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Hier Emmanuel Macron a déclaré que les Français n'avaient pas suffisamment le sens de l'effort, y compris les jeunes, et que c'est cela qui expliquait - mais "parfois" seulement, a-t-il précisé, montrant alors la nuance et la mesure qui le caractérisent si bien - les "troubles" actuels - c'est bien le terme qu'il a employé : quand ça l'arrange, la mesure devient chez lui déni de réalité.

Je n'insisterai pas sur la provocation que constitue une telle déclaration : elle a largement été commentée et décriée à raison par l'ensemble des opposants de Macron. La première réaction que l'on a lorsqu'on entend un tel discours, c'est se demander comment on peut, quand on a la charge de l'État et de son bon fonctionnement, qu'on est représentant du peuple et que la période est si explosive, lancer des propos pareils, si méprisants envers les Gilets jaunes et leurs revendications ? Comment peut-on appuyer ainsi, sciemment, sur le détonateur à quelques heures d'un neuvième acte de mobilisation ? Précisément, Macron ne s'adresse pas uniquement aux Gilets jaunes, loin de là. Ses interlocuteurs sont avant tout ceux qui ne manifestent pas, la majorité silencieuse comme on dit, dont on sait qu'elle soutient globalement le mouvement, mais dont un retournement serait décisif dans la suite des événements.

On est donc là dans la pure manipulation : si par ses agressions verbales, le président parvient à exacerber encore un peu plus la colère des manifestants dont l'expression pourrait être amalgamée aux actes des casseurs, et s'il parvient à faire entendre la petite musique que le mouvement n'est prolongé que par des paresseux, dont le seul désir est de travailler moins en gagnant plus, il aura fait d'une pierre deux coups.


Mais en réalité, plus personne n'est dupe de ces manœuvres grossières. Preuve en est l'échec lamentable de toutes les tentatives du gouvernement et de ses porte-parole, depuis le début du soulèvement civique auquel nous assistons dans le pays. Tout y est passé - la menace de l'effondrement économique, la répression policière, l'enfermement à tout-va, la compassion feinte, l'accusation de violences, de fascisme et maintenant de fainéantise - sans que le soutien de l'opinion ne diminue de manière significative. À ce niveau-là de défiance, pas sûr que l'arrivée d'un nouveau conseiller en communication change grand-chose.

En revanche, je dois dire que ces dernières déclarations résonnent bien étrangement pour moi, car j'en ai eu connaissance hier soir, sur les coups de 21h, après une journée bien remplie de travail et d'activités diverses. Ce jour-là, dernier de la semaine "ouvrée", je m'étais dit à plusieurs reprises que j'étais fatiguée. Je m'en étais étonnée car je sors tout juste de 2 semaines de congés. Ce fait est en apparence totalement anodin, banal, même. Mais justement, surprise par ce constat, j'ai voulu lever la tête pour regarder plus attentivement autour de moi. J'étais curieuse de savoir si j'étais la seule dans cette situation. J'ai observé mes collègues, mes élèves, mais aussi les gens que l'on vient à croiser dans leur propre travail quand on en a fini avec le nôtre, comme le personnel administratif, les caissières de supermarché qui sont à la tâche en fin de journée quand je vais faire mes courses pour la semaine. J'ai regardé leurs gestes, leurs mines aussi, leur façon de se tenir.

Pas besoin de mener une longue enquête : leur fatigue m'a sauté au visage. Je crois que nous sommes nombreux à être épuisés par les vies que nous menons. Lentement, silencieusement, mais sûrement. Même lorsque nous aimons notre travail. Même lorsque nous sommes satisfaits de nos vies, cela n'a en fait rien à voir, mais que chacun de nous fasse le bilan de ses journées. Que chacun se pose quelques instants la question (et sur son canapé) : nous sommes soumis à de mauvais rythmes qui nous imposent des efforts soutenus. N'en déplaise à notre président... Alors, quand je suis rentrée et que j'ai lu ses propos, je me suis dit qu'au-delà de sa manière rustre et provocatrice de parler des Français, il ne comprenait rien à notre monde. Il n'a aucune idée sérieuse de ce qui se passe.


Quand il dit que nous n'avons pas suffisamment "le sens" de l'effort, il prétend que nous ne savons pas ce que c'est, ni à quel point c'est valorisant. Il parle du sens de l'effort comme on parle du sens du devoir, avec cette connotation un peu désuète et surtout très moralisatrice de la tournure. Propos de sermonnaire. La question n'est aucunement celle de notre aptitude, ni même notre envie ou non de faire des efforts. La seule question est le sens - l'autre sens ! - de ces efforts, c'est-à-dire leur finalité, leur raison d'être ; autrement dit le bénéfice y compris moral que nous en tirons. En résumé, ce n'est pas nous qui devons avoir le sens de l'effort, mais l'effort qui doit avoir du sens. Autour de moi, je ne vois que des gens de tous âges qui se lèvent tôt, travaillent, la plupart toute la journée, et qui tous, tous sont pris par de nombreuses obligations. Nous connaissons ces contraintes et ces responsabilités, elles sont presque infinies : élever ses enfants et les amener d'une activité à l'autre, pourvoir aux besoins du ménage, remplir la paperasse qui semble constamment se renouveler d'elle-même, entretenir sa voiture, aller à telles réunions, participer à telle association, aider une connaissance, préparer un événement socialement codé, bref : régler ci, se rendre là, aller se coucher.

Nos vies sont remplies, elles débordent mêmes de charges plus ou moins consenties, plus ou moins chronophages et souvent accompagnées de dépenses (quand elles ne sont pas l'objet assumé d'un véritable business). Nous sommes occupés au premier sens du terme, comme on le dit d'un terrain : saisis. Mais si nous sommes occupés, alors par qui, et pour quoi le sommes-nous ? Comment sommes-nous arrivés à connaître des existences de labeur, quand on nous promettait le confort et du temps pour les loisirs ? N'étant plus tout à fait maîtres de nos gestes quotidiens, ce sont nos corps, notre énergie, nos préoccupations et toutes nos pensées qui nous échappent. Et sans cesse sollicités de toutes parts, avec nos visages alanguis du réveil au soir, nous risquons de n'être plus qu'agitation. Est-ce donc cela que veut E. Macron, des hommes, des femmes, des enfants occupés ?


Nous y sommes habitués. Nous n'y prêtons plus attention, mais le mal est là : celui d'une activité constante qui fait tourner une machine monstrueuse que rien ne peut rassasier. Alors qu'on ne nous raconte pas d'histoire : bien sûr, nous avons le sens de l'effort. Nous savons tous ce que c'est, nous en sommes tous capables et pouvons le trouver gratifiant. Mais pour qu'il soit tout cela, la condition minimale est d'avoir le sentiment que cet effort sert à quelque chose. C'est cela, le véritable "sens" de l'effort. Alors, pour peu qu'il ne permette plus de vivre correctement, comme c'est la réalité dans bien des foyers modestes en révolte aujourd'hui, il paraîtra aussitôt vain. Voilà une des raisons des "troubles" actuels, et que Macron ne semble pas saisir. C'est tout bonnement humain. Aujourd'hui d'ailleurs, on peut voir que les citoyens ne ménagent pas leurs efforts pour changer les choses. Manifester dans le froid n'est pas une partie de plaisir. Mais cette fois, ça du sens, alors ils y vont, semaine après semaine. Réflexion faite, Macron devrait s'en trouver tout admiratif.

Au-delà même de la question pécuniaire, primordiale, ce moment pourrait être une occasion de nous demander tous ensemble quel temps nous voulons, nous devons passer à travailler dans une société pour qu'elle se porte bien [1]. Comment faire pour que le travail et plus largement toutes les tâches que nous menons au long de nos vies restent choisies, voulues, soutenables, épanouissantes ? En d'autres termes, comment nous organiser pour que le travail ne soit plus une peine ? Dans un pays qui connaît un taux de chômage de plus de 10%, voilà les questions qu'E. Macron devrait poser, au lieu de répéter ses sempiternelles fadaises droitières. Les solutions ne semblent pas hors de portée, mais vont dans la direction inverse de ce qui a été impulsé jusqu'à maintenant. Non, ce n'est pas du côté de l'encouragement aux heures supplémentaires qu'il faut chercher. Car nous ne sommes pas des automates, mais des êtres vivants, des êtres de nature. Comme tout ce qui lui appartient, nous sommes donc limités : il est sage de savoir quand on dirige un pays que l'effort n'est bien fait que s'il est partagé.

Notes

[1] Par bien se porter, j'entends du point de vue économique. Mais je veux parler également d'une société dont les membres se portent bien, c'est-à-dire connaissent des vies heureuses. Et on l'aura compris, la question de la santé doit être un paramètre essentiel de cette réflexion.