«Il nous faut des edl béton pour ce soir», écrivait récemment un fonctionnaire du ministère de l'agriculture dans un courrier collectif secret. Les "edl", ce sont les éléments de langage. Jusqu'ici, rien de très étonnant : il n'est un secret pour personne que les edl font partie de la panoplie de tout collectif politique.

En revanche, les éléments en question ont de quoi interpeller. Rappelons d'abord le contexte de cette phrase. Le 13 février, l'association L214 a annoncé à plusieurs médias qu'elle s'apprêtait à diffuser une vidéo montrant des veaux de l'abattoir de Sobeval en Dordogne abattus dans des conditions non conformes aux lois en vigueur. Mais un journaliste, n'y tenant plus, a vendu la mèche à la préfecture du département.

Branle-bas de combat : le ministère de l'agriculture et tous les acteurs concernés sont mobilisés pour discréditer l’enquête de l'association. Un échange de mails permet alors d'établir les éléments de langage à communiquer auprès des médias.

Voici un petit parnel de déclarations officielles, résultat direct de cette mise au point préalable :

- « Le respect du bien-être animal est là, montrent que les choses se font. » (Didier Guillaume, ministre de l'agriculture, qu'on avait trouvé il y a quelques mois au premier rang d'une corrida à Bayonne). On appréciera au passage le naturel et la simplicité de la déclaration.

- « Au premier visionnage des vidéos de l’association, il n’y a pas de mise en évidence de non-conformité à la réglementation. » (préfecture de Dordogne)

- « Cet abattoir est en règle et l’action de l’État permet de le confirmer. » (Direction départementale de la protection des populations - DDCSPP)

Malheureusement, sur ce coup les éléments - pas de langage, mais de la Nature toute entière - semblent s'être unis pour mettre à mal la tentative du ministère d'étouffer le scandale. Vengeance divine ou acte manqué d'un employé rongé par la culpabilité ? Nous ne saurons pas, mais le fait est qu'une association similaire à L214 s'est retrouvée parmi les destinataires de ces mails.
Que retenir de cette histoire, sinon qu'elle s'avère plus proche de la pantalonnade que du thriller politique ? Entre autres choses, que :

1) les éléments de langage utilisés par ces Hauts Fonctionnaires et autres Grands Responsables sont d'une pauvreté affligeante. En effet, on voit bien qu'ils se sont contentés de nier en bloc les accusations de négligence de L214. Nier : dire que "ah non, non, ce n'est pas vrai", et concrètement, répéter en boucle les mots "respect des règles" et "conformité", persuadés que ces mantras suffiraient à étourdir la bête. Bon, comme éléments "en béton", on repassera.

2) ces edl ne sont rien d'autre que ceux du lobby de la viande. Ici, le ministère ne fait même pas semblant d'etre médiateur : il se contente d'épouser sans nuance la cause d'Interbev, syndicat et puissant lobby de la viande, qui semble lui avoir dicté ce qu'il devrait communiquer, à la virgule prêt. La cellule de crise, le dispositif de stratégie de communication mis en place pour l'occasion, ainsi que l'erreur de destinataire n'en paraissent que plus grotesques.

Disons-le, ils nous avaient habitués à mieux, les oligarques et leurs serviteurs : fidèles à leur novlangue - seule véritable invention du macroniste - ils auraient pu nous expliquer en quoi le mauvais traitement des animaux au moment de leur mise à mort leur était, en réalité et contrairement aux apparences, bénéfique. Si, si : naguère ils auraient été capables d'une telle distorsion du réel.

D'ailleurs, ils auraient pu trouver aussi une belle expression managériale pour évoquer leurs éléments de langage - en anglais des affaires, si possible - au lieu de se contenter de ces trois pauvres initiales. La pauvreté de leur imagination, leur paresse intellectuelle, annoncées dès le début de l'entreprise de mystification, auraient dû leur mettre la puce à l'oreille et les inciter à un sursaut de dignité. Trouver un vrai truc de sportifs, pousser un bon gros cri viril, pour faire mieux et retrouver la gnac. Sans parler de la précipitation à l'origine de leur erreur de destinataire, qui dans le privé, exigerait que des têtes tombent à grand fracas. Pour faire quelques exemples.

Alors, quand je pense à l'accumulation des bourdes, d'un bout à l'autre de la chaîne de communication, les bras m'en tombent. Un tel degré de nullité, c'est, de mémoire d'analyste (passionnée) des discours, du jamais vu. Non, visiblement, les puissants ne prennent plus de précautions, ils ne se démènent plus. C'est le règne de la perplexité. Mais ne nous voilons pas la face plus longtemps : dans les hautes sphères, le coeur n'y est plus. Et quand ces gens-là se racontent en interne qu'ils ont des stratégies en béton, on comprend bien qu'il ne s'agit plus que de mots prononcés sans y croire. Tels des edl d'edl.

Les déconvenues s'accumulent, et c'est la débandade, lente, inexorable. Certes, les réflexes restent, on se raconte encore qu'on est le roi du pétrole. Les ministres du pouvoir, les directeurs de l'autorité et les experts de la propagande veulent se montrer sûrs d'eux et de leur talent. Encore un peu, c'est si bon ! C'est que comme leur chef suprême, ils ont été contaminés il y a longtemps. Ils sont l'arrogance incarnée. Et pourtant, dans cette exhibition permanente de leur propre décadence, cette prétention viscérale, quasi maladive, semble de moins en moins tenable. Ils ne montrent plus aujourd'hui qu'une vaine obstination. Patience : c'est elle, très précisément, qui les perdra.