Glycine

Prendre racine

A l’issue des élections législatives, la France insoumise a obtenu un nombre très satisfaisant de représentants à l’Assemblée nationale : 17 très exactement. Si leur on ajoute les partenaires que seront les communistes et peut-être même quelques socialistes, cela constitue un groupe fort d’opposition humaniste à la politique libérale qui est en train de se mettre en place. Dans le contexte actuel, où le gouvernement et le président de la République comptent profiter du chamboulement du paysage politique pour faire passer en force des mesures liberticides et détruire les droits des salariés, c’est une nouvelle plus que rassurante. Sur ce plan comme sur d’autres, la France insoumise a gagné. En s’inscrivant au sein des instances législatives de notre pays, elle permet à des personnes de grande valeur de faire résonner la voix des citoyens. Pour contrer les élus macronistes, la parole de Jean-Luc Mélenchon, de François Ruffin, ou encore de Marie-Georges Buffet, de Clémentine Autain, d’Alexis Corbières et de tous les autres députés fraîchement élus sera plus que bienvenue. Tous ont un caractère bien trempé, de ceux qu’il faudra pour faire barrage chaque fois que nécessaire au suivisme béat des élus godillots de LREM, mais aussi des républicains, de certains (autres) socialistes et de tous ceux qui ont pris, prennent ou prendront le train « en marche » une fois flairée l’aubaine de la chasse aux postes. Que tant de responsables politiques soient tenus en laisse n’est en effet pas bon pour le pays. Dans ces circonstances, la présence de députés France insoumise au sein de l’Assemblée était donc une nécessité d’ordre démocratique. Là où la majorité libérale aurait souhaité faire passer des lois iniques en toute discrétion, nos élus se lèveront et imposeront le débat. Par leur intermédiaire les citoyens seront alors informés des véritables conséquences de ces projets sur leur quotidien. Voilà de quoi se réjouir.

Justement, si l’on regarde maintenant le paysage actuel, la France insoumise est une force incontournable. Ainsi notre projet de société humaniste devient un point d’appui sur lequel toute l’opposition au libéralisme pourrait se construire. C’est une performance dans le cadre de la Vème République, où il est si difficile à une force politique d’exister quand ses membres ne font pas partie de la caste, des oligarques, qu’ils mènent campagne avec peu de moyens et que les médias, décidément toujours à la remorque des événements, font systématiquement le jeu des mêmes éternels professionnels de la politique. Malgré tout cela, nous avons gagné cette représentation institutionnelle. Souvenons-nous, la France insoumise a tout juste un an et cinq mois. Or, si les partis traditionnels accusent le coup, notre mouvement est plus que jamais vivant. Nous sommes dans une toute autre dynamique. Ce n’est pas peu.

Un sol propice

De plus, les deux élections qui viennent d’avoir lieu ont permis à notre mouvement de faire son entrée sur le « terrain ». Car la France insoumise est avant tout un mouvement populaire. C’est le cas grâce aux 4600 groupes d’appui qui parsèment tout le territoire. Les 566 candidatures législatives - sur 577 circonscriptions - auront également joué un rôle essentiel. Voilà autant de naissances à la vie politique (94 % des candidats n’avaient aucun mandat local, 63 % n'étaient membres d'aucun parti politique) qui furent l’occasion de distribuer des tracts aux passants et discuter avec eux, de faire du porte à porte, d’aller sur les marchés, de participer à des rencontres citoyennes et à des initiatives de toutes sortes. Les échanges ont donc été nombreux et ont contribué à asseoir notre crédibilité auprès de la population. Parfois nous sommes parvenus à tisser une relation de confiance avec des interlocuteurs franchement dégoûtés de la politique. Bien sûr, tout ne saurait se régler en quelques mois. La très forte abstention de ces dernières élections montre que nous devrons poursuivre nos efforts.

Parmi tous ceux qui ne se déplacent plus pour voter, une grande part pourrait en effet prêter une oreille attentive à nos propositions. Y parvenir est d’autant plus important que l’abstention ne fait que confirmer l’essoufflement de nos institutions. Aujourd’hui cet essoufflement est tel qu’il nous fait courir le péril du parti unique et de son plein pouvoir. La politique vous désespère, vous êtes en colère contre la caste qui nous domine ? Aidez-nous à passer à la VIème république pour redonner du pouvoir au peuple ! Nous scandons cela avec sincérité mais pour beaucoup de personnes c’est comme si nous disions : Vous n’aimez pas la politique ? Et bien reprenez-en une louche. Un gouffre nous sépare encore de bien des citoyens. Le point de départ c’est ce rejet quasi viscéral du fonctionnement de nos institutions, et plus encore des politiciens au pouvoir qui les incarnent. Or, justement, pour sortir des institutions actuelles, il faut être en mesure d’analyser leurs dysfonctionnements pour en envisager de nouvelles mais surtout élire - accepter d’élire - à nouveau des hommes et des femmes politiques. En l’occurrence les candidats France insoumise. Par conséquent, quand nous proposons un changement radical d’organisation, d’autres voient un énième lot de belles paroles… politiciennes.

Retourner le paradoxe apparent en objectif commun, convaincre ces millions de personnes d’aller voter pour fonder une république parlementaire avec un référendum révocatoire, voilà donc le véritable défi. Il est de taille mais tout de même, pensons à tout ce qui a été accompli pendant près d’un an et demie : j’ai vu si souvent des personnes hésitantes repartir avec le sourire après avoir découvert notre programme. A l’issue de ces rencontres, certains mêmes nous ont dit vouloir prendre leur carte d’électeur. Je n’oublierai pas ces moments. Pourtant je ne crois pas qu’à grande échelle la parole suffise : elle est désormais trop suspecte. Le goût de la politique passera par d’autres formes militantes.

Stratégie du rhizome

Nous avons été capables de faire campagne partout en France et pour les Français à l’étranger. Les compétences de militants venus de tous horizons, justement parce qu’elles se distinguaient souvent des pratiques habituelles des campagnes électorales, se sont alors avérées précieuses. Beaucoup étaient engagés de longue date dans des associations ou des syndicats, d’autres ont pu faire valoir leur expérience professionnelle. Grâce à tout cela ils ont accompli un travail exigeant : celui de la coordination. A vrai dire, cet incroyable bouillon de culture et de savoir-faire que nous avons constitué tous ensemble aurait pu être un frein à notre efficacité. Des questions d’ego, des velléités d’autorité et toutes sortes de malentendus s’y mêlant, l’effort collectif aurait pu finalement nous emporter tous. Maintenant que nous y avons échappé, il est important de percevoir à sa juste mesure le danger que nous avons, qu’il nous fallait courir. Car c’était, je crois, une étape nécessaire. Mais notre organisation interne, dans sa forme à la fois si nouvelle et si radicale, a tenu bon. Au contraire, et sans minimiser pour autant les difficultés que nous avons connues ni même d’inévitables erreurs de débutants, nous avons appris en un temps record à orchestrer, construire, planifier, bref mener d’un bout à l’autre des campagnes locales solides. C’est énorme et ce, pour au moins deux raisons.

Tout d’abord cela montre que l’organisation démocratique du pays que nous appelons de nos vœux ne provoquera pas le chaos. Comme le dit Jean-Luc Mélenchon, les grenouilles ne vont pas se mettre à pleuvoir avec le passage à la VIème République. On peut bien remettre en cause la structure pyramidale de nos institutions pour en proposer une plus horizontale, fondée sur la participation active des citoyens : nous ne baignons pas dans l’utopie. Voilà un point important. Mais de manière plus prosaïque, dans les semaines et les mois à venir, nous devons songer aux prochains rendez-vous électoraux. Or, et c’est la deuxième raison de mon optimisme, nul doute que notre investissement de proximité présentera un grand avantage à côté, par exemple, des candidats LREM. Eux n’ont presque pas fait campagne. On les a peu vus sur le terrain. Beaucoup d’entre eux ont refusé de participer aux débats avec leurs concurrents. Si nous poursuivons le dialogue et les actions citoyennes, multiplions les rendez-vous et les rassemblements populaires, favorisons la réflexion autour du programme l’Avenir en commun pour en assurer l’évolution et, bien sûr, pas uniquement à l’approche des campagnes mais au quotidien, nous pouvons donc être confiants. Notre jeune mouvement est en train d’engranger une vigueur politique que d’autres n’auront jamais. Là encore c’est beaucoup.

Fleurir (enfin)

Car bien sûr il faut penser à la suite. Ce qui a été acquis hier sera déjà en place aux prochaines échéances. C’est comme des graines qu’on sème et qu’il faut arroser. Nous avons tous les signes qu’une germination est en cours. Pas plus, pas moins. Certes nous ne sommes pas, comme d’autres, le haricot magique qui a crû et atteint les cieux à peine jeté à terre. Mais finalement qu’importe si le temps nécessaire à la formation nous rend plus robustes qu’une plante artificielle ? À l’Assemblée nationale, dans la rue et sur les places, avec d’autres citoyens engagés notre présence s’avérera d’utilité publique. Nous avons une responsabilité, nous pouvons du moins la prendre ; devenir à grande échelle des lanceurs d’alerte en perpétuelle vigilance, bruyants, systématiques. Mais laisser aussi entrevoir un projet de société respectueux à la fois de l’homme et de la planète. Nous devons viser l’efficacité. Ainsi les mesures annoncées par le gouvernement seront-elles autant d’occasions d’opposer notre programme : contre la destruction des droits des salariés, mais pour la solidarité ; contre les ordonnances, mais pour une démocratie parlementaire ; contre l'inscription dans la loi de mesures de l’état d’urgence et l’interdiction de manifester, mais pour la défense des libertés publiques ; contre le pillage des ressources sur lequel prospère le capitalisme, contre même le green-washing dont Emmanuel Macron s’est fait une spécialité, mais pour la règle verte ; contre la marchandisation de nos services publics, mais pour l’accès de tous aux droits fondamentaux. Il faudra un peu de temps et nous irons notre chemin. On dirait que nous sommes plutôt du genre de la plante grimpante. Et bien soit, qu’à cela ne tienne : lorsqu’elle est en fleur, la glycine c’est quelque chose.