Blog de Maud Assila

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lundi 25 septembre 2017

GUERRE DES MONDES, GUERRE DES NOMBRES

Rassemblement-21-09-17

Politique de l’invective
Le 12 septembre dernier a marqué la rentrée politique et syndicale de tous ceux qui ne veulent pas des ordonnances sur le droit du travail. Cela a fait un paquet de gens venus répondre à l’appel. Selon les institutions, les journaux et les compteurs, entre 223 000 et 500 000 personnes sur tout le pays. Pour certains ce fut une réussite, pour d’autres pas suffisant, je vous laisse deviner pour qui et selon quels critères. Ce genre de distorsions de la perception des mobilisations n’est pas nouveau et il peut prêter à sourire. Mais tout de même, il est, je crois, indicateur d’une tension spécifique au contexte politique actuel. Remarquons d’abord qu’à l’annonce des mobilisations, le Président a souhaité prendre les devants en donnant le ton. Lors d’un voyage en Grèce, dès le 8 septembre, il a déclaré dès le qu’il ne se laisserait pas impressionner par « les fainéants, les cyniques et les extrêmes ». Il n’aura pas fallu longtemps pour que les velléités de conciliation et de dialogue social, véritables marques de fabrique du candidat, ne s’évanouissent face aux premières pressions exercées sur le Président. Désigner ainsi les opposants à la casse du code du travail en des termes aussi véhéments, c’était tout d’abord affirmer à quel camp il appartient. Celui, libéral, de l’oligarchie et des amis du MEDEF. Jusque là, rien de bien surprenant. Mais surtout, les désigner en des termes aussi grossiers, c’était éviter de les désigner par ce pour quoi ils veulent être pris en considération et ce qu’ils sont en réalité, c’est à dire des hommes et des femmes en colère, des hommes en lutte, des hommes qui tout simplement se lèvent pour s’opposer à sa politique. On ne demandait pas au Président d’expliquer les raisons de cette opposition, mais au moins dsens’en prendre acte. Sans mépris. Non, il a jugé nécessaire d’affirmer que ceux qui ne veulent pas de son projet de réforme sont, presque par nature, et donc incorrigiblement des êtres détestables, car fondamentalement perfides : c’est la connotation commune aux 3 termes utilisés. A sa manière, Macron dessine son axe du mal. Il s’inscrit dans une longue tradition de cow-boys d’une hypothétique morale sociale. Car les shérifs libéraux savent distinguer un bon salarié d’un mauvais. Le bon est docile et de bonne volonté, il accepte les sacrifices (ici, perdre ses droits acquis au fil d’un siècle de luttes) sans broncher. On est bien loin de la révolution promise par le candidat soucieux de démocratie populaire : tout cela a décidément un goût de déjà-vu, de tristement connu : un goût de rance. En choisissant la provocation et la caricature, Macron a peut-être commis un faux pas supplémentaire.

Certes, il ne faut pas être naïf, le Président est parvenu à créer du buzz à peu de frais et une fois de plus à brouiller les pistes. Mais cette fois, il a su détourner quelques heures l’attention des médias des origines de l’opposition aux ordonnances par la violence verbale. Il faut croire que c'est dans l'air du temps... Cependant je crois que les raisons profondes de cette sortie pleinement assumée ont largement été escamotées. En traitant de fainéants les hommes et les femmes qui s’apprêtaient à manifester, le Président a renoué avec la pensée sans âge – mais je devrais dire la pulsion – selon laquelle le bas peuple, les petites gens, connaissent des difficultés financières et sociales à cause de leur seule paresse. L’idée sous-jacente est qu’en refusant la réforme du droit du travail, ils refusent de travailler autant que nécessaire. Qu’ils ne veulent pas participer à l’effort commun. Et qu’ils sont les véritables boulets qui empêchent l’épanouissement économique du pays. Enfin, cet égoïsme des salariés accrochés à leurs droits s’accompagne d’une conséquence grave : une fois le code du travail changé en profondeur, une fois les règles de licenciement assouplies et le rapport au travail « flexibilisé », précaires et chômeurs mériteront entièrement leur sort. Ce seront alors ces mêmes salariés et ex-salariés rétifs au changement et à la modernisation pour le bien de tous. Avec cette insulte, le Président a voulu isoler les opposants à sa politique en un petit groupe, ennemi des gouvernants libéraux certes, mais aussi et surtout de l’ensemble de la population. Oligarchie et citoyens sont alors censés marcher ensemble pour la prospérité nationale, les râleurs s’excluent eux-mêmes bref, tout va pour le mieux. La population, soudain divisée en deux catégories – ceux qui creusent pour les patrons et les actionnaires ; ceux qui creusent leur propre tombe – apparaît dans la simplicité qui nous manquait tant. Comme c’est pratique.

Résumons. Rechigner aujourd’hui à faire partie de la France qui se lève, tôt de préférence, pour des périodes indéterminées, selon des rythmes variables et même - pourquoi pas ? puisque ce sont les temps qui l’exigent - le dimanche, serait le seul drame des salariés mécontents. Mais dans la bouche de nos dirigeants, cette attitude peu solidaire aura finalement cet avantage de trier les citoyens selon leur capacité à travailler, leur ardeur à la tâche, tout cela relevant, on l’aura compris, de leurs qualités humaines et non des choix politiques et idéologiques du gouvernement en place.


Retour vers le futur
Pensons au véritable enjeu et à la suite à donner au rapport de force qui s’est mis en place en quelques semaines. Bien évidemment les journalistes et experts en toutes choses des plateaux de télévision se sont délectés de la petite phrase. Ils l’ont reprise, commentée, tordue dans tous les sens, se demandant de qui pouvait bien donc parler le Président Macron. Mais ça, c’est le spectacle. Personne n’est dupe et le répit pour le président (paradoxalement, donc, le buzz médiatique) fut de courte durée. C’est au contraire dans la durée, la vraie, la grande, qu’il a fini de forger son opposition. À ce jour plus de la majorité de la population est opposée à la réforme du code du travail. Plus encore : le crédit dont le Président bénéficiait au moment de son élection n'a pas fait long feu. La défiance qui lui succède ressemble fort à celle qui avait nourri tout le quinquennat précédent. En quelques mois à peine, on est revenu aux pires exaspérations du mandat Hollande, là où avaient émergé les nuits debout, où plus d’un million de personnes avait signé la pétition contre la loi El Khomri, où le gouvernement Valls, pris à la gorge, avait utilisé 6 fois le 49.3 pour esquiver les débats qu’attendait tant la société. On est donc dans une continuité. En plein dedans, même. Pour ce qui est du renouveau, Emmanuel Macron repassera : il a recréé les conditions d’un conflit social d’ampleur qui ne s’essoufflera pas de sitôt. Car ni la communication agressive du Président et de son équipe, ni les tentatives de balayer l’expression populaire d’un revers de la main en affirmant comme un mantra que la réforme se fera quoi qu’il arrive, rien de tout cela ne doit nous induire en erreur :
- 1) le gouvernement n’a pas la légitimité pour faire passer les lois anti-sociales qu’il enchaîne depuis sa constitution. Aucune n’avait été annoncée pendant la campagne présidentielle : ni la baisse des APL, ni la suppression de contrats aidés (200 000 prévues en 2017). Quant aux ordonnances, dont nous avions certes été avertis, un flou savamment entretenu par la bouillie verbale que l’on connaît bien désormais a évité d’en révéler les grandes lignes. Personne ne savait qu’il s’agirait de revenir sur un siècle entier d’acquis sociaux.
- 2) Non, tout n’est pas plié.

En octobre prochain, les ordonnances seront présentées devant les députés de l’Assemblée nationale. D’ici-là, il est possible de retourner la situation et d’empêcher la déflagration sociale. Mais, et c’est là notre force, gagner la bataille contre la loi Travail est possible de plusieurs manières. C’est à dire que la mobilisation peut entraîner une série de conséquences, l’une, l’autre, en bouquet ou bien en cascade, qui s’avéreront essentielles dans les prochains mois. Tout d’abord, et c’est son but premier, on doit faire reculer le gouvernement de manière significative. De l’abandon total au remodelage de la loi proposée au départ, le panel des possibilités est large. Rien, pas même cet acharnement à inventer des lois dont seuls rêvent les dirigeants d’Europe et du MEDEF, ne doit ébranler notre détermination : en 2006, la mobilisation contre le CPE, - ce moment de notre histoire devenu quasi-légendaire, geste mythique d’un âge d’or de la contestation populaire pour ceux qui ne l’ont pas vécu -, ont bel et bien fait renoncer, en leur temps, le pouvoir en place. Plus admirable encore, la mobilisation de 2006 avait payé alors que la loi avait déjà été adoptée par l’Assemblée nationale.

Bien sûr, seul l’avenir nous dira ce qu’il adviendra de ces ordonnances. Mais nous savons d’ores et déjà que notre implication y sera pour beaucoup dans l’issue du conflit actuel. Et quelle que soit cette issue, les conséquences peuvent être si diverses et nombreuses qu’on est à peu prêt certains qu’elle entraînera avec elle un changement important dans notre pays. Par exemple, si le gouvernement ne veut rien céder, il sera tout de même possible d’ébranler les certitudes de la majorité parlementaire pendant les semaines à venir. Ce sera là accompagner, compléter le travail que les députés FI et PC font déjà sur le terrain parlementaire, là où les lois sont au moins débattues. Peut-être tous ensemble parviendrons-nous à faire plier quelques-uns des élus En marche, conscients qu’ils devront rendre compte de leur vote dans leur circonscription. Mais à terme c’est tout le rapport de force politique entre l’oligarchie et la population – qui peut être renversé pour les années à venir.


La démocratie par les rues
Faire masse face à la réforme du droit du travail, c’est en effet montrer que l’oligarchie et sa politique libérale ne sont pas soutenues par le reste des citoyens ; clamer qu’il n’y a pas d’un côté une « bonne » majorité de gens au travail, une majorité présentable et acceptable par les gouvernants, et d’un autre, dans les rues, quelques perdus pour la société errants et incapables de se moderniser. Il faut casser dès maintenant cette tentative de partition de la population. On comprend qu’elle n’arrange en fait que le camp ultra-minoritaire qu'est... l'oligarchie. Par conséquent, plus les manifestants seront nombreux, plus la vision hors-sol que le Président et les porte-parole du gouvernement essaient de nous présenter apparaîtra dans tout son artifice. C’est pour cela aussi qu’en plus des manifestations issues des organisations syndicales, il était important de participer en nombre au rassemblement du 23 septembre organisé par la France insoumise. Ce rassemblement à Bastille a eu lieu un samedi et permis au plus grand nombre de montrer sa volonté de voir ces ordonnances abandonnées. Ce sont ainsi des salariés, syndiqués ou non, qui auront pu s’y retrouver, mais aussi ceux qui, le reste du temps, n’ont pas la possibilité de faire grève, des chômeurs, retraités, étudiants, précaires et fonctionnaires, enfin ceux qui ne se retrouvaient pas dans une catégorie socio-professionnelle spécifique mais souhaitaient manifester leur solidarité dans cette lutte. Ce jour-là, la police a annoncé 30 000 personnes présentes sur place quand la FI en annonçait 150 000. La différence est énorme, plus si drôle, presque déroutante. Un tel écart entre chiffres de la police et des organisateurs cette fois ne se voit pas si souvent.

Avec ce large appel fait au peuple par la France insoumise, on voit donc d’ores et déjà qu’en plus d’une lutte de classes, une autre lutte a émergé, celle des nombres. Or, cette lutte prend un sens particulier au regard du contexte politique actuel. En effet, notre démocratie régie par les institutions de la Vème république est essoufflée. Alors que les promesses de campagne sont davantage des slogans que des feuilles de route, que c’est un fait admis de tous, que l’abstention ne cesse de croître et que la présence du FN au second tour, si elle n’étonne plus, représente encore une menace suffisante pour faire élire son adversaire, la grande question qui émerge est celle de la légitimité du pouvoir. Plus que jamais, cette légitimité est recherchée aujourd’hui par le Président et son gouvernement. Malgré les difficultés des uns et des autres lors des mandats précédents, aucun n’avait paru si peu habilité à prétendre représenter l’ensemble de la population. Et depuis les premières mesures du nouveau pouvoir en place, le Saint Graal de la légitimité populaire n’a cessé de se heurter à la déception, à la désillusion, l’amertume et la colère. Pour Macron, la légitimité, c’est plutôt l’Arlésienne. Très vite, chacun s’est rendu compte que les dernières élections n’avaient réussi qu’à confirmer sans enthousiasme l’avantage des réseaux médiatiques et financiers. On est réduit à constater l’impasse démocratique où l'on se trouve. Alors que faire ? Que pourrait-il se passer ? On peut penser qu’à ce jour, seul le peuple en masse pourra clarifier ce qu’il veut et ne veut pas. Et en attendant un véritable changement de République, on peut croire que c’est avant tout en dehors des élections qu’il le fera. Il n’est plus possible dans ce contexte de défiance absolue envers les politiques de ne pas entendre ce que les citoyens font et disent ailleurs. Car s’ils agissent, c’est d’abord au sein de la société : sur les places publiques, dans les associations et d’une façon plus générale dans tous les lieux où ils choisissent de se regrouper.



Discours-JLM-23-09-17 Dans un tel contexte de modification des rapports du citoyen à la démocratie et à la société qu’il habite, on comprend peut-être mieux ce qui s’est joué dans le chiffrage des manifestants du 23 septembre dernier, lors de la marche contre le coup d’État social initié par la France insoumise. Or, il est important de rappeler que la préfecture n’avait pas demandé aux agents de police de compter les manifestants. En présentant un chiffre ceux-ci se seraient montrés particulièrement zélés. En réalité il suffisait de participer à la marche pour savoir, au vu de la longueur du cortège, du temps de la marche et de la densité de la foule sur la place de la République quand Jean-Luc Mélenchon commença son discours, qu’il y avait beaucoup, beaucoup de monde à ce rassemblement national. Nous sommes entrés dans une guerre des nombres, reflet fidèle du choc de deux mondes : celui du pouvoir oligarchique et de ses serviteurs d’un côté, et de l’autre celui de ses opposants politiques, désormais largement reconnus dans la France insoumise. Pour nous, l’étape suivante est de favoriser la convergence des luttes afin de réunir un million de personnes sur les Champs Elysées. Le défi est grand mais on en saisit toute la signification : au-delà de l’abandon des ordonnances, c’est « leur monde » tout entier qu’il faut rejeter. Pour cela, nous saurons aussi nous faire entendre. En attendant, un appel à des casserolades a été lancé dans tout le territoire, le 30 septembre prochain. L’insoumission se veut nombreuse et bruyante. Nous ne nous ferons pas oublier, nous ne raserons pas les murs, ne courberons pas l’échine.

Il y a quelques jours, Macron déclarait pour une interview à la chaîne américaine CNN (il doit d'ailleurs y avoir une raison intéressante à cette façon de chercher à affirmer son autorité – sa légitimité ? – auprès d'un public étranger) : «  La démocratie, ce n’est pas la rue ». N’en déplaise à notre Président, c’est bien tout le contraire. Quand les urnes font défaut, la démocratie c’est la rue. Où serait-elle d'autre, d'ailleurs ? Non seulement parce que, comme l’a si justement rappelé Jean-Luc Mélenchon à l’occasion de son discours à Paris, ce sont toujours les citoyens qui par leur mobilisation ont permis l’ensemble des grandes avancées humanistes de notre pays, mais également parce que nous vivons une période inédite de notre démocratie. Aujourd’hui, les citoyens s’organisent et ce, de mille manières. Cette situation, si elle ne plaît sans doute pas au Président, n’en est pas moins un état de fait, dont lui et sa caste au passage sont entièrement responsables. En tranchant une nouvelle fois le débat par ces mots, Macron fait donc bien plus que se tromper d’analyse. Il ne se contente pas de clamer encore son appartenance viscérale à sa classe : il montre surtout qu’il est un homme incapable de comprendre son époque et de s’y adapter. Oui, Macron Président se révèle un homme d’un autre âge. Décidément, le masque n’en finit pas de crevasser. Réjouissons-nous. Manifestons.

lundi 11 septembre 2017

SYMBOLES, CODES ET DISCOURS DE LA PRÉSIDENCE MACRON : QUE VEUT NOUS VENDRE LA COM' JUPITÉRIENNE ?

Gare de bruxelles-Midi

Les symboles et les codes, y compris linguistiques, utilisés par Emmanuel Macron et ses collaborateurs constituent une forme inédite de communication. Et, de fait, le mouvement avec son style en apparence moderne a su trancher dans le paysage politique traditionnel pour devenir un acteur de sa recomposition. Pour autant, les éléments de langage, les expressions et les codes employés n’échappent pas à l’analyse. Au contraire, si l’on se penche sur l’ensemble disparate de ce qui constitue le discours de l’équipe du candidat, puis du Président Macron, on se rend compte de l’existence qu’une stratégie à part entière a été mise en oeuvre pour séduire et faire miroiter de nouvelles façons d’exercer le pouvoir.
Mais toute la duperie de l’ère macronienne qui s’est ouverte ces mois derniers est là : je ne vous apprend rien, sous couvert de modernité et de renouvellement des codes, il s’agit en fait de recycler de vieilles recettes, notamment en matière économique. Pour autant il serait faux de voir en une com’ sans substance. C’est au contraire toute une vision de la société qui se fait jour au fil des discours. C’est ce que je vous propose de voir ensemble.

I. Incarnation d’un homme d’État ou de son oligarchie ?
Concernant l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron et de son équipe – c’est une évidence mais j’insiste sur le fait qu’il n’est pas seul car les médias ont largement cédé à la personnalisation - j’insisterai rapidement sur le storytelling qui en a été fait. Par une espèce de miracle, ou plutôt de mirage du récit, Emmanuel Macron a tout de suite été présenté comme un homme différent, le candidat du renouveau, un candidat hors système. Or, de l’ENA au ministère de l’économie, en passant par la banque Rothschild et le cabinet de Jacques Attali, il présente en fait un parcours on ne peut plus classique et technocratique, comparable à celui d’un Alain Juppé, comme le remarque très justement l’économiste Thomas Porcher.
De fait, Emmanuel Macron est l’incarnation de l’oligarchie. Son personnage public est donc une pure invention. Une mystification. Mettre ainsi en exergue son parcours comme l’ont fait l’ensemble des médias depuis qu’il est apparu auprès du grand public, c’est avant tout mettre en avant l’individualisme qui le définit : son talent et son ambition auraient été seuls à l’origine de son ascension sociale et professionnelle. C’est faux, évidemment. Emmanuel Macron n’a jamais été seul, il a su tisser des réseaux tout au long de ce parcours. C’est même comme cela que les choses se passent dans le monde politico-financier qu’il a fréquenté. Pour avoir plus de détails je vous invite à aller voir l’excellente interview de Juan Branco par Aude Lancelin. Il y explique très bien ces mécanismes relationnels propres à ces grandes écoles et aux hautes fonctions. Toujours est-il que mettre l’accent comme cela a été fait sur une ambition et une réussite soi-disant individuelles c’est déjà servir une vision de la société. Nous y reviendrons plus tard.
Mais pour le moment contentons-nous de relever ce fait simple, objectif : cette appartenance à un groupe restreint de dirigeants d’Emmanuel Macron à l’origine de son élection au suffrage universel. À bien des égards cette appartenance pose problème. On est en droit de penser que l’oligarchie – je devrais dire l’oli-cratie – est incompatible avec la démocratie.

II. La Vème République adaptée aux besoins du pouvoir
1) du mépris des institutions au récit qui arrange
Et de fait, en 2015 Emmanuel Macron, alors ministre de François Hollande, déclarait dans une interview (reprise par le journal Le Monde)  : « Accéder aux plus hautes fonctions par l'élection est un cursus d'un ancien temps ». Par la suite, il a répété son intention de moderniser les institutions de la Vème République. Mais depuis son élection, ces institutions sont loin de connaître le renouvellement promis.

Pourquoi ce changement de discours ? Emmanuel Macron s’adapte aux fonctions qu’il occupe. S’il est ministre nommé sans jamais avoir été élu, il réfute la nécessité de le devenir un jour ; s’il est candidat au suffrage universel, il promet les changements auxquels semblent aspirer les électeurs ; s’il est Président, il devient carrément jupitérien.

Je reviens rapidement sur ce terme. Il le mérite car lui aussi a été largement repris. Il a fait mouche, puis des journalistes et des experts en tous genres ont glosé sur sa signification. France culture a même consacré une émission entière sur le sujet, où le  spécialiste de l'Antiquité John Scheid expliquait l’opportunité du terme « jupitérien » :
« Quand j’ai entendu dans son contexte cet adjectif et cette réponse, ça m’a fait tiquer, je me suis dit : ‘Tiens, c’est intelligent !' parce que c’est un Jupiter polythéiste qui agit par sa volonté, mais avec la collaboration nécessaire des autres, et sans se mêler en permanence de ce que font les autres. »
En fait rien ne permet d’affirmer ce qu’Emmanuel Macron entendait par ce terme. Et quand je lis ces propos de John Sheid, je me dis qu’au contraire, chacun en comprend ce qu’il veut. Pour ma part, je dirais qu’en employant cet adjectif à plusieurs reprises pour définir le président qu’il serait, Emmanuel Macron s’est contenté de convoquer une image connue de tous, un cliché de l’homme de pouvoir droit sur son trône. Emmanuel Macron s’est contenté de convoquer une représentation populaire sans faire référence aux religions monothéistes, une image qui parle à peu près à tout le monde.

2) Une autorité très "Vème République"
Cette affirmation de son autorité par le Président de la République a pris un tour péremptoire et excessif le 13 juillet dernier avec le fameux « Je suis votre chef. » adressé aux militaires de la nation. Voici la citation exacte dans laquelle s'insérait la petite phrase assassine : « Il ne m’a pas échappé que ces derniers jours ont été marqués par de nombreux débats sur le budget de la Défense. Je considère, pour ma part, qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. Et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire. »
Voici une rapide analyse stylistique : Je et chef encadrent la phrase et marquent ainsi l’affirmation d’une incarnation de la fonction. Le mot chef par ailleurs se heurte à un autre « chef », en l’occurrence le chef d’État major, le Général de Villiers, à qui la remarque, on le sait, était indirectement destinée. Clairement, Emmanuel Macron a décidé ce jour-là de marteler son leadership par l’humiliation. On connaît la crise qui a succédé à cet épisode.
L’usage que le chef de l’État fait de son autorité pose d’emblée donc question. C’est là désormais un usage marketing de la République qui est fait, qui réinvestit le cliché du dirigeant, dominateur et peu tolérant. Cette posture est forgée en opposition à la présidence normale qui a précédé. Mais tout de même, on tombe dans une affirmation du pouvoir tout à fait caricaturale. Pire, elle exerce au passage une véritable infantilisation des citoyens.
Sans citer à outrance, je vais évoquer rapidement le discours d’investiture du Président Macron. Les Français n’y sont mentionnés que sous un angle affectif, émotionnel. Les citoyens connaissent découragement, craintes et angoisses. Ils méritent en conséquence d’être davantage protégés. Et la tâche du Président, à qui ils ont choisi de « faire confiance » consiste alors à « redonner le goût de l’avenir et la fierté de ce qu’ils sont ». C’est à peine si les citoyens ne sont pas présentés comme un groupe d’êtres hagards, tétanisés par la peur et la frustration. Mais pour autant, il n’est nullement dans ce discours question de bonheur et d’épanouissement : si le Président de la République veut favoriser ce grand changement d’humeur populaire, c’est pour donner à nouveau sa place de premier plan à la France dans le concert des nations.
On voit de quelle façon les institutions de la Vème république, par l’affirmation d’un autoritarisme caricatural et la vision d’un peuple immature, jouet de ses émotions et incapable de se prendre en main, viennent asseoir le pouvoir en place. Il y a là comme un grand retour en arrière, qui conforte l’oligarchie dont Emmanuel Macron est avant tout le parfait représentant dans son rôle dominant. Car à travers lui, cette oligarchie a feint un renouveau des usages des institutions pour finalement forger davantage encore la monarchie présidentielle. À ce titre, Emmanuel Macron comme la Vème République deviennent des pièces de l’appareil du pouvoir. La question qui se pose dans un tel contexte, c’est ce qu’il en est des contre-pouvoirs.

III. La démocratie façon LREM
1) Le débat escamoté
La question de la place donnée aux contre-pouvoirs et à l’opposition est centrale. Les mettre à mal, c’est affaiblir toute la démocratie. Le Parlement, par sa fonction législative, est de l’un d’eux. Or, lors de la campagne des législatives, Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, a eu des paroles très claires concernant l’existence de contre-pouvoirs sous le quinquennat. Il affirma que les députés LREM seraient l’expression de la volonté présidentielle, mais aussi (je pourrais dire : « en même temps ») son opposition. Interrogé sur cette affirmation inattendue, il a justifié : «Ils incarnent le renouveau », expliquant ainsi qu'ils ne seraient pas les députés dociles des majorités parlementaires précédentes. Je crois que tout le monde saisit l’aberration. Christophe Castaner n’a pas dit que les députés seraient libres de s’opposer aux lois proposées par le gouvernement à l’Assemblée nationale, ce qui aurait été une manière d’assurer la liberté de conscience des députés de la majorité au moment des votes. Non, la formulation est très différente : il annonce que les députés seraient aussi l’expression de l’opposition à la politique du gouvernement.

Il y a je crois un vrai problème à considérer que des forces issues d’un même mouvement sont censées devenir l’alpha et l’oméga de la pensée politique. On le comprend, il s’agit en fait de contrôler le débat. Et de fait, au moment de la session extraordinaire qui a eu cours tout cet été, les députés de la majorité se sont toujours contentés d’exprimer quelques nuances, ici ou là, face aux lois proposées aux votes par les ministres. Et à la fin ces mêmes députés, qu’on pourrait appeler députés d’opposition de la majorité, ont toujours voté en masse un texte faussement conciliant, enrichi éventuellement de leurs délicates colorations. Pour le dire autrement, sans notamment les députés France insoumise qui ont choisi de s’emparer de l’Assemblée nationale pour en faire une tribune permanente tout à fait salvatrice, et pour cause, seuls des simulacres de délibération seraient sortis de l’Assemblée nationale.

Par ailleurs, les contre-pouvoirs que l’équipe d’Emmanuel Macron comptait organiser ont été encore plus réduits par la suite : « Vous allez peu légiférer », a prévenu le Président, s’adressant aux députés lors de son discours au Congrès de Versailles. Il annoçait en fait l’usage qu’il comptait faire des ordonnances et des décrets. Là encore, on se rend compte que nos institutions de la Vème République ont prévu des instruments très efficaces pour réduire les discussions entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif. L’exécutif a commencé à en abuser, les salariés seront les premiers à en faire les frais.

Avec cette volonté de contrôler, de museler le débat, c’est tout un modèle de société que l’on tente ici de nous proposer : une société sans confrontation ni dissonances, sans combat d’idées, sans dissidence, sans désobéissance. Mais, en évitant tout rapport de force, une telle société s’effraie du réel. Or, il est révélateur de constater que dans le projet politique de LREM, cette même négation des rapports de force s’étend à d’autres sphères de la société. C’est exactement ce qui ce passe avec la réforme du code du travail : la création d'une instance unique de représentation du personnel et l’inversion des normes sont une catastrophe parce qu’elles prétendent que patrons et employés sont sur un pied d’égalité. Il ne s’agit pas là d’une erreur d’appréciation. L’habileté – la manipulation - réside dans ce point précis : exactement dans le même temps où la politique libérale du gouvernement est mise en place, celui-ci organise la disparition des oppositions à ces politiques. Je vais le dire autrement, le gouvernement fait plus que nier le réel, il le distord.

2) La presse ambiguë
Quelques exemples suffiront à appuyer ce que, je crois, vous savez déjà dans une karge mesure : les médias n’ont pas montré un traitement objectif de la campagne d’Emmanuel Macron et son accès à la Présidence, du moins dans les premières semaines, pas davantage. D’après vous, quels sont les journaux qui ont présenté ces titres en Une au cours des derniers mois ? 
- Macron chamboule tout
- Le Kid
- Macron le coup de poker
- La bombe Macron
- Il a gagné (son pari)
- Macron : ce que je veux pour 2017
Et bien en fait, c'est un seul et même journal, L'Express, qui a choisi tous ces titres. On sent tout le sens critique qui en est à l'origine...

IV. Quand la voix est libre
1) La technique de l'évitement
Du déni d’opposition à la mise sous silence, voire à la dissimulation, il n’y a malheureusement qu’un pas. C’est ce pas qui a été franchi peu avant le 1er tour des législatives. Alors, Le Parisien avait révélé le contenu de la 1ère version de la réforme du code du travail. Vous avez peut-être oublié cet épisode, mais il faut se rappeler que cette version, très dure vis à vis des salariés, avait été dissimulée aux représentants syndicaux. « Christophe Castaner, encore lui, avait alors affirmé qu’il ne s’agissait que d’un simple recueil des suggestions émises par les syndicats et le patronat lors des premières rencontres bilatérales ». (Libération, le 9 juin 2017)

Avec l’adoption de la loi d’habilitation, qui autorise le gouvernement à réformer le code du travail par ordonnances, on est donc en droit de craindre que ce ne soit finalement cette première version radicale qui soit gardée. La culture du secret qui se révèle ici, la tendance à l’omission rappelle à vrai dire un épisode qui eut lieu au tout début de la Vème République. En 1958, le comité Rueff avait été convoqué en secret par le Général de Gaulle pour établir un plan de libéralisation économique. L’opinion publique en effet n’apprit l’existence de ce comité qu’à la veille de sa dissolution. On le voit, hier comme aujourd’hui, un coup a été porté par l’oligarchie à la démocratie sans plus de réaction.

On peut d’ores et déjà faire un premier bilan : j’espère avoir montré de quelle manière les institutions de la Vème République sont parfaitement adaptées au projet de politique de la Présidence Macron. Elles permettent la prise puis l’ exercice du pouvoir par l’oligarchie, elles favorisent également la mise en retrait de la société civile, et plus largement encore de toute forme de contre-pouvoir. Dès lors, le discours dominant peut se dérouler sereinement. Ce faisant, dans un premier temps, il fait voler en éclat les représentations et les valeurs traditionnelles sur lesquelles la le peuple français, la communauté, s’est constitué ; puis, dans un deuxième temps, il met en avant de nouveaux principes, considérés comme plus modernes et plus adaptés à la société d’aujourd’hui. Nous allons voir comment.

2) faire valser le sens
Voici un passage d’une interview très récente d’un député LREM, parue dans Le Parisien. Il s’agit de Bruno Bonnell, député du Rhône et entrepreneur :

« Nous, députés LREM, voulons introduire de vraies ruptures Nous devons imposer un profond changement dans le fonctionnement du Parlement. C'est ce que veulent les Français.
(le journaliste) - A quoi pensez-vous ?
Il faut par exemple adapter le fonctionnement du Parlement à la révolution numérique. » Voilà, ça ne s’invente pas. En rhétorique, ce procédé a un nom, c’est l’exagération. On parle aussi d’hyperbole. On voit le but de ce procédé : annoncer avec éclat une révolution qui n’induit en fait que très peu de changements. Là, la distance entre les expressions vraies ruptures, profond changement et révolution et l’annonce d’une simple connexion numérique, a un effet comique. Je pense que ça n’était pas le but du député. J’ai choisi cet exemple pour frapper les esprits mais l’emploi de l’hyperbole est très fréquente dans le discours macronien. D’ailleurs, Macron lui-même avait nommé son livre-programme Révolution.

À l’inverse, on trouve de nombreuses occurrences dans les différents discours, d’euphémisation. Là, on minimise, on atténue ce qui est négatif. C’est ce qui s’est passé lorsque l’Élysée avait regretté la « plaisanterie pas très fine » du Président au sujet des Comoriens. Aucune excuse officielle n’avait alors été faite. Je pourrais également évoquer la manière un peu étrange dont Cédric Villani avait qualifié la société française dans une interview à France inter. Voulant expliquer que les problèmes d’intégration étaient à l’origine des difficultés de l’Éducation nationale, il avait alors parlé de France « chamarrée », de société « colorée » et « bigarrée ». On sentait qu’il marchait sur des œufs. J’ai pu, en confrontant différents avis autour de moi, constater que ces mots ont été interprétés de manières très différentes selon la tendance et les références politiques de ces personnes. L’ambiguïté parfois se révèle bien pratique.

Ces quelques exemples montrent comment des termes vont être employés, dans un sens tantôt excessif, tantôt atténué. Ainsi, ils perdent de leur signification. Il y a là un véritable brouillage du sens et avec la circulation de ce type de discours, peu à peu, c’est toute notre perception du réel qui se modifie.

3) Niveler le réel
Pour terminer mon approche linguistique de la communication macronienne, j’évoquerai une technique assez étonnante mais tout à fait caractéristique qui consiste à créer des équivalences là où on les attendait pas. On sait que le candidat Macron a nié avec force la traditionnelle partition gauche/droite. Il l’a fait en se disant de gauche ET de droite. Cette affirmation de la simultanéité (c’est le fameux « en même temps ») relevait alors d’une stratégie simple, qui consistait à faire plaisir aux électeurs de droite, rassurer ceux de gauche, mais permettait aussi au passage de s’adresser à tous ceux qui ne se reconnaissaient pas dans cette partition, notamment aux abstentionnistes. Lui ne l’a pas fait pour dénoncer une autre partition de la société entre peuple et oligarchie par exemple, comme l’ont fait Podemos en Espagne mais aussi, plus près de nous, la France insoumise. Macron ne l’a fait en aucun cas pour dénoncer le système politico-financier qui fait qu’un petit nombre de personnes détiennent le pouvoir, quelle que soit leur tendance politique. Pourtant, l’affirmation tous azimuts du candidat Macron a contribué à faire tomber les repères traditionnels. Cet effacement des représentations a permis dans sa bouche tout et n’importe quoi. Ainsi a-t-il pu déclarer :
"Le libéralisme est une valeur de gauche". (Entretien avec le Directeur éditorial du journal Le Monde, le 27 septembre 2015)

Dans le discours de l’équipe En marche !, faire tomber ces représentations laissa un grand vide pour ouvrir la voie à autre chose. En effet, quand Macron refuse de se déterminer politiquement, il affirme que seule compte la réussite. La réussite de qui ? De quoi ? Selon quelles valeurs ? Peu importe, puisqu’il n’y a plus de socle idéologique. Désormais seul le progrès est à rechercher, à moins qu’il ne s’agisse d’argent. D’ailleurs, qui donc s’y opposerait ? Bien sûr, cette absence affichée d’idéologie est une pure vue de l’esprit : ce qui est ici vanté, c’est bien une idéologie du pragmatisme.

Alors, dans ces conditions, puisque seule la réussite et le résultat comptent selon des critères changeants, vacillants, tout devient permis : « Le plafond des indemnités de licenciement donnera aux entreprises une visibilité et une assurance qui permettront de lever les freins à l’embauche en CDI. » (site En Marche ! catégorie Travail/Emploi).

Pour le dire autrement, licencier facilitera les embauches. On troque ici un terme négatif par son opposé, - positif - dans le but de le rendre à son tour positif, comme par contamination. Finalement les deux termes recouperaient une seule et même réalité, ils deviennent équivalents. On conviendra que dans la vraie vie, être employé d’une entreprise et en être licencié induisent deux réalités totalement différentes. Mais en ne voyant que le mouvement économique, le « flux » financier dont la question de l’emploi est une composante seulement, les deux termes peuvent bien devenir équivalents et le licenciement, après tout, désirable. Et en répétant cette litanie, relayée elle aussi par les médias traditionnels, le gouvernement amène chacun à vouloir ce qui va à l’encontre de ses intérêts.

4) la langue de bois comme seconde nature
Par ces glissements du langage, c’est la conscience de l’autre, de ses besoins et de ses difficultés qui est mise à mal. Sans elle il n’y a plus rien à opposer au pragmatisme économique, puisqu'un fait et le terme qui le désigne peuvent désormais être remplacés par leur exact inverse sans heurter les esprits.

Les exemples de ces procédés d’équivalence sont extrêmement nombreux dans le discours macronien. Je pourrais citer Muriel Pénicaud lors de sa présentation de la réforme du code du travail, le 28 juin dernier. Ainsi, il est intéressant d'observer de quelle manière la ministre associe systématiquement dans son discours les employeurs - et leurs intérêts - à ceux des salariés. Regardez comme le clivage est nié, dans une logorrhée finalement un peu étrange, irréelle (j'ai mis en valeur les mots importants), qui se termine dans un flou absolu des personnes concernées :

« La liberté c’est pour les entreprises et les salariés. Liberté d’entreprendre, de créer, d’aller rapidement à la conquête des marchés, ce qui veut dire se réorganiser rapidement, liberté de négocier des règles avec les syndicats adaptées à la vie de l’entreprise, liberté d’investir sur cette innovation sociale. Pour les salariés, liberté de participer plus aux décisions stratégiques de l’entreprise, de choisir une formation, de choisir son métier, éventuellement d’entreprendre. Son corollaire, c’est plus de sécurité. La sécurité c’est aussi pour les entrepreneurs. Pour le salarié la première sécurité c’est la compétence parce que la première précarité c’est vraiment le chômage. Mais il faut la liberté juridique. Il faut une sécurité des évolutions de carrière et une sécurité dans les demandes et les attentes. »

Citons également Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes publics, qui a expliqué le 26 juillet dernier à Alexis Corbière et à tous les députés de l’Assemblée nationale, lors de l'épisode du sac de courses : « Les économies que nous allons faire, c'est l'augmentation de l'allocation handicapé de 100 euros ce qui n'a jamais été fait. C'est l'augmentation du minimum vieillesse de 100 euros par mois, ce qui n'a jamais été fait. C'est l'augmentation de la prime d'activité, c'est la suppression de la taxe d'habitation (...), c'est 260 euros pour un ouvrier au SMIC avec la suppression des cotisations. Il faut être courageux, il faut faire des économies, il faut baisser les impôts, il faut relancer la croissance, et le meilleur moyen de faire une politique sociale est de retrouver du travail pour tout le monde. »

Le glissement est fait ici en 3 temps : dans un premier temps, le ministre énumère des mesures directement positives pour certaines catégories de la population (jusqu’à « prime d’activité ») et auxquelles personne ne pourrait s’opposer. Dans un deuxième temps mais dans la même phrase, il insère, comme s’il s’agissait toujours de coups de pouce de l’État, la disparition de la taxe d’habitation et des cotisations sociales. Là, on le sait, la dimension sociale de ces mesures ne fait déjà plus l’unanimité. À partir de là c’est le grand bouillon informe : économies (où cela?), baisses d’impôts (pour qui?) et croissance contribueraient à la relance de l’emploi. Bref, Gérald Darmanin crée volontairement la confusion. Mais ce qu’il avoue malgré tout, c’est que l’État est réduit à une économie d’austérité, à une vision technocratique qui vise la croissance bien avant le bien-être de l’ensemble de la population. Il est devenu un gestionnaire au service du néolibéralisme.

V. Émergence de valeurs nouvelles
1) la start-up nation
15 juin 2017 9h47 AM : I want France to be a start-up nation. A nation that thinks and moves like a start-up. #VivaTech
Voici le tweet qui fut publié sur le compte d’Emmanuel Macron à la sortie du salon Vivatech. Cette visite fut une vaste opération de communication qui permit un peu plus encore au Président de la République de fixer ses objectifs en faveur des entreprises : « baisser l’impôt sur les sociétés, réduire les charges patronales et salariales, supprimer le régime social des indépendants (RSI) » afin d’attirer les entrepreneurs. Le signal était donc bel et bien lancé. L’image de la « start-up nation » frappe indéniablement. Très vite elle a suscité de vives réactions, y compris des plaisanteries, comme chez le chercheur biélorusse Evgeny Morozov qui retweeta : « Et pourquoi pas « les citoyens en usagers-clients, le politique en investisseur et les lois en algorithmes ? »

Emmanuel Macron a donc un projet pour la France, il faut lui faire revêtir l’apparence moderne et branchée d’une start-up. Elle doit faire sa mue. Dans les discours du meilleur des VRP d’en marche !, on retrouve ainsi un mélange de termes empruntés au monde entrepreunarial et de termes évoquant le dynamisme et le changement. Une étude du linguiste Damon Mayyaffr a même été menée : « Sur le plan lexical, c'est vérifié par la statistique. Les mots caractéristiques sont très nets : il est question de "transformation", d'"innovation", de "réforme", voire carrément de "révolution". On retrouve aussi le mot "défi". Ces substantifs correspondent à un constat sur la société, mais surtout à un mouvement puisqu'il s'agit d'"innover" et de "réformer". » Mais à mon sens, la plus grande innovation – et sans doute la plus grande réussite – dans la tentative de métamorphoser l’image poussiéreuse de la nation réside sans doute dans l’injection quasi systématique dans la rhétorique macronienne de termes anglais, rappelant que la domination économique se fait définitivement dans la langue de Shakespeare. Pour donner un exemple, j’évoquerai un épisode du tout début du quinquennat où l’on vit les ministres du gouvernement fraîchement constitué rassembler les mesures qu’ils préconisaient auprès du 1er ministre dans un dossier nommé draft (brouillon). Nathalie Segaunes décrit l’épisode de manière assez savoureuse :
« C’est bottom up (de bas en haut), précise-t-on à Matignon.
En revanche, pour rédiger ces quelques feuillets, chaque membre du gouvernement a été prié de prendre pour point de départ le programme du Président. « Là, c’est top down » (de haut en bas), explique-t-on dans l’entourage du Premier ministre. » Puis la chroniqueuse précise qu’il s’agissait avant tout d’ « alimenter le discours de politique générale d’Édouard Philippe, prononcé le 4 juillet dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. « On est très processé », expliqua en effet un collaborateur. Un barbarisme que l’on pourrait traduire librement par « on est très méthodique ». »

Mais même si toutes ces expressions prêtent à sourire, il ne faudrait pas les réduire à de simples gadgets linguistiques. Surtout quand il est question du langage du pouvoir. J’y vois pour ma part le danger d’une véritable acculturation, non pas parce que les mots sont anglais, mais parce que le pays se trouve asséché, recroquevillé, réduit à une simple machine économique. Or, Emmanuel Macron n’est pas seul à penser ainsi, son succès tient aussi au fait qu’il a su se faire le porte-voix de toute une catégorie de personnes (même : une catégorie socio-professionnelle, ainsi que ceux qui aspirent à y appartenir) qui pensent qu’une nation doit être gouvernée comme une entreprise. Mais pas n’importe quelle entreprise. Comme le remarque justement le chroniqueur Xavier Delaporte, Emmanuel Macron « imagine le gouvernement des hommes selon la technologie à disposition à son époque, celle qui marche, celle qui a du succès : la plateforme numérique. » Puis il ajoute : « Ce modèle des plateformes numériques est en lui-même problématique : avec des airs de suppression des intermédiaires, de rapport direct avec l’usager, de rationalité et d’économie, il crée d’autres systèmes de rente, d’autres soumissions, d’autres folies. ...Pourquoi ne pas aller voir quelles formes de gouvernement nous pourrions puiser du logiciel libre (“l’Etat logiciel libre”, ç’aurait de la gueule, non ?) ? Ou même du wiki, comme espace de partage et de co-élaboration (“Le wiki-état”...”) ? Cette idée du gouvernement d’Emmanuel Macron est aussi un choix idéologique tout à fait clair qui ne questionne en rien les dérives du passé et du présent. »

2) l’individualisme comme unique projet
Et de fait, dans les discours macroniens, il s’agit de poursuivre la fuite en avant vers le tout-libéral, sans prendre la mesure pleine et entière de ses apories. Dans le projet politique d’Emmanuel Macron, il n’est pas de place pour la solidarité. La valeur suprême est celle l’individualisme, cet individualisme qui avait été soufflé par l’équipe d’Emmanuel Macron aux journalistes avant sa candidature pour évoquer son parcours. L’individualisme est le socle de l’économie libérale qu’elle entend développer en mettant les personnes en concurrence sur le marché de l’emploi. Tout est alors réuni pour que la sélection se fasse, pour ainsi dire naturellement, entre les gens qui réussissent et d'autres qui ne sont rien" (Le président Macron lors de l'inauguration de Station F, à Paris le 29 juin 2017).

Je l’ai dit tout à l’heure, il n’a jamais été question dans la com’ macronienne de défendre le peuple face à l’oligarchie. Et pour cause, pour les marcheurs, le peuple n’existe pas. Il n’y a que des individus oeuvrant à leur réussite sous peine de n’être rien. Il s’agit de faire advenir une société de micro-entrepreneurs autonomes, de militants du capital, pour reprendre l’expression magnifique de Jorge Morundo Danzi, sociologue du travail et ancien responsable de l'argumentation au sein du mouvement anti-austérité Podemos. Or, comme le dit fort justement Enigo Errejon (l’un des fondateurs de Podemos) : « Le peuple n’est pas une somme de citoyens, il n’est pas même la majorité des citoyens. C’est une idée qui transcende la somme des individualités ».

Ici, aucune transcendance n’est possible. Il ne s’agit pas de changer un destin collectif mais bien de favoriser la croissance économique, s’il le faut au prix d’une précarisation et d’une dégradation des conditions de travail de chacun. Pas étonnant alors que dans une société qui favorise l’isolement des individus, le chef encourage les jeunes à vouloir être milliardaires. Quoi d’autre, d’ailleurs, pourraient-ils donc bien y désirer ?

Conclusion 
Pour conclure, je dirais que les quelques phrases que nous avons vues ensemble montrent que la communication macronienne veut nous vendre, d’abord et surtout la continuité. Mais une continuité masquée. Il perpétue le pouvoir de l’oligarchie en promettant plus de démocratie, prétend renouveler les institutions pour finalement asseoir son autorité et éteindre les contre-pouvoirs, elle annonce la grandeur retrouvée de la nation toute entière tout en créant les conditions de l’individualisme et de la précarisation. Le pouvoir en place avait promis la révolution, il nous prive un peu plus encore et de la répartition des pouvoirs, et de la répartition des richesses. Un tel scandale est possible à partir du moment où les liens entre les gens sont distendus. Pour cela, j’espère vous avoir montré que les distorsions linguistiques permanentes et les procédés rhétoriques peuvent largement y contribuer. Mais Emmanuel Macron et son entourage poursuivent à ce jour leur manipulation. Ce faisant, ils menacent à terme les valeurs qui nous sont chères car en faisant perdre leurs nuances aux mots, en créant des équivalences absurdes, en omettant systématiquement ce qui dérange, ils font disparaître le sens de toute chose.

Nous avons donc aussi un combat culturel à mener sur le terrain des mots. A nous de retirer la chape linguistique qui vient d’être jetée sur notre société pour faire à nouveau respirer le réel.

vendredi 11 août 2017

TRISTES ODYSSÉES

Ulysse,

Va donc en souffrant mille morts sur les mers.

Va voir si ces enfants de Zeus t’accueilleront.

Homère, L’Odyssée


Chronique d'une mort annoncée

Le jeudi 03 août, vers 23h40, non loin de Calais, A16, route de Dunkerque. Un homme caché dans un camion saute à terre précipitamment. Il fait nuit, d’autres voitures circulent. Très vite, il est percuté une première fois, puis écrasé à plusieurs reprises. Quand sa dépouille est récupérée, le visage est impossible à identifier.

Ce cadavre n’a pas de nom, il n’est Personne. Mais les autorités peuvent tout de même affirmer que le corps était jeune et qu’il venait d’Afrique noire. Elles ne savent pas cela grâce à des papiers ni aux dires de ceux qui le connaissaient. Qui le connaissait ? Non, ces quelques indices sont présents sur son cadavre. Ce sont ses marques indélébiles. Ce qui reste de sa peau est son identité.

En outre la police sait parfaitement ce qui ce passe. Elle a désormais l’habitude : dans le Pas de Calais, plus de 30 personnes sont mortes depuis 2015 dans des conditions similaires. Toutes venaient de loin. Toutes étaient étrangères. Toutes étaient dépourvues de papiers en règle. Comme elles, le jeune Africain est mort au terme d’un périple long de plusieurs mois, peut-être même de plusieurs années. Là où il a grandi, il a rassemblé quelques affaires dans un sac à dos, y a caché tout l’argent qu’il possédait. Puis il est parti. Il a peut-être attendu des heures avant le bon moment. Il a dû marcher, courir, se faufiler. Il a dû user ses semelles, perdre quelques biens et de précieux souvenirs. Il a donné toute sa fortune à un passeur qui comptait les billets sans lever la tête. Il a dû embarquer sur un misérable bourrelet en caoutchouc, lourd de monde et instable. Puis, pendant des heures, au milieu des pleurs et des cris, il a dû se voir chavirer cent fois. Sur les côtes il a de nouveau attendu, parmi des centaines de personnes regardant le vide, grelottantes, épuisées. Puis il a été transporté, ici, là. Le voilà parvenu à Calais, dernière escale avant l’Angleterre. Calais l’ultime, mais non des moindres.

Comme tous les autres, il voulait aller en Angleterre. Là-bas il avait peut-être un peu de famille. Un oncle. Une sœur. Ou bien avait-il entendu que là-bas il trouverait plus facilement un petit boulot, qu’il pourrait vivre correctement ? Quelles que fussent ses raisons mais à Calais, on ne laisse pas les migrants passer. Et à Calais, il n’y a pas non plus de centre pour réfugiés. Depuis novembre 2016, la jungle a été officiellement et à grands renforts médiatiques, démantelée. On est passé de 10 000 migrants entassés dans des abris insalubres à 600 selon les associations et 450 selon les autorités. Du temps de la jungle, il n’y avait pas grand-chose pour accueillir ces milliers de personnes. Ils venaient en majorité d’Afghanistan, d’Érythrée, de Syrie, du Soudan. Tous ces pays connaissent encore la guerre et le terrorisme. Du temps de la jungle il n’y avait pas grand-chose. Mais maintenant c’est différent : il s’agit d’empêcher les migrants de s’installer. Qu’ils soient anonymes ne suffit plus, mot d’ordre a été donné. Tout doit disparaître. Alors, la police entrave les distributions de repas par les associations et cueille les réfugiés sur la route qui les mène aux douches d’appoint pour les emmener au poste. Il paraît qu’elle rend même les vivres et l’eau inutilisables. Dans ces conditions, les migrants échoués là-bas restent isolés. Ils se cachent et errent d’un point l’autre, les jambes souillées de boue jusqu’aux genoux, le ventre vide, glacés par la pluie, épuisés. Comme pour tous ses semblables, dans ce lieu rien n’était fait pour que le jeune homme reste. Deux fois, trois fois, cinq fois peut-être, il a tenté de prendre la route pour Folkestone. Ce soir-là du 3 août, il a fait comme il avait toujours fait jusqu’alors : marcher, courir, se faufiler. Il a bravé l’hostilité d’une autre sorte de houle. Des phares dans les yeux, un mouvement de peur, un claquement soudain, violent. Un autre. Et le long chemin s’est arrêté.


À la croisée des chemins

N’est-il pas évident que le voyage entrepris par les migrants n’est motivé que par le désespoir ? Ils partent parce qu’ils ne peuvent faire autrement. Les gens qui fuient sont poussés par la seule volonté de ne pas périr. Par l’instinct de vie. Mais qui d’entre nous, au milieu de la menace et de la misère, accepterait de demeurer immobile ? Qui resterait sur place malgré le manque de tout ? Qui de nous laisserait exposés ses enfants ? Bien sûr. Personne. C’est bien plus que « la misère du monde » qui tente de rejoindre les côtes européennes. C’est tout son désastre. Mais à vrai dire, personne, me semble-t-il, n’ignore cela. Je pense que même parmi les plus vifs opposants à la venue de migrants sur notre territoire, nul ne s’imagine sérieusement qu’en quittant leur pays et en risquant la mort, des populations entières souhaitent s’offrir un luxe. Les terribles images sont aujourd’hui trop vives, les récits trop nombreux.

Pourtant, certains ont fait le choix de l’indifférence. Ce n’est pas dit en ces termes, mais c’est bien de cela qu’il s’agit par exemple lorsque les responsables européens - Mme Merkel en tête - s’accordent avec la Turquie, sur fond de négociations d’adhésion de celle-ci au sein de l’UE, pour qu’elle contienne l’arrivée des migrants. C’est une possibilité. Même, un choix de société à part entière. C’est vrai, on peut fermer les frontières et les yeux. Traquer, renvoyer. Il est aussi possible de traiter ceux qui sont parvenus jusqu’à nous comme des parias. Il y a quelques jours par exemple, suite aux plaintes de riverains, un groupe de migrants a été évacué puis la police a jeté leurs affaires personnelles à la décharge. Cela est arrivé à Bruxelles mais aurait très bien pu se faire ailleurs. Partout, par touches innombrables, le choix est fait du rejet systématique : "Cela fait part de notre stratégie que l’on mène déjà depuis certainement deux mois maintenant. Ce sont des actions qui sont planifiées en concertation avec l’Office des étrangers, le département voirie de la Ville de Bruxelles et la police fédérale judiciaire", indiquait le porte-parole de la zone de police Bruxelles-Ixelles (RTL Info). Stratégie, actions planifiées, concertation. Ces mots font leur poids.

Mais un tel choix revient à repousser des personnes par millions vers le large, du haut de notre petit bout d’île. On peut donc le faire, sans lever la tête. Mais c’est se condamner à le faire sans répit. Pour autant, ne nous y trompons pas : ce choix n’a rien de rationnel. Il est le fruit de la pulsion, un mouvement d’humeur dans l’unique but de protéger ses privilèges. Que gagnerait-on en effet à repousser encore et encore, mobiliser en permanence des hommes sur les côtes, multiplier les postes de contrôle, les patrouilles et les milices privées ? C’est toujours chose envisageable, mais si l’on fait ce choix, on doit bien être conscients que le flux n’aura jamais de cesse.

Ce n’est donc pas par naïveté, par une sensibilité excessive ni même par manque de plomb dans les semelles que l’on conclura qu’il faut d’abord et surtout mettre fin aux raisons des déplacements en masse. C’est au contraire poussés par la volonté de résoudre l’impasse devant laquelle nous sommes, qu’il faut songer aux causes réelles et profondes des migrations. Je précise que du terme migrations, j’ôte sciemment toutes celles qui ne semblent jamais poser problème : les mouvements des capitaux, des marchandises comme celle des hommes (des travailleurs mais aussi, ceci expliquant cela, les fraudeurs du fisc qu’aujourd’hui rien n’inquiète sérieusement), du moment qu’elle favorise le développement de l’économie mondialisée, est valorisée, voire encouragée. Or, la grande hypocrisie réside très exactement sur ce point : aujourd’hui, toute circulation, quelles que soient sa nature, son origine et sa destination, s’inscrit dans l’économie capitaliste.


Un système à l'agonie

Notre modèle économique s’est depuis longtemps exporté à travers le monde. Sirène habile, il fait entendre des chants où chaque être humain pourrait disposer d’autant d’objets et de biens qu’il le désire. Sodas, télévisions, films, carcasses d’ordinateurs : aucune population, aussi démunie soit-elle, n’échappe à l’invasion matérialiste. Et en effet, comment ne pas préférer vivre là où l’on s’achète des trésors bon marché plutôt que se tuer dix heures par jour à les fabriquer ? Ces gens venus s’affranchir de l’esclavage contemporain sont, dit-on, des migrants économiques.

Notre modèle économique ravage la biodiversité. Il assèche les mers, provoque des cyclones, détraque le climat. Il fait monter les eaux et chasse des millions de petits pêcheurs. Il ruine aussi les récoltes des paysans à l’autre bout du monde. L’équilibre sur lequel des civilisations entières se sont bâties se délite. Au milieu de la tempête, tous doivent trouver de nouvelles terres favorables. Ce sont, paraît-il, les migrants climatiques.

Notre modèle économique, dans sa course effrénée aux matières premières, fait des accords avec des êtres sans foi ni loi. Au nom du profit, au gré des besoins, il fait et défait encore, mais cette fois les frontières. Il favorise les uns, les autres, divise de nouveau puis envahit les mêmes si l’occasion se présente. Au milieu des carnages la population s’enfuit. Là serait le groupe des réfugiés. On le voit, tout ceci n’est que classification : tentative dérisoire d’ordonner le malheur. Peut-être voulons-nous ainsi donner le sentiment que nous contrôlons un peu du flux. Or, on ne peut profiter plus longtemps des avantages d’un système sans en subir les revers. Un affluent ne se retient pas, ce qu’il charrie ne se trie pas, pas plus que ne se décide la forme de ses méandres.


De bien sinistres péripéties

En France, l’État aussi s’embourbe chaque jour davantage. Dans un sens comme dans l’autre, il reste incapable de faire les choix clairs que je viens d’évoquer. Il balance entre des velléités, manipule, déplace, annonce à grand bruit, souvent fait le contraire. En un mot il navigue à vue, sans doute en fonction des urgences, peut-être des sondages. Le sale boulot que la Turquie et la Grèce ont accepté de faire n’auront même pas permis de mettre en place, ici, une politique d’accueil digne de ce nom. Face à cette carence de l’État, ce sont des individus, isolés, que la vie et ses circonstances multiples met au pied du mur. Se faisant, ils prennent des risques. On le sait, c’est le cas en premier lieu des migrants ; mais également le cas d’hommes pleins d’humanité comme l’est le défenseur de migrants multirécidiviste Cédric Herrou. Au cœur de l’été, quelques jours après la mort du jeune près de Calais, cet agriculteur vient d’être condamné à quatre mois d’emprisonnement avec sursis pour avoir aidé quelque 200 personnes à traverser la frontière italienne par la vallée de la Roya. Pourtant, à lire les explications du magistrat d’Aix-en-Provence, le caractère expressément militant des actions menées par Cédric Herrou interdit de tenir compte du péril encouru par les migrants. Fait à peine croyable : ce n’est donc pas tant de ses actes eux-mêmes que du militantisme dont ils découlent que Cédric Herrou est coupable.

Sans parole ni intervention intelligibles de l’État, tout sens à ce sujet se délite également. Là-haut, toujours à Calais, d’autres se frottent aux autorités. En premier lieu bien sûr des associations, obligées de jouer au chat et à la souris avec les policiers. Mais pas seulement : la maire de Calais elle-même, Natacha Bouchart, refuse désormais de mettre en place les mesures d’aide aux migrants ordonnées par la préfecture. Elle prétend ainsi empêcher que surgisse une nouvelle jungle sur son fief. C’est là l’erreur de ceux qui ne comprennent pas que l’arrivée de migrants ne saurait être évitée. Malgré ses obstructions qui ne lui vaudront qu’une malheureuse amende de 100 euros par jour, malgré ses tentatives pour montrer à ses électeurs toute la fermeté dont elle sait faire preuve, Mme Bouchart sera dépassée et ne tardera sans doute pas à voir les faubourgs de la ville à nouveau défigurés par l’entassement sordide des populations.

Refuser d’accueillir, clairement, dignement, a quelque chose de la méthode Coué. C’est comme dire : les problèmes des autres ne me concernent pas. Mais en réalité, tout est bon pour ne pas remettre en question la société capitaliste. Ceux qui prônent l’indifférence cherchent coûte que coûte à maintenir leurs modes de vie et en refusent l’accès à ceux-là mêmes dont ils ont suscité la détresse et le désir. Car, disent-ils, il n’y en aura pas pour tout le monde. En outre, malgré ce qui se clame à l’envi, ce n’est pas l’identité nationale qui est mise à mal par la venue des étrangers. D’ailleurs, disons-le, porter le rejet de l’autre comme un drapeau, c’est se débarrasser à peu de frais des valeurs de fraternité qui font le socle historique de notre nation républicaine. Pour tous les xénophobes, notre identité ne se trouve pas ailleurs que dans le droit de posséder : posséder deux, trois maisons, autant de voitures, le triple d’écrans pour nous et nos enfants ; celui enfin d’effacer de notre mémoire chacun de ces objets, même légèrement abîmé, en le jetant à la poubelle.

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Le bout du tunnel

Nous ne gagnerons rien à entretenir cette identité pervertie ni l’individualisme, son ombre inséparable. Recevons décemment pour ceux qui viennent à trouver refuge sur nos terres. Cela veut dire construire des structures d’accueil, former, employer du monde pour donner des cours de langue et accompagner les demandes administratives, faire venir du matériel, des vivres et des vêtements en nombre suffisant. Par ailleurs, un partage des richesses, véritable - c’est à dire équitable - s’impose. Beaucoup des fléaux actuels sont liés à nos modes de consommation. Le protectionnisme solidaire est un exemple de mesure capable d’entraver à échelle nationale les abus des grandes industries en matière de droits du travail. Au nom de celui-ci, nous pourrions également cesser de participer de près ou de loin à l’exploitation humaine, en favorisant les relocalisations des entreprises et en refusant les importations de produits fabriqués dans des conditions sociales que nous jugeons inacceptables. Il faut donc faire peser le rapport de force avec nos partenaires économiques. Mais plus largement, face à la pulsion vaine et coûteuse de l’indifférence, nous avons nous aussi toute une stratégie à opposer.

Dans l’état actuel des choses nous ne pouvons compter ni sur la législation, ni sur les intentions du Président. Lui n’aura pas attendu trois mois après son élection pour rogner les droits des salariés en France afin de donner une plus grande marge de manœuvre aux chefs d’entreprises. À terme il s’agit de faire jouer la concurrence entre les entreprises. Voilà qui est acté. Ce qu’en revanche nous sommes en mesure de faire dès aujourd’hui, c’est porter nos voix aussi loin que possible. Casser les clichés sur les étrangers et les feints regrets d’impuissance n’est pas chose facile. C’est délicat, long pour ne pas dire ingrat. Mais enfin, que faire d’autre ? Parler, expliquer autour de nous et en toutes occasions.

Presque tous ceux qui avaient réchappé de la mort trouvèrent chez eux le repos des vieux jours.

Pour ceux-là, la légende s'arrêtait (car la paix ne se raconte pas).

Homère, L’Odyssée

mardi 1 août 2017

JAURÈS ET LES RIENS

Pre-saint-gervais.jpegManifestation au Pré Saint Gervais contre la loi des trois ans (25 mai 1913) - discours de Jean Jaurès.

Des riens ? Quels riens ?

« On voit ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien » (Emmanuel Macron, inauguration de la Station F - halle Freyssinet, gare d’Austerlitz à Paris). Lors d’un discours prononcé devant une foule d’entrepreneurs et par ces mots tranchants, le Président Macron a tracé comme une ligne indélébile entre deux sortes de citoyens. Il a présenté ainsi sa vision d’un monde divisé en deux catégories. Décidément Monsieur « En même temps » sera le Président de la binarité. Mais ici, de qui est-il question exactement ? Qui n’est rien pour lui et qu’entend-il par « réussir » ? Peut-être ce dernier terme est-il encore un fourre-tout dans lequel chacun peut mettre une définition personnelle ; un de ces mots creux dans lesquels les macronistes et leur premier représentant se sont spécialisés afin que tout le monde puisse s’y retrouver aisément. Sans attribut la réussite semble bien être l’un de ces mots vides de sens, capables de fédérer faussement tous ceux qui l’emploient. Pour certains la réussite ce sera d’abord la richesse, pour d’autres l’appartenance à une catégorie sociale supérieure, ou bien plutôt l’acquisition d’une certaine qualité de vie, et plus probablement encore la combinaison de tout cela selon des proportions diverses.

Finalement, la seule catégorie d’hommes et de femmes incapables de se reconnaître dans ce que Macron appelle la réussite c’est la catégorie de ceux pour qui aucune réussite ne saurait se faire au prix de l’autre. Pour Macron en effet, ce dont on est sûr, c’est que celui qui ne réussit pas tombe dans le néant. Honte à lui. Pour ceux qui ne sont rien, famille, vie sociale, métier, passions et loisirs, rien, absolument rien ne vaut. A côté des battants les autres perdent toute diversité, pire toute identité. Honte, honte à eux.

Mauvais calcul

Il y a les riens, mais apparemment c’est déjà trop. Car le peu d’aides auxquelles ils ont droit semble encore gêner ceux de (la) première catégorie. Le gouvernement vient en effet d’annoncer qu’il serait retiré 5 euros aux bénéficaires des APL dans les semaines à venir. Il faudrait faire des économies, un trou inopiné dans les comptes de l’État viendrait d’être découvert. Horreur. Et sitôt un groupe clairement ciblé devra se serrer la ceinture. Celui des évadés fiscaux ? Non. Des familles les plus riches ? Non plus. Les patrons des grandes entreprises ? … Les traders ? Non, voyons. Au moins les élus cumulards ? Pas davantage. Ceux qui devront payer sont simples étudiants ou font parties des foyers aux revenus modestes. Nombreux sont ceux qui ont droit aux APL : en tout 2,6 millions. Alors, malgré l’ampleur de la mesure, les ministres chargés de faire appliquer cette baisse ont peut-être pensé que personne ne protesterait pour 5 euros mensuels en moins. Pensez donc, 5 euros ce n’est rien.

Sauf que pour le moment ce n’est pas du tout le cas. L’annonce au cœur de l’été a soulevé un tollé général. Des pétitions, venues notamment de syndicats étudiants ont été crées. L’argument des 5 euros s’est retourné contre ses initiateurs : retirer quelques euros a quelque chose de franchement mesquin. Non pas qu’il faudrait en retirer davantage, mais justement, quel esprit tordu pourrait avoir l’idée de prendre à ceux qui vivent déjà avec le minimum ? Quelle personne ayant un jour connu la précarité financière, voire la misère pourrait sérieusement songer à priver d’autres gens subissant semblable situation ? Et même, quelle personne ayant été épargnée par le sort pourrait être à ce point indifférente à celui des autres pour le faire sans sourciller ? Il y a dans cette décision une terrible violence. Avons-nous mis à la tête de l’État les représentants d’une faction unique, à part, celle de personnages que rien de rien ne peut infléchir ? Des amoraux, des sans-cœur, des affreux ? Honte.

Alors, lorsque le Huffington post nous explique que par un effet de seuil la décision privera de surcroît tous ceux qui touchent aujourd’hui entre 15 et 19 euros d’aides de l’État et qu’en tout, ce sont 50 000 personnes qui ne toucheront plus d’APL du tout, la décision devient insupportable. Pour des milliers de personnes cela représente une perte de 228 euros par an. Les députés FI l’ont montré au grand dam de leurs adversaires : 5 euros par mois, c’est l’équivalent de plusieurs repas pour beaucoup de Français. Quand on est déjà dans une situation financière difficile, s’en passer devient douloureux. Mais le plus frappant est que l’annonce est faite peu de temps après celle d’une baisse de l’ISF, qui s’exercera au profit de moins de 1 % des foyers français. Concrètement, à partir de 2018 , 2 à 3 milliards d’euros (les estimations varient) jusqu’ici prélevés auprès des 340 000 foyers les plus riches ne le seront plus. Honte, honte à eux : voilà le joli cadeau que font au pays les dirigeants du pays !

Un système aux nombreux rouages

Ces deux mesures n’ont qu’un mérite. Elles dessinent clairement les deux catégories nommées par Macron lors de son discours dans la halle Fressinet. Dans un pur esprit de clan, il récompense pour leur réussite les plus riches et pénalise les pauvres, qui, n’étant rien, pourront se contenter de moins. Mais il ne s’arrête pas là. Il faut comprendre la réforme du code du travail comme relevant d’une même logique clivante : on peut bien dégrader les conditions de travail des salariés pour ne plus entraver les efforts des patrons pour transformer l’argent des entreprises en dividendes pour leurs actionnaires. Il existe bien un groupe de personnages pour lesquels emploi et licenciement sont les deux revers d’une même pièce. Cette logique constitue pour eux une véritable poule aux œufs d’or : l’actuelle Ministre du Travail, Muriel Pénicaud, en a fait l’agréable expérience quand elle spécula suite au licenciement de 900 salariés de l’entreprise Danone dont elle était alors DRH. La revente des stocks options lui permit de toucher 1,13 million d’euros. Rien. Pour ceux qui dirigent l’économie du pays, un salarié n’est donc rien lui non plus. Peut-être – il faudrait les interroger sur leur perception exacte - un « bien meuble » comme le furent les animaux jusqu’en janvier 2015, eux qui sont toujours élevés, exploités, abattus dans des conditions industrielles catastrophiques. Mais quels que soient les mots adoucissants qu’ils trouveront, regardons les faits : entre les mains des oligarques les salariés deviennent matière malléable, destinée à alimenter la machine, tantôt dans un sens - en travaillant – tantôt dans l’autre - en disparaissant de l’entreprise - selon les besoins du marché.

Nous pouvons nous y attendre : avec un gouvernement constitué à la fois d’anciens lobbyistes, de directeurs d’entreprises du CAC 40, d’hommes et de femmes d’affaires, les actes et les paroles se multiplieront, révélant un mépris total et profondément ancré pour tous les autres, les riens. Ainsi a-t-on déjà entendu l’ex-directeur de la rédaction de l’Express expliquer tranquillement que les Français devaient renoncer à leur 5ème semaine de congés payés et plus largement remettre en cause leur relation au travail. Il entretient ainsi le mythe d’un Français paresseux, rechignant à la tâche. Il ne peut pourtant l’ignorer : on ne compte plus les entreprises où les salariés ont accepté les pires conditions de travail pour espérer sauver leur emploi. Je pourrais également opposer cette vison sordide aux nombreux fonctionnaires qui se donnent tout entiers à leur tâche. Les discours consistant à nier notre travail et nos efforts sont des clichés. Ils n’ont qu’une fonction, celle d’opposer les gens et d’assurer ainsi la tranquillité des puissants.

Juste retournement des choses

Cela doit cesser. Il est temps que la honte change de côté. Il est temps qu’elle tienne enfin ceux qui sont prêts à user de toutes les méthodes, aussi grossières soient-elles, pour se gaver toujours davantage, entre eux, au prix de la santé, du bien-être, du confort, du bonheur même de la population. Aujourd’hui cela fait très exactement 103 ans que Jean Jaurès a été assassiné. Plus que jamais la mémoire de celui qui s’est toujours mis du côté du peuple est vive. Elle doit nous éclairer sur ce qui se joue dans cette tentative acharnée de la horde de nous imposer des renoncements tous azimuts. Là où des hommes sont sous la dépendance et à la merci d’autres hommes, là où les volontés ne coopèrent pas librement à l’œuvre sociale, là où l’individu est soumis à la loi de l’ensemble par la force et par l’habitude, et non point par la seule raison, l’humanité est basse et mutilée, écrivait Jaurès en 1901.

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Nul n’est besoin de ceux qui entretiennent le système en place. Malgré leur morgue, ces quelques autres se contentent de prospérer sur de l’argent facilement gagné grâce à des manœuvres financières et des jeux d’influence. Ils sont les véritables parasites de notre société. Car leur sacro-sainte production, c’est nous. Le problème est qu’ils en sont les seuls véritables bénéficiaires. En en recevant les fruits - mais en réalité le terme de « ruissellement » me semble plus approprié -, ils empêchent le seul développement de la société qui en vaille la peine, celui de la vie et du bonheur humains. C’est en étant de plus en plus nombreux, conscients de cette duperie gigantesque et séculaire que nous pourrons agir. Alors que l’époque est celle d’un durcissement de nos conditions de vie et de travail, notre devoir est donc d’exiger le respect. Nous n’avons pas à rougir de l’aide de l’État pour nous loger décemment. Nous n’avons pas à rougir des existences que nous menons ni des actes que nous posons au long de celles-ci. Étudiants, salariés, artisans, fonctionnaires, associatifs, parents : le travail, la création et la pensée sont de notre côté. Nous sommes la richesse du pays, sans nous ils ne sont rien. Nous pourrons affirmer prise de cette conscience les 12 et 23 septembre prochains à Paris. Ces deux jours auront lieu des manifestations contre la loi travail 2 tout juste adoptée par les députés LREM. Après la cascade de révélations et de lois scélérates que l’on vient de connaître, on peut espérer un refus désormais systématique de ces injustices de classe.

Pas de petits riens

Mais pour terminer j’insisterai sur un fait : des forces alternatives se développent. Elles aussi demandent à être connues. Il n’y a vraiment humanité que là où il y a indépendance, volonté active, libre et joyeuse adaptation de l’individu à l’ensemble, disait encore Jean Jaurès. Nombreux aujourd’hui sont ceux qui, à leur manière, sont en train de s’affranchir du joug de l’oligarchie. Collectifs et associations n’ont pas attendu la reconduction du parti du libéralisme aux dernières élections pour s’organiser. Ce sont des petits producteurs, des associations de circuits courts, des collectifs zéro-déchet, toutes sortes d’organisations qui ont décidé de rompre avec le système capitaliste. Elles sont partout sur nos territoires. Elles méritent de trouver un large écho et tout notre soutien. C’est ce que souhaitent faire par exemple les Insoumis de Charente-Maritime en organisant une grande fête départementale le 9 septembre prochain. Là seront invités des dizaines de membres de ces associations. Ils présenteront leur action et seront invités à participer à des débats autour du programme L’avenir en commun. Un tel événement permettra sans doute de faire connaître à une population toujours plus large les véritables rouages de l’économie capitaliste ; mais surtout, son objectif est de donner des perspectives intéressantes et d’inciter le plus grand nombre à s’affranchir à son tour de ce système. C’est une recette simple que nous tentons d’appliquer : lutter partout et proposer localement. Si nous y parvenons ce sera là une réussite.

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samedi 22 juillet 2017

AUTOPORTRAIT D'UN LEADER NÉ (texte à part)

Je suis jeune et audacieux. J’ai un certain panache. Tout le monde, même mes adversaires, me le reconnaît. Je suis arrivé au sommet mais j’ai lutté pour y arriver. Je n’ai pas hésité à me libérer de mes chaînes. J’ai fait fi des carcans idéologiques. Je n’appartiens à personne, à aucun clan. J’ai fait sauter les digues pour créer mon destin. Je me suis fait tout seul. Je n’ai jamais eu froid aux yeux et mon courage a payé.

kleen.jpegJ’ai l’aplomb de la jeunesse et le sens des responsabilités. Je suis jeune certes, mais expérimenté. Très vite je me suis jeté à corps perdu dans un monde fermé, impitoyable. J’y ai fait ma place, j’ai tissé mon réseau. J’ai gagné mes galons. C’est que je suis un gouverneur né. J’ai l’étoffe. La stature et aussi beaucoup d’amis. Ensemble nous défendons les intérêts du pays. Du pays. Nous savons ce qui est bon pour lui. Nous savons faire. La preuve, nous sommes déjà très riches. Nous sommes des modèles de réussite. De l’avis de tous je suis le plus brillant. Ils le disaient avant même que je devienne qui je suis. Je suis l’homme de la situation.

Quand je dois faire une allocution solennelle, je sais me montrer solide. Grave même si nécessaire. Je regarde devant moi, je reste focus. Sans sourciller je regarde l’horizon qui s’ouvre. La caméra. Mais le reste du temps, et c’est là mon génie, je ne suis pas avare non plus de bons mots si l’occasion s’y prête. C’est que j’ai fait de grandes écoles, j’ai perfectionné ma tenue. Mais à vrai dire, cela fait bien longtemps que je connais les codes. Tout petit déjà je les maîtrisais. Maintenant c’est moi qui les fais. Ainsi en ai-je décidé. Voilà, c’est moi : je suis celui qui fait et défait. Les usages. Les carrières. Les hommes. Les lois. Tout mon talent tient en un mot : l’assurance. Je l’exhale.

Je me sers de mon corps toujours avec habileté. Regardez-moi : serrer les mains. Longtemps. Longtemps. Longtemps. Plein d’orgueil, les yeux plissés. Longtemps. Je découvre mes dents. Elles brillent, elles disent : je suis un carnassier. D’autres fois, lorsque l’occasion se présente, je relève les manches. Sans hésiter j’enfile les gants de boxe. Ou bien je touche mes index et majeurs en gardant le sourire. Je n'ai pas peur du ridicule. Il faut dire, tous les costumes me vont. Je bombe le torse et tout passe. Les médias en redemandent, c'est bon pour les affaires.

Je sais aussi me contenir s’il le faut. Les hommages, les honneurs, la contemplation pleine de retenue, je connais. Je ne laisse rien au hasard. Je me coule dans ma fonction. J’inspire, l’air inspiré. Alors je baisse la tête et regarde en moi-même. Je disparais, songeur. Je sais montrer au monde entier que je suis un homme d’une profondeur insondable. Ah oui, et ouvrir le chemin aussi. Même quand je me recueille, je suis un team leader.

J’ai une spécialité. Je fais des phrases. En deux temps. Je ménage le suspens. Tout de suite le charme opère, les journalistes sont subjugués. Je rythme mes mots pour mieux laisser se dérouler ma pensée complexe. Je suis un incorrigible penseur. En même temps je suis simple. Oui c’est cela : je suis un homme simple à la pensée complexe. C’est bien cela, je n’aurais pas trouvé mieux. Je suis l’union subtile de la synthèse et de l’analyse. De la tradition et de la modernité. La gauche et la droite. La révolution incarnée. Avec moi, grâce à moi, c’est ce que nous devenons, chaque jour tous ensemble. Réconciliés. Oserais-je le dire ? En communion.

La société n’attendait que moi. Je suis le guide qui lui manquait. Celui qui pourra la mener au bout du chemin, ce chemin qu’elle cherchait depuis tant d’années. Elle hésitait ? Elle oubliera ses peurs. Elle tâtonnait ? Avec moi elle foncera. Moi seul saurai la faire entrer dans l’ère Uber. Avec moi, les salariés, les employeurs travailleront main dans la main. Unis, ensemble tournés vers un même objectif d’efficacité. Le pragmatisme sera notre boussole. La flexibilité notre instrument. La compétitivité notre chemin. Dans cet effort commun nous ferons advenir le progrès, le seul valable, le vrai. Avec moi nous atteindrons notre Eldorado. Les 3 %.

Mais pour cela il faudra faire des sacrifices. Car le succès n’existe pas sans contrepartie. Nous devrons y consentir. C’est cela, être responsable. C’est ce que je suis. Mais quel espoir, quelle promesse. Au bout du tunnel, je vois un nouveau modèle de société, que dis-je ?, de civilisation. Je vous offre une république contractuelle, je vous offre le lien qui libère. Je permettrai le devenir-collaborateur de l’employé et le remercié volontaire. Tout cela vient de loin : je suis philosophe à mes heures.

Je vous ai dessiné un monde entièrement neuf. Avec des employés Kleenex. Des chauffeurs Duracell. Des fonctionnaires en Interim. Et des ouvriers embauchés sur base de Contrats à Durée Indéterminables. C’est un nouveau concept. J’adore. Ou bien des chauffeurs intérimaires et des fonctionnaires Duracell. C’est possible aussi. Peu importe après tout. Peu importe. Je vous offre des hommes produits selon les besoins et au gré du marché. Certains sauront y saisir leur chance, d’autres ne seront jamais rien. Et être rien, dans ces conditions, croyez-moi ce n’est pas rien. C’est faire partie d’une ambition bien plus grande qu’eux. Une vie de rien qui n’est pas totalement inutile, voilà ce que je propose à chacun d’entre vous.

C’est ce qu’il nous faut, je parle d’expérience. J’ai déjà installé de tels hommes dans mes rangs et j’en savoure chaque jour la performance. Partout agissent en mon nom pantins et petits soldats. Ils pullulent. Je les ai posés sur tout le territoire. Méthodiquement. Ils sont résolus à marcher sur les autres. Tous veulent réussir, aucun ne bronche. Oui oui par ci. Pas un couac, rien. Oui oui par là. Pas un pli, recta. Et j’observe qu’enfin nous pouvons avancer d’un pas vif. J’ai tout nivelé, j’ai tout abaissé. Avec moi toute apparition publique devient publicité, toute entrée en fonction un placement de produit. J’instaure le règne de la médiocrité. Allez, je vous laisse applaudir.

Ce qui vaut pour mes hommes vaudra pour tout le monde. J’ai de très grands projets. Et je ne vais pas mentir : pour les mener à terme il faudra obtempérer. Courber l’échine, tout accepter. Sans cela nous resterons envasés. Avec moi tout le monde contribuera. Même les pauvres, les anciens, tous devront cracher. Je suis un homme moderne. Qui sait ce qui est bon. Plus personne ne veut de ces débats interminables, de ces discussions absurdes au moment où démange l’action. Les rassemblements bloquent. Les délibérations ralentissent. Les bavardages enfument. Trêve de tout cela.

Ma parole désormais sera rare. Que la vôtre le soit tout autant. Inutile de couper les cheveux en quatre, je suis un homme pressé. Aussi je n’admettrai pas les déballages sur la place publique. S’il le faut je mettrai fin aussi aux places publiques. Je suis le chef. Pour le devenir j’ai dû jouer des coudes. J’ai trahi certains de mes amis mais plus que tout, la parole. Je lui ai fait tordre la réalité et vous ai vendu du rêve. Écoutez. Écoutez-moi bien. Taisez-vous. Vous me mangerez dans la main. Je suis l’homme de la situation.

dimanche 16 juillet 2017

L'ART DU CONTRE-POUVOIR

On ne prête qu’aux riches

Les choses se précipitent. Comme on pouvait le craindre, les ordonnances annoncées dès la campagne présidentielle pour laisser au gouvernement les pleins pouvoirs en matière de législation sur le droit du travail ont été votées par 270 voix contre 50. C’était le 13 juillet en soirée, la veille d’un jour férié où beaucoup de journalistes étaient tournés vers les cérémonies nationales, les poignées de main et les accolades entre Emmanuel et Donald. Voilà : en masse En marche ! … Rime (pauvre) et point d’exclamation ne suffiront pas à nous réjouir de la situation. Car au Palais Bourbon les amendements déposés pour éviter la destruction du code du travail ont été refusés en bloc.

Comme le soulignait le député FI Adrien Quatennens dans une expression qui a bien fait rire la présidente de la commission des Affaires sociales, - à moins que ce ne fût la situation elle-même qui l'ait tant amusée -, les amendements ont été traités « avec un taux d’acceptation de 0 % ». Une catastrophe. Mais on ne pouvait sans doute s’attendre à mieux de la part de députés qui n’en reviennent probablement toujours pas d’avoir accédé à un tel mandat, sur la seule base de leur appartenance au mouvement LREM. Beaucoup n’avaient jamais fait de politique auparavant ; d’autres au contraire avaient déjà tenté d’être élus lors de scrutins précédents mais avec, pour eux cette fois, des « taux d’acceptation » souvent proches de 0% .

Pensez donc, leur situation actuelle est inespérée ! Aucun d’eux n’irait gâcher cette chance, ni leur destin prometteur en allant à contre-sens des volontés du gouvernement et de celui qui les a installés à l’Assemblée nationale. Il est permis de croire que la servilité des députés macroniens, pour la plupart peu rodés aux codes de l’Assemblée, a été organisée. Et si je parle de destin prometteur, c’est que tout porte à croire que sans une insoumission future et forte au pouvoir en place de la part de la population, l’avenir des recrues LREM sera assuré : tout est fait dans la Vème République pour faire gagner davantage encore ceux qui accèdent au pouvoir. Récemment le journal Le Parisien expliquait en effet que le mouvement LREM comptait présenter des candidats à toutes les prochaines élections grâce aux 20,5 millions d’euros qu’il recevrait.

20,5 millions d’argent public aux gagnants. Longue vie à eux. Bonheur et prospérité. C’est étonnant comme notre système électoral est calqué sur le système économique libéral. On dirait que c’est son exact pendant institutionnel, qui coule les petits pour mieux récompenser et soutenir les gros. Pour clore le tableau, le même article nous apprend que cet argent permettra également de financer une nouvelle structuration du mouvement. Dans la foulée il doit se constituer en média et « créer sa propre équipe de journalistes ». Finances-institutions-propagande : la boucle du pouvoir sera bouclée net et sans bavure. Pour ce qui y croyaient encore, ce n’est donc pas du côté de la pseudo-opposition des députés LREM, pourtant annoncée pendant la campagne des législatives, que viendra la résistance. Le gouvernement pense avoir les coudées franches.

David contre Goliath

Du côté de l’Assemblée nationale, ce qui s’est passé ces derniers jours fut étonnant. Amendement après amendement, les députés France insoumise ont montré une grande ténacité face au projet de loi du gouvernement. Toutes les occasions étaient bonnes : parfois au détour d’une ligne, à la faveur d’un mot, ils ont développé leur projet pour les salariés. Plus qu’exposer au grand jour les dangers de la loi travail 2, ils se sont ainsi servis de la tribune qui leur était accordée pour énoncer leur programme. Contre toute attente ils ont pu faire entendre un autre son de cloche que le dogme libéral. D’autres mots, d’autres lectures. D’autres besoins et d’autres solutions. Pour y parvenir ils ont agi de manière systématique, ont argumenté. Ils n’ont rien lâché.

Pour ceux qui suivaient ces débats, on sentait chez le groupe des 17 une détermination et une endurance qui forcent l’admiration. Difficile de ne pas imaginer leur fatigue alors que je les voyais chaque fois à leur place, un jour après l’autre, à tout moment prêts au combat. À côté les rangs des autres groupes apparaissaient souvent clairsemés. Au milieu de l’inertie, parmi les protestations moites, les interventions des députés FI ont été remarquées et c’est une bonne chose. Les réseaux sociaux et les médias les ont relayées. Cela, les députés le doivent à leur talent oratoire et au soutien des insoumis. Mais c’est une première étape : pour être pleinement efficace, cette pugnacité devra se retrouver, tout aussi forte, au sein de la société civile.

Un vivier d’insoumission

Pendant les 5 ans à venir rien ne saurait advenir sans la population. A vrai dire, celle-ci s’est rebellée encore tout récemment : par une grève civique lors des deux élections de cette année. Il y eut presque 26 % d’abstention à la présidentielle et 57 % aux législatives. Les taux, là encore, sont sans appel. Ils devraient inciter chaque responsable politique à faire preuve d’humilité. Car une abstention aussi forte est le signe au mieux du désintérêt des citoyens, au pire de leur froide colère. On pourrait bien percevoir un grondement sourd si on s’y penche un peu pour y prêter l’oreille. D’ailleurs, loin des commentaires des grands médias encore acharnés à nous dresser un tableau idyllique, le vernis de popularité du nouveau Président se craquelle déjà. En effet, depuis le début des débats à l’Assemblée nationale, celui-ci a perdu 10 points d’opinions favorables. Ce serait « le premier effet de ses choix économiques et fiscaux que le président s’apprête à corriger ». Cela ne s’invente pas, c’est Paris-Match. Mais enfin. L’insatisfaction, à tout le moins, est réelle.

La France insoumise avait réussi son pari de devenir une force d’opposition incontournable au lendemain des élections. Celle-ci ne se contentera pas de contester. En cela elle se distingue des Républicains comme du Parti socialiste - pardon, de la Nouvelle Gauche - qui jusqu’ici, tout en prétendant être en désaccord avec le groupe en Marche !, ont voté au pas. Loin de ces postures absurdes et des incohérences, la France insoumise avec ses sympathisants doit parvenir à poser les fondements d’une possible alternance. Pour cela la priorité est de rendre espoir à tous ceux qui se détournent de la politique. Ils sont tellement nombreux à subir la désinformation ! Et nombreux sont ceux aussi qui détestent ce monde fait pour et par les oligarques et qui ne veulent plus voir le spectacle politique permanent, les effets de manches, les promesses non tenues…

Les lois et les inégalités s’accumulent à un rythme similaire, on en arrive à marcher sur la tête avec des salariés désormais traités comme des parasites, encore, puis encore un peu plus, et pour finir tout vient à manquer : le travail, les personnels de soin, les services de proximité, les professeurs, les structures, les hommes, tout, tout fait défaut, de toutes parts, dans les campagnes, dans des zones dortoirs toujours plus étendues et dans les grandes villes même où l’on étouffe de pollution, de promiscuité et d’indifférence.

Les gens ne sont pas endormis. Ils sont en apnée. C’est cela que nous pouvons changer. Mais à ce stade, nous devons reconnaître une difficulté. Elle doit, je crois, être sérieusement prise en compte. Car un nouveau pouvoir est désormais installé. Il est ancré, bien ancré, et des lois aux médias contrôle tout. Alors, comment donner espoir en une alternative ? Car s’il est indispensable, mais finalement assez naturel, de dénoncer une politique quand elle détériore les conditions de travail de la population, il semble plus difficile de proposer en retour des perspectives solides de changement. Tandis qu’on s’enfonce de plus en plus dans les boues du libéralisme, comment donner à voir un autre modèle de société ?

vendredi 30 juin 2017

PETIT TRAITÉ DE LANGUE MACRONIENNE

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L’été commence. La campagne électorale est derrière nous, une nouvelle période s’ouvre. Les députés prennent leurs fonctions et la machine à ordonnances devrait tourner à plein régime dans les prochaines semaines. Ce moment de latence est l’occasion de faire un premier point sur la parole du pouvoir désormais bien en place. Le candidat Macron s’était distingué par sa propension à allier les contraires. Monsieur « en même temps » a laissé croire pendant sa campagne qu’il serait possible d’inventer une société où coexisteraient avancées sociales et libéralisme économique. Or, on voit déjà que la juxtaposition de ces deux faits n’est possible qu’au détour de quelques circonvolutions langagières.

Examinons-en quelques-unes.

Omission

« Le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, affirmait même qu’il ne s’agissait que d’un simple recueil des suggestions émises par les syndicats et le patronat lors des premières rencontres bilatérales, balayant d’un revers de main l’intitulé du document, pourtant assez explicite : «Réformes demandées par le cabinet».» (Libération, 9 juin 2017 au sujet des révélations sur le projet de réforme du travail) Ainsi, comme je l’ai expliqué en détail dans un billet précédent, la proposition de réforme du code du travail est arrivée entre les mains des représentants syndicaux allégée de quelques mesures. Dans le texte officiel, un certain nombre de droits des salariés n’étaient pas remis en cause. Les mesures les plus radicales ont été délibérément laissées de côté. Elles ont pourtant été révélées par le journal Libération dans une autre version, officieuse celle-là. On peut craindre qu’elle soit imposée plus tard par le gouvernement. Le texte de discussion pose déjà problème aux partenaires sociaux. Autant dire que ces omissions ont évité les coups d’éclats. Cependant il s’agissait de faire davantage que cela. Ces oublis volontaires ont permis au gouvernement d’accomplir en réalité un travail plus profond et plus dangereux, un véritable hold-up linguistique.

Équivalences

« Le plancher permettra de protéger les droits des employés. Le plafond donnera aux entreprises une visibilité et une assurance qui permettront de lever les freins à l’embauche en CDI. » (site En Marche ! catégorie Travail/Emploi). Dans la classification rhétorique, dire une chose pour son contraire, c’est faire preuve d’ironie. Cette figure de style permet d’introduire, souvent par l’humour, un décalage qui interpelle l’interlocuteur et attire son attention sur un fait. Mais ici il s’agit de tout autre chose. Il nous est raconté que la réforme du droit du travail facilitera les embauches. C’est tout simplement faux. Plafonnement des indemnités prud’homales, motifs économiques supplémentaires pour justifier les restructurations et sécurisation de l’employeur : les mesures, déjà prévues par la loi El Khomri et que le gouvernement veut accentuer visent en fait à faciliter les licenciements. On troque donc un terme négatif par son opposé, - positif - non pas pour s’ amuser d’une situation, dénoncer un fait ou inviter à s’en offusquer, mais dans le but de le rendre positif à son tour, comme par contamination. Finalement ces deux termes recouperaient une seule et même réalité. On conviendra que dans la vraie vie, être employé d’une entreprise et en être licencié induisent deux réalités totalement différentes. Mais en ne voyant que le mouvement économique, le « flux » financier dont la question de l’emploi est une composante seulement, les deux termes peuvent bien devenir équivalents et le licenciement, après tout, désirable. Répéter une telle litanie amènerait le citoyen à vouloir ce qui va à l’encontre de ses intérêts.

On voit la perte de repères qu’opèrent ces glissements du langage. A terme ce sont les valeurs humanistes qui vacillent. Et en conséquence la volonté de protéger les hommes, leurs conditions de vie et de travail s’évapore, faute d’éléments de comparaison solides. Il n’y a plus rien à opposer au pragmatisme économique, puisqu'un fait peut désormais être son exact inverse.

Nivellement

Cette question de la place donnée à l’opposition est centrale. C’est elle qui se trouve encore mise à mal, cette fois au sein du débat démocratique. Ainsi a-t-on entendu Christophe Castaner, le porte-parole du gouvernement, affirmer lors de la campagne des législatives que les députés LREM seraient l’expression de la volonté présidentielle, mais aussi (on l’aura compris : « en même temps ») son opposition. Une aberration, sauf pour le clan « En Marche !» visiblement, où les forces sitôt au pouvoir deviennent l’alpha et l’oméga de la pensée politique. Elles ont vocation finalement à contrôler le débat. On les entend déjà, quand le gouvernement voudra faire passer ses lois liberticides, on les entendra, ces députés de la majorité d’opposition, anticipant les critiques, exprimant des nuances, un peu ici, et là. Et à la fin on les regardera faire, ces députés d’opposition de la majorité, votant en masse un texte faussement conciliant, enrichi de toutes leurs délicates colorations idéologiques. Seuls des simulacres de délibération pourront sortir de ces procédés.

C’est tout un modèle de société qui nous est proposé ici : sans confrontation ni dissonances, sans combat d’idées, sans dissidence, sans désobéissance. Mais, en évitant tout rapport de force, une telle société s’effraie du réel. A la fin c’est une société du déni qui, faute de voir les conséquences de ses choix, tombe dans l’indifférence à l’égard de ce qui ne lui ressemble pas.

Euphémisation

L’indifférence n’est-elle pas d’ailleurs un trait saillant du Président Macron, qui s’est amusé du sort de Comoriens en des termes méprisants ? Mais si pour certains sa remarque était raciste et franchement déplacée, l’Élysée s’est contentée de la qualifier de « plaisanterie pas très fine ». La réaction officielle, qui ne vise qu’à minimiser la gravité du propos, est peut-être plus inquiétante encore que la sortie du Président. Dans une autre mesure, les propos d’un Cédric Villani lors d’une récente interview à France inter interrogent. Le mathématicien y évoque en effet une France « chamarrée », où se jouent des problèmes d’intégration. Cette France « colorée » serait à l’origine des difficultés de l’Éducation nationale. Il en conclut qu’évoluer dans notre « société bigarrée » est à la fois (!) une formidable chance et un handicap. Tout cela est dit dans une même foulée. Nul doute que la gôche bien pensante autant que des membres du FN y trouveront leur compte. Chacun entendra dans cette bouillie verbale ce qu’il voudra. Mordorée d’antiphrases et autres litotes charmantes, la langue macronienne se révèle dans toute sa démagogie.

Pour finir, alors que j’observe certains transformer une chance en un problème (et inversement), un souvenir me vient soudain à l’esprit. Je repense à ces réponses que l’on a tous été tenté de faire lors d’entretiens d’embauche. En voici la teneur :

Question du recruteur : « Quelle est votre principale qualité ? »

Réponse du candidat : « Le perfectionnisme. »

Question suivante : « Quel est votre plus grand défaut ? »

Réponse : « Le perfectionnisme. »

Contrairement à ce que l’on peut croire, répondre ainsi n’est pas le signe d’un grand esprit, encore moins d’une grande audace. C’est plutôt l’expression d’un vide de la pensée. C’est aussi le risque que chacun court à vouloir se conformer au monde entrepreneurial et à son langage, où seules l’efficacité et la performance sont de mise.

Beaucoup de bruit pour rien

Non, il n’y a rien de malin à dire une chose et son contraire. Il n’y a rien de bon non plus à lisser les idées et gommer les dissensions au sein d’une démocratie. On pourra toujours essayer de faire rentrer dans la valise ce qui en déborde, rien n’y suffira : l’exploitation des êtres humains à tous les niveaux de la société ne rend pas heureux. Dans un tel système, les seuls aspirants au bonheur sont issus du petit groupe juché tout en haut de la pyramide.

En conclusion j’insisterai sur un point : la novlangue En Marche ! a beau présenter des aspects un peu étonnants, elle a eu beau alimenter aussi les réflexions sur la parole politique, elle ne me semble finalement pas très originale. Elle a, en tout cas, bien des points communs avec un autre type de discours, employé quant à lui depuis que la politique existe. Le langage macronien s’avère in fine une simple variation de la langue de bois.

mardi 20 juin 2017

LA GLYCINE ET LE HARICOT MAGIQUE

Glycine

Prendre racine

A l’issue des élections législatives, la France insoumise a obtenu un nombre très satisfaisant de représentants à l’Assemblée nationale : 17 très exactement. Si leur on ajoute les partenaires que seront les communistes et peut-être même quelques socialistes, cela constitue un groupe fort d’opposition humaniste à la politique libérale qui est en train de se mettre en place. Dans le contexte actuel, où le gouvernement et le président de la République comptent profiter du chamboulement du paysage politique pour faire passer en force des mesures liberticides et détruire les droits des salariés, c’est une nouvelle plus que rassurante. Sur ce plan comme sur d’autres, la France insoumise a gagné. En s’inscrivant au sein des instances législatives de notre pays, elle permet à des personnes de grande valeur de faire résonner la voix des citoyens. Pour contrer les élus macronistes, la parole de Jean-Luc Mélenchon, de François Ruffin, ou encore de Marie-Georges Buffet, de Clémentine Autain, d’Alexis Corbières et de tous les autres députés fraîchement élus sera plus que bienvenue. Tous ont un caractère bien trempé, de ceux qu’il faudra pour faire barrage chaque fois que nécessaire au suivisme béat des élus godillots de LREM, mais aussi des républicains, de certains (autres) socialistes et de tous ceux qui ont pris, prennent ou prendront le train « en marche » une fois flairée l’aubaine de la chasse aux postes. Que tant de responsables politiques soient tenus en laisse n’est en effet pas bon pour le pays. Dans ces circonstances, la présence de députés France insoumise au sein de l’Assemblée était donc une nécessité d’ordre démocratique. Là où la majorité libérale aurait souhaité faire passer des lois iniques en toute discrétion, nos élus se lèveront et imposeront le débat. Par leur intermédiaire les citoyens seront alors informés des véritables conséquences de ces projets sur leur quotidien. Voilà de quoi se réjouir.

Justement, si l’on regarde maintenant le paysage actuel, la France insoumise est une force incontournable. Ainsi notre projet de société humaniste devient un point d’appui sur lequel toute l’opposition au libéralisme pourrait se construire. C’est une performance dans le cadre de la Vème République, où il est si difficile à une force politique d’exister quand ses membres ne font pas partie de la caste, des oligarques, qu’ils mènent campagne avec peu de moyens et que les médias, décidément toujours à la remorque des événements, font systématiquement le jeu des mêmes éternels professionnels de la politique. Malgré tout cela, nous avons gagné cette représentation institutionnelle. Souvenons-nous, la France insoumise a tout juste un an et cinq mois. Or, si les partis traditionnels accusent le coup, notre mouvement est plus que jamais vivant. Nous sommes dans une toute autre dynamique. Ce n’est pas peu.

Un sol propice

De plus, les deux élections qui viennent d’avoir lieu ont permis à notre mouvement de faire son entrée sur le « terrain ». Car la France insoumise est avant tout un mouvement populaire. C’est le cas grâce aux 4600 groupes d’appui qui parsèment tout le territoire. Les 566 candidatures législatives - sur 577 circonscriptions - auront également joué un rôle essentiel. Voilà autant de naissances à la vie politique (94 % des candidats n’avaient aucun mandat local, 63 % n'étaient membres d'aucun parti politique) qui furent l’occasion de distribuer des tracts aux passants et discuter avec eux, de faire du porte à porte, d’aller sur les marchés, de participer à des rencontres citoyennes et à des initiatives de toutes sortes. Les échanges ont donc été nombreux et ont contribué à asseoir notre crédibilité auprès de la population. Parfois nous sommes parvenus à tisser une relation de confiance avec des interlocuteurs franchement dégoûtés de la politique. Bien sûr, tout ne saurait se régler en quelques mois. La très forte abstention de ces dernières élections montre que nous devrons poursuivre nos efforts.

Parmi tous ceux qui ne se déplacent plus pour voter, une grande part pourrait en effet prêter une oreille attentive à nos propositions. Y parvenir est d’autant plus important que l’abstention ne fait que confirmer l’essoufflement de nos institutions. Aujourd’hui cet essoufflement est tel qu’il nous fait courir le péril du parti unique et de son plein pouvoir. La politique vous désespère, vous êtes en colère contre la caste qui nous domine ? Aidez-nous à passer à la VIème république pour redonner du pouvoir au peuple ! Nous scandons cela avec sincérité mais pour beaucoup de personnes c’est comme si nous disions : Vous n’aimez pas la politique ? Et bien reprenez-en une louche. Un gouffre nous sépare encore de bien des citoyens. Le point de départ c’est ce rejet quasi viscéral du fonctionnement de nos institutions, et plus encore des politiciens au pouvoir qui les incarnent. Or, justement, pour sortir des institutions actuelles, il faut être en mesure d’analyser leurs dysfonctionnements pour en envisager de nouvelles mais surtout élire - accepter d’élire - à nouveau des hommes et des femmes politiques. En l’occurrence les candidats France insoumise. Par conséquent, quand nous proposons un changement radical d’organisation, d’autres voient un énième lot de belles paroles… politiciennes.

Retourner le paradoxe apparent en objectif commun, convaincre ces millions de personnes d’aller voter pour fonder une république parlementaire avec un référendum révocatoire, voilà donc le véritable défi. Il est de taille mais tout de même, pensons à tout ce qui a été accompli pendant près d’un an et demie : j’ai vu si souvent des personnes hésitantes repartir avec le sourire après avoir découvert notre programme. A l’issue de ces rencontres, certains mêmes nous ont dit vouloir prendre leur carte d’électeur. Je n’oublierai pas ces moments. Pourtant je ne crois pas qu’à grande échelle la parole suffise : elle est désormais trop suspecte. Le goût de la politique passera par d’autres formes militantes.

Stratégie du rhizome

Nous avons été capables de faire campagne partout en France et pour les Français à l’étranger. Les compétences de militants venus de tous horizons, justement parce qu’elles se distinguaient souvent des pratiques habituelles des campagnes électorales, se sont alors avérées précieuses. Beaucoup étaient engagés de longue date dans des associations ou des syndicats, d’autres ont pu faire valoir leur expérience professionnelle. Grâce à tout cela ils ont accompli un travail exigeant : celui de la coordination. A vrai dire, cet incroyable bouillon de culture et de savoir-faire que nous avons constitué tous ensemble aurait pu être un frein à notre efficacité. Des questions d’ego, des velléités d’autorité et toutes sortes de malentendus s’y mêlant, l’effort collectif aurait pu finalement nous emporter tous. Maintenant que nous y avons échappé, il est important de percevoir à sa juste mesure le danger que nous avons, qu’il nous fallait courir. Car c’était, je crois, une étape nécessaire. Mais notre organisation interne, dans sa forme à la fois si nouvelle et si radicale, a tenu bon. Au contraire, et sans minimiser pour autant les difficultés que nous avons connues ni même d’inévitables erreurs de débutants, nous avons appris en un temps record à orchestrer, construire, planifier, bref mener d’un bout à l’autre des campagnes locales solides. C’est énorme et ce, pour au moins deux raisons.

Tout d’abord cela montre que l’organisation démocratique du pays que nous appelons de nos vœux ne provoquera pas le chaos. Comme le dit Jean-Luc Mélenchon, les grenouilles ne vont pas se mettre à pleuvoir avec le passage à la VIème République. On peut bien remettre en cause la structure pyramidale de nos institutions pour en proposer une plus horizontale, fondée sur la participation active des citoyens : nous ne baignons pas dans l’utopie. Voilà un point important. Mais de manière plus prosaïque, dans les semaines et les mois à venir, nous devons songer aux prochains rendez-vous électoraux. Or, et c’est la deuxième raison de mon optimisme, nul doute que notre investissement de proximité présentera un grand avantage à côté, par exemple, des candidats LREM. Eux n’ont presque pas fait campagne. On les a peu vus sur le terrain. Beaucoup d’entre eux ont refusé de participer aux débats avec leurs concurrents. Si nous poursuivons le dialogue et les actions citoyennes, multiplions les rendez-vous et les rassemblements populaires, favorisons la réflexion autour du programme l’Avenir en commun pour en assurer l’évolution et, bien sûr, pas uniquement à l’approche des campagnes mais au quotidien, nous pouvons donc être confiants. Notre jeune mouvement est en train d’engranger une vigueur politique que d’autres n’auront jamais. Là encore c’est beaucoup.

Fleurir (enfin)

Car bien sûr il faut penser à la suite. Ce qui a été acquis hier sera déjà en place aux prochaines échéances. C’est comme des graines qu’on sème et qu’il faut arroser. Nous avons tous les signes qu’une germination est en cours. Pas plus, pas moins. Certes nous ne sommes pas, comme d’autres, le haricot magique qui a crû et atteint les cieux à peine jeté à terre. Mais finalement qu’importe si le temps nécessaire à la formation nous rend plus robustes qu’une plante artificielle ? À l’Assemblée nationale, dans la rue et sur les places, avec d’autres citoyens engagés notre présence s’avérera d’utilité publique. Nous avons une responsabilité, nous pouvons du moins la prendre ; devenir à grande échelle des lanceurs d’alerte en perpétuelle vigilance, bruyants, systématiques. Mais laisser aussi entrevoir un projet de société respectueux à la fois de l’homme et de la planète. Nous devons viser l’efficacité. Ainsi les mesures annoncées par le gouvernement seront-elles autant d’occasions d’opposer notre programme : contre la destruction des droits des salariés, mais pour la solidarité ; contre les ordonnances, mais pour une démocratie parlementaire ; contre l'inscription dans la loi de mesures de l’état d’urgence et l’interdiction de manifester, mais pour la défense des libertés publiques ; contre le pillage des ressources sur lequel prospère le capitalisme, contre même le green-washing dont Emmanuel Macron s’est fait une spécialité, mais pour la règle verte ; contre la marchandisation de nos services publics, mais pour l’accès de tous aux droits fondamentaux. Il faudra un peu de temps et nous irons notre chemin. On dirait que nous sommes plutôt du genre de la plante grimpante. Et bien soit, qu’à cela ne tienne : lorsqu’elle est en fleur, la glycine c’est quelque chose.

mardi 13 juin 2017

SECRETS ET MENSONGES

Une réforme qui ne dit pas son nom

Ces réflexions font suite à une réunion publique organisée il y a quelques jours à Rochefort et à laquelle je participais en tant que candidate aux élections législatives. Comme souvent dans ces réunions le débat s’est tissé au sein du public de manière très spontanée. Mais très vite nous en sommes venus à évoquer l’avant-projet de réforme du code du travail dont les premiers éléments venaient d’être publiés dans des conditions particulières.

Pour ceux qui n’ont pas suivi tous les rebondissements de cette affaire, il faut savoir que les informations sur le projet de réforme sont arrivées presque jour après jour avec son lot de péripéties. Tout d’abord, le journal Le Parisien a révélé un premier avant-projet le 4 juin dernier. Ce document annonce clairement 9 grandes mesures que le gouvernement a l’intention d’adopter par ordonnances pour les mettre en place dès le mois de septembre. Ce projet de réforme est dans la continuité de la loi El Khomri qui avait déjà rendu possible la fameuse inversion de la hiérarchie des normes qui faisait primer les accords d’entreprise sur les accords de branche. C’était déjà là un changement fondamental dans l’organisation du travail en France puisqu’il mettait fin au principe de la protection des salariés devant certaines volontés spécifiques des employeurs. Or, il apparaît dans ce nouveau document que les accords d'entreprise se généraliseront à tous les aspects de l’activité en son sein : ainsi « le contrat de travail, la durée du travail, la santé ou la sécurité des salariés… pourront être négociés au sein de l’entreprise », nous apprenait alors Le Parisien. Il y avait déjà là de quoi s’inquiéter.

Mais entre-temps d’autres versions ont circulé. La première est officielle, c’est celle qui a été présentée aux partenaires sociaux pour une « concertation » sociale. Mais depuis encore un autre document datant du 31 mai a été publié, présentant des mesures bien plus brutales que celles avancées jusqu’alors. Cette fois c’est Libération qui s’est procuré ces « pistes radicales » de la réforme.

Nous en face

Versions différentes, versions cachées, versions partielles… personne ne peut le nier, la fameuse concertation annoncée par le gouvernement est bien mal engagée. Et pour moi les conditions désastreuses dans lesquelles elle se déroule ne cessent de résonner avec la remarque d’Emmanuel Macron qui, à la sortie des discussions avec les représentants syndicaux du 23 mai dernier, avait confié à Jean-Yves Le Drian que tout s'était bien passé puisqu’il n’avait, alors, rien dit aux partenaires sociaux. Il n'empêche, ces derniers n’ont pas tardé à sentir l’entourloupe. Ils exigent aujourd'hui plus de transparence et surtout, de la clarté. Nous, membres de la France insoumise, pensons que les salariés produisent les richesses du pays. Il est donc absurde de les traiter comme les moutons noirs de notre économie. Nous ne laisserons pas passer une réforme aussi destructrice des droits sociaux. Mais nous devons dénoncer avec la même force les méthodes anti-démocratiques qui sont déployées pour imposer aux citoyens un changement de société dont la majorité des citoyens ne veut pas.

Pour ceux, comme nous, qui s’opposent farouchement à la politique régressive du gouvernement s’ajoute maintenant l’inquiétude face aux moyens employés pour la mener à terme. Elle devient un vrai sujet de préoccupation. Comprenons de quoi il est question : dans cette affaire il s’est agit selon toute vraisemblance pour la Ministre du travail et ses complices de proposer un leurre aux représentants des salariés. De les occuper en faisant aboutir sur le côté un projet plus « radical » qui n’aurait été présenté que… quand d’ailleurs ? Une fois le temps du dialogue avec les partenaires officiellement terminé ? Un accord de principe trouvé ? Ou au contraire les discussions arrivées à une impasse ? L’histoire ne le dit pas mais on imagine sans mal que dans aucune de ces configurations la présentation d’une version surprise n’aurait pu tourner à l’avantage des partenaires sociaux.

Voilà donc ce à quoi nous sommes réduits. Élaborer des scénarios pour comprendre où le Président veut nous mener. Or, si l’on reste perplexe devant de telles stratégies d’évitement, on peut tout de même voir se dessiner une méthode Macron. Celle-ci en fait n’est pas d’une grande subtilité : elle consiste à brouiller les pistes pour faire passer tout et n’importe quoi. Elle mérite cependant qu’on s’y penche un instant.

Les mécaniques macroniques

Voici quelques exemples de mécaniques macroniques qui s’ajoutent au vrai-faux projet de réforme du code du travail. Pendant sa campagne, Emmanuel Macron a prétendu être et de gauche et de droite pour mieux rassurer les gens de gauche qui ne voulaient surtout pas d’un duel Fillon-Le Pen au second tour des élections présidentielles. Cela lui aura permis, une fois élu, de nommer un 1er ministre de droite chargé de former son gouvernement et de mener de façon unilatérale la politique qui va avec. C’est déjà là un sacré tour de passe-passe. Mais après réflexion, la manipulation s’avère plus grande encore.

Reprenons : pendant sa campagne, Emmanuel Macron a prétendu être et de gauche et de droite. Il a alors prétexté répondre à une attente des citoyens. Mais pendant qu’on se perdait en conjonctures infinies sur le devenir du bipartisme/du paysage démocratique/de la politique à la française ou je ne sais quel autre concept prisé par les médias, le président a fait nommer des lobbyistes, Édouard Philippe en tête, aux plus hautes fonctions de l’État. Désormais, des personnes qui ont fait carrière dans de grands groupes industriels ne se contentent plus de souffler discrètement leurs votes aux dirigeants politiques : certains ont directement été promus eux-mêmes dirigeants politiques. Les sphères publique et privée sont en train de perdre leurs contours. Bien plus problématique que la fin de la partition gauche/droite, cette porosité assumée représente un grave danger pour notre démocratie,

Le président Macron, enfin, est expert en une autre sorte de manipulation. On l’appellera la technique « de la chaise musicale ». Elle s’applique aux cotisations sociales et mérite toute notre attention. Tout d’abord, précisons que les cotisations sociales financent tout notre système de protection sociale (assurance maladie, chômage). Les libéraux les qualifient systématiquement de « charges » car elles sont payées en majeure partie par les employeurs. S’inscrivant dans cette tradition antisociale, le président a prévu de :

1) remplacer les cotisations sociales par une augmentation de la CSG, payée quant à elle par tous, y compris les retraités. Beaucoup seront touchés par cette dernière augmentation, mêmes ceux aux revenus modestes. 2) compenser l’augmentation de la CSG par l’annulation de la taxe d’habitation. Mais tout le monde ne paie pas de taxe d’habitation. Pour certains retraités malchanceux la contrepartie sera donc égale à zéro. 3) compenser le manque à gagner pour les maires - qui ont besoin des recettes de la taxe d’habitation pour payer l’entretien et la construction des écoles, crèches et autres infrastructures de leur commune - par une dotation de l’État. Mais rien ne garantit que la dotation se poursuivra dans son entièreté. De plus on peut douter qu'elle soit éternelle.

Au terme de cette série de mesures le gouvernement aura ainsi obtenu à la fois la fin de tout un système d’entraide des salariés et un peu plus de dépendance des communes vis-à-vis de l’État. Concrètement, l’ensemble de la population organisée en communes va subir indirectement les conséquences de la perte de pouvoir d’achat des retraités, qui eux-mêmes paieront (pour) les malheurs des personnes qui ne trouvent pas d’emploi. C’est une manière d’opposer les catégories sociales entre elles pour mieux diviser les citoyens. Mais pour finir tous seront lésés. Si l'on refuse de s'arrêter aux annonces clinquantes et veut aller au bout des choses, comment ne pas reconnaître là le signe du cynisme absolu ?

"Allez, les gens !"

Il est important que chacun prenne conscience de toutes ces manœuvres inventées par et pour le pouvoir en train de s'installer. Quand nous disons qu’il est indispensable de constituer une forte opposition au gouvernement en élisant dimanche prochain des députés insoumis, ce n’est pas un élément de langage. La dégradation sociale touchera tous les aspects de notre quotidien si nous ne réagissons pas. Je le dis avec d’autant plus de gravité que je vois comment la confusion permanente que créent le président et ses proches permettra finalement à tous les opportunistes, quelle que soit leur couleur politique d’origine, de s’engouffrer dans la fameuse « majorité présidentielle ». Ils sont tellement nombreux à troquer leurs convictions contre une place d’élus au soleil !

Devant l’enfumage permanent, les louvoiements et les leurres, ne reste dans le paysage politique actuel que le mouvement citoyen de la France insoumise. C’est dans ces circonstances étranges qu’éclate toute la force de son nom. Elle seule, ou presque, est en capacité de faire résonner une voix ferme et claire, puisqu’elle ne fait pas autre chose que porter un programme élaboré de longue date, sinon gravé dans le marbre, du moins publié en un livre que chacun peut consulter aisément. Nous devons continuer à dire notre projet et dénoncer les manipulations dans un seul et même souffle. Nous devrons le faire à l’Assemblée nationale. Mais cette voix devra aussi porter tout autour de nous, dans les réunions, lors des actions citoyennes, partout et inlassablement. Car dans les mois à venir, nos mots seront à la fois des armes de résistance et des outils de progrès.

vendredi 5 mai 2017

NOUS, FIERS ET INSOUMIS

Que les choses soient claires. En aucun cas nous ne voulons du Front National. Nous ne supportons plus que des réfugiés se noient dans la mer. Et il est hors de question de laisser toutes les digues tomber dans notre pays aussi. Nous refusons d’entendre des remarques racistes, homophobes, partout, dans les trains, dans les cafés et sur les places publiques. De voir certains visés, spécifiquement mis au ban. Les enfants étrangers privés d’école. Les enfants des pauvres privés de cantine. Nous refusons que l’horreur devienne une banalité. Nous sommes présents, nombreux et nous sommes organisés.

Nous n’en pouvons plus du libéralisme. Nous ne voulons plus voir les salariés traités comme des esclaves. Le chômage, les travailleurs pauvres, les retraités aux pensions de misère. Nous ne voulons d’aucune caste dominante. Nous ne voulons pas laisser nos enfants empoisonnés par des pesticides. Nous ne voulons pas que des enfants travaillent pour fabriquer nos smartphones. Confectionner nos tee-shirts. Nous voulons que personne ne se tue à la tâche. Nous ne voulons pas que les travailleurs détachés soient payés au lance-pierre. Nous ne voulons pas être exploités. Nous ne comptons pas rester les bras croisés.

Nous rejetons l’oligarchie. A la place, nous voulons une véritable démocratie. Sans 49.3, sans ordonnance, sans article 16. Nous n’en pouvons plus du règne de l’argent. Nous avons un idéal. Nous pouvons changer le monde et la constitution.

Nous haïssons toute forme de discrimination. Nous voulons que les salaires entre hommes et femmes soient équivalents. Nous refusons de faire la guerre pour acquérir du pétrole. Nous ne voulons pas être terrorisés sur nos places publiques. Nous ne supportons plus que des hommes et des femmes en fuite se noient chaque jour dans la mer. Nous ne supportons plus que les survivants soient humiliés sur notre territoire. Nous ne pouvons plus accepter chez nous les fruits pourris de l’exploitation et de la pollution. Nous ne voulons plus des produits de la honte. Nous voulons mettre fin au pillage de la planète. Nous ne voulons pas considérer les êtres vivants comme des matières premières. Nous n’avons aucune intention de produire des dividendes, mais simplement les biens qui nous sont nécessaires. Les gens responsables, c’est nous. Nous sommes responsables et solidaires.

Ce second tour est une douleur. Nous voulions avoir le choix. Or, qui pourrait prétendre que le choléra en est un ? Nous votons en conscience. Nous sommes des gens responsables. Mais nous voulons être libres, toujours : c’est cela être insoumis. Et par notre insoumission, peu à peu, nous sommes en train de créer une autre voie. Déjà, nous sommes devenus une force en action. Un premier espoir. Nous n’avons aucune intention de nous arrêter là. Nous sommes fiers, avec ça. Nous avons un beau projet. Cohérent, réaliste et chiffré. Il est écrit noir sur blanc, nous pouvons encore le faire appliquer. Mais pour ce faire, nous devons être élus. Pour cela devenir députés en masse.

Il faut qu’il y ait le plus possible de représentants de la France insoumise à l’Assemblée nationale. Élus en nombre suffisant, nous pourrons mettre des bâtons dans les roues, chaque fois que nécessaire, à nos opposants. Les fascistes, les libéraux. Mais majoritaires nous pourrons faire davantage encore : nous revaloriserons alors les droits des salariés, engagerons la planification écologique, assurerons un régime de sécurité sociale universelle. Nous pourrons agir, avec comme seule boussole l’intérêt général humain.

Il est encore temps de rendre les années à venir enthousiasmantes. Avec l’appui du peuple, et malgré le règne sinistre qui se prépare, nous pouvons mettre en place en France les moyens d’un progrès véritable. À la condition que chacun se mobilise lors des élections législatives des 11 et 18 juin prochains. C’est bientôt, nous sommes prêts. Nous sommes plus insoumis et motivés que jamais.

vendredi 21 avril 2017

LE PEUPLE, FÉDÉRÉ

Sur le terrain

Les dernières semaines de la campagne ont été l’occasion dans le coin où j’habite de multiplier les actions. Comme d’autres l’ont fait un peu partout ailleurs, j’ai pu me rendre avec d’autres insoumis sur plusieurs marchés, organiser des réunions publiques. Et pour clore la campagne de manière conviviale ce vendredi des « apéros insoumis » auront lieu dans tout le pays. Tandis que la tension monte, je dois avouer que toutes ces initiatives me font du bien. Les rencontres de terrain m’ont permis de mesurer, alors que le changement de président est désormais imminent, les attentes de tous ceux qui, sans militer n’en ont pas moins une idée très claire de la situation du pays.

Il est frappant de voir que le diagnostic est souvent partagé et les besoins semblables : tous ceux à qui je parle, sans exception, souffrent d’une forme de précarité. A commencer par les retraités : s’ils étaient actifs à une période qui n’a quasiment pas connu le chômage, beaucoup touchent aujourd’hui peu de revenus, quand ils ne vivent pas tout bonnement sous le seuil de pauvreté. Voilà le scandale : anciens ouvriers agricoles (nombreux dans mon département), femmes au foyer, commerçants ou salariés dans des entreprises diverses vivotent péniblement après une vie de travail. Ils en ressentent pour la classe politique un dégoût bien compréhensible.

D’une personne à l’autre, les réponses à apporter aux difficultés quotidiennes, bien sûr, varient. Mais l’agréable surprise de ces conversations a été de voir que les gens sont très nombreux à reconnaître à Jean-Luc Mélenchon une réelle capacité à comprendre leur situation et aux propositions de la France insoumise, celle d’améliorer les choses. Les plus convaincus se disaient sensibles à la dimension écologique du programme, au souci de garantir à tous les enfants une alimentation saine et la gratuité totale de l’école, à l’attention portée à la condition animale et, comme le point de départ de tout le reste, à la nécessité de rétablir la souveraineté du pays. Et puis, plus que tout, c’est le rejet de la vieille politique, celle des tambouilles et des recyclages de postes, celle des arrangements et de l’impunité des gouvernants fraudeurs, qui est apparu. C’est presque le dénominateur commun de toutes les personnes à qui j’ai eu l’occasion de donner un tract, de distribuer une invitation pour une réunion ou servir un verre à l’issue de celle-ci.

Un peuple souverain

Le grand mérite de la campagne de la France insoumise est sans doute celui-ci : recréer dans le pays un véritable sentiment de communauté. Au cours de ces derniers mois, un « nous » s’est constitué, tout d’abord en opposition à cette même caste accrochée à ses privilèges. Mais heureusement ce « nous » est très vite devenu une communauté en action, capable de s’emparer d’un véritable projet de société. Grâce à la France insoumise, le peuple a repris une visibilité tout simplement parce qu’il a été pris en compte, dans sa diversité mais aussi dans ses besoins les plus élémentaires. Il habite pour ainsi dire chaque page, chaque mesure de L’Avenir en commun. Le programme de la France insoumise parvient même à articuler de façon intelligente le rôle du peuple français au sein de ce que Jean-Luc Mélenchon nomme « la civilisation humaine ». Ce peuple-ci ne se constitue pas dans le rejet des étrangers et des immigrés qui sont si souvent obligés de fuir leur pays. Il ne se constitue pas dans une identification ethnique fantasmée, ni une imagerie galvaudée du genre « nos ancêtres les Gaulois ». Il trouve son fondement dans la nature institutionnelle du pays : le peuple français est l’ensemble des citoyens vivant sous la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité ».

C’est au nom de cette devise élevée au rang de principe humaniste que le programme de la France insoumise a été élaboré. La volonté par exemple de passer à une VIème République, où chacun pourrait s’impliquer, donner son avis et décider pour le groupe est un aboutissement logique (et, il est vrai, en phase avec la société d’aujourd’hui) de notre devise. Mais il est plus frappant encore de constater que pour la France insoumise, la façon même de mener campagne est en cohérence avec elle. Et en créant des groupes d’appui locaux, ces espaces citoyens où chaque militant pouvait avoir voix au chapitre, les insoumis ont jeté les premières bases de cette nouvelle république participative. Tout le monde y était et est encore bienvenu sans que lui soient demandés son parcours, son origine ou même son appartenance politique antérieure. C’est en résonance avec notre devise enfin que des réunions publiques et ouvertes se sont multipliées sur tout le territoire.

Ceux qui se reconnaissaient dans la définition d’un peuple souverain ont trouvé dans le mouvement de la France insoumise les moyens de s’organiser en puissance politique pour reprendre un pouvoir qui leur est refusé par l’oligarchie. La France insoumise est ainsi un mouvement inédit qui se nourrit de lui-même : les insoumis ne sont rien d’autre qu’une incarnation du peuple, et le peuple en prenant conscience de lui-même et de son pouvoir devient, de fait, insoumis.

Dans la foulée

Cette capacité à accueillir en son sein tout ce qui se pense comme l’élément d’un tout est notre force, indéniablement. Jean-Luc Mélenchon à ce titre parvient avec un grand talent à réveiller notre sentiment non seulement d’appartenir à la communauté des hommes, mais encore de faire pleinement partie (et donc, d’être tributaires) de la biodiversité. Deux exemples de ce que l’on a pu entendre à l’occasion de la campagne illustreront cette vision. Dans son discours à Toulouse qui a eu lieu le 16 avril dernier, Jean-Luc Mélenchon a énuméré un grand nombre de catégories populaires abandonnées par l’État :

Discours de Toulouse – extrait à 1 : 09 : 30

Comment, à l’issue d’une telle énumération, ne pas se sentir solidaire de ces gens, femmes et hommes, dont la liberté se trouve entravée par leur condition sociale ? Si l’on est attaché à la devise républicaine qui fait notre socle citoyen et peut-être même moral, que tant de personnes soient ainsi privées de leur droit le plus élémentaire est insupportable. Chacun s’en sentira immédiatement solidaire. C’est là une façon de faire renaître le sentiment de fraternité. Et par ricochet, comment celles et ceux qui se sont reconnus dans cette énumération ne se trouveraient-ils pas également une communauté de besoins entre eux ? Par son discours le candidat de la France insoumise a ainsi su rapprocher son auditoire de ceux qu’ils nommaient, puis chaque personne nommée de toutes les autres citées avec elle, et rapprocher enfin toutes ces personnes énumérées du public qui écoutait. En quelque sorte, à l’issue du meeting, la boucle était bouclée ; chacun repartait avec une conscience affermie s’il en était besoin de son appartenance pleine et entière au peuple.

Pour autant, et c’est là toute la beauté du mouvement de la France insoumise, notre empathie ne saurait se porter sur les citoyens de nationalité française exclusivement. Appartenir à la communauté humaine doit nous amener à montrer une attention particulière envers tous les hommes quels qu’ils soient dès lors qu’ils souffrent. Le long silence fait par tout le public à Marseille le 9 avril en hommage aux milliers de noyés de la Méditerranée fut selon moi une noble manifestation de cette pensée. Cette minute solennelle a eu la grande force de faire nôtres quelques instants ces morts jusqu’ici anonymes et de leur rendre, comme en un geste ancestral, leur dignité.

A l’heure où j’écris le peuple n’a pas encore choisi son prochain président. Mais quel que soit son choix, ce nouveau chef d’État ne pourra à présent avancer seul. L’oligarchie a tenté de nier la volonté de la population en abusant du 43.al.3 pendant tout le quinquennat précédent. Mais après une telle campagne, la capacité du peuple à se fédérer, s’informer et s’organiser s’est affirmée. Allons voter dimanche, plus que jamais il le faut si nous voulons changer les institutions et améliorer rapidement nos vies. Mais nous pouvons déjà en être certains : la révolution citoyenne n’a pas attendu le 23 avril 2017 pour commencer. Elle n’est pas prête de s’arrêter.

dimanche 9 avril 2017

ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES : GRAND VIRAGE ET PETITS CAILLOUX

La tentation de la table rase

La vie politique est étonnante. Elle est en permanence bouleversée par des événements inattendus. Ces rebondissements lui donnent parfois l’étrange allure d’un feuilleton sans fin. Pour ma part cela fait plus d’une semaine que j’essaie de finir un article sur le rôle des médias dans la campagne présidentielle, sans y parvenir tant les péripéties transforment d’un jour à l’autre le paysage politique. Elles chamboulent toutes nos représentations au passage : de l’affaire Fillon aux ralliements à Emmanuel Macron, de la chute rapide de Benoît Hamon dans les sondages à la manière des journalistes de considérer Jean-Luc Mélenchon, maintenant que sa présence au second tour leur paraît possible. Plus on approche des élections, plus l’actualité ressemble à une boule de flipper… Il y a là de quoi avoir le tournis.

Mais si tout s’emballe ainsi, c’est sans doute que l’enjeu est de taille. C’est que la politique est un long chemin, parsemé de pierres, fait de bifurcations et de virages plus ou moins serrés. Par ailleurs, j’ai déjà évoqué dans mon précédent article le dramatique enlisement démocratique dans lequel nous ont plongés nos institutions de la Ve République. Tout cela nous donne le sentiment désagréable d’être ballotés au gré des événements sans avoir de prise véritable sur ce qui a vraiment de l’importance, à savoir notre destin collectif. Aujourd’hui, toute la question est de savoir quelle combinaison transformation / stabilité serait la bonne formule pour mener notre société vers un horizon plus dégagé.

Constance et insoumission

Cependant, dans cette ambiance de rejet des vieilles recettes, l’erreur serait de se laisser prendre au seul discours moderniste. On court alors le risque d’être trompé sur la marchandise. Macron en est un exemple parfait, qui présente son programme comme novateur alors même qu’il n'est pas loin des bureaux de l'Elysée depuis sa participation à la commission Attali en 2008. A vrai dire, ses propositions sont un peu plus sociales et surtout beaucoup plus libérales encore que sous le quinquennat Hollande. C’est cette combinaison, simple variation du socio-libéralisme, qu’il prétend moderne. Or, pour parvenir à la fonction présidentielle il est capable de dire tout, son contraire et dans une même foulée d’accepter les soutiens d’Alain Madelin, de Manuel Valls et de Robert Hue. Mais si l’on se place de son point de vue c’est bien normal : l’enjeu pour lui est de s’attirer les faveurs des citoyens en répondant à leurs attentes, là où il ne vise au fond qu’à protéger l’oligarchie politique et financière. Macron, c’est la quadrature du cercle. Elle ne trouvera finalement de solution que dans un discours aussi vide de sens que possible et joliment emballé sous le ruban de la modernité.

Au contraire, pour atteindre un horizon de progrès entièrement tourné vers le peuple et son intérêt, avec un partage plus équitable des richesses et la protection du bien commun, nul besoin d’essayer de faire rentrer le dentifrice dans son tube : quand on sert les citoyens sur la base des principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité, les contradictions tombent d’elles-mêmes. Et à ce titre, seul le projet de la FI présente la constance nécessaire. Et en effet, depuis la publication du programme l’Avenir en commun en décembre 2016, lui-même version améliorée du programme l’Humain d’abord de 2012, enrichie d’apports citoyens et d’une dimension écologique centrale, il n’y a eu aucune inflexion du discours ; pas de démagogie, nulle variation au gré de l’actualité et des mouvements de mode. C’est cette solidité programmatique qui permet à Jean-Luc Mélenchon de proposer l’inscription dans la constitution d’un certain nombre de règles, à commencer par la règle verte qui garantira à la nature et à ses ressources de ne plus être pillées comme elles l’ont été sous le règne du capitalisme. C’est cette solidité qui l’a amené à proposer sur les questions de politique internationale de lutter en priorité contre l’État islamique et de prévoir une solution diplomatique et démocratique pour la Syrie. Il l’a fait des mois durant, malgré les critiques qui pleuvaient alors de toutes parts. Or, depuis l’ONU lui a en quelque sorte donné raison puisqu’elle vient d’adopter une résolution en faveur d’un vote du peuple syrien pour choisir son avenir.

Jean-Luc Mélenchon, figure rassurante

Cerise sur le gâteau, c’est donc cette même solidité qui caractérise le candidat de la France insoumise. Le projet pour le prochain quinquennat, par son ambition et la profondeur des changements qu’il appelle, doit être porté par une personne particulièrement lucide sur les besoins du pays, une personne capable de fermeté face à ses interlocuteurs, notamment sur le plan international et européen, mais aussi parfaitement au clair sur le budget du programme. Jean-Luc Mélenchon est de ceux-là. Il est porteur d’une vision cohérente pour son pays. Mardi 4 avril, lors du Grand Débat télévisé qui réunissait les 11 candidats à la présidentielle, je n’ai vu cette force de caractère chez personne d’autre que lui. Par exemple il a su rappeler à Marine Le Pen que contrairement à elle il a voté contre la directive « travailleurs détachés » qui pérennise le déséquilibre salarial entre les travailleurs européens. Quand d’autres laissent passer des lois qu’ils dénoncent ensuite, comme pour mieux entretenir leur fond de commerce électoraliste, lui sait parfaitement joindre les actes à sa parole. Plus tard, il a expliqué que la laïcité n’offrant aucune exception, les crèches ne doivent pas être exposées dans les mairies. Là encore, c’est un point de divergence fondamental avec la présidente du Front national, décidément adepte du « deux poids, deux mesures ».

Cette solidité du candidat de la France insoumise, tant intellectuelle que psychologique, n’a cessé de se confirmer au cours de toutes ses apparitions publiques qui ont eu lieu depuis, notamment au journal puis dans l’émission On n’est pas couché sur France 2. À vrai dire, au milieu des flots de l’actualité politique, c’est un soulagement de s’appuyer sur cette solidité, et pas seulement pour moi qui ai finalement pu écrire ce post. À la veille d’un choix décisif, nous sommes de plus en plus nombreux à préférer cette conjugaison harmonieuse de stabilité et de progrès proposée par l’Avenir en commun. Elle est symbolisée par le φ choisi comme signe du mouvement. Notre programme est un programme de gouvernement et son porte-parole a la stature d’un homme d’État. Par la constance de son discours, il a semé pour nous des petits cailloux et tracé un chemin. Le 23 avril, soyons majoritaires à le suivre.

mercredi 22 mars 2017

VITE, LA VIe RÉPUBLIQUE

Pourquoi une VIe République ?

Samedi 18 mars a eu lieu l’un des plus grands rassemblements populaires de ces derniers mois. Il s’agissait d’une marche pour la VIe République ; elle s’est tenue à Paris de la place de la Bastille à République. Pour faire de cette marche un événement de grande ampleur, des cars avaient été affrétés de tout le territoire, et même au-delà, puisque plusieurs enthousiastes ont fait le déplacement de pays limitrophes. Ce ne fut pas en vain : on estime à 130 000 le nombre de personnes présentes ce jour-là.

Cette marche a été initiée par la France insoumise, le mouvement politique représenté par Jean-Luc Mélenchon dans le cadre de la campagne présidentielle de 2017 de la … Ve République ! Malgré les apparences, ce n’est pas un paradoxe que je souligne ici, même avec une touche d’humour : c’est la réalité de la situation, qui nous met aujourd’hui au pied du mur. Nous sommes soumis à des institutions qui ont été mises en place il y a près de 60 ans. Or, elle ne sont plus adaptées à la société actuelle. Il est plus que temps de passer à la VIe. Pour s’en convaincre, il suffit de voir l’impressionnant taux d’abstention des élections de ces dernières années. Il a sans doute plusieurs causes. Mais parmi l’une d’elles, il y a le sentiment de plus en plus partagé d’un gouffre entre ce que les Français attendent de leurs élus et ce que la plupart font une fois au pouvoir. S’abstenir, c’est dans ce cas clamer très fort que le vote ne sert à rien. Par ailleurs, si l’on regarde l’actualité récente et le tour qu’a pris cette campagne présidentielle, la cascade de scandales et de révélations qui l’accompagne est tout aussi alarmante. Nul doute qu’elle achève de nous désespérer de la classe politique, toutes tendances confondues, tant ses membres apparaissent souvent incapables de s’imposer la moindre règle de conduite.

Notons toutefois qu’une grande part de ce qu’on considère comme des abus aujourd’hui est pourtant légal. Employer un conjoint dans le cadre de son mandat, ne pas faire ce pour quoi on a été élu, voir sa campagne financée par des grands patrons influents, c’est légal. Mais la question se pose parfois davantage en termes de morale. C’est donc que les mœurs et les mentalités ont évolué, et après des années de crises et de récession économique, les citoyens attendent aujourd’hui un comportement exemplaire de celles et ceux qui les représentent. C’est pour cela que l’on doit changer nos institutions en profondeur. La Ve République ne doit pas être simplement modernisée, non : passer à la VIe République est devenu une nécessité.

Une Ve République à bout de souffle

D’accord. Les affaires pourrissent la campagne et sont le symptôme d’un essoufflement plus profond encore : celui de la Ve République. Mais tout ne devrait pas être à jeter pour autant. C’est elle qui a installé la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Par ailleurs, le choix du suffrage universel direct qu’elle a instauré en 1962 peut être considéré comme une réelle avancée démocratique. L’élection présidentielle est en effet le moment où le peuple a la possibilité de choisir celui ou celle qui dirigera le pays. En parallèle, le Président sortant doit s’expliquer sur ce qui y a été fait, sur ses promesses non tenues, bref : c’est pour lui l’heure du bilan. Et s’il tente de s’y soustraire comme le fait François Hollande (et avec lui son équipe gouvernementale), les autres prétendants au trône présidentiel devraient avoir toute latitude pour faire son bilan à sa place.

C’est ce qui devrait se passer. Malheureusement, ce n’est aujourd’hui plus le cas. On nage en plein chaos démocratique. Voyez donc : le Fillon-Penelope-et-leurs-enfantsGate, puis l’affaire des costumes, ont occupé l’espace médiatique pendant les dernières semaines. Mais ne soyons pas dupes, certains candidats n’ont pas attendu l’invasion des affaires sur le terrain médiatique pour présenter aux électeurs, et parfois très tardivement, des projets confus, voire contradictoires. Cela le plus souvent par pure démagogie. Il faut y voir là aussi un affaissement des principes républicains. Revirements de François Fillon sur le rôle de la Sécurité sociale, proposition de revenu universel par Benoît Hamon qui n’a aujourd’hui plus rien d’universel, retour à une monnaie commune fantasmée et changement de l’âge de la retraite à chaque apparition de Marine Le Pen, déclarations imprudentes sur le colonialisme, le mariage pour tous et les 35 heures d’Emmanuel Macron… Ce qu’on observe dans cette campagne n’est pas à la hauteur des enjeux. Ce n’est, en tout cas, pas acceptable.

Un autre phénomène doit être souligné. Il s’agit de l’incroyable désinvolture de membres du PS qui ont préféré Emmanuel Macron à Benoît Hamon. Certes, par ce tour de passe-passe, ces professionnels de la politique, - anciens hollandistes pour la plupart -, pensent s’assurer une place aux côtés de Macron. Mais c’est là leur seule boussole. Envolés donc les principes, oubliée la camaraderie, méprisé le choix des sympathisants de la gauche : tout semble bon pour sauver sa carrière, même soutenir un homme qui se dit "et de droite". Ici, la trahison et l’opportunisme donnent une fois de plus une image déplorable de la classe politique. C’est, par ailleurs, faire des paris sur la base d’estimations. Oui, de sondages ! Ces personnes méprisent-elles le peuple au point de ne plus le croire capable de décider de son destin ? Croient-elles vraiment que les élections sont jouées d’avance ? Qu’elles s’en expliquent ! Si aujourd’hui même le suffrage universel direct est considéré par la classe dirigeante comme un détail formel, c’est bien que notre Ve République a atteint un point limite.

Je pourrais évoquer enfin le refus de Marine Le Pen de se rendre chez le juge d’instruction, suite à des soupçons d’emplois fictifs ; ou bien encore les déclarations de François Fillon, tout juste mis en examen, qui remettent en cause l’indépendance de la Justice…. Tous ces faits sont scandaleux et ils montrent que les élus sont devenus tellement sourds et sûrs, - sourds aux attentes du peuple et sûrs de leur bon droit - , qu’ils peuvent se permettre de se dédire d’un plateau de télévision à un autre, de dissimuler, de se substituer aux institutions françaises, de changer d’alliés selon le sens du vent sans se sentir le moins du monde gênés aux entournures. C’est le règne de l’impunité et de l’indifférence. Ni plus ni moins qu’une forme de laxisme de la République. Alors, quand un système est à ce point gangrené, pourquoi donc s’obstiner à le garder ? Et d’ailleurs, ne semble-t-il pas condamné à s’écrouler de lui-même ?

Un projet à portée de main

Et pourtant. Pourtant, dans ce paysage démocratique inintelligible, un seul candidat propose de changer de constitution dès le 8 mai prochain selon un mode précis et réaliste. Ce candidat, c’est Jean-Luc Mélenchon. C’est pour cela que la marche pour la VIe République de samedi dernier était un moment important pour tout le pays. L’objectif de cette grande marche était de marquer la volonté nette, ferme et sans compromission de mettre un coup de balai sur le régime actuel et avec lui, sur tous les profiteurs du système. Cet objectif est atteint. Par ailleurs, son succès montre une mobilisation particulièrement nombreuse et diverse. Cette diversité des citoyens venus participer à la marche pour la VIe République, elle reflète bien l’ouverture d’esprit qui anime le mouvement de la France insoumise. On y trouvait en effet les membres de FI mais aussi des membres d’associations, adhérents ou non de partis, des représentants de collectifs, des personnes enfin sans aucune appartenance revendiquée. Le fait est indéniable : une très large frange de la population ne se reconnaît plus dans les institutions actuelles. Il est temps de passer à autre chose.

Pour beaucoup, le passage de la VIe République est en train de s’imposer dans les esprits. Jean-Luc Mélenchon, s’il est élu président, saura le mettre en œuvre. Avec la France insoumise il propose ainsi de réunir une assemblée constituante dès le lendemain des élections pour qu’une constitution soit écrite puis soumise à un referendum national le plus rapidement possible. Mais certaines propositions de mesures à inscrire dans la constitution ont d’ores et déjà été présentées comme autant de pistes de réflexion. Il s’agit par exemple du « referendum révocatoire », qui permettra de révoquer tout élu à mi-mandat dès lors qu’une frange suffisante de la population l’exigera ; l’interdiction aux élus de cumuler les mandats, y compris dans le temps ; la règle verte qui permettrait de protéger la nature. Ces éléments de programme n’ont pas changé d’un mois sur l’autre, mais sont inscrits noir sur blanc dans l’Avenir en commun, le programme de la France insoumise publié depuis décembre 2016. En plus de ce texte simple mais fondateur, qui est lui-même une synthèse de plus de 3000 contributions citoyennes, la documentation sur la VIe République que la FI appelle de ses vœux commence à être particulièrement bien fournie.

Pour aller plus loin

Programme de la France insoumise : L’Avenir en commun, Ed. Du Seuil (entre 2,50 et 3 euros)

Et pour avoir le détail du projet de VIe République, il est possible de consulter le livret thématique « Changer de république ».

Vidéos sur le passage à la VIe République Voici le discours que Jean-Luc Mélenchon a prononcé samedi dernier à l’issue de la marche pour la VIe République. Il y expose les mesures qu’il souhaitera y voir inscrites en cohésion avec le mouvement citoyen qu’il porte. Vous le verrez, ce sont des mesures qui œuvrent toutes au progrès humain, à la protection du bien commun et à la défense de la liberté individuelle sur son corps.

Enfin, cette vidéo que j’ai faite synthétise les modalités et les enjeux principaux du passage à la VIe République.

Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise nous proposent rien de moins que de transformer la société dans laquelle nous vivons et ce, de manière méthodique et pragmatique. Changer la société, c’est d’abord changer ses institutions. Pour nous citoyen l’urgence est de retrouver le pouvoir. Votons pour Jean-Luc Mélenchon aux deux tours de la prochaine échéance présidentielle, -la dixième -, de la Ve République. On peut en être sûr, grâce à lui ce sera la dernière.

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