poissons-diviser.png

J’avoue que je ne l’avais pas vu venir. Je ne l’avais pas prévu. Quand il avait été question de choisir, le 7 mai dernier, entre la peste et le choléra, je m’étais bien dit que le vote Macron serait celui de la poursuite d’un système qui ne fonctionne pas, ou pour si peu de monde ; qu’en portant au pouvoir l’incarnation même de ce système on s’enfoncerait un peu plus encore dans la course à l’enrichissement personnel et l’individualisme.
C’est cette appréhension que j’avais avant toute autre chose. Ce n’était pas qu’une intuition : j’ai tenté depuis d’en expliquer les raisons dans mon analyse du discours macronique pendant la campagne présidentielle. La croissance et le profit ont toujours un prix, le plus souvent caché, à commencer par l’écrasement des plus faibles, tous pris dans le même piège, la cheville saisie dans une longue chaîne qui part de la Chine ou de l’Inde, passe par l’Afrique, se déroule jusqu’à nos usines encore et toujours menacées de fermeture pour finir sur nos trottoirs, derniers refuges de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants livrés à leur sort au milieu de nos pas. Que Macron avait pour seul projet celui de la continuité, je m’en doutais. Qu’en prétendant libérer les énergies, il ne ferait qu’asseoir un peu plus encore les privilèges de l’oligarchie, désormais exempte d’ISF, je n’en suis pas surprise. Mais je n’avais pas imaginé qu’en quelques mois, lui et ses sinistres collaborateurs, ministres, membres du MEDEF, banquiers et députés seraient capables de saper les fondements mêmes de notre République.
Pourtant, à y réfléchir, la recette semble si simple. Il aura suffi de :

1) Casser tout sentiment d’appartenance collective
Dans le monde du travail par exemple, en permettant l’inversion de la hiérarchie des normes. Elle a mis fin au socle social que constituaient les conventions collectives au profit des contrats d’entreprise. Par ailleurs, la fusion des institutions représentatives du personnel a limité les pouvoirs des syndicats au sien des entreprises.
Puis dans le cœur de chacun, en désignant des coupables et des faibles, présentés comme autant de contre-modèles (les chômeurs, qui refusent d’aller travailler ; les sans abris, qui refusent les logements ; les « riens », qui ne veulent pas réussir, les « fainéants », qui refusent tout effort au sein de leur emploi).
De même, que doivent penser les retraités qui paient aujourd’hui, via l’augmentation de la CSG, l’équivalent des cotisations sociales ? Si l’on y réfléchit, ce sont eux qui assurent désormais ce salaire différé, eux qui avaient pourtant cotisé tout au long de leur vie. Quoi de mieux que susciter le sentiment d’injustice pour séparer les générations ?

2) Rendre chacun seul responsable de sa situation
En faisant, par des réformes d’ampleur, du « parcours personnalisé » le maître mot de l’accomplissement de soi et ce, à tout âge de la vie : au lycée, où si rien n'est fait il faudra connaître très précisément quelles options permettront de mener à telle ou telle université ; puis dans ces mêmes universités, toujours plus autonomes cela va sans dire, et dont les diplômes ne seront bientôt plus nationaux.
Mais l’isolement de chacun – car, trève de blabla manageurial, c’est de cela qu’il s’agit – ne doit pas trouver de fin, et l’on apprend ainsi que les chômeurs aussi en feront la triste expérience. Cette fois, le prétexte est de favoriser les formations adaptées aux besoins de chacun et à ceux du marché. Le corollaire de ce projet sera un contrôle renforcé de ces personnes ayant le tort de bénéficier d’une aide de l’État.
Car si l’heure est à la gniac et à l’ambition, elle est aussi, et surtout, aux économies. Cela, ce n’est pas si nouveau. Non, de ce point de vue, toutes ces mesures ressemblent méchamment à ce qu’ont fait les gouvernements de droite qui se sont succédé, en France, en Europe, outre Atlantique, à travers le monde, ces dernières décennies.
Alors, où est la nouveauté ?
La nouveauté réside dans le fait que Macron et son gouvernement sont en train d’aller au bout d’une certaine conception de l'État, conception selon laquelle il doit se concentrer sur le contrôle de la population. On connaît la musique : diviser, régner. Pour le reste, le marché décidera.

Et ensuite ?
À partir du moment – et c’est le 3ème point, on pourrait dire la dernière étape – où chacun est entièrement recroquevillé sur sa propre survie (on peut parler de survie quand on vit avec le sentiment qu’il ne faut pas manquer une marche, n’est-ce pas ?), il devient facile d’affaiblir les principes de notre démocratie. J’exagère ? J’espère bien. Mais tout de même, observons ce qui s’est passé avec le fameux projet de loi sur les fake news. Lors de ses vœux à la presse, Macron a évoqué sa volonté de lutter contre les informations inventées dans le but de nuire ou de faire du buzz. Très bien : tout le monde est contre les fake news.
Cependant, dans son allocution un élément mérite d’être relevé. C’est que, nous expliquait le Président de la République, la loi sera effective « en période électorale ». Parce que le reste du temps les fake news n’ont pas d’importance ? Sans doute pas. Mais Emmanuel Macron manifeste là son intention de permettre aux candidats – les gros, ceux qui jusqu’à présent, ont toujours gagné les élections – de continuer à faire de même. En empêchant le flux des fake news en période électorale, Macron s’assure un avenir plus brillant qu’Hillary Clinton, qui aurait sans doute été élue sans l’intervention de la Russie. Sans les fake news, la Grande Bretagne ne serait pas en train de quitter l’Europe, David Cameron serait encore Premier ministre et le monde de la sphère libérale-démocrate serait encore au pouvoir, uni dans toutes les grandes puissances du monde.
Par cette loi imaginée « pour protéger la vie démocratique » (je ne fais que citer ce langage orwellien qui dit le plus sereinement du monde l’inverse de ce qu’il désigne), Macron prépare donc sa propre réélection. Cette ambition toute personnelle vient ainsi s'inscrire dans un projet liberticide à plus d'un titre. Notons qu'avec les lois sur le renseignement du début de quinquennat, cela fait beaucoup. Pour parvenir à ses fins, le président de tous les Français semble décidé à achever de les séparer.

Dans un élan de ce cynisme tel que celui que je lui connais désormais, je le vois et l’entends déjà prononcer le discours qu’il fera à la veille de mai 1968. Devant le sage auditoire de ses collaborateurs, alors que sa femme debout sur le côté le regardera en gardant les mains jointes, il vantera alors la capacité qu’ont eu en leur temps les Français, étudiants, ouvriers, à s’unir pour changer le destin de la Nation. Mais il célébrera d’autant plus solennellement la puissance du peuple d’hier, qu’il n’aura eu de cesse de taire celle d’aujourd’hui.
Ne soyons pas dupes. Ce sera peut-être déjà une forme de révolution.