Retour sur un malaise
On se débrouille, c’est comme ça. Lapidaire, tranchante, définitive, cette phrase criée par Christine Angot la semaine dernière à Sandrine Rousseau résonne encore dans ma tête. Peut-être dans celle de quelques autres. Lors de la diffusion de l’émission hebdomadaire On n’est pas couché, on a assisté à un échange qui a provoqué beaucoup d’émoi, fait couler beaucoup d’encre et signer quelques pétitions. Le débat, si l’on peut parler de débat, qui fut lui même empreint de violence et de douleur, portait sur la question des agressions sexuelles, de la manière la plus adéquate de les évoquer, du statut des victimes et de la lutte contre ces violences.

À la façon dont la démarche de Sandrine Rousseau a été remise en question ce soir-là et à la vue des larmes qui ont suivi, il y avait de quoi ressentir un profond malaise. Mais contrairement à ce que j’ai pu lire et entendre depuis, je n’y ai pas vu que du spectacle. Cela fait tout juste une semaine que la diffusion de l’émission a eu lieu et j’hésite encore à rédiger ce billet. Je sens pourtant que cette scène longue et déroutante m'aura marquée. Même si ce n'est que de la télévision. Elle a provoqué mon interrogation à plus d’un titre : pourquoi ces deux personnes se sont-elles ainsi affrontées ? Quel était au juste leur point de divergence ? Même si cette dimension est indéniable, je refuse de réduire le conflit au seul entrechoquement de deux « souffrances ». Au détour de cette séquence médiatique dont on ne sait trop que faire, la question de l’attitude face à une violence, elle, se pose et s’impose.


Alors je reviens à cette phrase. On se débrouille. Face à une Christine Angot furieuse des tournures employées sur le plateau par son interlocutrice, cette dernière lui a demandé, interloquée, comment faire savoir que l’on a été victime de violences sexuelles dans une société qui n’est pas apte à le faire comme il le faudrait. Christine Angot a alors employé, presque jeté, ces mots. On se débrouille, c’est comme ça. Mais même si l’auteur répondait à la question qui lui était personnellement posée par Sandrine Rousseau, pour ma part je n’ai pas compris cette phrase comme sa réponse directe.

Christine Angot était, à mon sens, ailleurs : cette phrase terrible n’était pas le simple constat un peu distancié que les dispositifs pour aider les victimes de violences sexuelles sont insuffisantes et qu’il faut se contenter de cette carence. À vrai dire, je crois que fondamentalement, Christine Angot se moque de la dimension sociétale de cette question. Elle ne s’intéresse pas vraiment à la société et à son fonctionnement. Elle ne saurait par conséquent se poser en commentatrice de faits de sociétés. Même quand elle le prétend – ce à quoi, paradoxalement, elle est souvent amenée en tant que chroniqueuse chez Laurent Ruquier - elle ne parle pas de là.

Dire l'indicible, ou l'écueil éternel
D’ailleurs, pour ce que j’en ai vu, son point de vue sur des phénomènes de société et sur les questions politiques est souvent assez pauvre. Presque, disons-le, déconnecté. Il y a toujours quelque chose de l’autre du viscéral chez Christine Angot, qui se prête peu à l’exercice de l’exégèse. L’expression brute, on le sait, est sa marque de fabrique. Et pourquoi donc changerait-elle, elle qui a fait sa fortune (à la fois sa chance et sa réussite sociale et sans doute financière) en revendiquant toujours, quels que soient le lieu et les circonstances, une telle expression ? Si elle montre souvent une remarquable capacité à sonder les âmes, sa vision politique me semble en général réduite à des affirmations à l’emporte pièce. Elle est surtout livrée dans toute sa subjectivité.

Résolument, ce n’est pas dans une perspective politique que se place Christine Angot. Alors cette phrase lancée à Sandrine Rousseau, - quant à elle femme politique aujourd’hui entièrement tournée vers la cause des femmes -, signifiait plutôt que jamais aucun dispositif ne serait d’aucune aide pour une femme violée. Christine Angot disait que face au traumatisme, nulle oreille, nulle parole, nulle politique ne permettrait à une personne détruite de se reconstruire. Car l’expérience est de l’ordre de l’intime, et de l’ordre de l’intime seulement. Ce que j’ai entendu dans cette phrase, c’est que la violence renvoie chaque être à sa condition de solitude absolue.

Cette violence est comme la mort. Mais si la mort ne nous arrive qu’une fois et arrivant, provoque notre disparition, les violences, sans doute plus encore dans le cas des sévices et crimes sexuels, occuperont tout le temps le corps et l’esprit de ceux qui les subissent. La violence change l’ADN de la personne violentée. Elle reste présente, peut-être vive, même, tout au long de l’existence. Sur chaque victime agit une mort qui se répète, qui imprègne la chair et ne s’en défera plus. Je crois que c’est avec ce fait, et rien d’autre, que Christine Angot se débrouille.

Alors elle écrit. Et écrivant, elle parvient à se défaire de sa qualité de personne, avec un nom, un âge, un genre, une histoire, bref une identité définie par la société. Elle écrase, étouffe, détruit sa condition de personne détruite par ce qu’elle a subi. Elle efface ce qui la dessine, s’ôte de sa propre carcasse, retire ce qu’elle peut retirer et l’abandonne là. Elle dit refuser son statut de victime identifiée en devenant écrivain. Alors tout semble s’éclairer (un peu) : écrivain. Ni un ni une, mais la forme neutre ; elle devient quelque chose d’autre, hors sujet, une entité que la communauté ne saurait tout à fait appréhender. Elle devient un être écrivant, rien d’autre, c’est à dire sans corps et sans autres contours que ceux que produit, jour après jour, l’écriture. L’écrivain, du point de vue de Christine Angot, ne saurait donc être homme ou femme. Il est son écriture, c’est comme ça.

Voilà je crois la façon qu’elle a trouvé d’échapper à la personne qui a subi ce qu’elle a subi et qu’elle refuse d’être. S’écrivant, elle devient au contraire un personnage triple, éminemment complexe, puisqu’à la fois l’écrivain, le narrateur et le protagoniste de ses récits. On se doit de reconnaître la métamorphose qui s’opère dans ce geste. Pour ma part, ce travail de transformation, cette prise en main de sa propre identité m’inspire un respect certain.

Mais je vois bien que la semaine dernière, comme d’autres fois sans doute, Christine Angot est restée limitée, et comme coincée, en ne parvenant pas à supporter de faire face à une autre attitude que celle qu’elle a choisi d’adopter.  D’une certaine façon, devant la tentative de Sandrine Rousseau de se reconstruire après la violence extrême, la chroniqueuse n’a pas réussi à tenir autre chose qu’un discours (n’en déplaise à Yann Moix, qui pour une raison inconnue réservait ce soir-là le discours aux seules personnalités politiques), que son discours d’écrivain. 


Pourquoi le politique ?
Pourtant, l’écriture n’est certainement pas la seule possibilité de métamorphose, pas la seule formule qui vaille. Quelle que soit la nature d’une souffrance intime, d’autres manières de s’en extraire existent. Il est possible de bien des façons de décider d’échapper à sa seule expérience pour rejoindre une perspective plus universelle ; possible aussi de refuser l’unicité de sa douleur ; de cette posture de retrait, ou bien d’ouverture, possible de produire quelque chose qui ait du sens. On peut se tourner vers les autres, dès lors qu’on les considère comme ses semblables. L’empathie, puisqu’il s’agit de cela, amène à penser que les violences que subissent nos congénères sont les nôtres. Et que nos souffrances ne diffèrent pas des leurs. L’empathie nous amène à reconnaître celles que l’on n’a pas connues. C’est selon moi un chemin tout à fait désirable. Mais dans cette perspective, il ne saurait être question seulement de se mettre à la place de l'autre. Car en rester là, ce serait demeurer impuissant. Non, l’empathie devient une force lorsqu’elle est moteur d’action.

À partir du moment où l’on considère qu’une violence faite à une seule personne est une violence faite à soi-même et par ricochet à tout un chacun, alors toute violence devient de fait un phénomène de société. L’ensemble de la communauté est concerné par tous les individus qui la composent, sans exception. Cette pensée n’est pas juste une pensée candide ou gentillette. Elle est éminemment politique. Elle délimite en effet le champ de ce sur quoi la société doit agir. Ainsi, au fond c’est l’engagement politique qui est interrogé par la phrase de Christine Angot. On peut décider d’agir sur le monde et de l’améliorer, même très localement, par simple sens de l’empathie. Et s’engager en politique peut donc être autre chose que la voie que choisit un individu pour faire carrière. Ce n’est pas uniquement une façon d’acquérir de l’argent, du pouvoir et de la notoriété. Pas plus qu’être écrivain, d’ailleurs. Au passage, ils ne sont pas rares, les écrivains qui ont trouvé le moyen de faire le lien entre écriture et politique. Car la politique peut être une façon d’agir sur la vie des individus, - ses concitoyens -, d’éviter, sinon d’atténuer leurs plaies, d’essayer de les rendre aussi libres qu’on le souhaiterait à soi-même et à ses proches.

Je parle de liberté. La question de l’émancipation de l'individu est en effet tout aussi importante. Celle des membres d’une société passe par une forme d’organisation de nos existences dans tous les domaines qui la composent, à chaque âge de la vie et quelles que soient nos trajectoires personnelles. Par conséquent, les souffrances sont aussi et surtout le produit du regard que porte sur elles chaque structure sociale. La question des violences sexuelles ne saurait donc y échapper, au même titre que celle du travail ou de l’éducation.

Constatons par exemple que dans une large majorité, nous sommes en train de transformer entièrement notre rapport à la nature. Nous le faisons collectivement, après des décennies de négligence et d’injonction - tout aussi collective - à la croissance économique au prix de la destruction de l’environnement. Par ailleurs nous le faisons en grande partie parce qu’aujourd’hui, nous sommes collectivement menacés et nous percevons comme tel. Mais je pourrais parler également de la manière dont nous avons modifié au fil des siècles nos modes d’éducation et d’enseignement, ou encore de notre manière de considérer l’homosexualité ou notre la fin de vie.

Tout cela s’est fait et continue de se faire au sein de la société. Tout cela est en mouvement, au fil des êtres qui la constituent. On pourrait donc dire que c’est en se faisant, dans tous ces domaines, à tous les âges de la vie des individus qui la composent et en prenant en son sein toutes les trajectoires personnelles, que la société se constitue. Elle se fait exactement de la même manière qu’un individu devient écrivain par l’écriture. Et la définition même du viol (comme de toute autre forme de violence) varie selon les lieux, les époques et les mœurs. Par conséquent, dans une société qui, par définition, désigne les contours de tout ce qui concerne ses membres, il est nécessaire que la communauté entière en prenne en charge les tenants et les aboutissants. Sans distinction ni évitement.

Dans une certaine mesure, il n’y a pas de sphère intime. Pour être plus exact, la société ne peut s’empêcher de réguler jusqu’aux événements les plus intimes de nos vies. Bien sûr, chaque existence se tisse de manière unique. Nos joies, nos craintes, nos souvenirs mais aussi notre corps et les sensations qu’il nous procure nous renvoient invariablement à la singularité absolue de notre condition. Mais il serait absurde de nier pour autant que nous avons tous des besoins fondamentaux. Peu ou prou, ces besoins sont les mêmes d’une personne à l’autre : avoir de quoi se nourrir et nourrir ceux dont nous avons la charge, vivre dans de bonnes conditions matérielles et environnementales, accéder à l’éducation, mener des activités dans lesquelles nous trouvons du sens, vivre en sécurité, bénéficier de soins quand nécessaire. On voit comment l’empêchement et le traitement des violences, dont les violences sexuelles, s’intègrent parfaitement dans ce cadre fondamental.

La communauté est un bien commun que chacun de nous est en droit de protéger. Chacun de nous est un bien commun que la communauté se doit de protéger. Chacun de nous est un bien commun que chacun de nous est en droit de protéger.