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Sept infirmiers de l’hôpital psychiatrique du Rouvray à Rouen se sont mis en grève de la faim il y a deux semaines. À ce jour, deux ont été hospitalisés dans un état préoccupant, et une troisième devrait l’être aujourd’hui. Depuis plus de dix jours, ils ont trouvé la force d’arrêter ensemble de s’alimenter pour dire leur colère et se faire entendre. Que réclament-ils ? Une augmentation de salaire ? Des primes ? Une revalorisation de leur statut ? Rien de tout cela. S’ils ont pris cette mesure extrême, c’est pour obtenir de leur direction qu’elle investisse de l’argent… dans l’hôpital. Qu’elle en prenne soin en quelque sorte. Ces infirmiers demandent qu’elle crée des chambres et recrute du personnel supplémentaires. Cela pour qu’enfin les conditions de vie des malades deviennent correctes. Car aujourd’hui, expliquent-ils, elles ne sont pas dignes. La prise en charge des patients n’est plus assurée dans les locaux. Ils le disent eux-mêmes : ils font de la maltraitance.

Pourtant, au regard de la spécificité et de la pénibilité de leur métier, avec un salaire avoisinant les 1500 euros mensuels en fonction de primes de nuits, de gardes les week-end, dimanches et jours fériés, une revalorisation de leur statut ne serait pas du luxe. S’ils étaient à la tête d’une entreprise tentaculaire, s’ils étaient les actionnaires ventripotents d’une société multinationale, les choses seraient autrement plus faciles. Il suffirait d’inviter Pierre Gattaz à dîner dans un restaurant étoilé pour ainsi, entre la poire et le dessert, le convaincre d’aller mendier discrètement auprès de Macron ou de ses sbires une énième injection de milliards publics dans leurs affaires déjà bien juteuses. Pour le bien de la nation, cela va de soi.

Mais non, ici il n’est pas question de dividendes ni de parachutes dorés. Nous sommes face à des hommes et des femmes simples, modestes, qui exercent un métier difficile, tant physiquement que moralement, et qui sont arrivés à la triste conclusion qu’il leur fallait mettre dans la balance leur santé et leur vie pour que des personnes fragiles, qui souvent côtoient la misère, qui jonglent parfois avec la violence et la mort, bien malgré elles, des personnes qui sont dans l’incapacité - temporaire ou définitive - de prendre soin d’elles, puissent être prises en charge, aidées, être isolées de l’agitation du monde, puissent trouver un peu de repos, qu’elles puissent vivre enfin dans des conditions décentes. Ou à peu près décentes. Peut-être faut-il le dire autrement : aujourd’hui en France, des gens qui vivent chichement et d’un labeur éprouvant sont en train de se mettre en danger pour protéger des individus dans une souffrance encore plus grande. Et pourquoi ? Parce que par l’État les a abandonnés. Tous. Les uns, comme les autres. Les infirmiers du Rouvray aujourd’hui n’ont pas d’autre choix.

Comment peut-on accepter, dans un pays qui se targue d’être la sixième puissance mondiale, de laisser des personnes modestes et profondément humaines dans une situation aussi terrible ? Il faut les entendre parler de leur métier, les infirmiers de l’hôpital du Rouvray. Raconter les choses terribles qu’ils sont obligés d’accomplir chaque jour pour éviter le pire à leurs patients : imposer des camisoles chimiques aux uns, enfermer les autres avec un seau, attacher des personnes âgées dans des lits de camps, laisser des enfants dans des cagibis… et chaque fois, dans le seul but d’assurer leur sécurité. Parfois ils échouent dans cette tâche d’urgence extrême. Faute de moyens, de matériel, fautes de bras suffisants. Alors, souvent des violences éclatent. Il arrive qu’un patient échappe à leur vigilance et qu’on le retrouve quelques minutes plus tard, pendu dans un recoin de l’hôpital.

Il faut voir ces infirmiers retenir leurs larmes lorsqu’ils évoquent leur calvaire. Celui qu’ils vivent pleinement avec les malades dont ils s’occupent. Le même, ou presque, dès que la carapace se fend et que l’empathie fait mal. Les lèvres serrées, il avouent alors leurs mauvaises nuits, leurs remords. Les visions dont ils ne se débarrassent pas. Et pire que tout, leur sentiment d’impuissance. Des années d’études, disent-ils, le désir de bien faire et à l’arrivée, l’horreur au quotidien.

Qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls. Que nous sommes avec eux. Qu’ils sachent qu’ils sont des hommes et des femmes de grande valeur. Qu’ils nous entendent à leur tour et sachent combien nous les admirons. Et combien leur contribution à la société est autrement plus respectable que celle des chefs d’entreprises insatiables, à la solde d’actionnaires aux dents longues.

Il faut le reconnaître, tous ceux qui se retranchent derrière un mandat dérisoire pour décider, d’un coup de crayon, des réductions de budgets ici, des suppressions de postes là, pour perpétuer un système économique absurde et garantir les privilèges de leur caste n’accomplissent rien à côté d’eux. Que les infirmiers de l’hôpital de Rouvray restent forts, enfin. Leur combat, celui des humanistes, contre l’indifférence et le cynisme, ne sera jamais fini.