micro.jpeg Depuis plusieurs jours un événement fait vibrer la sphère politico-médiatique. C’est la diffusion, par le journal Quotidien, des propos que Laurent Wauquiez a tenu pendant des cours qu’il donnait à des étudiants de l’école de commerce de l’EM Lyon. Révélations, dézingage, insultes envers d’autres personnalités politiques, y compris des membres de LR... Les cours étaient censés être apolitiques mais à l’évidence, il n’en était rien. Des étudiants ont jugé bon de le faire savoir. À l’occasion de ces révélations, tous les ingrédients étaient donc réunis pour créer le buzz. Pourtant, dans leur ensemble, les propos qui viennent de ressortir ne me semblent pas si surprenants que cela.

Que le chef du parti de l’argent se montre hautain, méprisant, haineux et cynique avec ce qui n’est pas lui n’a pas vraiment de quoi étonner. Il est d’ailleurs de notoriété publique que M. Wauquiez a instauré une ambiance de travail particulièrement difficile dans ses rangs – y compris au sein de la direction de la région Auvergne-Rhône-Alpes - et qu’à toutes occasions il démolit ceux qui font mine de s’opposer à lui. Rien donc de très inattendu n’a par conséquent fuité de ces réunions politiques (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit). Seul ce qui est dit d’un espionnage supposé par Nicolas Sarkozy de ses ministres au temps de sa présidence pourrait sonner comme un coup de tonnerre, à condition néanmoins que des preuves ou un faisceau de témoignages s’ajoutent dans les prochaines heures aux affirmations du leader de la droite.

Non, au-delà du fait que Wauquiez a fait preuve d’un véritable amateurisme en se confiant ainsi sans retenue - visiblement certain que son autorité naturelle et sa récente promotion empêcheraient toute velléité de rébellion à l’heure, rappelons-le, du smartphone et de la course permanente aux petites phrases - les révélations ne présentent pas un grand intérêt. En revanche, les conditions dans lesquelles ces propos ont été tenus méritent autrement plus d’attention. Il s’agit d’un véritable dispositif, qui a été mis en place par Laurent Wauquiez et son équipe, et qui visait à conquérir les cœurs de nos chères têtes (encore) blondes. Ce dispositif, maintenant que nous en connaissons tous la nature, doit être interrogé.

Les cours des 16 et 17 février derniers, qui faisaient partie d’un cycle d’un an, n’étaient pas les premier dispensé par Wauquiez. Or, peut-on se satisfaire qu’un responsable politique en activité aille ainsi devant des étudiants et ordonne que ses paroles soient tenues secrètes ? Par exemple, on comprend aisément qu’un médecin s’engage à ne jamais divulguer ce qui s’est dit avec son patient dans le cadre d’une consultation. Mais il est pour le moins dérangeant d’apprendre qu’une personnalité politique de premier plan exige que les propos qu’elle tient devant une assemblée d’électeurs potentiels restent « privés ». Bien au contraire, des exigences, c’est toute la société qui doit en avoir envers les politiques, à commencer par celle de savoir quels messages ils transmettent à la jeunesse du pays.

Pourtant, Bernard Belletante, le directeur général de l’EM Lyon, ne s’est pas fait attendre pour envoyer un mail à l’ensemble de ses élèves pour expliquer qu’"enregistrer une personnalité sans l’en informer n’est pas une valeur early maker" (sic). Quant à M. Wauquiez, il n’a trouvé rien de mieux à faire pour répliquer que de lancer des insultes supplémentaires, cette fois à l’égard de Quotidien et de porter plainte contre le journal. On marche sur la tête.

Plus grave encore. Avec ce lamentable épisode, ce à quoi nous avons assisté de façon fragmentaire, c’est la fabrique de collusions. Il faut entendre Wauquiez parler à ses émules ! Son ton, mélange de fermeté et de confidence, mais aussi le public auquel il s’adresse, trié sur le volet (les étudiants ont dû en effet écrire une lettre de motivation pour pouvoir participer au cours), tout cela nous révèle comment une élite, ou prétendue telle, a accès à des informations que le reste de la population n’est pas censée connaître. Alors là, quelques minutes seulement, on a pu entendre la teneur de ces phrases qui forgent l’oligarchie de notre pays. Cette boue, c’est de l’or : c’est de l’information qui ne nous était pas destinés.

Dans ces circonstances, la réaction du porte-parole des Républicains Gilles Platret, qui a comparé l’enregistrement à « un exercice au niveau CAP d'ajusteur-monteur », sonne comme un dernier aveu : oui, pour les personnes qui dirigent le pays ou aspirent à le faire, il y a bien deux catégories de personnes : celles qui méritent de tout savoir de la vie politique, au point d’être informées de ce qui relève de l’organisation, voire de la sûreté de l’État – et les autres, les apprentis, les petites gens, aux méthodes viles, fondamentalement indignes de s’approprier de telles paroles sans les pervertir. Au terme de l’écoute de la bande son, on a le désagréable sentiment que Wauquiez et sa clique ne souhaitent finalement pour rien au monde donner de la confiture à des cochons. À des riens, des fainéants, pourraient-ils dire encore ? Suis-je bête : les termes ont déjà été pris.