Dans mon billet précédent, j’évoquais la tendance du Président Macron à employer, lors de l’entretien du dimanche 15/04, à tort et à travers le terme de légitimité, afin de justifier ses actions les plus douteuses (interventions en Syrie, répression à l’égard des zadistes de Notre-Dame-des-Landes et des étudiants) et de mener des réformes sans prendre le temps du dialogue avec les acteurs nécessaires à tout débat démocratique. Nous allons voir à présent de quelle manière, pour mieux faire passer les injustices inhérentes à sa politique libérale, il a travaillé à bâtir la cohérence de son discours et ce, au prix de quelques contorsions sémantiques.


Épisode II : Un système cohérent
Alors qu’il s’expliquait sur la baisse de l’impôt sur la fortune (ISF) et de la taxe sur le versement des dividendes, Macron a affirmé avec insistance que la théorie du ruissellement n’était pas une référence pour lui : Je ne crois pas à la théorie du ruissellement. Au regard de la politique libérale qu’il conduit, cette assertion paraît fausse, bien sûr. Il s’agit plus probablement pour Macron de se débarrasser de l’image impopulaire qui colle désormais à la peau de ce Président des riches. Mais il ne fait pas autre chose que demander des efforts à la très grande majorité des citoyens (retraités, cadres moyens, fonctionnaires), tout en laissant la catégorie des plus aisés en dehors de tout système de redistribution. Le peuple paie, la caste est épargnée. Malgré cette contradiction, on comprend que pour Macron, la priorité absolue est donc de maintenir le sentiment qu’il est le garant de la cohésion nationale. Mais, reconnaissons-le, c’est un peu la quadrature du cercle.

L’un des procédés rhétoriques utilisé par Emmanuel Macron dimanche dernier pour rendre plus supportable la séparation entre la majorité de la population et un petit groupe de privilégiés réside alors dans une désincarnation systématique de ce dernier. À l’entendre, les riches, exemptés d’impôts, deviennent une simple catégorie, le produit sans corps et sans âme d’une classification quelque peu technocratique. Cette caste semble ainsi inaccessible au commun des mortels. Présentée de cette manière, elle n’est plus un groupe d’hommes et de femmes vivant dans sa bulle d’opulence, mais seulement un maillon dans une chaîne de mécanismes complexes, voire inextricables.

On a un premier exemple de la désincarnation systématique opérée par Macron lorsqu’il a été question de la réforme de la SNCF. Il explique alors que pour mettre fin aux déficits liés aux transports ferroviaires, des efforts sont demandés à chacun :

- aux usagers - Macron ne précise pas davantage, mais on sait qu’ils verront les prix des billets augmenter sensiblement comme ce fut le cas dans le reste de l’Europe et, faute d’investissements de l’État, certaines lignes sont condamnées à disparaître,

- à l’entreprise, qui va connaître une réorganisation,

- et aux cheminots qui perdront leur statut.

On s’en doute, les transformations structurelles et administratives que s’apprête à connaître la SNCF - l’entreprise - n’ont rien de comparable avec les sacrifices que les citoyens, cheminots et usagers, devront faire. Pour Emmanuel Macron, tout est pourtant mis sur le même plan.

Or, tandis que les journalistes mettaient en balance le déficit annuel de la SNCF (1,5 million) et les salaires affolants des cadres de la SNCF, à commencer par celui de la Ministre Florence Parly lorsqu’elle était directrice générale chargée de SNCF Voyageurs (52 000 euros par mois tout de même) et tandis qu’est soulignée la responsabilité du patron de la SNCF Guillaume Pepy, Macron prend bien soin… de s’indigner : Vous avez une manière de vous attaquer aux gens ! Vous les jetez en pâture.

À l’entendre, il ne faudrait surtout désigner personne : tout ce qu’il est permis de faire, c’est déplorer un système. Hors de question donc d’identifier les quelques hommes et femmes qui se sont littéralement gavés au détriment du service public, et qu’eux-mêmes ne jugent aujourd’hui plus assez rentable.

De même, il était frappant de voir la vive réaction qu’a provoqué Jean-Jacques Bourdin en prononçant le nom de Bernard Arnaud, patron du CAC40 et cité dans les Paradise Papers pour avoir placé des actifs dans des paradis fiscaux. Macron a d’abord nié que c’était son ami. Puis il a balayé toute tentative de nommer des coupables d’un revers de main : Je ne suis pas là pour juger tel ou tel.

Et de déployer tout un arsenal linguistique des plus abstraits pour expliquer la complexité de la lutte contre l’optimisation fiscale. En vrac, cela donnait dans une sorte de litanie :
il faut déconstruire proprement – stratégies de contournement (pour évasion fiscale) - États dont les règles permettent des contournements massifs (pour paradis fiscaux) - avancées en matière d'échanges d'informations - convergence fiscale au sein de l’Union européenne - système de contrôle - administration fiscale – dispositifs - mécanisme.
La liste n’est pas exhaustive, mais on voit l’objectif. Difficile d’imaginer le Président de la République parler en des termes aussi froids de délinquance ou même de terrorisme. Chez lui, certains maux sont indéniablement plus palpables que d’autres.

Tandis que les catégories sont faites et les rôles distribués, il peut alors dérouler sa cohérence (Je suis d’une constance extrême, aime-t-il à dire). Et une fois les plus riches mis de côté et rendus invisibles, une forme de partage des richesses peut désormais (et enfin) avoir lieu. Mais c’est une forme cynique de répartition : plutôt un partage des miettes.

Ainsi, les retraités donnent aux salariés, ce qui permet de baisser leurs cotisations sociales ; mais Macron ne manque pas de souligner que dans le système de retraites par répartition, ce sont les salariés qui paient les retraites ; les fonctionnaires voient leurs points d’indice gelés mais il est dit qu’il faudra tôt ou tard revaloriser les salaires des enseignants et des infirmiers qui travaillent dur ; les classes moyennes n’auront plus à payer de taxes d’habitation mais un deuxième jour de solidarité est une piste intéressante… On nous joue une farce, où sur scène Édouard paré de ses plus beaux atours va déshabiller Pierre pour habiller Paul puis déshabiller Paul pour habiller Jacques. Ou quelque chose comme ça.(1)

Dans ce système bien huilé, c’est tout naturellement qu’apparaît le mot solidarité. Mais si Emmanuel Macron insiste sur la solidarité inter-générationnelle qui justifierait l’augmentation de la CSG et si, comme on l’a vu, il envisage un 2ème jour de solidarité pour financer la dépendance, le terme n’est pas utilisé pour qualifier les investissements des plus riches et des chefs d’entreprises dans l’économie nationale. Ici, plus aucune valeur morale n’est mobilisée. Pas plus qu’un système de redistribution des richesses global, contraignant et réellement efficace n’est organisé. Impossible donc de savoir ce qui sera fait avec les cadeaux fiscaux faits aux riches.

Macron se contente de répéter que quand on empêche les gens de réussir, ils vont ailleurs. Pour le reste, il est très difficile de séparer le bon grain de l’ivraie (c’est à dire ceux qui réinvestissent de ceux qui se contentent de bénéficier de cadeaux fiscaux). Effectivement, Macron lui-même semble avoir renoncé à la théorie du ruissellement. Et faute d’argent magique, il tombe dans la pensée magique : une pincée d’espoir, une bonne dose de mauvaise foi, des paroles ressassées et dans deux ans, nous dit-il, on pourra faire un bilan.

Ces exemples montrent comment Emmanuel Macron manie les mots. Il les choisit toujours avec parcimonie et, en même temps, avec lui ils sont à géométrie variable. Son usage du terme légitimité est finalement comme celui de solidarité : purement pragmatique (2) . Cette façon de procéder permet toutes les extrémités. Ainsi l’a-t-on constaté sur la question de l’immigration et plus précisément quand a été évoqué le délit de solidarité.

Pour pouvoir développer une de ces réponses de Normand dont il est le spécialiste, Macron n’a pas hésité à distinguer la bonne et la mauvaise … solidarités. L’une, qui consiste à sauver la vie d’un migrant en danger, serait louable (dans la bouche du Président, elle se mue en devoir d’humanité), tandis que l’autre, qui consiste à aider des passeurs, reste répréhensible. Pourtant, s’il s’agit de sauver une vie, peu importe l’identité de la personne que l’on sauve, non ? Et si quelqu’un vient par exemple à conduire un passeur quelque part, ou à l’héberger, il ne saurait être question, et cela en aucune mesure, de délit de solidarité, mais plutôt de complicité… On le voit, un tel mot supporte mal le pluriel. Comme la plupart des valeurs morales, d’ailleurs. C'est que la solidarité, elle, ne se compte pas.

(1) Le discours est exactement le même pour l’ensemble des services publics : moindre augmentation des budgets et non renouvellement des personnels cohabitent en permanence avec la promesse de rentrées d'argent par l’investissement (EHPAD) et, si l’on arrive à créer cette dynamique, une possible augmentation des salaires.


(2) La pragmatique est une branche de la linguistique qui appréhende la signification des éléments de langage uniquement en fonction du contexte de leur emploi.