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Actor studio
Le président a parlé. Alleluia. Dès ses premiers mots il a pris un air grave, un peu désolé et humble. En tout cas, tandis qu’il s’exprimait, on a vu clairement les commissures de ses lèvres tirer vers le bas. Je crois que c'est ce qu’il voulait signifier. Nous avons eu droit à un numéro d'acteur, donc, comme il sait les faire. Non pas qu'il soit particulièrement bon à cela, mais il faut reconnaître qu'il le fait sans trembler. Jouer la comédie ne semble pas lui poser de problème : il y va franchement, quelles que soient les circonstances. Sans vergogne.


Mais à qui s’adressait ce numéro ? À tous les Français, pourrait-on croire. Ce serait du moins ce que la fonction présidentielle et la situation auraient exigé. Pour autant, à y regarder de plus près, les mesures qu’il a annoncées ne concernent, elles, qu’une certaine frange de la population. Elles s’adressent essentiellement à ceux qui travaillent sans parvenir à joindre les deux bouts. À plusieurs reprises, il a parlé des « colères sincères », des « indignations » et des attentes « légitimes » (sans doute son mot fétiche dans sa grammaire manipulatoire) des travailleurs. Ses premières paroles ont ainsi été consacrées au « couple de salariés qui ne finit pas le mois et se lève chaque jour tôt et revient tard pour aller loin», aux mères seules, puis aux « retraités modestes qui ont contribué toute leur vie ». Des gens qui travaillent dur et vivent chichement. Ce n’est pas un hasard.


Valeur travail
Après des jours de réflexion avec ses conseillers, où les revendications sociales ont semble-t-il été souvent réduites à des principes psychologiques de comptoir, Macron a décidé de cibler dans son discours une grande part des personnes qui composent le mouvement des Gilets Jaunes. On l’imagine, manches de chemise retroussées et études statistiques à l’appui, réfléchir à une façon efficace de toucher le plus grand nombre des manifestants. Il a fait un calcul, très froid. Et a décrété l’« état d’urgence économique et sociale » pour répondre au seul « malaise des travailleurs qui ne s’y retrouvent plus ».

À partir de cette décision vient tout le reste : l’allocution se transforme en une ode à la « France du mérite, du travail » où la priorité doit être de permettre à chaque Français de « vivre mieux de son travail dès le début de l’année 2019 ». Les mesures immédiates vont alors dans ce sens : - augmentation dès janvier de 100 euros du salaire d’un travailleur au SMIC - défiscalisation des heures supplémentaires (Macron dit que « surcroît de travail doit permettre un surcroît de revenu », reprenant de manière à peine voilée le « travailler plus pour gagner plus » qui avait fait le succès de Nicolas Sarkozy en 2007) - prime de fin d’année aux employés sans impôt ni charge (sans obligation pour les employeurs)


Et pour ne pas laisser en reste ceux qui ont travaillé toute leur vie, il prévoit pour les retraités, ce « bien précieux de notre nation », l’annulation de la hausse de la CSG (la mesure concerne en réalité les foyers de moins de 2000 euros). Macron a toujours utilisé la flatterie pour s’adresser aux plus anciens, n’en doutons pas dans un objectif purement électoraliste. Pour s’en assurer, je renvoie ceux qui en ont le courage à son interview faite au journal de 13h de TF1 avec Jean-Pierre Pernaut. Pour ceux qui renoncent au replay, disons que l’allocution de ce soir était une nième occasion de valoriser cette catégorie sociale et générationnelle qui s’est largement laissée séduire par Macron lors des élections présidentielles. [1] Ici, plus que jamais, il insiste sur le mérite que les retraités ont eu à travailler toute leur vie et qu’ils ont à aider leurs proches.


Pendant ce discours, même l’évocation - tardive - des personnes en recherche d’emploi est l’occasion de valoriser le travail : l’indemnisation du chômage doit être revue, dit-il, selon « des règles qui récompensent… ceux qui travaillent », laissant ainsi penser que ce n’est pas le cas aujourd’hui. Avec cette petite phrase assassine, il valide l’idée selon laquelle les chômeurs sont des assistés payés à ne rien faire. Mais peu importe, dans ces circonstances cette catégorie-là de la population est pour notre président quantité négligeable et la dérive clairement droitière, visiblement assumée.



La suite ?
Je n’insisterai pas sur le caractère dérisoire de toutes ces mesures. Elles le sont et reviennent en réalité à prendre de l’argent dans une poche des salariés pour le remettre dans l’autre. Pas de surprise de ce côté : là encore, Macron est coutumier du fait. Mais la perversité touche à son maximum lorsqu’on comprend que les 100 euros de SMIC supplémentaires sont en réalité un cumul de revalorisations de la prime d’activité, déjà prévues depuis des mois, et censées au départ s’étaler sur plusieurs années. D’un point de vue comptable – qui, on le sait, est le seul qui vaille aux yeux des technos macronistes – il n’y a donc là aucune perte financière. Et ces mirages, censés répondre au besoins les plus immédiats de la population, s’évaporeront rapidement.


Mais pour autant, des annonces sont faites. Elles sont présentées dans les médias, décortiquées, commentées. Sans grande surprise, les syndicats ont déjà sauté sur la formidable opportunité de ces annonces pour afficher leur division et du côté des gilets jaunes, ont a pu voir la coqueluche des plateaux de télévision Jacline Mouraud dire toute sa satisfaction. « Rentrez chez vous ! » Clamait-elle presque hier soir à ses camarades de rond-point. D’autres hier soir semblaient un peu déroutés, reconnaissant quelques avancées, quoique insuffisantes. Mais on le voit, l’objectif de ce discours n’était pas de satisfaire tout le monde. J'ai à ce titre déjà évoqué la stratégie de division du mouvement que joue le gouvernement depuis quelques semaines.


L'objectif de cette allocution n'était pas non plus pour Macron de répondre aux attentes de justice fiscale qui s’étaient exprimées ces dernières semaines. Si toutes ces questions ont été tues, si les plus démunis ont été ignorés et les sujets brûlants repoussés à une hypothétique concertation nationale (on attend avec impatience le grand numéro de communication qui nous sera fait alors, où tourneront en boucle les récits de marcheurs « au plus près du terrain », « au contact des Français », pour « co-construire par le dialogue les solutions concrètes de demain », c’est qu’il s’agissait de faire baisser tout de suite le niveau de tension et de colère du pays.


Pour cela, Macron a choisi de donner un minimum tout en flattant l’ego de chaque travailleur. Car lui et ses équipes savent que rien ne rend plus fier que le dur labeur, effectué dans le souci de bien faire. L’argent lâché du bout des doigts, parce qu’il donne le sentiment que c’est mieux que rien, est bel et bien capable de diluer la colère au sein de la population. Pas besoin d'être dupe pour cela, le trouble - un rien d'hésitation - suffit. Ces annonces sont par conséquent comme une boule de billard lancée par ceux qui nous dirigent pour casser le tas qui s’était formé si inopinément (à leurs yeux), dans un coin du tapis : suffisamment fort pour atteindre le plus de boules possible, mais pas trop, pour ne pas donner le sentiment d’un reniement de la politique menée depuis le début du quinquennat.


Billard à trois bandes
Car au-delà des millions de téléspectateurs dont la vie pourrait se trouver, même légèrement, impactée par ces mesures d’apparat, au-delà de tous ces gens qui aspirent à mener une existence sereine et qui se seraient bien passés de passer ces dernières semaines dehors, en état d’insurrection citoyenne, c’est d’abord et surtout ses amis que Macron garde en ligne de mire. C’est au 1 % des plus riches qu'il s’adressait, estimant devoir rendre de compte à eux et uniquement à eux, qui l’ont fait élire et à qui il doit tout. À cette caste dont il fait partie. Gardons en tête que chaque mesurette annoncée était autant de façons de leur dire « je ne rétablirai pas l’ISF ». Que les nantis dorment donc sur leurs deux oreilles, leur poulain, dans l’adversité, n’a pas tourné casaque.


Mieux, il a sorti un pur sophisme typiquement macronien pour justifier la suppression d’un impôt qui, du temps qu’il était en vigueur, ne rendait pas, selon lui, les citoyens plus heureux… C’est vrai, le chômage existait du temps de l’ISF. Mais dire qu’on ne ressent pas les effets négatifs de sa suppression alors même que l’augmentation de la taxe sur les carburants qui a soulevé tout le pays avait pour but de combler le manque à gagner est quasi surréaliste. Mais cette fois non plus, le président, tout à son soliloque, n’a pas cillé en proférant l'énormité.



On le voit, c’est encore la novlangue ici déployée qui doit nous interpeller. Cette allocution fut à ce titre dans la droite ligne de toutes les tentatives d’enfumage auxquelles nous avait habitué le président de la République. Décoder cette séquence ne permet pas uniquement, par une sorte de mise à distance, de rendre plus supportable le réel qui se déroule sous nos yeux ; l'observer permet avant tout d’anticiper l’étape suivante. Or, force est de constater que jusqu’à maintenant, cet usage de la parole a permis à E. Macron de parvenir à ses fins. Non pas qu’il ait atteint des sommets de popularité ou obtenu l’assentiment du peuple dans ses actions délétères. Mais force est d’admettre qu’il a réussi à faire passer ce qu’il souhaitait faire passer. Il a été élu, bien que dans des conditions déplorables et avec un piètre score au 1er tour. Il a réussi à imposer la réforme de la SNCF tout comme Parcoursup malgré les formidables mouvements de contestation qui ont animé tout le pays et ce, pendant des mois.


Mais sans doute, être populaire ou triompher lui importe peu : il n’est pas en demande de notre admiration puisque ses regards sont tournés ailleurs. Par conséquent, ne nous y trompons pas, l’enjeu pour lui aujourd’hui n’est pas d’obtenir l’adhésion des Français aux quelques annonces qu’il a pu faire. [2] En réalité, l'enjeu pour Macron est que l’acte V soit moins fort que l’acte IV et que tous les actes précédents. Car en cas de moindre mobilisation, les médias relaieront l’idée que le mouvement des Gilets Jaunes s’essouffle. De là à affirmer que ceux-ci s’estiment avoir été entendus par le président et sont globalement satisfaits des mesures mises en place, il n’y aura qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir. Puis Macron et son équipe s’appuieront à leur tour sur ce succès de pacotille pour imposer de nouvelles mesures iniques, renforcés par leur impunité. Tout cela au nom de la démocratie. Mais qui voudrait sérieusement d'un tel scénario ? C’est bien maintenant, maintenant plus que jamais auparavant, que la mobilisation paiera. Nous devons en convaincre : le moment où l'on crois pouvoir lâcher, ne serait-ce qu'un peu, est précisément celui où nous devons nous accrocher. Nous n'avons rien obtenu, nous sommes si prêts du but.

Notes

[1] voir à ce sujet Le code Jupiter du philosophe Diogène (Dany-Robert Dufour) et son interview par Daniel Schneidermann dans l'émission Arrêt sur images.

[2] D'ailleurs je ne pense pas m'avancer en affirmant dès maintenant que ce ne sera pas le cas.