"Eh bien nous, nous vous proposons un grand bond en arrière, plutôt que de regarder sans arrêt dans le rétroviseur comme vous le faites”.

Voilà ce qu'a déclaré hier Cendra Motin, tout juste désignée rapporteuse du projet de réforme des retraites et qui s'était levée pour défendre celui-ci face à ses opposants. C'est sorti comme ça, tout seul : la députée LREM a offert un beau lapsus, gênant pour l'image des playmobils qu'on accuse de parler sans réfléchir dans une novlangue managériale creuse. Du petit lait pour l'opposition : on s'en doute, une vague de tweets moqueurs a suivi l'intervention, insistant sur le caractère révélateur du lapsus.

Bien sûr, une telle erreur, surtout dans ces circonstances qu'on imagine particulièrement éprouvantes (pour tous) de débats, montre avant tout l'état de fatigue du (solli)locuteur. Car si les élus, dans leur grande sagacité (!), ne se sont imposé aucune obligation légale de siéger, si la plupart peuvent venir au gré de leur envie, la rapporteuse doit être bien présente le temps des débats. C'est presque là une question de convenances.

Or, justement, parlons-en des convenances. Suite à l'allocution ratée de leur collègue (devenue leur supérieure hiérarchique le temps de la séquence sur la réforme des retraites), l'ensemble des députés LREM ont applaudi. Bien fort, comme si de rien n'etait. En voyant cela on ne peut qu'être pris d'une sorte de vertige.

Ainsi, dans cet hémicycle d'où pourraient émerger des moments authentiques et sincères de réflexion collective ; où la fatigue certes, mais aussi le désir d'approfondir les idées, de cerner les tenants et les aboutissants de décisions importantes devraient faire tomber les postures, seul subsiste au contraire le folklore. Aujourd'hui, les députés sont épuisés, plus personne ne croit à cette réforme mal ficelée, confuse et truffée d'approximations.

Dans ce contexte, la priorité reste de maintenir les apparences. Coûte que coûte, jouer le simulacre de la démocratie. Prétendre que les institutions républicaines fonctionnent encore, il ne reste plus que cela, résumé dans cette scène absurde.

Les députés LREM peuvent désormais raconter n'importe quoi, employer un mot pour un autre, utiliser les formules de leurs opposants, peu importe. La suite est prévisible, non : elle est prévue. Et se répètent alors, inlassablement, selon un rituel d'automates, applaudissements de la majorité, rejet des amendements, vote de l'article, validation de la loi. Et si quoi que ce soit venait à s'interposer, on l'aura compris : recours au 49.3.

Alors, les sarcasmes des opposants devant la défaillance de la rapporteuse apparaissent eux-memes convenus. Aussi légitimes soient-ils, ils ramènent inexorablement ceux qui tentent de résister à leur triste impuissance. Que faire d'autre que rire face à cette grosse machine en roue libre ? La voilà, qui perd ses boulons au fil de sa marche. Elle cale, repart de plus belle en faisant de grands bonds en arrière. Elle a été programmée pour reculer jusqu'au gouffre. Elle a été programmée pour nous entraîner avec elle. Sous les applaudissements.