Il est des bouts de phrases et des mots ressassés qui valent toutes les conversations. Des échanges qui, en quelques secondes font basculer les acteurs en présence dans un autre monde, quelque chose d'à la fois plus fou et plus authentique que tout ce qu'on a l'habitude de connaître. Hier, la visite du président à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris, peu après le décès là-bas d'un patient du coronavirus, a été l'occasion d'un tel moment de vérité.

Rien n'y préparait pourtant : tour des nombreux services qui seront sollicités si d'autres cas de la maladie viennent à se présenter, bataillon constitué du ministre de la Santé, du directeur général de la santé, celui de l’APHP, de l'hôpital ainsi que de ses responsables médicaux, président en parade, venu montrer qu'il se sent concerné, qu'il n'a pas froid aux yeux et tenant à féliciter les personnels soignants pour leur engagement... Sans surprise, "l'expédition Salpêtrière" était avant tout une opération de communication. Jusqu'à ce qu'un neurologue interpelle Macron devant les caméras.

La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux. Le temps d'une interminable poignée de main, le médecin a tiré la sonnette d'alarme, comparant avec éloquence l'état de l'hôpital à celui de Notre Dame en feu. C'est qu'il y a urgence. Comme souvent, Macron avait créé une artificielle complicité avec son interlocuteur en lui promettant une entrevue plus longue. Bref, il gérait. Mais alors que le neurologue finissait juste de dérouler son propos, concluant par "ça se joue à rien. J'ai pas d'autre chose à dire pour l'instant", Macron, dans un sursaut d'orgueil, d'autoritarisme ou probablement des deux, d'interroger, solennel :

"Je compte sur vous ?"

Alors le neurologue (sourire ironique) : Ah oui, vous pouvez compter sur moi.

Macron (bas) : Vous pouvez compter sur moi.

Le neurologue (en même temps) : L'inverse reste à prouver.

Macron : Non non. (Silence) Je vous crois sur parole."

Ce qui frappe dans la fin de cet échange, c'est l'effet d'écho. Pendant ce court moment, on sent qu'il se passe quelque chose d'anormal. Certes, Macron a soudain voulu inverser la situation. Mais pour y parvenir, il s'est approprié les paroles et ce faisant, la posture toute entière de son interlocuteur. On venait de lui dire qu'il devait agir ; au lieu de répondre "Je comprends, et je m'y engage", il s'est mis à dire la même chose à celui qui lui faisait face. En exagérant, de surcroît, le fond comme la forme : "Je compte sur vous." Cette théâtralisation est telle que Macron en vient même à répondre ce que l'autre aurait dit s'il avait été plus obéissant. Ainsi, dans sa bouche, "L'inverse reste à prouver" devient un insupportable "Je vous crois sur parole" (sous-entendu "croyez-moi aussi").

Tout se passe comme si, par cette inversion des rôles, Macron tentait de clore la discussion sur l'image qui lui convenait. Or, l'image qui lui convenait ici n'était ni le fruit de son imagination, ni la conséquence d'une réflexion tactique : elle était juste une image "en miroir". Macron a renvoyé au neurologue le ton et le message que celui-ci venait de lui projeter. Car dans cet échange, c'est bien le médecin qui comptait sur Macron, et non l'inverse.

Cette manière de faire est certes dérangeante, elle agace profondément. Cependant, elle est aussi très éclairante. Elle montre tout d'abord que Macron a une attente figée et sans doute préétablie de ses discussions avec les citoyens. En effet, quand il se pose devant eux, il semble s'adresser à des personnages, censés servir la scène qu'il a en tête. Et si la discussion tourne à autre chose que ce qu'il en attendait, il s'avère incapable de s'adapter. Voulant phagocyter ses interlocuteurs, il en vient à leur dire leur texte, jusqu'au point de rupture. Ainsi, tandis qu'il comptait jouer l'homme fort de la République venu galvaniser les "petites mains" du service public, le président s'est retrouvé coincé. Il n'a pas supporté que l'un d'entre eux, peu intimidé, lui rappelle que c'était à lui de se démener et n'a pu le cacher ("Non, non" finit-il par répliquer, cassant).

Mais ce n'est pas tout, et je crois que la suite est plus parlante encore. Cet effet de miroir a de quoi interpeller. On a oublié, mais nombreux sont ceux qui disaient de Macron avant son élection qu'il était plein d'empathie. Or, si cette courte scène d'un médecin faisant part de ses revendications à l'homme de pouvoir et se voyant répondre la même chose paraît surréaliste, elle aurait eu une tonalité toute autre avant l'accession de Macron au pouvoir. Pendant la campagne électorale de 2017, par exemple, le médecin aurait simplement fait le récit de ses difficultés. Il se serait plaint du quotidien des personnels ; il se serait plutôt épanché, et évidemment sans demander aucun compte (par la force des choses, Macron n'étant pas encore élu) ; mais cette fois, le candidat n'ayant eu qu'à répéter ce récit aurait immédiatement été perçu comme un homme compatissant. Oui : par la seule répétition - appuyée - de ces paroles.

Macron a des techniques de séduction rigides. Elles étaient efficaces avant qu'il accède au pouvoir. Mais désormais qu'il doit faire, pour ne pas dire jouer avec la figure d'autorité, il ne parvient pas à trouver le ton juste. Il n'a jamais fait preuve de compassion mais a pu le faire croire. Désormais, il se condamne à reproduire la même situation de décalage, avec ce ton inapproprié qui est celui du reproche en miroir augmenté d'une surenchère, plus ou moins subtile.

Ainsi depuis le début du quinquennat l'empathie devient-elle irrémédiablement mépris. Le miroir se fait mur ; car la parole en écho, lorsque le contexte ne s'y prête plus, à peine prononcée, se disloque. En face elle crée le malaise, voire la colère. L'autre ne suit pas, aucune concorde n'est plus possible.

Dans les deux situations (avant et après son élection), Macron était ce comédien de Diderot, vide, dénué de sentiments réels. Une triste marionnette qui rappelle de manière inquiétante certaines formes de schizophrénie, capable de serrer des minutes entières la main de son interlocuteur juste parce qu'elle est persuadée que c'est exactement ce qu'il attend d'elle. Mais cette marionnette sent-elle seulement le contact de la main de l'autre ? En voyant Macron faire la leçon à un médecin qui se dit "au bout", on finit par se poser la question.