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Ce lundi 9 avril à 3 heures du matin, la police a commencé l’expulsion de plusieurs dizaines d’habitants de Notre-Dame-des-Landes. Il s’agit, selon le gouvernement, de débarrasser la zone de tous ceux qui ne se sont pas déclarés officiellement à la préfecture lors d’un recensement récent. On laisse entendre au passage que ce seraient des personnages volontiers violents. Donc de potentiels fauteurs de troubles. C’est qu’il y a, selon le gouvernement, les bons zadistes et les mauvais zadistes. Autrement dit, dans une démonstration de force dont il est désormais coutumier, le gouvernement veut expulser les squatteurs, présentés pour l’occasion comme des rebelles, afin de remettre de l’ordre en général et de réinstaurer l’ordre républicain en particulier dans une zone dite de non droit.

L’ordre, parlons-en… Comment le calme, l’harmonie, le sentiment de justice et du travail bien fait pourraient-ils advenir d’une série d’expulsions sauvages, effectuées sans la moindre procédure juridique ? Car selon un collectif de juristes et d’avocats qui ont interpellé le Premier Ministre dans une lettre ouverte, rien n’est fait dans les formes. Pourtant, il a été rappelé par la présidente de la commission « Libertés publiques et droits de l’homme » du Conseil national des barreaux, Mme Françoise Mathe, que « seule l’exécution d’une décision de justice régulièrement mise en œuvre serait de nature à légalement justifier l’intervention des forces de l’ordre dans la Zad et l’expulsion de ses habitants. » On comprendra que cette manière arbitraire de désigner les indésirables a quelque chose de pratique. Elle ne représente pas moins une négation pure et simple de la loi. Dans ces conditions, où est la zone de non droit ?

Non, selon toute raison, rien de bon ne pourra advenir d’une telle opération. Son but à peine voilé est clair : satisfaire la droite, à laquelle plus personne ne doute de l’appartenance du gouvernement actuel ; et provoquer le chaos, car c’est ce chaos qui étouffera de la façon la plus sûre les remous de la mobilisation sociale immense qui est en train de se lever. Pendant que nous regarderons les images officielles des bulldozers détruisant les maisons, nous verrons surtout moins les grévistes, déjà traités de manière inique par les médias.

Qu’on nous explique : que pourrait donc produire cette violence d’autre que la violence elle-même ? Alors qu’il a d’ores et déjà été annoncé que les expulsions prendraient plusieurs jours, on peut craindre un dérapage, si vite arrivé, peut-être même - comment ne pas y penser après la mort de Rémi Fraisse ? - un terrible drame sur place. Et dans les prochaines heures, tandis que les ondes de violence seront parvenues jusqu’aux hommes et aux femmes en lutte au même moment dans tout le pays, tandis que les étudiants tiennent bon malgré les assauts répétés de milices d’extrêmes droites, que les jeunes des universités de Nanterre et de Lille se retrouvent cernés par les CRS et certains arrêtés, la brutalité et l’injustice se seront répandues à travers le pays comme une traînée de poudre.

Mais d’ailleurs, avec cet envoi à l’évidence disproportionné d’engins et de troupes à un endroit de notre sol, le gouvernement ne cherche-t-il pas à signifier, nous signifier, à tous, qu’il est aussi prêt à exercer sa violence là, là et là, dans les universités, dans les manifestations, dans nos rassemblements et dans toutes les AG, partout finalement où il le jugera nécessaire ? Et quoi ! M. le Président et vos sbires, seriez-vous en train d’exercer une menace sur tous ceux qui ne se plieraient pas à vos ordres ? Que se passe-t-il ? Où nous emmenez-vous ?

Le gouvernement ne cédera pas…. Combien de fois depuis le début des mobilisations des cheminots ai-je entendu cela ? De la bouche d’Élisabeth Borne la Ministre des transports, de Bruno Lemaire, du Premier Ministre lui-même, sans parler là encore du rôle des médias qui se sont fait le relais de ces propos irresponsables… Mais il y a, je crois, confusion : la rigidité n’a rien à voir avec la droiture.

Alors quand on voit combien le mécontentement a gagné le pays moins d’un an après l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, on est en droit de se demander : pourquoi tout cela ? Pourquoi ceux qui prétendent nous diriger mettent-ils autant d’énergie à bouleverser les vies des citoyens ? À les malmener, les ballotter, les fragiliser, les précariser, tantôt en leur retirant des droits face à leur employeur ou bien une part de leurs revenus ? À attaquer de tous côtés les structures et les institutions qui garantissent l’égalité de tous, sur tout le territoire ? À menacer les services publics et dans la foulée ceux qui l’assurent ? À abandonner finalement tout ce qui permet la vie en société, notre bien commun à la concurrence et à la privatisation ? Pourquoi un tel acharnement à instaurer le chaos dans le pays ?

Le véritable problème se situe en ce point précis. Nous sommes gouvernés par des gens incapables de préserver une organisation de la communauté, pérenne et satisfaisante pour le plus grand nombre, par des gens incapables en fait de garantir l’ordre social. Et la tendance de plus en plus affirmée du Président actuel à la démonstration de force absurde, comme c’est le cas à Notre-Dame-Des-Landes, au coup de menton (on se souvient de Macron rétorquant « Je suis votre chef » au chef d’État Major de Villiers), à l’humiliation et à l’insulte (les exemples ne se comptent plus), en un mot à l’autoritarisme, ne peut être détachée de la prise de conscience qui est en train de se faire au sein de la population. Sous les salves d’ordonnances, les citoyens prennent la mesure des catastrophes sociales et humaines que le Président de la République est en train de provoquer. Il le lui fait payer en usant de violences, cette fois physique. Tout cela est très grave. Et nous révèle au grand jour qu’on ne peut être à la fois le garant de l’ordre et du libéralisme. Il y a là une incompatibilité fondamentale.

L’oligarchie au pouvoir, celle-là même qui décide aujourd’hui de nos conditions d’existence, est d’abord et surtout une horde d’hommes sans foi ni loi, une bande de mercenaires capables de tout détruire pour préserver et accroître leurs privilèges. Or, le tour de force de cette horde est d’avoir présenté son anarchisme économique comme un vecteur d’ordre, de s’être posée comme le garant d’un socle solide sur lequel la société mondialisée peut se reposer. Le libéralisme, en vérité, s’accommode parfaitement de l’entropie, c’est à dire de la tendance naturelle d’un système à évoluer vers le désordre. N’est-ce pas ce que montre, un exemple parmi d’autres, la destruction de l’environnement par les pratiques de l’agro-industrie ?

Il est devenu nécessaire et urgent de démonter les représentations mensongères qu’a forgées l’oligarchie quand elle prétend que, par le simple jeu du libéralisme, l’histoire va dans le sens du progrès. Lorsqu’elle répète que le développement économique mène à la prospérité, elle cache une réalité toute autre puisque seul un petit groupe est en mesure de s’enrichir. Il ne peut en être autrement. Ainsi, chefs d’entreprises et actionnaires, banquiers, multinationales, produisent une richesse qui remet dangereusement en question l’équilibre social. Cette richesse est intrinsèquement délétère. En conséquence, ses serviteurs, les dirigeants-investisseurs comme Trump, mais aussi le banquier d’affaire Macron constituent une menace pour la société.

Leur système - bancaire, économique, financier -, n’a de systémique que sa propension à générer le chaos. Le véritable système, au sens d’un ensemble organisé, est constitué des biens communs, des mécanismes de protection, et de tout ce qui garantit in fine le bon fonctionnement de notre société. Et c’est précisément ce que les libéraux entendent détruire pour ne garder que la seule chose qui les intéresse : la concentration de la richesse entre les mains d’un petit groupe de privilégiés. Nous qui sommes pour le maintien de l’ordre social, nous nous opposons farouchement à la mainmise exercée par une poignée d’arrivistes incontrôlables et menaçants. Nos manifestations n’ont rien d’une révolte, elles sont un recadrage. Le 5 mai, toutes les pièces de la machine sociale se mettront en mouvement pour montrer aux vrais casseurs ce à quoi ils s’attaquent.