Je n'ai pas vu la cérémonie des César. Il m'a toujours paru impossible de tenir plus de dix minutes devant ce genre de soirées télévisées où un milieu qui m'indiffère se répand en auto-congratulations ennuyeuses et convenues. Cependant, apprendre que J'accuse avait été récompensé, comme beaucoup, ne m'a pas surprise, et nul ne sera dupe du refus de remettre en cause le statut de Roman Polanski que ce prix représente en vérité.

Je n'ai pas vu le film primé : je n'aime pas particulièrement les réalisations de Polanski et le récit de ce dont il est accusé me suffit à refuser de dépenser un euro pour sa pomme. Je n'ai pas vu J'accuse et ne le verrai pas pour ces raisons, entièrement personnelles. Mais depuis des mois, on nous avait largement signifié à quel point le soutien du réalisateur envers et contre tout dépassait largement la question de son talent. Dans cette affaire, pour ce même milieu, il s'agit avant tout de soutenir un homme puissant, devenu au fil des ans l'un de ses piliers, une idole, peut-être même un symbole. 

Je ne connais pas bien Adèle Haenel. Je l'ai découverte lors de son interview à Médiapart et avais raconté en quoi sa parole m'avait alors profondément touchée. Mais ma sympathie a priori pour cette jeune femme n'a jamais été un blanc seing. Et je veux pouvoir interroger sa présence aux César, samedi dernier, pour les raisons que j'ai expliquées au début de ce billet.

Peut-être s'y est-elle rendue pleine d'illusions. Peut-être espérait-elle recevoir un prix, une récompense pour son talent, une reconnaissance de son courage, peut-être avait-elle alors à cœur de dire certaines vérités sur scène, devant l'assemblée, sa statuette en main. Peut-être est-elle sortie profondément meurtrie par la claque que le jury lui a assénée en récompensant Polanski, en récompensant Polanski et pas elle, ou en ne la récompensant pas. Peut-être est-elle partie, sa douleur à vif. Peut-être était-elle aussi vexée : est-ce si grave d'imaginer cela ? Peut-être est-ce tout (je dis bien tout) à la fois qui s'est passé alors. Je ne le saurai jamais, je ne suis pas dans sa tête. Tout ce dont je suis sûre, c'est que nous sommes faits de couches de sentiments parfois contradictoires et que nous ne devons pour rien au monde réduire cette épaisseur de l'humain. Or, je crains que nous n'en prenions le chemin.

J'aimerais que cela puisse être dit, mais aussi entendu : peut-être Adèle Haenel aime-t-elle le milieu du cinéma au point de vouloir en être reconnue. Peut-être l'actrice s'est-elle rendue aux César, à la fois terrassée par l'angoisse et ivre de ses derniers succès, motivée par les plus belles, mais aussi de moins "nobles" motivations, plus égotistes. Quel serait le problème avec cette idée ? Pourquoi devrions-nous à notre tour élever des personnes qui ont su, à un moment, être courageuses, au rang d'idoles ? Quel besoin est-il donc d'agir ainsi ?

Or, il paraît de plus en plus inconcevable que de tels sentiments, multiples, puissent se superposer, parfois confusément, en un seul être. À écouter, lire, regarder, il semble désormais que nous devions avoir une lecture la plus univoque possible des événements. Comme si les situations étaient condamnées à ne plus osciller qu'entre deux camps - les gentils, les méchants ; les purs, les orduriers ; les progressistes, les salopards. 

Ce matin, en découvrant la tribune de Virginie Despentes, qui a si brillamment pris la défense et le relais du geste de dégoût d'Adèle Haenel, j'ai une fois de plus eu cette drôle d'impression. Oui, on peut reconnaître la beauté d'un texte tout en ressentant à sa lecture une impression dérangeante. Avec intelligence, Virginie Despentes a su reconnaître une appartenance commune entre les puissants qui subventionnent, qui récompensent ceux qui ont été subventionnés et ceux qui sapent en ce moment même notre droit à vivre dignement de notre travail. Elle a pu nous faire voir dans la remise de la.statuette et le déclenchement 49.al3 les signes d'une semblable domination. Elle a raison. Pourtant, quand bien même ce paysage social serait-il juste, on ne peut en rester là.

Il n'y a pas d'un côté les dominants et de l'autre, les dominés. Ce serait malheureusement trop simple. Il y a en fait bien pire que cela. Il y a un entrelacs d'intérêts qui font de chacun de nous à la fois le dominant et le dominé d'autrui, d'autres catégories socio-professionnelles plus ou moins visibles. La difficulté à se représenter ce phénomène et à lutter contre lui tient précisément dans son aspect à la fois désincarné et "entortillé", pourrait-on dire.

Despentes le dit pendant quelques lignes, elle le sait : elle fait partie du "sérail". Mais cette parole, à mon sens la plus puissante et la plus honnête de tout ce texte, est glissée trop brièvement pour nous faire véritablement réfléchir à ce que cela implique. Plus grave encore, elle ne parle pas de nous. Consciemment ou non, l'auteure évite ainsi de nous mettre véritablement face à nous-mêmes et de nous pencher sur le rôle que nous jouons dans ce grand cirque où l'argent tourbillonne, cette société qui marchande comme tant d'autres choses le spectacle flamboyant de la dénonciation.  

Quand Virginie Despentes publie dans le journal de Patrick Drahi un texte presque entièrement consacré à "emmerder" les puissants sans mettre en cause davantage notre propre implication, elle refuse de gratter là où ça fait mal. Elle se satisfait de satisfaire un public précis. Elle fait du bien à ceux qui n'ont de cesse d'établir des frontières entre des communautés et des groupes.

Mais en tirant ce fil du puissant ennemi, malgré la beauté et sans doute la sincérité de son texte, Virginie Despentes n'emmerde personne. Car en réalité il n'y a pas de frontières. Il n'y a pas de limites entre les écrasés et les ceux qui se gavent. Cette vision n'est pas juste. Elle se contente de simplifier tout à outrance. Il n'y a pas de frontières, non, mais des degrés et des variations infinies, qui font de chaque individu une combinaison de complicités et de compromissions.

Je ne suis pas là pour faire la leçon : de mes achats à mes occupations, de mon travail à mes loisirs, je pourrais vous faire la pénible énumération des miennes. Mais il s'agit de savoir ce qu'on peut faire contre, ou plus exactement, malgré nos chaînes. Pour qui veut changer le monde et le rendre plus juste, ce devrait être la seule question sérieuse à se poser. Or, je ne trouve aujourd'hui que des certitudes, de commodes affirmations. Pour avancer  - car nous devons plus que jamais le faire -, la première étape, il me semble, est de se dégager de la tentation du manichéisme. Stars des blogs, corsaires de la politique, influenceurs des réseaux sociaux : que les figures actuelles, si nombreuses, de la révolte y songent. Mais on s'en doute, un tel renoncement n'aura rien de facile, car il s'accompagne d'un autre, qui est celui d'une popularité assurée.

Aucun texte crachant, même avec brio, sa haine de la caste dominante ne parviendra à la gêner. Même pas un tout petit peu. Pas plus qu'un départ furieux d'une soirée de strass ne fera trembler les bourgeois. Ils ont beaucoup de pouvoir - tout le pouvoir dont ils ont hérité, mais aussi celui que nous leur donnons en les regardant à la télévision, en achetant les entrées pour leurs films, en votant pour eux, en payant les salaires de leur police, en consultant les journaux et magazines qu'ils possèdent, en faisant des commentaires de leurs faits et gestes la tendance du week-end sur les réseaux sociaux. La liste, bien sûr, n'est pas exhaustive.

Dans ce contexte épouvantable où nous nous retrouvons tous pris au piège, je ne peux que faire mon introspection. Mais c'est déjà beaucoup. Certes, la désignation tonitruante de l'ennemi est confortable. Elle nous permet de faire groupe l'espace de quelques instants, au milieu de nos existences souvent rudes et solitaires. Elle nous aide à nous reconnaître collectivement dans certaines des oppressions que nous subissons. De nous tenir chaud contre de lointains et inatteignables méchants. Mais elles évitent aussi savamment les véritables nœuds à défaire. Boycottons, ignorons. Créons des économies et des modes de vie indépendants de toute la boue qui nous colle. Accrochons-nous aux branchages, il y en a encore autour de nous. Organisons-nous, même modestement, construisons nos radeaux. Mais cessons de foncer sur des murs blindés : nos coups, retenus par nos laisses, ne les atteignent pas.