Pike-par-Banksy



En 2011, le mouvement Occupy a donné lieu à un événement qui avait suscité alors une vive émotion aux Etats-Unis et sur toute la planète. C’était le 18 novembre, et les étudiants de l’université de Davis (Califormie) faisaient un sit-in sur la route de leur campus pour protester contre l'augmentation des frais de scolarité et les coupures budgétaires étatiques. On connaît notamment le poids de la dette des étudiants, souvent obligés de rembourser leur emprunt sur des dizaines d’années et amenés parfois, face à l’étau qui les étreint, de renoncer à poursuivre leurs études pour vite se trouver des petits boulots. Nombre de ceux qui venaient de contracter un emprunt et se retrouvaient alors sur le bitume sont sans doute encore en train d’essayer de le rembourser à l’heure actuelle. [1]. Mais ce jour-là, le policier John Pike n’eut pas vraiment pitié des jeunes manifestants : il se mit à les asperger un à un à l’aide d’une bombe de gaz lacrymogène.

Très vite, cette image fit le tour du monde. Elle avait de quoi choquer : d’un côté, un homme en uniforme sortant de nulle part et, après l’avoir brandi fièrement, pointant tranquillement son attirail chimique avec l’air fermé de celui qui accomplit une tâche banale mais nécessaire pour éliminer des nuisibles, arrosant les visages à bout portant, imperméable aux huées et aux cris alentours, indifférent, presque désinvolte. La sale routine, quoi. De l’autre, les étudiants en rang d’oignon, recroquevillés, impuissants, grimaçant, subissant avec courage la violence soudaine du produit.

Oui, ce n’est pas peu dire que cette image fit le tour du monde. L’effroi devant la scène a traversé les frontières et en quelques heures, le policier zélé John Pike est devenu la risée du web. Des membres du groupe d’activistes Anonymous lui ont envoyé des dizaines de milliers de messages d’insultes et de menaces, les médias ont dénoncé la perversité et la gratuité du geste et favorisé un large débat sur la militarisation de la police, des pages Wikipédia furent ouvertes pour relater l'événement. Il y eut d'autres répercussions, nombreuses : Pike fut licencié, la présidente de l’Université qui avait fait venir les policiers dût faire des excuses publiques. Pour la modique somme de 75 000 dollars, l’université fit appel par la suite aux services d’une entreprise de communication pour effacer l’image négative qui lui collait désormais à la peau. Le policier harcelé tomba en dépression (et en fut dédommagé quelques années plus tard). L’excellent artiste de rue Banksy immortalisa l’événement. La scène marqua tellement les esprits qu’elle devint un mème, c’est à dire une série d’images reprenant pour la détourner celle du policier en plein acte. Autant d’occasions de dénoncer avec ironie l’absurdité de la violence, la bêtise de sa conduite.

Pike-Manet


Pike-Liberte-guidant-le-peuple

Voilà, c’était il y a presque huit ans. Depuis, le monde a changé et des militants peuvent se faire asperger par une bombe lacrymogène tenue à quelques centimètres de leurs yeux sans que l’opinion publique ne semble plus s’en émouvoir mondialement. Hier, des membres d’Extinction Rebellion ont en effet subi le même traitement sans qu’aucun mème n’ait été créé. Oui, le monde a changé : Trump et Bolsonaro ont élé élus présidents de leur pays, le réchauffement climatique s’est accéléré au point de donner raison aux prévisions les plus pessimistes (certaines températures actuelles sont celles que les météorologues auraient plutôt attendu en 2050), Emmanuel Macron a orchestré la montée de l’extrême droite tout en instituant dans le pays la plus formidable répression policière qui soit contre toute forme de protestation civile. Autres temps, autres mœurs. Ah, j’oubliais : son atlassissime Jupiter a également nommé ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie M. François de Rugy, qui n’est rien de moins que l’incarnation la plus aboutie du parjure et de la servilité en politique.

Que s’est-il passé en huit ans ? Que le même événement – le « gazage » de militants pacifistes par des policiers – aggravé ici par le nombre des policiers « aspergeurs » et l’urgence absolue de la cause défendue par les activistes ne suscite pas davantage d’indignation que celle, trop peu entendue, d’un milieu qui leur est déjà acquis [2] , doit tous nous interpeller ; que de telles images viennent de France et non de l’Amérique de Bush Junior : collectivement nous réveiller. Que le ministre chargé de nous éviter le mur avant les 12 ans [3] que nous laisse le GIEC puisse expliquer que la répression est justifiée dès lors que la circulation des voitures est empêchée ; qu’il puisse le faire sur BFM, à l’heure du déjeuner, sans trouver de contradicteur : nous alerter, tous, au-delà des conceptions partisanes et des postures de routine. Regardons les choses en face : les limites sont tombées. Et de même qu’en en prenant conscience, nous sommes peut-être bien en train d’accepter que la terre devienne une étuve, nous nous sommes bel et bien habitués à la violence totalement disproportionnée de ceux qui nous dirigent.

Que sommes-nous devenus ? Que peut-il advenir d’une telle situation ? Bon sang : tous à nos mèmes !

Notes

[1] Très récemment, le sénateur et candidat à l’investiture démocrate Bernie Sanders a proposé de faire annuler l’intégralité de la dette étudiante aux USA.

[2] Arrêt sur image, qui a publié une chronique à ce sujet, parle de 800 000 vues de la vidéo de l'évacuation, expliquant que le "caractère international d'Extinction Rebellion est un atout pour faire sortir la vidéo de nos frontières". Par ailleurs, Amnesty International, la célèbre militante Greta Thunberg ou encore Marion Cotillard, qui a soutenu la pétition l'affaire du Siècle, ont dénoncé les méthodes policières employées le 28 juin dernier. Rien à voir malheureusement avec l'US Davis pepper spray incident.

[3] Non : 11 ans et demie maintenant.