Une réforme qui ne dit pas son nom

Ces réflexions font suite à une réunion publique organisée il y a quelques jours à Rochefort et à laquelle je participais en tant que candidate aux élections législatives. Comme souvent dans ces réunions le débat s’est tissé au sein du public de manière très spontanée. Mais très vite nous en sommes venus à évoquer l’avant-projet de réforme du code du travail dont les premiers éléments venaient d’être publiés dans des conditions particulières.

Pour ceux qui n’ont pas suivi tous les rebondissements de cette affaire, il faut savoir que les informations sur le projet de réforme sont arrivées presque jour après jour avec son lot de péripéties. Tout d’abord, le journal Le Parisien a révélé un premier avant-projet le 4 juin dernier. Ce document annonce clairement 9 grandes mesures que le gouvernement a l’intention d’adopter par ordonnances pour les mettre en place dès le mois de septembre. Ce projet de réforme est dans la continuité de la loi El Khomri qui avait déjà rendu possible la fameuse inversion de la hiérarchie des normes qui faisait primer les accords d’entreprise sur les accords de branche. C’était déjà là un changement fondamental dans l’organisation du travail en France puisqu’il mettait fin au principe de la protection des salariés devant certaines volontés spécifiques des employeurs. Or, il apparaît dans ce nouveau document que les accords d'entreprise se généraliseront à tous les aspects de l’activité en son sein : ainsi « le contrat de travail, la durée du travail, la santé ou la sécurité des salariés… pourront être négociés au sein de l’entreprise », nous apprenait alors Le Parisien. Il y avait déjà là de quoi s’inquiéter.

Mais entre-temps d’autres versions ont circulé. La première est officielle, c’est celle qui a été présentée aux partenaires sociaux pour une « concertation » sociale. Mais depuis encore un autre document datant du 31 mai a été publié, présentant des mesures bien plus brutales que celles avancées jusqu’alors. Cette fois c’est Libération qui s’est procuré ces « pistes radicales » de la réforme.

Nous en face

Versions différentes, versions cachées, versions partielles… personne ne peut le nier, la fameuse concertation annoncée par le gouvernement est bien mal engagée. Et pour moi les conditions désastreuses dans lesquelles elle se déroule ne cessent de résonner avec la remarque d’Emmanuel Macron qui, à la sortie des discussions avec les représentants syndicaux du 23 mai dernier, avait confié à Jean-Yves Le Drian que tout s'était bien passé puisqu’il n’avait, alors, rien dit aux partenaires sociaux. Il n'empêche, ces derniers n’ont pas tardé à sentir l’entourloupe. Ils exigent aujourd'hui plus de transparence et surtout, de la clarté. Nous, membres de la France insoumise, pensons que les salariés produisent les richesses du pays. Il est donc absurde de les traiter comme les moutons noirs de notre économie. Nous ne laisserons pas passer une réforme aussi destructrice des droits sociaux. Mais nous devons dénoncer avec la même force les méthodes anti-démocratiques qui sont déployées pour imposer aux citoyens un changement de société dont la majorité des citoyens ne veut pas.

Pour ceux, comme nous, qui s’opposent farouchement à la politique régressive du gouvernement s’ajoute maintenant l’inquiétude face aux moyens employés pour la mener à terme. Elle devient un vrai sujet de préoccupation. Comprenons de quoi il est question : dans cette affaire il s’est agit selon toute vraisemblance pour la Ministre du travail et ses complices de proposer un leurre aux représentants des salariés. De les occuper en faisant aboutir sur le côté un projet plus « radical » qui n’aurait été présenté que… quand d’ailleurs ? Une fois le temps du dialogue avec les partenaires officiellement terminé ? Un accord de principe trouvé ? Ou au contraire les discussions arrivées à une impasse ? L’histoire ne le dit pas mais on imagine sans mal que dans aucune de ces configurations la présentation d’une version surprise n’aurait pu tourner à l’avantage des partenaires sociaux.

Voilà donc ce à quoi nous sommes réduits. Élaborer des scénarios pour comprendre où le Président veut nous mener. Or, si l’on reste perplexe devant de telles stratégies d’évitement, on peut tout de même voir se dessiner une méthode Macron. Celle-ci en fait n’est pas d’une grande subtilité : elle consiste à brouiller les pistes pour faire passer tout et n’importe quoi. Elle mérite cependant qu’on s’y penche un instant.

Les mécaniques macroniques

Voici quelques exemples de mécaniques macroniques qui s’ajoutent au vrai-faux projet de réforme du code du travail. Pendant sa campagne, Emmanuel Macron a prétendu être et de gauche et de droite pour mieux rassurer les gens de gauche qui ne voulaient surtout pas d’un duel Fillon-Le Pen au second tour des élections présidentielles. Cela lui aura permis, une fois élu, de nommer un 1er ministre de droite chargé de former son gouvernement et de mener de façon unilatérale la politique qui va avec. C’est déjà là un sacré tour de passe-passe. Mais après réflexion, la manipulation s’avère plus grande encore.

Reprenons : pendant sa campagne, Emmanuel Macron a prétendu être et de gauche et de droite. Il a alors prétexté répondre à une attente des citoyens. Mais pendant qu’on se perdait en conjonctures infinies sur le devenir du bipartisme/du paysage démocratique/de la politique à la française ou je ne sais quel autre concept prisé par les médias, le président a fait nommer des lobbyistes, Édouard Philippe en tête, aux plus hautes fonctions de l’État. Désormais, des personnes qui ont fait carrière dans de grands groupes industriels ne se contentent plus de souffler discrètement leurs votes aux dirigeants politiques : certains ont directement été promus eux-mêmes dirigeants politiques. Les sphères publique et privée sont en train de perdre leurs contours. Bien plus problématique que la fin de la partition gauche/droite, cette porosité assumée représente un grave danger pour notre démocratie,

Le président Macron, enfin, est expert en une autre sorte de manipulation. On l’appellera la technique « de la chaise musicale ». Elle s’applique aux cotisations sociales et mérite toute notre attention. Tout d’abord, précisons que les cotisations sociales financent tout notre système de protection sociale (assurance maladie, chômage). Les libéraux les qualifient systématiquement de « charges » car elles sont payées en majeure partie par les employeurs. S’inscrivant dans cette tradition antisociale, le président a prévu de :

1) remplacer les cotisations sociales par une augmentation de la CSG, payée quant à elle par tous, y compris les retraités. Beaucoup seront touchés par cette dernière augmentation, mêmes ceux aux revenus modestes. 2) compenser l’augmentation de la CSG par l’annulation de la taxe d’habitation. Mais tout le monde ne paie pas de taxe d’habitation. Pour certains retraités malchanceux la contrepartie sera donc égale à zéro. 3) compenser le manque à gagner pour les maires - qui ont besoin des recettes de la taxe d’habitation pour payer l’entretien et la construction des écoles, crèches et autres infrastructures de leur commune - par une dotation de l’État. Mais rien ne garantit que la dotation se poursuivra dans son entièreté. De plus on peut douter qu'elle soit éternelle.

Au terme de cette série de mesures le gouvernement aura ainsi obtenu à la fois la fin de tout un système d’entraide des salariés et un peu plus de dépendance des communes vis-à-vis de l’État. Concrètement, l’ensemble de la population organisée en communes va subir indirectement les conséquences de la perte de pouvoir d’achat des retraités, qui eux-mêmes paieront (pour) les malheurs des personnes qui ne trouvent pas d’emploi. C’est une manière d’opposer les catégories sociales entre elles pour mieux diviser les citoyens. Mais pour finir tous seront lésés. Si l'on refuse de s'arrêter aux annonces clinquantes et veut aller au bout des choses, comment ne pas reconnaître là le signe du cynisme absolu ?

"Allez, les gens !"

Il est important que chacun prenne conscience de toutes ces manœuvres inventées par et pour le pouvoir en train de s'installer. Quand nous disons qu’il est indispensable de constituer une forte opposition au gouvernement en élisant dimanche prochain des députés insoumis, ce n’est pas un élément de langage. La dégradation sociale touchera tous les aspects de notre quotidien si nous ne réagissons pas. Je le dis avec d’autant plus de gravité que je vois comment la confusion permanente que créent le président et ses proches permettra finalement à tous les opportunistes, quelle que soit leur couleur politique d’origine, de s’engouffrer dans la fameuse « majorité présidentielle ». Ils sont tellement nombreux à troquer leurs convictions contre une place d’élus au soleil !

Devant l’enfumage permanent, les louvoiements et les leurres, ne reste dans le paysage politique actuel que le mouvement citoyen de la France insoumise. C’est dans ces circonstances étranges qu’éclate toute la force de son nom. Elle seule, ou presque, est en capacité de faire résonner une voix ferme et claire, puisqu’elle ne fait pas autre chose que porter un programme élaboré de longue date, sinon gravé dans le marbre, du moins publié en un livre que chacun peut consulter aisément. Nous devons continuer à dire notre projet et dénoncer les manipulations dans un seul et même souffle. Nous devrons le faire à l’Assemblée nationale. Mais cette voix devra aussi porter tout autour de nous, dans les réunions, lors des actions citoyennes, partout et inlassablement. Car dans les mois à venir, nos mots seront à la fois des armes de résistance et des outils de progrès.