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D’abord, il y a eu les frappes en Syrie, décidées par Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron. Tout cela s’est fait non seulement dans un entre-soi on ne peut plus malsain - et c’était déjà là une raison suffisante pour s’y opposer comme nous l’avons fait alors - mais surtout, l’opération a été décidée au mépris des plus hautes instances internationales, tel que le Conseil de sécurité de l'ONU et malgré les exhortations de son Secrétaire Général à ne pas intervenir.

Bien sûr, nul ne pouvait être insensible à la présomption d’une attaque chimique du pouvoir syrien sur sa population. Mais enfin tout de même, une initiative militaire des trois pays sans mandat de l’ONU constituait un inquiétant précédent. Macron a alors cherché à justifier l’injustifiable à grand renfort d’arguties et de contre-vérités que j’ai énumérées dans un billet précédent. Ce que ces frappes laissaient craindre un an à peine après son accession à la tête du pays, c’était l’alignement de la France sur les velléités (décidément toujours) belliqueuses de la 1ère puissance mondiale.

Depuis nous n’avons pas été déçus. Le mois dernier, à l’occasion de la visite du président français à son homologue américain, les images des marques démesurées d’affection des deux chefs d’État ont passé la barre du ridicule. Les réseaux sociaux, qui donnent si bien le pouls de notre époque, n’ont d’ailleurs pas manqué de tourner en dérision, par la caricature et la parodie, les papouilles présidentielles. Et n’en déplaise au journal Le Monde qui à l’époque avait absolument voulu voir dans les codes gestuels employés par Trump et Macron une forme de lutte, douce, policée, mais non moins vigoureuse, de domination (comme s’il était nécessaire de remettre de la virilité dans toute cette histoire), le fait est qu’à ce jeu grotesque, c’est bien le nôtre, de président, qui a perdu.

Ne nous reconnaissant en aucune de ces simagrées d’ordre prétendument diplomatique, nous sommes nombreux à avoir souhaité que celles-ci tombent vite, très vite, dans les oubliettes de l’histoire. Ce sera malheureusement impossible. L’objectif que s’était donné Emmanuel Macron en étant le premier chef d’État à se rendre à la Maison Blanche était de convaincre son nouvel ami de ne pas sortir les USA de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Raté.

On le voit déjà, le retrait des États-Unis a des conséquences désastreuses dans tout le Moyen-orient où l’embrasement semble désormais imminent. Évidemment, il ne s’agit pas de tenir E. Macron pour responsable de la situation dont chacun mesure la terrible complexité. Mais quel besoin avait-il d’aller jouer les porte-parole de l’Europe ? Et surtout, pourquoi donc nous avoir infligé, à nous, citoyens et citoyennes français impuissants derrière nos écrans, une telle humiliation ?

Aujourd’hui, alors que c’est l’Europe toute entière qui se confond en déclarations gênées pour ménager la chèvre et le chou ; alors qu’elle prétend tout à la fois maintenir le statu quo, aider l’Iran à contourner les sanctions à venir et œuvrer à un nouvel accord, nous découvrons pour beaucoup un aspect qui nous avait jusqu’alors échappé. Car on nous apprend que, comme tous les pays du monde, nous sommes pieds et poings liés aux États-Unis. Pardon, il faut être précis : nous sommes à leur merci.

Nous le sommes non pas uniquement parce que les choix diplomatiques et géo-politiques de ce pays ont des répercutions sur nos relations avec le reste du monde. Cela, nous le savions déjà. Non pas parce qu’en tant que membres de l’OTAN, nous sommes tenus de suivre les yeux fermés les stratégies étasuniennes, décidément toujours belliqueuses. De cela aussi, nous étions parfaitement au courant, et la France insoumise n’a eu de cesse de dénoncer cette situation d’intenable assujettissement de notre nation à des intérêts souvent contraires aux nôtres. Non pas même parce que notre économie est dans une large mesure tributaire de celle de notre partenaire américain. Ce n’est là non plus un secret pour personne. Non, la prise de conscience est d’une tout autre mesure. Elle est sans doute plus rude, car elle embrasse tous les aspects des relations entre deux pays. Notre dépendance a pris la forme d’un véritable imbroglio. Un imbroglio géo-politico-économique.

La France subira des sanctions économiques si elle refuse de prendre des mesures identiques à celles des États-Unis. Rien que ça. Ses entreprises en effet devront elles aussi se retirer de l’accord de 2015 avec l’Iran. L’information est lâchée, elle a même un nom jargonnant à souhait : l’extraterritorialité américaine. Mais pour beaucoup d’entre nous, elle s’apparente à une révélation. À moins qu’il ne s’agisse d’un aveu, qu'on nous aurait fait, enfin, tant cette nouvelle semble grave. Car autant dire que la France sera traitée par les USA de la même manière que l’Iran si elle n’obtempère pas et ce, sous le seul prétexte qu'elle utilise le dollar dans le cadre de ses échanges commerciaux.

Les États-Unis ont tout bonnement institué une forme de contamination juridique, capable de toucher les pays du monde entier. Cette contamination, cela va de soi, leur est toujours favorable. Quoi ? Les entreprises françaises auraient 3 à 6 mois pour rétablir des sanctions contre l’Iran ? Elles ont quelques semaines pour se retirer du pays ? Voilà l’ultimatum que nous pose aujourd’hui notre allié in-dé-fec-tible. Comment en est-on arrivé là ? On se frotte encore les yeux. Le réveil est difficile. Sommes-nous à ce point à genou ?

Bien sûr, le phénomène n’est pas nouveau. L’origine de notre asservissement date du passage de l’étalon or au dollar comme monnaie de référence à travers le monde. Cela remonte à 1971, tout de même. Oui, je l’ai dit, nous savons tous cela, nous le savons parfaitement. Il n’empêche, et comme c’est étrange : avec cette histoire en apparence si éloignée de nos préoccupations quotidiennes, on est en train de se cogner au réel. Et ce qui se passe aujourd’hui ne laisse plus de doute sur la nécessité de nous défaire du sac de nœuds dans lequel la France et l’Europe se sont laissées enfermer.

Il est des moments où le sentiment de déflagration, plus que la déflagration elle-même d’ailleurs, est capable de nous donner la force de réagir. Regardons les choses telles qu’elles sont : nous avons atteint une limite. Dans notre relation avec les USA, nous avons touché le fond et il est grand temps de nous propulser vers la surface. Mais pour cela, nous devons être capables de donner le grand coup de talon qui nous éloignera des fonds boueux. Avec de la détermination et la volonté d’en finir une bonne fois avec cette paresse et cette faiblesse de caractère qui ont mené nos derniers présidents à accepter toutes les humiliations, nous pouvons renverser la situation.

Des choses ont déjà été faites, d’autres encore sont aujourd’hui possibles, qui séduisent au-delà des nations, des partis et des couleurs politiques : la Chine est parvenue ces derniers mois à lancer un contrat pétrolier libellé en yuan et convertible en or, ce qui a permis au Venezuela par exemple de vendre son pétrole en contournant l’embargo américain ; dans son commerce avec l’Iran, la France a su faire appel à des banques qui n’ont aucun lien avec les États-Unis ; enfin, certains spécialistes préconisent une loi de blocage, comme celle qui nous permit il y a 20 ans de braver l'interdiction américaine et d'acheter du gaz ukrainien en pleine guerre froide. L'Europe, alors, avait jugé que les USA étaient tout simplement allés trop loin. Aujourd'hui, une renégociation de l'accord est même envisageable. Mais à condition qu'en attendant, l'actuel reste en vigueur.



On le voit, l’enjeu se situe bien au-delà de l’accord avec l’Iran. Ce dont nous devons nous extraire, c’est de ce jeu de poupées russes (mais l’adjectif, on l’admettra, n’est pas le bon) qui rend la France dépendante d’une Europe libérale et anti-sociale, elle-même soumise aux pulsions hégémoniques des États-Unis. Jamais l’urgence pour les nations européennes de redevenir pleinement maîtresses de leur destin ne s’est autant fait sentir. Cette nécessité s'impose à nous, avec la même force que celle de changer l’Europe et de revoir les traités qui l’étranglent. Elle a sans doute à voir également avec la stratégie plan A / plan B que nous défendons. Car fondamentalement c’est de la souveraineté des nations, et à travers eux de celle des peuples qu’il est question. Mais la France, avec l’Europe, peut agir dès maintenant. Dans la situation actuelle, telle qu’elle se présente, elle peut franchir une étape importante - la première depuis des décennies. Reprenons la main, saisissons l’occasion.