Ce Matin je tombe sur un extrait de Bourdin direct, l’émission qui s’est fait une fierté de proposer avant les autres aux auditeurs d’intervenir pour donner leur avis. Choix original, c’est apparemment l’épidémie du coronavirus qui est le sujet de l’émission du jour... Et dans l’extrait en question, c’est au tour de Christophe de s’exprimer. Il fait part alors de ses doutes sur l’efficacité et surtout la cohérence des décisions prises par le gouvernement. « On ferme un stade de 50 000 places, mais tous les jours plus de 4 millions de personnes prennent les transports en commun ! ». Jean-Jacques Bourdin ponctue régulièrement : « Oui. Oui. Et alors ? ». Hors sujet, zéro pointé, Christophe. Et de finir par : « C’est plus important d’aller au travail que d’aller voir un match, même de coupe d’Europe . » C’est donc ça : tout est affaire de hiérarchisation des priorités. Aller au travail, = bien = moins dangereux ; aller voir un match = pas bien = warnings : trop dangereux.

Il faut voir le petit sourire à peine retenu de J. J. Bourdin. Son petit mépris. Ça doit faire partie du dispositif de l’émission : l’animateur se réserve le droit de se moquer des intervenants, sans en avoir l’air (même si les participants sont filmés, on est avant tout à la radio). En entendant la justification, l’auditeur s’énerve : sa préoccupation n’est pas de cet ordre. Il ne s’agit pas de savoir quelle activité serait plus « importante », il n’y a pas de considérations morales dans son raisonnement ni de place aux évaluations approximatives. « On boucle tout ou on ne boucle rien. » Mais dans tous les cas il faut agir de manière rationnelle : le coronavirus ne choisit pas entre les activités des uns et des autres. Plus il y a de monde, plus il se développe, point. S’il y a un danger sérieux, les demi-mesures ne serviront à rien.

Pourtant, Bourdin ne comprend pas. Non, vraiment, il ne voit pas le problème dans les décisions à géométrie variable : les écoles maintiennent certaines sorties et en annulent d'autres ; des mails sont envoyés aux parents d'élèves pour rappeler les mesures hygiéniques de base alors que le savon manque dans de nombreux établissements ; ici des tournois sportifs ont lieu, là non. Certains se confinent déjà mais vont dévaliser les supermarchés bondés à répétition pour faire des stocks ; car contrairement aux stades et aux salles de spectacles, magasins et transports en commun restent ouverts ; le Louvre n'ouvre qu'aux visiteurs munis de billets numériques pour qu'ils aillent faire des photos entassés à un mètre de la Joconde...

Il n’est pourtant pas besoin d’être un expert pour voir le manque total de cohérence dans la gestion de l’épidémie et l’absurdité des mesures censées empêcher la propagation de la maladie. Mais justement, parlons-en, des experts. Christophe, on le devine à sa voix, à son ton vif et gaillard, n’est pas un expert. Bourdin se sent donc le droit, peut-être même le devoir de remettre les choses à leur place, faire un peu d’ordre dans tout ça, garantir la hiérarchisation (toujours elle) des données : Christophe peut bien avoir son avis personnel, lui, l’expert du télé crochet, se fie uniquement aux professionnels de la santé.

Tiens, les professionnels… Mais lesquels au juste ? Ceux qui sont débordés et demandent à avoir du matériel à la mesure des besoins ou ceux qui font le tour des studios de télévision ? Ceux qui répètent des consignes de bon sens (ne pas céder à la panique mais se laver les mains régulièrement et tousser dans son coude) ou ceux qui appellent leurs collègues parce qu’ils se demandent s’ils n’ont pas eux-mêmes attrapé le virus (cf Envoyé Spécial) ? Non, on peut penser que les professionnels de santé auxquels se réfère le célèbre animateur, ce sont les professionnels de santé de l’économie française. Ceux qui savent qu’une quarantaine générale, comme cela a été fait en Chine dès les premières semaines de propagation du virus, aurait été un gouffre financier pour le pays. Y a-t-il une autre certitude sur laquelle il semble digne de s’appuyer pour ce gouvernement ? Celui-ci ne pense qu’en termes de tableaux excell.

Qu’on n’ait pas été capable de poser des actes forts comme à Wuhan dès les premiers cas de malades est une chose. Mais que notre choix de laisser courir pendant des semaines le subjectif, la conscience locale voire individuelle, en est une autre. Aujourd’hui, sans instructions précises, c’est à chaque établissement, chaque institution, chaque association, chaque famille de décider de ce qui lui semble la priorité. Continuer comme d’habitude ou restreindre les déplacements ? On répond au doigt mouillé. En attendant, l’État a abandonné toute responsabilité. Il a déposé les armes, à chacun de se servir ce qui lui convient le mieux.

On a compris : ce choix entièrement idéologique de (non) gestion a pour but essentiel de donner le sentiment que la France est le pays de la liberté. Alors c’est sûr, c’est plus plaisant à voir : à l’opposé du gouvernement chinois, qui envoie actuellement des drones dans les rues de Wuhan pour surveiller les habitants et les contraindre à porter des masques et limiter leurs déplacements, Macron, lui, aurait donc ainsi fait le choix d’un management souple et serein de l’épidémie. A la manière d’une belle entreprise d’économie libérale. Mais c’est finalement une liberté de façade qui s’affiche ici, puisque sans mesure systématique et nationale, en réalité la peur, augmentée du sentiment d’impuissance, s’installe partout. Et que la décision de ne rien décider soit au final potentiellement responsable de la mort de plus de citoyens en France que dans cette vilaine dictature chinoise n’a finalement pas d’importance pour notre gouvernement. Il pourra se targuer d’avoir sauvé notre économie. Cela, en réalité, au prix de centaines (milliers?) de vies de personnes âgées ou, comme aime tant à le répéter notre cher président comme s'il s'agissait d'un nouveau concept à la mode, « en situation de comorbidité ».

Pourquoi ? Parce que ces hommes et ces femmes n’ont jamais été une priorité du gouvernement. La réforme des retraites, qui offre un nouveau marché, énorme, aux fonds de pensions, nous montre le peu de considération qui est désormais donnée aux prétendus « inactifs ». Quand on fait le point sur la situation endémique d’engorgement des hôpitaux et l’absence de mesures de protection des plus fragiles face au coronavirus, difficile de ne pas être saisi d’effroi. On ne peut que s’interroger sur le degré de cynisme du pouvoir en place. Ce matin, face au bon sens populaire, on a pu voir que ses relais les plus zélés, et M. Bourdin au premier chef, ne font pas autre chose que de la propagande. Sans le savoir ?