structure.jpg Le mouvement de la France insoumise est à la peine depuis les élections européennes. Qu’à cela ne tienne, voici quelques conseils pratiques pour surmonter les difficultés et le remettre en selle.

La France insoumise tiendra son Assemblée représentative ce week-end. Il s’agira pour le mouvement de valider une feuille de route pour les prochaines élections (municipales) mais aussi, et plus profondément encore, d’impulser une nouvelle dynamique au lendemain du résultat désastreux des européennes. Entre conflits internes, départs tonitruants, tribunes parfois alambiquées, lettres assassines mais aussi couacs au sommet, le mouvement, indéniablement, a été affaibli. Mais peut-être pas terrassé.

Considérons donc qu’à quelque chose malheur est bon et que les difficultés sont l’occasion d’améliorer la mécanique insoumise. Et pour cela, rien de mieux qu’un retour au bon sens populaire. Surtout pour un mouvement qui se veut du peuple. Voici un petit recensement des pièges à éviter et des contraintes à prendre en compte avant d’aller voir du côté du parc floral, ce samedi.

1) Croire que l’herbe est plus verte ailleurs
D’accord, il y aurait beaucoup à dire sur le fonctionnement de la FI. Chacun, d’ailleurs, sur les réseaux sociaux, dans la presse ou ailleurs, a pu apporter sa pierre à l’édifice de la critique. Celui-ci est aujourd’hui devenu une véritable tour de Babel. Mais parmi tout cela se fait entendre, persistante, la revendication d'une refondation du mouvement pour plus de démocratie. Soit. Pour autant, il serait sans doute dangereux de se mettre martel en tête en souhaitant à tout prix changer la structure de tout un mouvement qui s’est construit au fil des mois. Avant de vouloir faire du collectif gazeux un organe démocratique, regardons de près ce que cette volonté implique. Pour cela, rappelons des faits simples : la FI n’a pas d’adhérents, ni de représentants élus – par ces non-adhérents. À partir de là, la simple délimitation d’un périmètre de votants est une difficulté. Lorsqu’il s’agit de choisir l’ordre des campagnes prioritaires à mener, de valider une liste ou une charte, l’enjeu est relatif et les conditions de vote acceptables par le plus grand nombre. Mais dès lors que les militants voudront décider des stratégies, élaborer des textes dont chacun devra suivre la ligne (ligne dont chacun, ensuite, devra rendre compte auprès de ses camarades), ce sera une autre paire de manche : il faudra alors fonder des instances, définir des modes de représentation. Autrement dit, voter, voter encore.

Or, un lieu où des militants organisent des suffrages, établissent des stratégies, désignent des personnes, installent des instances afin de débattre de points du programme et de le valider (ou le rejeter), cela s’appelle un parti. On peut le tourner dans tous les sens, peut-être même inventer des termes moins brutaux aux oreilles sensibles, il n’empêche : c’est bien de cela qu’il s’agit. On ne peut tout prendre, tout avoir, et donner telle forme d’organisation exclut, de fait, d’en prendre une autre. Ainsi, vouloir une structure démocratique sans adhérent, un parti mouvant ou un mouvement ouvert rigide serait une aberration. Une telle structure engendrerait plus de problèmes qu’elle n’en réglerait. Alors, pour prendre le pouvoir un organe politique doit-il forcément être démocratique ? Vaste question. Faisons plus simple : qui veut que la France insoumise devienne un parti ? Qui est contre ? A voté.


2) Hurler avec les loups
Comme on les entend, les mécontents de la FI. Comme certains donnent dans le phébus, clamant en même temps leur amour de la démocratie, la main sur le cœur, pour appeler de leurs vœux une FI toute transparente, démocratique et souveraine. Et pourtant, parmi ceux qu’on entend le plus demander des changements au sein du mouvement, certains sont ceux-là mêmes qui avaient accepté de grandes responsabilités en son sein, sans jamais être élus par quelque militant que ce soit. Vous y voyez un paradoxe ? Il n’y en a en fait aucun : au bout de quelques mois, ces responsables se sont rendus compte que leur titre ne leur donnait aucun pouvoir réel et qu’ils ne seraient jamais que des exécutants de décisions qui leur échappaient. Trop dur. Seule échappatoire : mettre en place des instances, pousser pour que s’organisent des élections, en espérant obtenir les véritables responsabilités auxquelles ils aspirent. Ainsi auréolés de leur soudain attrait pour la démocratie interne, ils misent sur la reconnaissance des militants, en temps voulu. Alors, en attendant leur heure, ils font du bruit, pensant peut-être après moi, le déluge. Dans leur bouche, instantanément la revendication pour plus de démocratie devient auto-promotion. Alors, qui signe pour participer à cette sordide bataille dans l’antre du pouvoir ?


3) Lâcher la proie pour l'ombre

Un mal ne venant jamais seul, il est tout aussi urgent de tordre le cou à l’idée selon laquelle la FI devrait se doter d’une assemblée constituante sous prétexte qu’elle veut en instaurer une à l’échelle nationale. L’amalgame qui est fait ici est potentiellement dangereux ; dangereux parce qu’il fait dévier chaque militant qui tient ce discours de la raison d’être du mouvement, qui est la conquête du pouvoir. L’objectif des insoumis ne doit pas être de faire société (et de se plier à des règles de vie commune), mais bien de participer d’une force politique capable de prendre le pouvoir au sein de la 5ème République.

Évidemment, le projet de créer une assemblée constituante est séduisant et rien n’interdit de poser les premiers jalons de celle-ci. Mais pas pour le mouvement : pour le pays. Au sein de la FI, créer une telle instance de délibération, ce serait s’autoriser à tâtonner, hésiter, changer d’avis. Délibérer, débattre, essayer, éprouver, revenir en arrière en laissant quelques-uns au passage, mécontents regrettant (toujours !) le manque de démocratie interne, reprendre, reprendre encore. Tout cela, je le répète, est très bien pour transformer les institutions de la nation ; pour faire avancer un mouvement politique, il y a de quoi être plus dubitatif. Pouvons-nous en effet introduire l’âne de Buridan dans la bergerie ? Ce serait un luxe que l’on ne peut s’offrir si l’on veut parvenir à renverser la table. Ce serait faire de la FI tout l’inverse d’un mouvement tourné vers l’action, tendu vers les campagnes électorales, énergique, puissant. Une telle puissance est d’autant plus indispensable que les idées que défendent les militants de la FI sont noyées dans un océan de libéralisme et d’individualisme. Contre elles jouent les puissances de l’argent, de la téléréalité et de la presse people.

Par conséquent, s’il va de soi qu’il faut pouvoir échanger et faire des propositions au niveau national (pour cela, des solutions sont tout à fait envisageables), on doit prendre la mesure de certaines contraintes temporelles ; se rendre capables de toujours surprendre les adversaires, d’effectuer de grandes accélérations quand la période s’y prête. N’est-ce pas là l’ADN même de la FI ? Sa faculté de prendre les rennes, modestement ou moins, de l'histoire n’est-elle pas exactement ce qui a provoqué sa naissance, en février 2016, alors que Jean-Luc Mélenchon annonçait sa candidature avant tout le monde ? Alors, qui veut abandonner cette force pour avoir le privilège d’occuper les prochains mois à s’engueuler sur des mots et des concepts, des stratégies et des tendances ? Qu’il se dénonce.


4) Mettre la charrue avant les boeufs
Le grand maître de yoga BKS Iyengar avait pour habitude de répondre à ses élèves qui lui demandaient comment avoir la révélation mystique qu’ils devaient commencer par aligner leurs gros orteils. Il n’y a à mon sens pas plus sage parole. De même, avant de vouloir faire de la France insoumise un espace tout idéal, à la fois think-tank opérant, machine à gagner délibérative, organe de pouvoir sans chef et modèle de société, il serait bon que ses espaces opérationnels fonctionnement correctement. On le comprend, l’urgence – peut-être même la seule véritable – semble plutôt de mettre en route une structure véritablement capable d’aider les militants au quotidien. Encore après 3 ans d’existence, et malgré des efforts notables mais insuffisants, obtenir des renseignements auprès des différents pôles reste souvent une espérance bretonne : quel que soit le sujet, on ne sait toujours pas à qui s’adresser (ni à quel responsable, ni à quel suppléant), on ne sait comment faire pour obtenir des réponses à des questions pratiques, politiques ou de calendrier.

Pourtant, ces difficultés ont de quoi ruiner la motivation des militants. Certes, à cœur vaillant rien d’impossible, mais tout de même, militer est une chose difficile, parfois usante. Il est important d'avoir en tête cette donnée : la révolution citoyenne demandera une sacrée volonté collective, mais plus que tout, une organisation hors norme. C’est donc à ce niveau-là qu’on doit, je crois, pouvoir faire groupe. Chaque militant doit pouvoir passer la main ou au contraire être soutenu sans avoir le sentiment que tout est éternellement à recommencer. Et si la machine tourne, on pourra alors faire basculer le destin en notre faveur. C’est un peu aide-toi, le ciel t’aidera en version laïque. Voilà, je crois, très précisément ce qu’il faudra améliorer dans les prochaines semaines. Et si l'on aligne les pieds, la colonne vertébrale se redressera.

5) Prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages
Enfin, la défiance vis-à-vis de la poignée de dirigeants de la FI (que j’aurais bien du mal à nommer, à vrai dire, même si je ne doute pas qu’ils existent) est bien sûr à prendre en compte. Peu importe ce qui tient du fantasme ou de la réalité : le mal est fait. Alors on fait contre mauvaise fortune bon cœur pour faire feu de tout bois pour relancer la machine pour rassurer les uns et redonner du grain à moudre aux autres (!). Facile. Mais pour cela, il faut absolument quelques garanties. Par exemple :

- nommer un binôme (ou plus) de coordinateurs opérationnels :
ils auraient pour tâche de vérifier que les responsables des différents espaces répondent aux questions des militants, les soutiennent dans leurs initiatives et proposent des solutions aux problèmes qui leur sont posés. Parce que franchement, il ne faudrait pas pousser mémé dans les orties : qu’un tel ait été désigné ceci ou cela parce qu’il connaît quelqu’un dès le béguin, parce qu'on lui fait confiance, qu'il était là au bon moment, que c’est sa spécialité ou bien son dada, tout le monde peut le comprendre. Mais alors, qu’il fasse son travail correctement. Sinon, dehors : le titre doit impliquer, pour chacun, la conscience aiguë de ses responsabilités.

- Ne pas donner ces mêmes responsabilités aux mêmes éternelles personnes :
non pas parce que le cumul, c’est mal par principe, mais là encore pour des raisons purement pratiques : on travaille moins bien quand on a à accomplir trop de tâches de différents domaines. Il est normal que des personnalités – députés, animateurs d'espaces ou même salariés - de la FI soient présentes dans chaque instance pour assurer une certaine cohérence du discours, mais inconséquent de leur faire courir plusieurs lièvres à la fois. Laissons au contraire de nouvelles figures émerger, cela aura en même temps des vertus formatrices et permettra à chaque militant de s’investir pleinement en espérant avoir son quart d’heure de responsabilité, de gloire, d’émulation et de fierté sans qu’aucun sentiment de concurrence s’installe jamais. Après tout, chacun voit midi à sa porte et toutes les bonnes volontés doivent pouvoir s'exprimer. Pour motiver les troupes, ces conditions d’émancipation personnelle sont tout sauf négligeables.

- et puis, en vrac et sans exhaustivité  :
mettre en place des roulements de fonctions, tenir les militants au fait des stratégies par des comptes-rendus réguliers, admettre ses erreurs clairement, instaurer des campagnes d’appels à contributions, mettre en place des calendriers suffisamment en avance pour mener les campagnes et autres actions, voilà quelques mesures simples à mettre en place et rendre systématiques. On le sent, certaines pointent déjà depuis plusieurs mois. Elles sont au bord, elles pourraient advenir. Encore un effort. Ce doit être passionnant à faire ; les attentes sont immenses. Toutes ces propositions, et sans doute d’autres encore de cet acabit, seront capables de redonner confiance en la décision politique.

Pour terminer, il me semble que face à la situation, on peut tous se détendre un brin ; garder pour objectif premier de prendre plaisir à faire ce que l’on fait et ce, quel que soit le résultat. Agir comme on l'entend, et pour cela être sa seule mesure, ce n’est pas rien. Parfois, on se bat pour gagner mais en même temps, si on perd, cela n’a aucune importance. Cela doit pouvoir s'entendre, mais je ne sais s’il existe un dicton pour exprimer cela.