neurones.jpegDepuis la naissance du mouvement des gilets jaunes et sa médiatisation, LA grande question qui semble posée est de savoir si on les soutient ou non : alors les gilets jaunes, pour ou contre ? C’est la première question qui m’a été posée lorsque je suis intervenue dans un débat face au député LREM Raphaël Gérard, la semaine dernière. Ne nous racontons pas d’histoires, le simple fait de m’avoir placée face à un représentant du pouvoir en place, à l’initiative de l’augmentation de la taxe sur les carburants et du fioul, c’était m’inciter à prendre position contre elle. Et effectivement, je l'ai fait sans difficulté, soulignant notamment la proximité des méthodes de la France insoumise et du mouvement des gilets jaunes.

Le journaliste qui menait le débat n’a d’ailleurs pas manqué de me sonder davantage au sujet de mon engagement écologiste – qui aurait pu expliquer mon éventuel soutien à cette taxe -, tout comme il a demandé à plusieurs reprises à mon interlocuteur s’il comprenait la colère de ses administrés (ce qu’il a confirmé chaque fois que nécessaire). C’était déjà bien de chercher des nuances dans nos discours. Mais on le comprend, le dispositif ne nous permettait pas de développer au-delà de quelques phrases. La télévision n’est pas faite pour cela : son rôle est de faire de la pédagogie dans le meilleur des cas, dans le pire d’exacerber les divergences entre les différentes parties, le tout à coup sûr dans un temps limité.

En moins de temps qu’il n’en faut pour souffler, nous voilà donc tous figés dans des postures. Soit. Même Daniel Schneidermann, dont l'émission Arrêt sur images, grâce aux questions qu’il y soulève, permet toujours d’aller au fond des choses, a voulu commencer celle consacrée aux gilets jaunes par une interrogation sur le parti-pris des journalistes (supposés alors parler d’une seule voix) en faveur du mouvement. Dans le contexte actuel, cela ne me paraît pas suffisant. Je revendique un droit à la complexité. Ça tombe bien, il y a l’écrit… autant qu’il ait cette utilité.

Alors je le mets tout de go, ici même, en vrac : c'est vrai, le ras-le-bol fiscal sans distinction n’est pas une colère qui me parle, à moi qui ai une vénération pour l’impôt en temps que pot commun à destination du bien public ; c’est vrai, le diesel est une catastrophe pour la santé de tous, on doit s’en débarrasser et se débarrasser dans la foulée de relations immondes que le commerce du pétrole engendre au niveau international, Arabie Saoudite en tête ; c’est vrai, Emmanuel Macron a été élu pour un programme et cette augmentation de taxe était une promesse de campagne ; c’est vrai, tous les gilets jaunes n’ont pas en ligne de mire l’accélération de la transition écologique et le remplacement de la voiture par des transports en commun ; c'est vrai, vouloir consommer "coûte que coûte" tient de l'illusion dans une société en fin de vie à l'intérieur d'un monde fini ; c’est vrai, le mouvement a aussi permis une sorte de libération de la parole anti-fiscale, anti-migrants et anti-chômeurs et supposés assistés.

Mais c’est vrai. C’est vrai aussi : j’ai à titre personnel un réel lien affectif pour la voiture – ma bagnole ! -, car elle reste, pour moi qui vis à la campagne, un instrument de liberté ; je me reconnais pleinement dans le dégoût général de voir quelques nantis surfer sur la vague de la réussite financière, la peau dorée et le sourire ultra-bright, voyager dans des avions au carburant non taxé, ou prolonger l’utilisation du glyphosate pour satisfaire leurs amis lobbyistes tout en se nourrissant sainement et en procurant à leurs enfants des produits bios, alors que tant d’autres hommes et femmes suffoquent sous un tsunami de contraintes, de factures et parfois de dettes, mois après mois. À eux, bien souvent, il faut renoncer à une alimentation de qualité à la maison pour payer la cantine (pas bonne) des petits ; il est rageant, enfin, d'avoir vu en quelques années, et comme partout ailleurs, la fermeture de la maternité et des petits commerces de la ville la plus proche, et d'assister, impuissante, à sa sinistre agonie.

Et puis on peut continuer le déballage tous azimuts. Ajouter par exemple que ce n’est pas parce que Macron a été élu au suffrage universel que tous les électeurs adhéraient alors à toutes ses propositions. Ça ne se passe évidemment pas ainsi. Alors la seule chose raisonnable à faire lorsqu’on est au pouvoir me semblerait de rester à l’écoute de la population plutôt que passer systématiquement en force ; que l’attachement à la voiture n’a rien de définitif, que c’est une donnée culturelle, apprise, inculquée même, comme l’est l’attirance pour le sucre et le gras, et qu’il est possible, par un semblable apprentissage, de trouver d’autres satisfactions dans les transports en commun (par exemple, je sais que je n’aime pas prendre le RER, mais j’aime beaucoup prendre le TER) ; enfin qu’au regard de l’effondrement écologique et civilisationnel qui nous menace – non, qui a commencé de toutes parts -, la lutte pour garder le peu de confort qu’on est destiné à perdre semble finalement dérisoire et qu’il est urgent de prendre les choses, collectivement, par un autre bout. Un tout autre bout.

Tout ce nœud de contradictions, toutes ces considérations, ces affects aussi, ont donc dévalé les boursouflures de mon cerveau. Nous voilà bien avancés. Qu’à cela ne tienne, il y reste un peu de place pour faire le ménage, le tri, y défaire les nœuds, remballer tout ça dans des cartons, les empiler et se faisant, se frayer doucement un chemin. Pour autant, que veut-on ? En tant que mouvement citoyen et politique, notre devoir est de nous engouffrer dans cette brèche populaire et de clamer nos revendications. Une fois que l’on est clair avec l’ambivalence réelle, légitime, de nos jugements et de nos sentiments, il faut regarder les choses dans le cadre de notre stratégie politique.

De ce point de vue, l’émergence du mouvement des gilets jaunes est une chance : avec lui, nous nous retrouvons face à des interlocuteurs différents. Est-ce que cela nous arrive si souvent que nous puissions nous abstenir d’aller avec eux, de les accompagner dans leur lutte et de partager notre lecture de la situation ? On s’en doute, nous n’obtiendrons pas l’adhésion de tous nos interlocuteurs dans la semaine, mais finalement peu importe. Est-ce là autre chose que militer ? Récemment j’ai été approchée par des gens qui ne sont pas de mon bord politique mais qui, par le biais des gilets jaunes, se sont intéressés à notre discours. Comprenons bien : les choses sont en train de se faire. On peut en tirer 2 conséquences : 1) nous ne savons pas quel tour elles prendront et 2) si on ne saisit pas notre destin collectif en main maintenant, alors que les choses bougent, ce n’est pas demain que nous pourront espérer jouer un rôle quelconque dans l'accélération de la transition énergétique ; pas davantage dans le recul du gouvernement sur sa politique fiscale, pas plus écologiste qu'elle n'est juste.

Nous ne pouvons pas ne pas prendre part à l’histoire – avec un grand ou un petit h, l’avenir nous le dira – qui est en train de se faire. À quoi bon tremper dans l'eau le gros orteils semaine après semaine pour en jauger la température ? Plongeons ! Plongeons tels que nous sommes, forts de notre programme, de notre amour du service public et de notre conscience aiguë de l’urgence climatique. Quand bien même notre implication ne donnerait rien, ça aussi, peu importe. À ce jour ce n’est peut-être pas la question. Ce qui compte, c’est que nous aurons soutenu ce mouvement légitime à plus d'un titre sans jamais renoncer à nos revendications. Car si on ne profite pas de cette mobilisation populaire pour faire entendre notre lecture des choses, concrètement à quoi servirions-nous ? Et si ce n’est pas là que nous agissons, où le ferions-nous donc ? Dans nos cercles habituels ? Quel dommage de se donner tant de limites, aussi douillettes et amicales soient-elles.

Cependant, une fois que j'ai affirmé cela, je crois que nous devons aussi garder en tête qu’il y a toujours mille façons d’agir, mille façon de faire sa part. On peut le faire en allant bloquer les autoroutes avec ces nouveaux camarades de lutte, en étant actif sur les réseaux sociaux, en tournant des vidéos qui reprennent nos propositions en matière d'écologie et de fiscalité, ou encore en rédigeant des billets de blog sur le sujet. Bref chacun, je crois, peut y trouver son compte, avec la distance, plus ou moins grande, et peut-être même changeante, qui lui semblera la plus juste. Mais en restant toujours ouvert et curieux à ce qui se passe autour de nous.