images__1_.jpegCher Président,

Vous en avez mis du temps. Il aura fallu des semaines pour que le vernis commence à craqueler. Des semaines de protestation, de colère, de refus d’aller plus loin dans la souffrance. Il aura fallu de la colère, et puis de la violence, de la rage enfin, partout, où que vous tourniez la tête, au point de voir à quelques heures de Noël votre effigie décapitée ; des semaines d’une haine exponentielle et surtout, surtout, rendue visible par un bout de tissu fluo. Vous ne pouvez plus l’éviter, cette haine : elle brille dans la nuit, rendue impossible à cacher par vos médias aux ordres. Aux ordres autrefois, aux abois maintenant. Il aura fallu des semaines pendant lesquelles vous avez perdu le contrôle, ou plutôt révélé au pays comme vous en aviez eu peu jusqu'à présent.

Ces semaines furent sans doute pour vous telle une parenthèse, hors du temps ; un peu comme pendant un accident où tout s'échappe trop vite, et s'étale trop lentement. Des semaines inexorables puisque le destin, indéniablement, s’y est logé ; des semaines, comptées comme les “actes” d’un grand, d’un prodigieux spectacle. Spectacle qui devrait fatalement aboutir à votre défaite. Car d’une manière ou d’une autre, oui, vous voilà défait. Déconfit, tout déboussolé paraît-il. C’est très bien.

On a vu le vernis craqueler mais la partie n’est pas terminée. Pour qu’elle parvienne à sa fin et nous avec, il faudrait qu’au lieu de vous apparaître comme un dérapage du réel qu’il n’est pas, ce moment s’impose à vous comme la réalité. La réalité et rien d’autre. C’est à dire : que plus aucune autre réalité n'existe pour que vous ne puissiez pas vous défiler. Que vous saisissiez pour de bon, sans faux semblant mais au sens propre du terme, preniez à bras le corps à quel point est insupportable la vie que mènent ceux qui se révoltent aujourd’hui, irrespirable la vie que vous leur faites mener.

Vous ? Oui. Vous rendre responsable ne sera que justice, car à vous seul, vous avez voulu incarner l'autorité, la décision. Vous aviez promis le partage des pouvoirs, la participation de tous, l’intrusion du réel - la “société civile” - à tous les échelons de la démocratie ; à la place, vous nous avez imposé une vision paternaliste, poussiéreuse, mortifère de la république. Vous avez prétendu tenir tous les pouvoirs ; aujourd’hui vous nous semblez l’oligarchie personnalisée, la plus odieuse, la plus arrogante et la plus nuisible qui soit. Vous avez voulu tout endosser pour qu’on vous nomme Jupiter ? Devenez donc Atlas ! Et portez nos malheurs sur votre dos. Je vous assure, toute votre politique s'en trouvera transformée.

Nous ne pourrons espérer gagner la partie que lorsque, harassé par nos révoltes, saturé de nos récits, les yeux lavés par nos visages fatigués et nos regards furieux, vous commencerez à entrevoir ce que c’est que vivre de peu. Ce que signifie travailler - beaucoup, à temps partiel ou selon les offres - et ne pas s’en sortir. Ce que c’est que ramer chaque jour de l'année pour payer ses factures, payer des chaussures et se chauffer, se voir renoncer été après été à partir en vacances. Il faudrait que vous ayiez une idée, non pas virtuelle - je ne vous parle pas d'une ligne ajoutée sur une fiche de synthèse - mais une connaissance profonde, ancrée dans votre chair, de ce qu’est une vie de galère. Et si cela n’arrive jamais, alors il faudra faire autrement.

Que vous ne perceviez rien de nos existences, pas plus que vous ne le feriez de celle de fourmis à vos pieds est bien le plus probable : entre le réel et vous, une couche d’hommes et de femmes, vos clones, faits des mêmes écoles et de fréquentations communes, bercés depuis leur plus tendre enfance de discours galvanisants et gavés de colonnes de chiffres, forme autour de vous un premier mur opaque. Puis un autre mur, celui de l'opulence, finit de vous séparer du reste du monde. Vous avez appris à compter pour les autres, mais pas pour vous. Vous êtes persuadé que l’argent coule à flot si tant est qu’on le veuille un peu.

Alors donc. Face à votre immuable indifférence, nous ferons autrement. Alors, faute de connaître la compassion, ce que vous ressentirez dans votre chair, ce sera la peur : celle d'être détrôné. Jour après jour, faute de ressentir notre angoisse des fins de mois, vous connaîtrez celle de la destitution. Semaine après semaine, faute de subir la précarité, vous subirez la fragilité de votre fonction. Vous êtes sur un siège éjectable, vous le saurez. Cette crainte, la menace de déstabilisation suffisent. Ce ne seront pas des mots. Vous avez à peine commencé à en faire l'expérience, vous qui n’aviez connu jusqu’alors que les honneurs de votre caste. Parmi elle, vous vous êtes cru bien au chaud, à l’abri ? Eh bien dansez maintenant.
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