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2017 s'achève, charriant avec elle le souvenir plus ou moins vif des événements qui l'ont rythmée. J'épargnerai aux lecteurs de ce blog le traditionnel récapitulatif de l'année, qu'on trouvera sans mal dans les meilleurs journaux. Mais je ne voulais pas passer à 2018 sans évoquer un épisode qui a eu lieu il y a quelques semaines, perdu au milieu du flot des petites polémiques, des buzz, des annonces et des rebondissements. Encore une histoire de mots. Une histoire qui, comme toutes les autres, a fait du bruit pendant 2 jours puis s'est éteinte. Pourtant, à mon sens elle dit beaucoup de l'ambiance dans laquelle nous ne cessons de glisser doucement. Car il semblerait qu’un certain abandon des principes qui gouvernent nos règles de vie en commun, allié à une recherche permanente de la surenchère médiatique amène ceux qui ont l’occasion de faire entendre leur voix à s’exprimer sans limites. Cette fois, c'est d'Alain Finkielkraut que je parle. L'idée lui a pris de commenter l’enterrement de Johnny Hallyday sous le prisme de l’origine ethnique de son public. C'était au lendemain de l'événement, dans l'émission "L'esprit de l'escalier" sur la radio RCJ.

Cette lecture relève déjà d’une obsession inquiétante. Mais on connaît les marottes du philosophe et d'une certaine façon, sa lecture de l'événement n'a rien de très surprenant. On se doute également que rien ni personne, aucune institution ne lui a donné les fonds nécessaires pour mener une étude précise, scientifique même, de la population présente à l'enterrement de Johnny. Il a donc dû faire avec les moyens du bord. Autrement dit, il s’est fié à ce qu’il a vu, probablement depuis sa télévision. Je dis bien « vu ». Il n'a donc pas pu faire autrement que fonder son analyse sur la couleur de peau des membres de la foule.

On imagine sans mal aussi que le philosophe improvisé ethnologue a dû se contenter de quelques panels de population, quelques dizaines ou centaines, qui lui auront suffi à tirer ses conclusions. Pour moi, on assiste là à une véritable prouesse de mauvaise foi. Contrairement à ce que prétend M. Finkielkraut, cet épisode ne permet de tirer aucune conclusion, si ce n'est qu'on peut être certain de M. Finkielkraut qu'il trouve ce qu’il cherche à peu près partout, à la télévision, dans la rue, dans ses lectures, sur son smartphone. Pas folichon tout ça.

Mais ce qui me semble le plus important dans cet épisode, c'est ce qui s'est produit au niveau linguistique. Un terme notamment mérite d’être relevé : c'est celui des « non-souchiens ». Il s’agit d’un néologisme, mais ce mot n’est pas sorti de nulle part pour autant. La référence aux Français de souche établit une opposition nette entre les Français d’origine étrangère et les Français… d’origine française. Quand on sait que la grande majorité de nos compatriotes est le produit d’un mélange de nationalités, d'ethnies, que bien des peuples depuis l'invasion romaine se sont installés sur le territoire, cette catégorie inventée perd vite en pertinence. Par conséquent, on peut se demander : à partir de quand, de quelle génération, est-on considéré par M. Finkielkraut comme un Français « de souche  » ? Combien de temps faut-il montrer pâte blanche pour ne plus appartenir à cette catégorie constituée en négatif que seraient les « non-souchiens » ? Et puis, comment Finkielkraut a-t-il pu utiliser un terme qu’un site d’extrême droite a choisi comme nom sans trouver à redire ? On le voit, employé de cette manière et pour cet objectif de classification fumeux que serait la souche, le terme en lui même devient franchement abject.

Il y a quelques années, Manuel Valls, en promenade dans la ville d'Evry dont il était alors maire, déplorait l’absence de « Blancs », terme vite remplacé par « White » et « Blancos » sur le chemin qu’il parcourait avec son collaborateur. Il le faisait discrètement, en serrant les dents, avec des mots dont le caractère étranger semblait les rendre - paradoxalement - plus supportables. Mais il avait oublié alors qu’il portait un micro et qu’il était enregistré. Aujourd’hui, s’il semble encore tabou d’employer le mot « Blancs » en public pour en faire un groupe identitaire à part entière, force est de constater qu’il n’est plus interdit d’assumer une vision raciste sur les ondes.

Pire, à ce jour, la direction de France culture, qui emploie M. Finkielkraut, n’a pas réagi. Pourtant, peu de temps après l'épisode, elle avait été sommée par le Parti de gauche de prendre position vis à vis des propos tenus par son chroniqueur. C’est donc que cette direction estime que les termes employés par Alain Finkielkraut ne sont pas condamnables. Depuis, il a été interrogé par d'autres médias. Le philosophe a essayé de se justifier, d'élaborer, de mettre de la nuance et de la complexité à son analyse « à chaud ». Il a même évoqué l'ironie, la fameuse ironie, cette figure tellement pratique, qui permet de prétendre qu'en fait, on affirmait l'inverse de ce qu'on pense en réalité. Mais rien de clair n'est ressorti de ces explications. Seule la petite phrase demeurera donc. Tant pis, le mal est fait, passons à autre chose.

Ces mots pourtant me restent, diffus, dans la tête ou sur l'estomac, quelque part entre la gorge et le poumon. Ils me disent que décidément, 2017 s'achève sur une mélodie qui sonne mal, un mauvais air : celui de la division. Les médias se repaissent des polémiques de confort, celles qui sont aisées à saisir et l'on se retrouve cerné par les penseurs de la dualité. Il faut être pour ou contre. Choisir entre ceux-ci et les autres. Alors pour ma part, je n'ai qu'un voeu pour l'année qui vient : que nous soyons particulièrement vigilants ; que nous prétions l'oreille à toutes ces paroles qui séparent les hommes, et aux décisions qu'elles justifient. J'ai évoqué longuement la question de l'origine ethnique, mais l'épisode des pseudo « non-souchiens » doit nous faire entendre plus loin encore.

Il me semble que la même attention doit être portée sur ce qui est dit des catégories et des groupes sociaux-professionnels. Salariés du privé, fonctionnaires, retraités, bénéficiaires des APL et même chômeurs... Cette petite musique de la division résonne déjà, qui permet de sacrifier les uns, demander des efforts aux autres, fustiger de prétendus fainéants et finalement, en cassant en nous tout sentiment de solidarité, casse la volonté de s'organiser contre les mesures du gouvernement actuel. Si nous sommes isolés, celui-ci pourra continuer à imposer toutes les mesures qu'il voudra. Veillons à ne pas laisser les citoyens être davantage opposés. Veillons à affermir le lien d’égalité entre tous, ce lien qui est un marqueur fondateur de notre République. C’est un bien précieux que nous devons protéger de ceux qui souhaiteraient nous faire oublier qu’au-delà de nos différences individuelles, nous constituons une communauté humaine et dont l'immense majorité est soucieuse, avant toute autre chose, de vivre en paix.