Rassemblement-21-09-17

Politique de l’invective
Le 12 septembre dernier a marqué la rentrée politique et syndicale de tous ceux qui ne veulent pas des ordonnances sur le droit du travail. Cela a fait un paquet de gens venus répondre à l’appel. Selon les institutions, les journaux et les compteurs, entre 223 000 et 500 000 personnes sur tout le pays. Pour certains ce fut une réussite, pour d’autres pas suffisant, je vous laisse deviner pour qui et selon quels critères. Ce genre de distorsions de la perception des mobilisations n’est pas nouveau et il peut prêter à sourire. Mais tout de même, il est, je crois, indicateur d’une tension spécifique au contexte politique actuel. Remarquons d’abord qu’à l’annonce des mobilisations, le Président a souhaité prendre les devants en donnant le ton. Lors d’un voyage en Grèce, dès le 8 septembre, il a déclaré dès le qu’il ne se laisserait pas impressionner par « les fainéants, les cyniques et les extrêmes ». Il n’aura pas fallu longtemps pour que les velléités de conciliation et de dialogue social, véritables marques de fabrique du candidat, ne s’évanouissent face aux premières pressions exercées sur le Président. Désigner ainsi les opposants à la casse du code du travail en des termes aussi véhéments, c’était tout d’abord affirmer à quel camp il appartient. Celui, libéral, de l’oligarchie et des amis du MEDEF. Jusque là, rien de bien surprenant. Mais surtout, les désigner en des termes aussi grossiers, c’était éviter de les désigner par ce pour quoi ils veulent être pris en considération et ce qu’ils sont en réalité, c’est à dire des hommes et des femmes en colère, des hommes en lutte, des hommes qui tout simplement se lèvent pour s’opposer à sa politique. On ne demandait pas au Président d’expliquer les raisons de cette opposition, mais au moins dsens’en prendre acte. Sans mépris. Non, il a jugé nécessaire d’affirmer que ceux qui ne veulent pas de son projet de réforme sont, presque par nature, et donc incorrigiblement des êtres détestables, car fondamentalement perfides : c’est la connotation commune aux 3 termes utilisés. A sa manière, Macron dessine son axe du mal. Il s’inscrit dans une longue tradition de cow-boys d’une hypothétique morale sociale. Car les shérifs libéraux savent distinguer un bon salarié d’un mauvais. Le bon est docile et de bonne volonté, il accepte les sacrifices (ici, perdre ses droits acquis au fil d’un siècle de luttes) sans broncher. On est bien loin de la révolution promise par le candidat soucieux de démocratie populaire : tout cela a décidément un goût de déjà-vu, de tristement connu : un goût de rance. En choisissant la provocation et la caricature, Macron a peut-être commis un faux pas supplémentaire.

Certes, il ne faut pas être naïf, le Président est parvenu à créer du buzz à peu de frais et une fois de plus à brouiller les pistes. Mais cette fois, il a su détourner quelques heures l’attention des médias des origines de l’opposition aux ordonnances par la violence verbale. Il faut croire que c'est dans l'air du temps... Cependant je crois que les raisons profondes de cette sortie pleinement assumée ont largement été escamotées. En traitant de fainéants les hommes et les femmes qui s’apprêtaient à manifester, le Président a renoué avec la pensée sans âge – mais je devrais dire la pulsion – selon laquelle le bas peuple, les petites gens, connaissent des difficultés financières et sociales à cause de leur seule paresse. L’idée sous-jacente est qu’en refusant la réforme du droit du travail, ils refusent de travailler autant que nécessaire. Qu’ils ne veulent pas participer à l’effort commun. Et qu’ils sont les véritables boulets qui empêchent l’épanouissement économique du pays. Enfin, cet égoïsme des salariés accrochés à leurs droits s’accompagne d’une conséquence grave : une fois le code du travail changé en profondeur, une fois les règles de licenciement assouplies et le rapport au travail « flexibilisé », précaires et chômeurs mériteront entièrement leur sort. Ce seront alors ces mêmes salariés et ex-salariés rétifs au changement et à la modernisation pour le bien de tous. Avec cette insulte, le Président a voulu isoler les opposants à sa politique en un petit groupe, ennemi des gouvernants libéraux certes, mais aussi et surtout de l’ensemble de la population. Oligarchie et citoyens sont alors censés marcher ensemble pour la prospérité nationale, les râleurs s’excluent eux-mêmes bref, tout va pour le mieux. La population, soudain divisée en deux catégories – ceux qui creusent pour les patrons et les actionnaires ; ceux qui creusent leur propre tombe – apparaît dans la simplicité qui nous manquait tant. Comme c’est pratique.

Résumons. Rechigner aujourd’hui à faire partie de la France qui se lève, tôt de préférence, pour des périodes indéterminées, selon des rythmes variables et même - pourquoi pas ? puisque ce sont les temps qui l’exigent - le dimanche, serait le seul drame des salariés mécontents. Mais dans la bouche de nos dirigeants, cette attitude peu solidaire aura finalement cet avantage de trier les citoyens selon leur capacité à travailler, leur ardeur à la tâche, tout cela relevant, on l’aura compris, de leurs qualités humaines et non des choix politiques et idéologiques du gouvernement en place.


Retour vers le futur
Pensons au véritable enjeu et à la suite à donner au rapport de force qui s’est mis en place en quelques semaines. Bien évidemment les journalistes et experts en toutes choses des plateaux de télévision se sont délectés de la petite phrase. Ils l’ont reprise, commentée, tordue dans tous les sens, se demandant de qui pouvait bien donc parler le Président Macron. Mais ça, c’est le spectacle. Personne n’est dupe et le répit pour le président (paradoxalement, donc, le buzz médiatique) fut de courte durée. C’est au contraire dans la durée, la vraie, la grande, qu’il a fini de forger son opposition. À ce jour plus de la majorité de la population est opposée à la réforme du code du travail. Plus encore : le crédit dont le Président bénéficiait au moment de son élection n'a pas fait long feu. La défiance qui lui succède ressemble fort à celle qui avait nourri tout le quinquennat précédent. En quelques mois à peine, on est revenu aux pires exaspérations du mandat Hollande, là où avaient émergé les nuits debout, où plus d’un million de personnes avait signé la pétition contre la loi El Khomri, où le gouvernement Valls, pris à la gorge, avait utilisé 6 fois le 49.3 pour esquiver les débats qu’attendait tant la société. On est donc dans une continuité. En plein dedans, même. Pour ce qui est du renouveau, Emmanuel Macron repassera : il a recréé les conditions d’un conflit social d’ampleur qui ne s’essoufflera pas de sitôt. Car ni la communication agressive du Président et de son équipe, ni les tentatives de balayer l’expression populaire d’un revers de la main en affirmant comme un mantra que la réforme se fera quoi qu’il arrive, rien de tout cela ne doit nous induire en erreur :
- 1) le gouvernement n’a pas la légitimité pour faire passer les lois anti-sociales qu’il enchaîne depuis sa constitution. Aucune n’avait été annoncée pendant la campagne présidentielle : ni la baisse des APL, ni la suppression de contrats aidés (200 000 prévues en 2017). Quant aux ordonnances, dont nous avions certes été avertis, un flou savamment entretenu par la bouillie verbale que l’on connaît bien désormais a évité d’en révéler les grandes lignes. Personne ne savait qu’il s’agirait de revenir sur un siècle entier d’acquis sociaux.
- 2) Non, tout n’est pas plié.

En octobre prochain, les ordonnances seront présentées devant les députés de l’Assemblée nationale. D’ici-là, il est possible de retourner la situation et d’empêcher la déflagration sociale. Mais, et c’est là notre force, gagner la bataille contre la loi Travail est possible de plusieurs manières. C’est à dire que la mobilisation peut entraîner une série de conséquences, l’une, l’autre, en bouquet ou bien en cascade, qui s’avéreront essentielles dans les prochains mois. Tout d’abord, et c’est son but premier, on doit faire reculer le gouvernement de manière significative. De l’abandon total au remodelage de la loi proposée au départ, le panel des possibilités est large. Rien, pas même cet acharnement à inventer des lois dont seuls rêvent les dirigeants d’Europe et du MEDEF, ne doit ébranler notre détermination : en 2006, la mobilisation contre le CPE, - ce moment de notre histoire devenu quasi-légendaire, geste mythique d’un âge d’or de la contestation populaire pour ceux qui ne l’ont pas vécu -, ont bel et bien fait renoncer, en leur temps, le pouvoir en place. Plus admirable encore, la mobilisation de 2006 avait payé alors que la loi avait déjà été adoptée par l’Assemblée nationale.

Bien sûr, seul l’avenir nous dira ce qu’il adviendra de ces ordonnances. Mais nous savons d’ores et déjà que notre implication y sera pour beaucoup dans l’issue du conflit actuel. Et quelle que soit cette issue, les conséquences peuvent être si diverses et nombreuses qu’on est à peu prêt certains qu’elle entraînera avec elle un changement important dans notre pays. Par exemple, si le gouvernement ne veut rien céder, il sera tout de même possible d’ébranler les certitudes de la majorité parlementaire pendant les semaines à venir. Ce sera là accompagner, compléter le travail que les députés FI et PC font déjà sur le terrain parlementaire, là où les lois sont au moins débattues. Peut-être tous ensemble parviendrons-nous à faire plier quelques-uns des élus En marche, conscients qu’ils devront rendre compte de leur vote dans leur circonscription. Mais à terme c’est tout le rapport de force politique entre l’oligarchie et la population – qui peut être renversé pour les années à venir.


La démocratie par les rues
Faire masse face à la réforme du droit du travail, c’est en effet montrer que l’oligarchie et sa politique libérale ne sont pas soutenues par le reste des citoyens ; clamer qu’il n’y a pas d’un côté une « bonne » majorité de gens au travail, une majorité présentable et acceptable par les gouvernants, et d’un autre, dans les rues, quelques perdus pour la société errants et incapables de se moderniser. Il faut casser dès maintenant cette tentative de partition de la population. On comprend qu’elle n’arrange en fait que le camp ultra-minoritaire qu'est... l'oligarchie. Par conséquent, plus les manifestants seront nombreux, plus la vision hors-sol que le Président et les porte-parole du gouvernement essaient de nous présenter apparaîtra dans tout son artifice. C’est pour cela aussi qu’en plus des manifestations issues des organisations syndicales, il était important de participer en nombre au rassemblement du 23 septembre organisé par la France insoumise. Ce rassemblement à Bastille a eu lieu un samedi et permis au plus grand nombre de montrer sa volonté de voir ces ordonnances abandonnées. Ce sont ainsi des salariés, syndiqués ou non, qui auront pu s’y retrouver, mais aussi ceux qui, le reste du temps, n’ont pas la possibilité de faire grève, des chômeurs, retraités, étudiants, précaires et fonctionnaires, enfin ceux qui ne se retrouvaient pas dans une catégorie socio-professionnelle spécifique mais souhaitaient manifester leur solidarité dans cette lutte. Ce jour-là, la police a annoncé 30 000 personnes présentes sur place quand la FI en annonçait 150 000. La différence est énorme, plus si drôle, presque déroutante. Un tel écart entre chiffres de la police et des organisateurs cette fois ne se voit pas si souvent.

Avec ce large appel fait au peuple par la France insoumise, on voit donc d’ores et déjà qu’en plus d’une lutte de classes, une autre lutte a émergé, celle des nombres. Or, cette lutte prend un sens particulier au regard du contexte politique actuel. En effet, notre démocratie régie par les institutions de la Vème république est essoufflée. Alors que les promesses de campagne sont davantage des slogans que des feuilles de route, que c’est un fait admis de tous, que l’abstention ne cesse de croître et que la présence du FN au second tour, si elle n’étonne plus, représente encore une menace suffisante pour faire élire son adversaire, la grande question qui émerge est celle de la légitimité du pouvoir. Plus que jamais, cette légitimité est recherchée aujourd’hui par le Président et son gouvernement. Malgré les difficultés des uns et des autres lors des mandats précédents, aucun n’avait paru si peu habilité à prétendre représenter l’ensemble de la population. Et depuis les premières mesures du nouveau pouvoir en place, le Saint Graal de la légitimité populaire n’a cessé de se heurter à la déception, à la désillusion, l’amertume et la colère. Pour Macron, la légitimité, c’est plutôt l’Arlésienne. Très vite, chacun s’est rendu compte que les dernières élections n’avaient réussi qu’à confirmer sans enthousiasme l’avantage des réseaux médiatiques et financiers. On est réduit à constater l’impasse démocratique où l'on se trouve. Alors que faire ? Que pourrait-il se passer ? On peut penser qu’à ce jour, seul le peuple en masse pourra clarifier ce qu’il veut et ne veut pas. Et en attendant un véritable changement de République, on peut croire que c’est avant tout en dehors des élections qu’il le fera. Il n’est plus possible dans ce contexte de défiance absolue envers les politiques de ne pas entendre ce que les citoyens font et disent ailleurs. Car s’ils agissent, c’est d’abord au sein de la société : sur les places publiques, dans les associations et d’une façon plus générale dans tous les lieux où ils choisissent de se regrouper.



Discours-JLM-23-09-17 Dans un tel contexte de modification des rapports du citoyen à la démocratie et à la société qu’il habite, on comprend peut-être mieux ce qui s’est joué dans le chiffrage des manifestants du 23 septembre dernier, lors de la marche contre le coup d’État social initié par la France insoumise. Or, il est important de rappeler que la préfecture n’avait pas demandé aux agents de police de compter les manifestants. En présentant un chiffre ceux-ci se seraient montrés particulièrement zélés. En réalité il suffisait de participer à la marche pour savoir, au vu de la longueur du cortège, du temps de la marche et de la densité de la foule sur la place de la République quand Jean-Luc Mélenchon commença son discours, qu’il y avait beaucoup, beaucoup de monde à ce rassemblement national. Nous sommes entrés dans une guerre des nombres, reflet fidèle du choc de deux mondes : celui du pouvoir oligarchique et de ses serviteurs d’un côté, et de l’autre celui de ses opposants politiques, désormais largement reconnus dans la France insoumise. Pour nous, l’étape suivante est de favoriser la convergence des luttes afin de réunir un million de personnes sur les Champs Elysées. Le défi est grand mais on en saisit toute la signification : au-delà de l’abandon des ordonnances, c’est « leur monde » tout entier qu’il faut rejeter. Pour cela, nous saurons aussi nous faire entendre. En attendant, un appel à des casserolades a été lancé dans tout le territoire, le 30 septembre prochain. L’insoumission se veut nombreuse et bruyante. Nous ne nous ferons pas oublier, nous ne raserons pas les murs, ne courberons pas l’échine.

Il y a quelques jours, Macron déclarait pour une interview à la chaîne américaine CNN (il doit d'ailleurs y avoir une raison intéressante à cette façon de chercher à affirmer son autorité – sa légitimité ? – auprès d'un public étranger) : «  La démocratie, ce n’est pas la rue ». N’en déplaise à notre Président, c’est bien tout le contraire. Quand les urnes font défaut, la démocratie c’est la rue. Où serait-elle d'autre, d'ailleurs ? Non seulement parce que, comme l’a si justement rappelé Jean-Luc Mélenchon à l’occasion de son discours à Paris, ce sont toujours les citoyens qui par leur mobilisation ont permis l’ensemble des grandes avancées humanistes de notre pays, mais également parce que nous vivons une période inédite de notre démocratie. Aujourd’hui, les citoyens s’organisent et ce, de mille manières. Cette situation, si elle ne plaît sans doute pas au Président, n’en est pas moins un état de fait, dont lui et sa caste au passage sont entièrement responsables. En tranchant une nouvelle fois le débat par ces mots, Macron fait donc bien plus que se tromper d’analyse. Il ne se contente pas de clamer encore son appartenance viscérale à sa classe : il montre surtout qu’il est un homme incapable de comprendre son époque et de s’y adapter. Oui, Macron Président se révèle un homme d’un autre âge. Décidément, le masque n’en finit pas de crevasser. Réjouissons-nous. Manifestons.