire que somme toute, l’Europe de Merkel lui convient ? Que ses grandes lignes le satisfont ? Que son projet global et l’esprit qu’elle porte, en définitive, ne le dérangent pas trop ? Pour nous, insoumis, quelques petites touches et menus ajustements ne suffiront pas à changer le cap de ce gros navire, dont nous sommes apparemment les seuls à nous soucier de l’état des canots.

Ajout du 21/02/18
Depuis l'écriture de ce billet, et suite à des discussions de Benoît Hamon avec Syriza, Jean-Luc Mélenchon a également demandé des clarifications. Son analyse est passionnante.

Notes

[1] «À Nanterre, Hamon ouvre la voie à une alliance avec les Insoumis aux européennes» - Art. du 14/02/18

dimanche 16 juillet 2017

L'ART DU CONTRE-POUVOIR

On ne prête qu’aux riches

Les choses se précipitent. Comme on pouvait le craindre, les ordonnances annoncées dès la campagne présidentielle pour laisser au gouvernement les pleins pouvoirs en matière de législation sur le droit du travail ont été votées par 270 voix contre 50. C’était le 13 juillet en soirée, la veille d’un jour férié où beaucoup de journalistes étaient tournés vers les cérémonies nationales, les poignées de main et les accolades entre Emmanuel et Donald. Voilà : en masse En marche ! … Rime (pauvre) et point d’exclamation ne suffiront pas à nous réjouir de la situation. Car au Palais Bourbon les amendements déposés pour éviter la destruction du code du travail ont été refusés en bloc.

Comme le soulignait le député FI Adrien Quatennens dans une expression qui a bien fait rire la présidente de la commission des Affaires sociales, - à moins que ce ne fût la situation elle-même qui l'ait tant amusée -, les amendements ont été traités « avec un taux d’acceptation de 0 % ». Une catastrophe. Mais on ne pouvait sans doute s’attendre à mieux de la part de députés qui n’en reviennent probablement toujours pas d’avoir accédé à un tel mandat, sur la seule base de leur appartenance au mouvement LREM. Beaucoup n’avaient jamais fait de politique auparavant ; d’autres au contraire avaient déjà tenté d’être élus lors de scrutins précédents mais avec, pour eux cette fois, des « taux d’acceptation » souvent proches de 0% .

Pensez donc, leur situation actuelle est inespérée ! Aucun d’eux n’irait gâcher cette chance, ni leur destin prometteur en allant à contre-sens des volontés du gouvernement et de celui qui les a installés à l’Assemblée nationale. Il est permis de croire que la servilité des députés macroniens, pour la plupart peu rodés aux codes de l’Assemblée, a été organisée. Et si je parle de destin prometteur, c’est que tout porte à croire que sans une insoumission future et forte au pouvoir en place de la part de la population, l’avenir des recrues LREM sera assuré : tout est fait dans la Vème République pour faire gagner davantage encore ceux qui accèdent au pouvoir. Récemment le journal Le Parisien expliquait en effet que le mouvement LREM comptait présenter des candidats à toutes les prochaines élections grâce aux 20,5 millions d’euros qu’il recevrait.

20,5 millions d’argent public aux gagnants. Longue vie à eux. Bonheur et prospérité. C’est étonnant comme notre système électoral est calqué sur le système économique libéral. On dirait que c’est son exact pendant institutionnel, qui coule les petits pour mieux récompenser et soutenir les gros. Pour clore le tableau, le même article nous apprend que cet argent permettra également de financer une nouvelle structuration du mouvement. Dans la foulée il doit se constituer en média et « créer sa propre équipe de journalistes ». Finances-institutions-propagande : la boucle du pouvoir sera bouclée net et sans bavure. Pour ce qui y croyaient encore, ce n’est donc pas du côté de la pseudo-opposition des députés LREM, pourtant annoncée pendant la campagne des législatives, que viendra la résistance. Le gouvernement pense avoir les coudées franches.

David contre Goliath

Du côté de l’Assemblée nationale, ce qui s’est passé ces derniers jours fut étonnant. Amendement après amendement, les députés France insoumise ont montré une grande ténacité face au projet de loi du gouvernement. Toutes les occasions étaient bonnes : parfois au détour d’une ligne, à la faveur d’un mot, ils ont développé leur projet pour les salariés. Plus qu’exposer au grand jour les dangers de la loi travail 2, ils se sont ainsi servis de la tribune qui leur était accordée pour énoncer leur programme. Contre toute attente ils ont pu faire entendre un autre son de cloche que le dogme libéral. D’autres mots, d’autres lectures. D’autres besoins et d’autres solutions. Pour y parvenir ils ont agi de manière systématique, ont argumenté. Ils n’ont rien lâché.

Pour ceux qui suivaient ces débats, on sentait chez le groupe des 17 une détermination et une endurance qui forcent l’admiration. Difficile de ne pas imaginer leur fatigue alors que je les voyais chaque fois à leur place, un jour après l’autre, à tout moment prêts au combat. À côté les rangs des autres groupes apparaissaient souvent clairsemés. Au milieu de l’inertie, parmi les protestations moites, les interventions des députés FI ont été remarquées et c’est une bonne chose. Les réseaux sociaux et les médias les ont relayées. Cela, les députés le doivent à leur talent oratoire et au soutien des insoumis. Mais c’est une première étape : pour être pleinement efficace, cette pugnacité devra se retrouver, tout aussi forte, au sein de la société civile.

Un vivier d’insoumission

Pendant les 5 ans à venir rien ne saurait advenir sans la population. A vrai dire, celle-ci s’est rebellée encore tout récemment : par une grève civique lors des deux élections de cette année. Il y eut presque 26 % d’abstention à la présidentielle et 57 % aux législatives. Les taux, là encore, sont sans appel. Ils devraient inciter chaque responsable politique à faire preuve d’humilité. Car une abstention aussi forte est le signe au mieux du désintérêt des citoyens, au pire de leur froide colère. On pourrait bien percevoir un grondement sourd si on s’y penche un peu pour y prêter l’oreille. D’ailleurs, loin des commentaires des grands médias encore acharnés à nous dresser un tableau idyllique, le vernis de popularité du nouveau Président se craquelle déjà. En effet, depuis le début des débats à l’Assemblée nationale, celui-ci a perdu 10 points d’opinions favorables. Ce serait « le premier effet de ses choix économiques et fiscaux que le président s’apprête à corriger ». Cela ne s’invente pas, c’est Paris-Match. Mais enfin. L’insatisfaction, à tout le moins, est réelle.

La France insoumise avait réussi son pari de devenir une force d’opposition incontournable au lendemain des élections. Celle-ci ne se contentera pas de contester. En cela elle se distingue des Républicains comme du Parti socialiste - pardon, de la Nouvelle Gauche - qui jusqu’ici, tout en prétendant être en désaccord avec le groupe en Marche !, ont voté au pas. Loin de ces postures absurdes et des incohérences, la France insoumise avec ses sympathisants doit parvenir à poser les fondements d’une possible alternance. Pour cela la priorité est de rendre espoir à tous ceux qui se détournent de la politique. Ils sont tellement nombreux à subir la désinformation ! Et nombreux sont ceux aussi qui détestent ce monde fait pour et par les oligarques et qui ne veulent plus voir le spectacle politique permanent, les effets de manches, les promesses non tenues…

Les lois et les inégalités s’accumulent à un rythme similaire, on en arrive à marcher sur la tête avec des salariés désormais traités comme des parasites, encore, puis encore un peu plus, et pour finir tout vient à manquer : le travail, les personnels de soin, les services de proximité, les professeurs, les structures, les hommes, tout, tout fait défaut, de toutes parts, dans les campagnes, dans des zones dortoirs toujours plus étendues et dans les grandes villes même où l’on étouffe de pollution, de promiscuité et d’indifférence.

Les gens ne sont pas endormis. Ils sont en apnée. C’est cela que nous pouvons changer. Mais à ce stade, nous devons reconnaître une difficulté. Elle doit, je crois, être sérieusement prise en compte. Car un nouveau pouvoir est désormais installé. Il est ancré, bien ancré, et des lois aux médias contrôle tout. Alors, comment donner espoir en une alternative ? Car s’il est indispensable, mais finalement assez naturel, de dénoncer une politique quand elle détériore les conditions de travail de la population, il semble plus difficile de proposer en retour des perspectives solides de changement. Tandis qu’on s’enfonce de plus en plus dans les boues du libéralisme, comment donner à voir un autre modèle de société ?

dimanche 9 avril 2017

ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES : GRAND VIRAGE ET PETITS CAILLOUX

La tentation de la table rase

La vie politique est étonnante. Elle est en permanence bouleversée par des événements inattendus. Ces rebondissements lui donnent parfois l’étrange allure d’un feuilleton sans fin. Pour ma part cela fait plus d’une semaine que j’essaie de finir un article sur le rôle des médias dans la campagne présidentielle, sans y parvenir tant les péripéties transforment d’un jour à l’autre le paysage politique. Elles chamboulent toutes nos représentations au passage : de l’affaire Fillon aux ralliements à Emmanuel Macron, de la chute rapide de Benoît Hamon dans les sondages à la manière des journalistes de considérer Jean-Luc Mélenchon, maintenant que sa présence au second tour leur paraît possible. Plus on approche des élections, plus l’actualité ressemble à une boule de flipper… Il y a là de quoi avoir le tournis.

Mais si tout s’emballe ainsi, c’est sans doute que l’enjeu est de taille. C’est que la politique est un long chemin, parsemé de pierres, fait de bifurcations et de virages plus ou moins serrés. Par ailleurs, j’ai déjà évoqué dans mon précédent article le dramatique enlisement démocratique dans lequel nous ont plongés nos institutions de la Ve République. Tout cela nous donne le sentiment désagréable d’être ballotés au gré des événements sans avoir de prise véritable sur ce qui a vraiment de l’importance, à savoir notre destin collectif. Aujourd’hui, toute la question est de savoir quelle combinaison transformation / stabilité serait la bonne formule pour mener notre société vers un horizon plus dégagé.

Constance et insoumission

Cependant, dans cette ambiance de rejet des vieilles recettes, l’erreur serait de se laisser prendre au seul discours moderniste. On court alors le risque d’être trompé sur la marchandise. Macron en est un exemple parfait, qui présente son programme comme novateur alors même qu’il n'est pas loin des bureaux de l'Elysée depuis sa participation à la commission Attali en 2008. A vrai dire, ses propositions sont un peu plus sociales et surtout beaucoup plus libérales encore que sous le quinquennat Hollande. C’est cette combinaison, simple variation du socio-libéralisme, qu’il prétend moderne. Or, pour parvenir à la fonction présidentielle il est capable de dire tout, son contraire et dans une même foulée d’accepter les soutiens d’Alain Madelin, de Manuel Valls et de Robert Hue. Mais si l’on se place de son point de vue c’est bien normal : l’enjeu pour lui est de s’attirer les faveurs des citoyens en répondant à leurs attentes, là où il ne vise au fond qu’à protéger l’oligarchie politique et financière. Macron, c’est la quadrature du cercle. Elle ne trouvera finalement de solution que dans un discours aussi vide de sens que possible et joliment emballé sous le ruban de la modernité.

Au contraire, pour atteindre un horizon de progrès entièrement tourné vers le peuple et son intérêt, avec un partage plus équitable des richesses et la protection du bien commun, nul besoin d’essayer de faire rentrer le dentifrice dans son tube : quand on sert les citoyens sur la base des principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité, les contradictions tombent d’elles-mêmes. Et à ce titre, seul le projet de la FI présente la constance nécessaire. Et en effet, depuis la publication du programme l’Avenir en commun en décembre 2016, lui-même version améliorée du programme l’Humain d’abord de 2012, enrichie d’apports citoyens et d’une dimension écologique centrale, il n’y a eu aucune inflexion du discours ; pas de démagogie, nulle variation au gré de l’actualité et des mouvements de mode. C’est cette solidité programmatique qui permet à Jean-Luc Mélenchon de proposer l’inscription dans la constitution d’un certain nombre de règles, à commencer par la règle verte qui garantira à la nature et à ses ressources de ne plus être pillées comme elles l’ont été sous le règne du capitalisme. C’est cette solidité qui l’a amené à proposer sur les questions de politique internationale de lutter en priorité contre l’État islamique et de prévoir une solution diplomatique et démocratique pour la Syrie. Il l’a fait des mois durant, malgré les critiques qui pleuvaient alors de toutes parts. Or, depuis l’ONU lui a en quelque sorte donné raison puisqu’elle vient d’adopter une résolution en faveur d’un vote du peuple syrien pour choisir son avenir.

Jean-Luc Mélenchon, figure rassurante

Cerise sur le gâteau, c’est donc cette même solidité qui caractérise le candidat de la France insoumise. Le projet pour le prochain quinquennat, par son ambition et la profondeur des changements qu’il appelle, doit être porté par une personne particulièrement lucide sur les besoins du pays, une personne capable de fermeté face à ses interlocuteurs, notamment sur le plan international et européen, mais aussi parfaitement au clair sur le budget du programme. Jean-Luc Mélenchon est de ceux-là. Il est porteur d’une vision cohérente pour son pays. Mardi 4 avril, lors du Grand Débat télévisé qui réunissait les 11 candidats à la présidentielle, je n’ai vu cette force de caractère chez personne d’autre que lui. Par exemple il a su rappeler à Marine Le Pen que contrairement à elle il a voté contre la directive « travailleurs détachés » qui pérennise le déséquilibre salarial entre les travailleurs européens. Quand d’autres laissent passer des lois qu’ils dénoncent ensuite, comme pour mieux entretenir leur fond de commerce électoraliste, lui sait parfaitement joindre les actes à sa parole. Plus tard, il a expliqué que la laïcité n’offrant aucune exception, les crèches ne doivent pas être exposées dans les mairies. Là encore, c’est un point de divergence fondamental avec la présidente du Front national, décidément adepte du « deux poids, deux mesures ».

Cette solidité du candidat de la France insoumise, tant intellectuelle que psychologique, n’a cessé de se confirmer au cours de toutes ses apparitions publiques qui ont eu lieu depuis, notamment au journal puis dans l’émission On n’est pas couché sur France 2. À vrai dire, au milieu des flots de l’actualité politique, c’est un soulagement de s’appuyer sur cette solidité, et pas seulement pour moi qui ai finalement pu écrire ce post. À la veille d’un choix décisif, nous sommes de plus en plus nombreux à préférer cette conjugaison harmonieuse de stabilité et de progrès proposée par l’Avenir en commun. Elle est symbolisée par le φ choisi comme signe du mouvement. Notre programme est un programme de gouvernement et son porte-parole a la stature d’un homme d’État. Par la constance de son discours, il a semé pour nous des petits cailloux et tracé un chemin. Le 23 avril, soyons majoritaires à le suivre.